Un boss dans mon chalet
Chapitre 9
Antoine
Dix jours plus tard
Peter Spencer relève ses lunettes, concentré sur les slides devant son nez. Valentine avait raison, ce type est relativement particulier. Voire totalement chelou.
Et moi, je stresse. Cet homme pèse plusieurs dizaines de milliers d’euros. Pour sa campagne de janvier, je pense avoir assuré, mais pour celle que je viens de lui présenter… Rien n’est moins certain. Parce que la précédente était signée par mon père et Valentine. Alors que ma proposition de printemps n’est signée que de moi, issue de ce que m’a expliqué Valentine et remaniée à ma sauce. Parce que je ne peux pas vendre les idées d’un autre. C’est au-dessus de mes forces.
– Je vois, je vois, commente-t-il juste pour lui.
D’accord, mais sinon ?
J’attends patiemment qu’il s’exprime, mes doigts faisant tourner nerveusement un stylo autour d’eux.
– Dites-moi, mon jeune ami… Votre accent… D’où provient-il, exactement ?
Ah ? Donc, nous partons dans la conversation de convenance ? Bien, Monsieur le client.
– Je viens de Savannah.
– Ah, donc, comme votre père.
– Oui.
Il est doué, y’a pas de doute.
– C’est étonnant, il n’a pas d’accent…
Je hausse les épaules, ne ressentant pas du tout l’envie de m’étendre sur le sujet. Ce que ce type ne semble pas comprendre, c’est que son opinion sur mon travail est primordiale pour moi. J’ai décidé de récupérer ce contrat. Mon cadeau de Noël pour mon père. Un truc à voir avec mon ego. Déjà que je loupe les fêtes en famille, la grossesse de ma belle-sœur, au moins que ce soit pour une bonne raison.
– Et donc, votre père ne m’a pas dit. Pourquoi quitter Savannah pour venir s’enterrer à flanc de montagne ? Pourquoi pas Paris ?
Il est flic ou quoi ?
Je soupire et tente de me détendre en prenant le temps de choisir mes mots pour répondre sans appeler d’autres questions.
– J’ai besoin de comprendre, reprend-il d’une voix posée, parce que si je m’engage avec vous une nouvelle fois, cela commencera à ressembler à une habitude, n’est-ce pas ?
– Effectivement.
– Et comme toutes les habitudes, une fois qu’elles sont bien ancrées dans le quotidien, il est compliqué d’en changer.
Je vois, je vois… D’après ce que je comprends, sa réponse serait donc relativement positive, non ?
– Je ne veux pas que dans quelque temps, vous m’annonciez que vous déménagez à Paris, ou peut-être Marseille, que sais-je ? Il est hors de question que je me déplace pour étudier des projets de pub.
– Je comprends mieux le sens de votre question. Et je suis ravi de pouvoir vous affirmer que Bestcom ne compte pas déménager. Mes parents ont cherché à se rapprocher des racines de notre famille en venant s’installer ici. D’ailleurs, la véritable histoire stipule qu’ils ne devaient pas ouvrir d’agence en France. Ils devaient venir couler des jours heureux uniquement. Mais mon père s’ennuie vite lorsqu’on le prive de sa passion. Alors, il a monté cette agence. Et m’a appelé en renfort. J’en ai pour cinq ans au moins ici et, pour le moment, je me sens parfaitement bien. Je n’ai jamais eu la folie des grandeurs, uniquement celle du travail bien fait !
– Parfait ! déclare-t-il d’un air satisfait. Donc, nous pouvons discuter de votre projet.
– Je suis tout ouïe.
– Alors, il faudrait… Je veux dire, ce que vous me présentez est très intéressant. Mais il me semble que M lle Bertot avait évoqué d’autres idées lors de notre déjeuner.
Prends ça dans ta tronche, ego à la con.
– Très bien. Je peux planifier un rendez-vous avec elle dès son retour parmi nous.
Ce qui finalement m’arrange. Voyons le bon côté des choses, ce type m’agace et j’ai d’autres chats à fouetter pour le moment.
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voudrais que vous fusionniez vos travaux. Que nous ne gardions que le meilleur.
Ah ! Oh ! Quand même !
– Parfait, ce serait un grand plaisir de travailler en binôme avec Mlle Bertot dès l’année prochaine.
J’avoue que l’idée est tentante. Cette femme m’intrigue, tout autant qu’elle aurait tendance à m’inspirer.
– Malheureusement, ce sera trop tard pour moi. Je vais me rendre au Canada pour y rester tout le mois de janvier. Nous parrainons une compétition là-bas et ma présence est indispensable. Je pourrais déléguer à l’un de mes bras droits le soin de monter ce projet avec vous ici, mais le sujet étant inédit pour nous, je préférerais m’assurer qu’au moins nous démarrons bien. Je propose donc de nous revoir… Le 23 décembre ?
Hein ? Euh…
– C’est-à-dire que Mlle Bertot n’est pas réellement disponible avant…
– Je sais bien, mais je n’ai pas le choix… Peut-être peut-elle vous accorder quelques heures de son temps simplement, comme il me semble qu’elle l’a déjà fait pour préparer l’entrevue d’aujourd’hui.
Pourquoi lui ai-je raconté ça, moi aussi ?
– Je…
Franchement, je n’ai pas envie d’aller chercher Valentine chez elle. Cela dit, en quelques heures, le sujet peut être traité. Mais chez elle ! Cette femme m’a embrassé et j’ai aimé ça. Elle est peut-être en repos, mais moi je suis en manque ! Ce qui fait deux raisons majeures pour que je ne l’approche pas avant d’avoir tiré le coup du siècle. Un moment qui durerait sans doute un peu plus de vingt-quatre heures, durant lesquelles je devrais prévoir trois boîtes de capotes. Au bas mot.
Mon sexe se réveille dans mon pantalon.
Eh merde ! Comme si c’était le moment de rêver porno ! Voilà pourquoi je refuse catégoriquement de mêler le boulot et les grelots.
Un simple regard vers Spencer me calme aussitôt. Cet homme n’est absolument pas bandant. Son portefeuille sans doute, mais lui, y’a pas moyen.
– Je vais voir ce que je peux organiser. Prenons la date du 23 en compte, et je ferai le nécessaire.
– Excellent ! Je dois vous laisser. Le vendredi, je rentre plus tôt, ma femme organise un bridge. Et vous connaissez les femmes… Si je ne joue pas avec elle et ses amies, je suis bon pour dormir sur le canapé.
– Oui, bien entendu.
En ce qui me concerne, la première qui tente de me faire jouer au bridge, ce sera elle qui dormira sur le canapé, mais bon.
Je le raccompagne jusqu’à la porte en me demandant quel moment sera le plus opportun pour aller quémander de l’aide à super maman des Alpes.
Zoé observe par la vitrine le départ de Spencer puis, lorsqu’elle considère qu’il ne fera pas demi-tour, se précipite derrière son bureau pour en sortir une boîte en carton énorme.
– Et maintenant, c’est Décoooooooooo !!! Oh oh oh ! Jean-Louis, dégaine le sapin ! Luc, balance la sauce !
Et sans que je comprenne le bordel qui prend vie autour de moi, je me retrouve une guirlande rose bonbon autour du cou, les oreilles agressées par Mariah Carey et écarté de ma place par un sapin ambulant poussé par Jean-Louis.
– C’est qu…
– Noël ! me coupe Zoé en se dandinant. Vous savez, le truc qui rend joyeux ? Vous devriez essayer, ça donne bonne mine, Antoine.
Cette secrétaire m’agace. Enfin, si elle n’avait pas été à mon service, j’aurais sans doute ri en l’écoutant remettre en place son boss. Mais là…
– Nous ne sommes que début décembre.
– Oui, et ? Je vous ferais remarquer que nous sommes les derniers de la rue à installer la déco ! Et figurez-vous que l’enjeu est de taille !
– C’est-à-dire ?
Zoé tournoie autour de moi en m’accrochant des Pères Noël bleus en plastique aux oreilles. J’en retire un, elle replace l’autre.
Agaçante, j’ai dit ? Insupportable serait plus exact !
– L’Agence immobilière de l’Enclos ! déclare Luc en attrapant une guirlande dans le carton.
– Ces fourbes achètent tous les ans un nouveau jeu de décorations alors que le règlement du concours est clair ! ajoute Jean-Louis. Pas plus de trente euros par an.
– C’est ignoble ! en conclut Zoé, dépitée.
– Mais de quel concours parlons-nous, exactement ?
Parfois, j’ai du mal à suivre cette bande de zinzins professionnels.
– Le concours de la plus belle boutique de Noël, voyons ! Vous étiez là, l’année dernière, non ?
– Pas vraiment, je suis rentré à Savannah pendant presque un mois.
– Eh bien, reprend Zoé en nouant la jolie guirlande autour de mon col à la manière d’une cravate, nous avons perdu à cause d’eux ! L’Immobilier de l’Enclos ! Des arrivistes de la déco !
– Et vous gagnez quoi à ce concours ?
– Rien. Enfin, si, la liste des participants puis les résultats du concours sont affichés à la mairie et les curieux viennent la découvrir. C’est plutôt sympa, en règle générale.
– Et mon père valide ça ?
– Oui, et votre mère nous donne un coup de main tous les ans ! Elle est très douée pour ça. Et vous ?
– Moi quoi ?
– Vos aptitudes niveau déco ? Esprit de Noël ?
Je la vois arriver, gros comme un camion avec ses questions ! Je détache la guirlande urticante de mon cou pour la fourrer entre ses mains.
– On va faire un truc, si vous le voulez bien. Je vous autorise à décorer. Sans problème. Faites tout ce que vous voudrez, sauf tricher ! Tant pis si l’Enclos n’a pas de morale, mais ce n’est pas notre cas ici. Vous avez carte blanche. Mais personne ne touche à mon bureau et je ne veux pas que la préparation empiète sur votre travail.
– Très bien, consent Jean-Louis alors que Zoé tire la tronche.
– Et une dernière chose… Ne vous avisez jamais… à aucun moment… de me demander mon avis sur quoi que ce soit. Nous sommes d’accord ?
J’ai franchement autre chose à faire de mes prochaines semaines.
– C’est noté, patron ! valide Luc.
– Alors, parfait ! Zoé, veuillez contacter Valentine avant de vous y mettre. J’ai besoin de discuter de quelques points avec elle.
– Oh, mais dites-moi, vous êtes d’une humeur, ce soir ! se plaint-elle en s’accoudant à son comptoir.
– Je ne suis pas « d’une humeur », mais juste un patron qui essaie de faire tourner sa boîte. C’est compliqué à comprendre ?
– Non, simplement, ce n’est pas en hurlant que Valentine répondra davantage au téléphone ! Je n’ai pas réussi à la joindre cette semaine. Le dernier message que j’ai reçu date de sa sortie de clinique. C’était une photo du petit prince. Je comptais me rendre chez elle demain, ou ce soir, si nous ne finissons pas trop tard ici.
Cette fâcheuse manie de couper son portable ! C’est légèrement contraignant.
– Laissez tomber, je vais y aller.
– Non, mais non ! vocifère ma secrétaire en pointant vers moi un bonhomme de neige en peluche. Vous n’allez pas me faire le coup à chaque fois, hein ?
– Quel coup ?
– Dès que je projette d’aller rendre visite à MON amie, vous partez avant moi !
– Alors, allez-y demain ! Je ne la dérangerai pas un samedi ! OK ?
Je n’attends pas de réponse et tourne les talons.
Un appel Zoom arrive sur mon PC alors que je claque à peine la porte. Et ça continue ! Je me jette sur mon siège pour retrouver… Jenny et Sally, déguisées en rennes, culs nus en plein écran !
– Non, mais, les filles, j’avais dit OK pour les vidéos, mais les live…
– Tu nous manques, monsieur Maréchal, ronronne Sally en trémoussant sa croupe sans pudeur…
Derrière ma porte, dans le hall, la musique reprend de plus belle. Une musique de Noël qui me remémore mon chez-moi. Ma petite vie tellement tranquille avant la France. Les biscuits à la cannelle d’Agatha, le sapin géant d’Edgar. Et nos divergences d’opinions constantes avec Étienne concernant la décoration de la maison. Moderne VS ancestral… Je ne gagnais quasiment jamais à ce jeu…
En tout état de cause, je préférerais perdre là-bas, entouré d’eux tous, que de gagner ici, tout seul.
Ce Noël ne sera décidément pas un de ceux qui marquent les esprits.
Le popotin de Sally me rappelle à l’ordre en s’ébrouant sensuellement devant mes yeux.
– Antoine ? Nous t’avons perdu ?
– Bon, OK… Vous avez cinq minutes, mais vraiment, pour vous faire plaisir…
Ben voyons !
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