Un boss dans mon chalet
Chapitre 5
Antoine
Jamais je n’aurais cru que trouver une place non loin d’une clinique de province soit un tel bordel. J’abandonne ma voiture dans une ruelle à au moins deux kilomètres de l’établissement. Bon, peut-être moins. Et ladite ruelle se nomme avenue Kennedy, donc sans doute est-elle considérée comme une grande artère dans ce patelin. Mais quand même !
JFK se retournerait dans sa tombe s’il apprenait qu’un tel trou porte son nom.
Mais peu importe.
Et cette neige, partout… Les rues sont déneigées, mais pas les trottoirs, dans cette ville. Mes Jimmy Choo en prennent pour leur grade, clairement. Je devrais passer aux pompes qui ne craignent rien, mais je n’y arrive pas. Encore un truc compliqué pour moi ici.
Je rejoins les portes ouvrant sur une petite maternité tout ce qu’il y a de plus cocooning. Tons chaleureux, musique sereine dans le hall et un brin feng shui. Classouille quand même.
Donc, si je décrypte bien le numéro de la chambre de Valentine. 112.
Je suppose donc, premier étage.
Personne ne m’arrête pour me demander ce que je fous ici, parfait. L’ascenseur ne se fait pas attendre non plus. Les astres sont de mon côté, c’est merveilleux.
Seule ombre au tableau, mon téléphone, planqué au fond de ma poche intérieure de manteau, qui ne cesse de vibrer. Inutile de perdre du temps à vérifier, je sais que ce harcèlement ne peut provenir que d’une seule personne : ma secrétaire qui commence à ressembler de plus en plus à ma mère.
J’arrive sur le palier du premier étage et me contente de suivre les indications des panneaux. Chambres 101 à 115 à droite.
Le paquet plaqué contre mon torse, je longe le couloir presque silencieux, pour enfin arriver devant une porte blanc nacré affichant le numéro 112. Nous y sommes.
Je m’apprête à frapper en réalisant que, peut-être, j’outrepasse mes droits de boss en me pointant dans la chambre, et donc dans l’intimité d’une de mes employées sans même avoir prévenu au préalable.
Il me semble que ce genre de chose pourrait mal passer. Surtout que je ne connais pas réellement Valentine Bertot. Jusqu’à présent, mon père se la gardait jalousement pour lui sans jamais la prêter. Le dossier Spencer, dont je n’étais même pas censé m’occuper, est le premier sur lequel nous nous rejoignons. Enfin, pas tout à fait. Au printemps, nous avons bossé conjointement sur quelques actions, mais elle me servait surtout de traductrice. Les clients étaient allemands avec de faibles notions d’anglais et rien en français. Et je ne parle pas un seul mot d’allemand.
Bref, ce n’est pas le sujet.
De toute manière, je n’ai pas le choix. Je lève le bras pour m’annoncer en frappant à la porte, mais celle-ci s’ouvre devant mon nez.
Une femme, de l’âge de ma mère approximativement, se retrouve plantée face à moi. Et si de mon côté je marque un temps de surprise, elle, en revanche, se reprend en un temps record pour m’offrir un sourire accueillant.
– Bonjour ? Je peux vous aider ?
– Euh… Oui, je cherche Valentine Bertot.
Je précise même si ce n’est clairement pas nécessaire. Les yeux verts de cette femme sont exactement les mêmes que ceux de ma collaboratrice. Expressifs, profonds et… perturbants. Je ne peux qu’en conclure qu’elle est sa mère. Je continue donc mon introduction, poliment.
– Je me nomme Antoine Maré…
– Oh ! s’écrie la femme, ses prunelles étincelant de mille feux. Enfin ! Nous rencontrons le fameux Antoine ! Eh bien ! Valentine va être heureuse, elle nous a expliqué que vous étiez trop occupé, reparti aux États-Unis pour je ne sais quelle raison obscure ! Entrez, je vous en prie !
Je reste figé, sans comprendre. Parti au pays ? Je suis attendu ?
La femme ne me laisse pas en placer une, m’attire dans la pièce et ferme la porte derrière moi. J’ai l’impression d’être pris dans un piège dont je ne comprends pas le sens.
Dans la chambre, j’aperçois quelques têtes braquées dans ma direction, tandis que la femme m’arrache presque le paquet des mains et me retire mon manteau.
– Alors, les enfants, je vous présente Antoine ! LE FAMEUX ! Dites-moi, mon cher, vous avez bien travaillé ! Il est parfait !
– Hein ? Ah ? Oui… Valentine et moi sommes un peu novices dans ce duo, mais…
– J’espère bien que vous êtes novice ! ricane-t-elle en m’assénant une frappe amicale dans le dos. Il ne manquerait plus que vous nous annonciez en avoir d’autres ailleurs !
– Ah ! me forcé-je à rire. Non, non, pas pour le moment, je… enfin, voilà, j’arrive des États-Unis, comme vous venez de le dire et je reprends petit à petit Bestcom, vous voyez ?
Non, clairement, elle ne voit pas. J’éprouve la désagréable impression que quelque chose cloche en inspectant son regard perdu.
– Vous voulez dire que vous, enfin, tu es le fils Maréchal ? nous interrompt une jeune fille assise au coin du lit trônant au milieu de la pièce.
– Euh oui.
– Je suis la sœur de Valentine, Justine, se présente-t-elle.
– Ah… euh… bonjour ! réponds-je en lui adressant un petit geste de la main pour faire bonne mesure.
Bon, c’est pas tout ça, mais la visite de la famille, très peu pour moi.
– Valentine n’est pas là ?
– Elle s’est absentée pour régler les formalités administratives, répond la mère. Elle revient dans quelques minutes. Nous avons donc le temps de faire connaissance. Vous êtes donc… son patron ?
– Oui, c’est ça.
– Elle nous avait caché ça ! s’exclame une autre femme restée assise au fond de la pièce. Moi, c’est Manon. Son autre sœur.
– Enchanté.
– Mais, dites-moi, mon cher…
Je reporte mon attention sur la matriarche qui semble réfléchir intensément tout à coup.
– Oui ?
– Donc, si je suis ma logique… Vous vous appelez… Antoine Maréchal, c’est bien ça ?
– Bonne logique, c’est effectivement le cas.
Je suis vraisemblablement tombé sur des flèches niveau activité neuronale. C’est bien ma chance.
– Oh, Seigneur !
La mère de famille éclate de rire en se prenant le ventre, pliée en deux.
– Maman ! Tu vas réveiller Malo ! la reprend la prénommée Justine.
– Oh, oui, pardon ! s’excuse la femme en s’essuyant les yeux, le rouge aux joues. Non, mais, vous êtes sérieux ? Si je vous dis : « Oh, mais ça va marcher beaucoup moins bien, forcément », ça vous parle ?
Et elle repart dans son rire stupide et extrêmement irritant.
C’est quoi, cette blague ? Elle est tarée, elle !
– Non, ça ne me parle pas, désolé, rétorqué-je sans lâcher un sourire.
– Ah non ?
– Non !
Mais qu’est-ce qu’elle a, à la fin ?
Sa fille se met à glousser à son tour ! De mieux en mieux.
– Et… commence-t-elle en se levant pour nous rejoindre : Y a quelqu’un ?
Sa mère rétorque :
– Non, y a personne !
– Ah bon, en conclut la sœur.
Et hop, ça ricane encore. Mais c’est quoi ce sketch ?
– Excusez-moi, mais je crois que je me suis trompé de chambre, coupé-je net leur élan de rire nerveux et ô combien agaçant.
– Oh, excusez-nous, Antoine, tente de me calmer la mère débile, vous devez l’entendre sans cesse.
– Non, mais enfin, de quoi parlez-vous ? m’emporté-je, à bout de patience. Je suis venu rendre visite à Valentine. Point final. Si vous souffrez d’un problème mental, merci de le régler sans moi !
La mère passe son bras autour du mien d’un air confident.
– Enfin, Le Corniaud ? Antoine Maréchal, Bourvil, tout ça ne vous dit
rien ? Film français, Louis de Funès 1…
Elle semble étonnée. Genre !
– J’ai toujours vécu à Savannah. Je ne connais absolument pas ce à quoi vous faites allusion.
– Oh ! Ceci explique cela, alors. Ici, ce film a eu son heure de gloire, à son époque. C’est un peu un film culte.
– Ah…
Super, et donc ? Je ne vois franchement pas ce qu’il y a de marrant dans tout ça.
Un cri s’élève depuis un coin de la pièce.
– Oh, Malo se réveille ! s’exclame la vieille folle. Il a sans doute reconnu la voix de son papounet…
De son quoi ?
– Justine, lève-le, ce cher Antoine doit certainement être impatient de
rencontrer son fils ! Bienvenu dans la famille Bertot, 2 monsieur Tout court !
Et elle ricane encore, mais cette fois, je m’en tape car la fameuse Justine dépose entre mes mains, et sans me demander mon avis, un petit être rouge, chaud et puant clairement de la couche…
Quatrième dimension, me voilà !
1. Film de Gérard Oury, 1965, mettant en scène Bourvil dans le rôle du Corniaud, Antoine Maréchal.
2. Surnom du Corniaud dans une scène du film du même nom.
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