Un boss dans mon chalet

Erin Graham · Chapitre 3 sur 37

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Un boss dans mon chalet

Chapitre 3

 

 

Valentine

 

Sans un bruit, je profite de la sérénité qu’offre la pénombre de ma chambre. Derrière la grande porte couleur nacre, la clinique ronronne, comme tous les matins depuis quatre jours. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être. Mon téléphone, en mode silencieux, posé à quelques mètres de moi sur la table de chevet, me paraît quasiment inatteignable.

Je me sens tellement épuisée !

Transformée.

Très très loin de moi-même.

C’est fou ce qu’un accouchement peut changer les choses.

Bien entendu, je m’attendais à un nouveau rythme de vie, à un début difficile. Mais absolument pas à ne pas me reconnaître. Moi qui ai l’habitude de tout maîtriser, je me sens vide et inutile face à la nouvelle épreuve que je me suis imposée.

Un soupir à peine audible émanant d’un petit berceau en plexiglas auprès de mon lit fait vibrer directement mon cœur.

Sans un bruit, je me redresse en me frottant les yeux, affaiblie mais heureuse comme jamais je ne l’ai été. Et je tombe amoureuse, pour la énième fois en quatre jours. Mon âme flanche et mon palpitant frémit.

C’est pas possible d’être aussi beau !

Malo soupire à nouveau, les petits poings en l’air, les yeux fermés, son corps minuscule bien au chaud dans sa turbulette.

Si j’en crois mon horloge biologique, il s’est endormi il n’y a que trois heures, me laissant un petit répit plus que bienvenu pour me reposer moi-même avant l’arrivée de la horde Bertot.

Parce que, bien entendu, ils ne pouvaient pas louper cet événement. Ma mère, mon père, trois de mes sœurs et ma tante Clothilde ont envahi la ville. Ma ville pourtant si calme habituellement. Je les soupçonne de camper sur le parking de la maternité. Présents dès la première minute autorisée pour les visites jusqu’à ce que le personnel soignant les vire manu militari le soir.

Adorables, mais éreintants. Comme si devenir mère n’était pas, déjà, un événement déstabilisant.

La porte de la chambre s’ouvre doucement sur Annie, une infirmière toute douce et gentille qui me guide avec patience depuis mon arrivée dans la vie de maman.

– Vous êtes réveillée, mademoiselle ? murmure-t-elle en avançant sans bruit jusqu’à la couveuse de Malo.

Je hoche la tête en priant pour que ma descendance n’en profite pas pour sortir de son sommeil.

– Très bien, reprend-elle en caressant le duvet présent sur le crâne de mon bébé tellement adorable. Je vais remonter les stores. Il est presque neuf heures. Il va falloir lui donner un rythme normal à cet enfant. Enfin, un peu plus normal que celui qu’il a adopté. En douceur. Lui montrer que c’est le jour que l’on babille, pas à minuit ! Vous nous avez fait un petit fêtard, j’ai l’impression !

Je me laisse tomber sur mon oreiller en soupirant, mes pensées axées sur la nuit dernière. Impossible de calmer le petit monstre de minuit jusqu’à… eh bien, six heures. Il dormait, un peu, pleurait, beaucoup, et ne voulait que mes bras. Ce qui, en soi, ne me dérange pas, mais je ne peux pas me permettre de dormir le jour, comme lui ! La cause évidente en étant la fameuse famille Bertot !

Je suis maudite, il faut croire.

– Les horaires de visites ont commencé, me prévient Annie en me couvant d’un regard empli de sollicitude. Et ce soir, vous pourrez rentrer chez vous ! Ce sera peut-être plus calme, cela dit.

Elle secoue la tête pour signifier qu’elle déplore ce défilé dans ma chambre. Et moi, donc !

– Amen ! soufflé-je en repoussant mes couvertures.

– Le papa sera présent à votre retour à la maison ?

Je lance un regard narquois à Annie. Parce qu’elle sait très bien ce qu’il en est. Lors de ma première nuit ici, elle se trouvait de service et m’a accompagnée un moment alors que Malo refusait de se nourrir et de dormir. Je ne sais pas pour quelle raison je me suis confiée à elle, un besoin de réconfort, sans doute. Peu importe finalement, j’ai trouvé chez cette infirmière une épaule, une oreille attentive qui m’a en partie soulagée de ce secret trop lourd à garder. Seules Mélinda et Jeanne, mes meilleures amies, sont au courant, mais malheureusement, les deux sœurs sont parties en road trip en Russie depuis six mois. Elles sont un peu baba cool, dans l’humanitaire, et vivent un sac sur le dos depuis leur passage à l’âge adulte. Ce qui les limite grandement dans leur rôle essentiel de confidentes, la moitié du temps. Mais je les aime quand même.

– Annie, ne jouons pas de faux-semblants. Le père de cet enfant ne viendra jamais. Et même si je le voulais, ce qui est loin d’être le cas, je n’aurais aucun moyen de le contacter.

Ce type était serbe ? Ou croate ? Peut-être bien bulgare. Franchement, je n’en ai aucune idée. Je ne connais même pas son nom et il m’a fallu un effort incroyable pour me souvenir de son prénom. Je pourrais me sentir coupable, mais il n’en est rien. Cet homme, rencontré lors d’une soirée un peu trop arrosée, n’était qu’en vacances, du genre, semaine de débauche totale avec des potes en haut des pistes du coin. Lorsque nous nous sommes croisés, il tentait d’échapper à une de ses compatriotes qui semblait vouloir le bouffer, sexuellement parlant, j’entends. Et il ne m’a pas prévenue que la capote avait pété. Je ne m’en suis aperçue que bien plus tard, face à un test de grossesse.

Donc, le type avait des indices qu’il n’a pas jugé important de partager. Inutile de revenir sur le sujet. Je n’avais pas prévu non plus de repartir de cette soirée au goût suranné de soirée étudiante avec un petit cadeau inopiné. Mais voilà, c’est fait. Et j’ai eu le temps de bien réfléchir. Un bébé, c’est ce que j’attendais de la vie. Comme un besoin viscéral qui m’empêchait de m’épanouir pleinement dans mon existence. Et pas mal de choses et de convictions ont fait qu’il était tout simplement impensable de penser à une interruption de grossesse.

Le père, Bjorn, ou Korn, Porn – ce dernier prénom le définirait pas mal, d’ailleurs –, a laissé derrière lui une femme doublement heureuse. Un saint ! Bref.

– Il serait peut-être intéressant de prévenir votre famille de ce fait, mademoiselle Bertot !

– Valentine, je vous en prie. Appelez-moi Valentine.

Elle hoche la tête en saisissant mon bras pour prendre ma tension, le visage plus que sérieux.

– Si vous voulez, mais ça ne change pas le problème. Vos constantes sont tout juste correctes. Je suppose que vous dormirez mieux chez vous, mais un enfant, ce n’est pas rien. Il faut bien comprendre que vous devez vous entourer de personnes qui vous épauleront durant les premiers jours. C’est important. La dépression post-partum n’est pas une légende urbaine. Il est nécessaire pour une jeune maman d’être soutenue. Il ne faut également pas hésiter à demander de l’aide si vous en ressentez le besoin.

Je hoche la tête alors qu’elle retire le scratch de son appareil pour le ranger.

– Votre tension passe, mais vous me semblez bien faible. Je pourrais demander au docteur Morris de repousser votre sortie de quelques jours, nous sommes à la limite de…

– Non, je vous en prie, je vais bien. Nous n’allons pas faire de ce petit malaise, survenu il y a trois jours, une affaire d’État ! Il ne s’est pas reproduit, d’ailleurs !

Oui, j’ai eu un petit coup de mou le lendemain de l’accouchement. Mais, justement, c’était le lendemain de l’accouchement. Rien d’alarmant.

Elle grimace avant de se résoudre à obtempérer.

– Sachez que je trouve cela risqué.

D’accord, j’ai légèrement accusé une petite baisse physiologique le lendemain de l’accouchement. Et d’après leurs dires et Malo lui-même, je ne produis pas assez de lait pour l’allaiter, ce qui inquiète Annie. Et ce qui a permis à ma mère de me prodiguer ses merveilleux conseils de mère poule. « Évidemment, tu n’as pas assez grossi durant ta grossesse ! Si cette période se nomme ainsi, c’est bien pour une raison, non ? Et si tu avais laissé ton travail de côté pour te concentrer sur le petit bonhomme qui grandissait en toi, blablabla… »

– J’entends bien votre conseil, mais une fois chez moi, ça ira mieux, lui promets-je. J’ai fait un deal avec mon père. Dès que je quitte cette chambre, il rembarque maman chez eux. Trois cents kilomètres de distance ! Non mais, vous imaginez, le rêve ? Même les tribunaux n’imposent pas autant de distance lors d’une ordonnance d’éloignement ! Ma mère est pire que l’ennemi public numéro un. Une serial Mama ! Le cauchemar des bébés, le T-Rex de la maternité. Vous n’avez pas remarqué ses dents ? Et ses griffes ? Elles poussent dès qu’elle sent la chair fraîche des nourrissons. Un vampire se nourrissant des cris et des couches sales de ses proies. Laissez-moi sortir de là ! Question de survie ! Pensez à Malo, ayez pitié de nous…

Certes, j’en fais des tonnes. Mais pas que…

Annie ravale un rire avant de dégainer un carnet et un crayon.

– Très bien. J’entends vos arguments. Je repasserai tout à l’heure mais, pendant que nous pouvons nous entretenir au calme, je vous donne mes coordonnées privées. En cas de besoin, ou de conseils, n’hésitez pas. Et surtout, Valentine, je sais que vous redoutez ce moment, mais il va réellement falloir que vous préveniez votre famille de votre situation.

– Je gère quotidiennement des contrats de plusieurs millions d’euros seule, Annie. Il me semble que m’occuper d’un enfant ne sera pas plus compliqué.

– Valentine… soupire-t-elle en secouant la tête. Ce n’est pas tout à fait pareil, excusez-moi d’insister. Et surtout, n’ayez pas honte de demander de l’aide. Pas avec moi. D’accord ?

Je me résous à répondre par l’affirmative pour la réconforter. Satisfaite, elle déchire une feuille de son bloc-notes après avoir griffonné rapidement son numéro et la dépose sur la table roulante au pied de mon lit. C’est ce moment que choisit mon fils pour se faire entendre. Un petit cri perçant s’élève de son berceau.

– Oh… Mais ne serait-ce pas mon petit-fils qui appelle sa mamie ?

Comme si elle était munie d’un radar digne de ceux de la NASA, ma mère débarque, avide d’enfants à cajoler, de conseils à dispenser et de langes à changer.

On dirait bien que la journée commence…

– Alors ? Qui sésé qui appelle sa maminette pour un petit câlinpouetpouet ? Il a déjà bu son bibs ?

Son bibs ? Non, mais voilà qu’elle se prend pour une mamie 2.0 !

– Nan ! Et arrête de lui parler comme s’il était demeuré. Malo ne quémandera jamais de « câlin pouet pouet » ! Je le nourris. Tu t’occuperas de sa toilette si tu veux, j’en profiterai pour boucler ma valise.

Je n’en peux plus ! J’attrape avec précaution mon bébé qui, j’en suis certaine, me lance un regard reconnaissant et plein d’amour parce que je viens de le sauver des griffes de sa « maminette ».

– Tu rentres aujourd’hui ? demande ma sœur Justine qui pénètre à son tour dans ma chambre alors qu’Annie s’éclipse discrètement. Je suis passée chez toi après le départ du train de Clothilde. J’ai aéré toutes les pièces et nourri Vésuve. Pas de trace d’Antoine.

Elle laisse traîner son regard suspicieux sur moi plus longuement que nécessaire, me signifiant clairement qu’elle n’est pas convaincue par mes histoires de mec débordé et absent. Ma sœur a toujours eu tendance à se prendre pour l’inspecteur Labavure… Elle enquête souvent mais tombe toujours à côté. D’ailleurs, si on y réfléchit bien, si elle n’avait pas tiré des hypothèses de quelques messages reçus à un moment clé, nous n’en serions pas arrivés à ce mensonge de plus en plus compliqué à assumer.

Cela dit, pour cette fois, elle est tombée dans le mille. D’un autre côté, un père qui n’arrive même pas en courant à la naissance de son fils, si on y réfléchit un peu, on peut trouver ça louche.

– Ta sœur nous a expliqué qu’il rentrerait bientôt ! la coupe ma mère, agacée par le fait que l’on puisse remettre en doute les paroles de l’une de ses ouailles. Laisse-la gérer, Juju ! Tiens, attrape-moi une couche, on va changer le petit Malo avant que sa maman lui donne son bibs ! Ton neveu… Qu’est-ce qu’il est mignon ! Il sera blond, à n’en pas douter !

J’aime ma mère ! Je ne l’ai pas précisé ?

Je profite qu’elle prenne les choses en main pour aller me rafraîchir dans ma salle de douche privée. Je peux me rendre coupable de toutes les insultes et envies de meurtre possibles la concernant, mais elle reste ma mère, celle qui m’a appris la vie, comblée autant qu’elle le pouvait durant mes années difficiles et boutonneuses, poussée lorsque j’ai décidé de me lancer dans la pub en free-lance et, rien que pour ça, elle régnera indéfiniment dans mon existence comme la souveraine suprême de mon cœur. Tyrannique et insupportable, certes, mais ma mère. Aux côtés de papa, bien entendu, qui, lui, remporte la palme de la patience et du cœur d’or. Juste au-dessus de mes sept frangins et frangines. Et tout ce petit monde, surplombé à présent par Malo…

Bref, c’est un peu le bordel, côté sentiments chez moi.

– Laura et Lilie arrivent, elles avaient envie de s’acheter des après-ski nounours. Elles ont embarqué papa, je parie qu’elles vont lui extorquer tout un tas d’euros ! déclare Justine en retirant sa doudoune. T’as besoin d’aide pour ta valise ? Puisque monsieur mystère ne daigne pas se montrer.

– Justine ! la reprend super-maminette en frottant le bout de son nez contre celui de Malo qui l’observe d’un air sérieux. Alors ? Qui c’est qu’a fait un gros caca tout mimi à sa maminette ?

AU. SECOURS !

Pourquoi gâche-t-elle tout avec ses tirades à deux euros ?

Je me barre ! Une douche. Peut-être même deux. Il me faut toutes mes fonctions en parfait état de marche pour survivre à cette dernière journée de bagne. Je veux rentrer chez moi. Retrouver Vésuve, mon lit, ma tranquillité.

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