Un boss dans mon chalet
Chapitre 10
Valentine
Vésuve plante son regard culpabilisant dans le mien alors que je repose maladroitement ma bouteille sur la table basse.
Message subliminal à ce chat bien trop politiquement correct : Occupe-toi de ta litière et laisse-moi tranquille ! Un tout petit verre de rien ne va pas non plus changer la face du monde !
– Ça ne va pas du tout !
– C’est l’épisiotomie, ça ! T’as la cicatrice qui te démange, ma belle ?
Mon chat s’étire, me tourne le dos et part vivre sa vie dans la cuisine. Parfait !
Je dégomme un bon quart de mon verre à vin gigantesque puis renifle bruyamment devant mon écran 55 pouces sur lequel squattent les têtes de Mélinda et Jeanne, mes sœurs de cœur coincées sous une tempête de neige depuis trois jours en plein Oural.
– J’ai pas eu d’épisiotomie. Accouchement prématuré, Malo était tout petit.
Tout petit mais sans aucun doute en pleine possession de ses moyens !
Ce vin est délicieux, au passage. Ce goût proche du divin m’aide à déculpabiliser, c’est certain.
– Oui, ou toi hyper large du conduit !
Jeanne éclate de rire et arrive à m’arracher un sourire. Je m’autorise une nouvelle rasade de vin blanc. Je sais que je ne devrais pas. Je suis maman et mon fils dort à l’étage. Mais justement, il dort. C’est assez rare pour fêter ça.
– Vous êtes nulles ! déclaré-je en attrapant ma bouteille pour me resservir avant de réaliser que mon verre n’est même pas vide. Mais ne vous inquiétez pas, Malo va bien.
– Nous ne nous en faisons pas pour Malo, ma grande. Nous savons que tu t’en occuperas parfaitement, quoi qu’il advienne. C’est ton cas qui nous inquiète. La dernière fois que je t’ai vue pleurer, c’était ce fameux jour où Christine t’a privée de sortie alors que tu avais rencard avec Grégory.
Effectivement. On en revient toujours à ça, finalement. Tout, et je dis bien TOUT ce qui m’arrive de mal dans la vie est de la faute de ma mère ! Même ce verre qui se termine trop vite. Je suis persuadée qu’il a un double fond. Et comme c’est un cadeau d’emménagement de ma mère, rien d’étonnant.
– Ceci dit, reprend Mélinda, Christine a été bien inspirée ce jour-là ! Je l’ai recroisé il y a peu et le type a visiblement mal tourné. Je crois qu’il est papa de six gosses, tous avec des mères différentes. Endetté, il boit et franchement, niveau goûts vestimentaires, il se pose là !
S’il boit, il m’intéresse ! Nous ferions bon ménage tous les deux. J’espère qu’il aime le vin blanc de Savoie.
– Ah oui ? s’interroge Jeanne. On parle bien de Greg ? Greg le tombeur ?
– Oui, ben si tu veux mon avis, il a un peu trop tombé de meufs ! Et ensuite, il est tombé lui-même ! Tu l’as échappé belle, Val !
– Oui, reprends-je en leur lançant un regard suspicieux, ou alors, c’est encore un coup de ma mère, justement. Si je m’étais présentée à ce rencard, si ça se trouve, nous serions encore ensemble à l’heure qu’il est !
Et il serait le père de Malo, et je ne me retrouverais pas seule face à ma bouteille et surtout face à cet enfant dont personne ne m’a donné le mode d’emploi.
– Oui et tu serais certainement cocue et alcoolique, toi aussi. Ou peut-être héroïnomane.
– Ou prostituée !
– Jeanne ! s’offusque Mélinda.
– Ben quoi ? Je suis certaine que Val ferait fortune en vendant son corps. Regarde, après un accouchement, elle a déjà retrouvé sa ligne.
Ça, c’est vraiment vite dit ! Je porte simplement des fringues trompeuses.
– C’est surtout qu’elle ne l’avait pas perdue ! Tu aurais dû te goinfrer pendant cette grossesse. Prendre des forces. Normal que tu craques, tu n’as que la peau sur les os, Val.
– Arrête, on dirait ma mère ! Et si, j’ai pris et il m’en reste.
Mais si on me demandait mon avis, je dirais que le pire, c’est le côté flasque et un peu difforme. Déprimant. Comme si le changement de vie ne suffisait pas, le corps ne m’épargne pas non plus. Et je dirais que le poids, je le perds à une vitesse phénoménale, surtout depuis mon retour ici, mais pour les mauvaises raisons. Je ne mange pas, dors très peu et vis dans une sorte de transe cotonneuse bizarre et désagréable depuis dix jours.
– Sainte Christine ! Je prends ça pour un compliment !
– Mouais !
Je savoure une nouvelle lampée du nectar des dieux. La délicieuse sensation de se sentir grisée s’éparpille en moi. J’en avais besoin. Presque neuf mois que je n’avais pas touché une goutte d’alcool. Cela ne me manquait pas vraiment, je dois bien l’admettre, mais ce soir, alors que je cherchais désespérément des sacs-poubelle dans ma cave – que je n’ai pas trouvés, d’ailleurs –, je suis tombée sur ma réserve du bonheur… J’avais besoin de décompresser en urgence, et j’avoue que cette bouteille m’a bien aidée. Vive la roussette de Savoie !
Traître, quand même ce breuvage. De mémoire, je tenais mieux la bouteille avant.
– Bon, je crois que tu devrais profiter du fait que Malo dort pour aller te coucher toi aussi, ma belle ! déclare Mélinda en s’étirant paisiblement. Nous devons aller couper du bois avec les villageois. Tu es certaine que tu ne veux pas que l’on rentre ?
– Mouiiii… soupiré-je en me laissant tomber confortablement dans mon canapé. De toute manière, le temps que vous affrontiez l’Oural, Malo sera probablement majeur !
– Pas faux ! ricane Jeanne en s’apprêtant à se lever. On t’embrasse ma bichette, dors bien. Et ne te le laisse pas aller à la déprime. T’es une warrior !
– Mmm…
Mes paupières se ferment alors qu’elles m’envoient des baisers et mettent fin à notre web call.
J’attrape mon plaid à grosses mailles traînant là pour m’y pelotonner, enfonce ma tête dans un coussin trop accueillant et me laisse aller à l’appel du sommeil.
Je m’occuperai des sacs-poubelle après.
***
– Valentine ?
– Mmm…
Des mains me secouent doucement alors que j’émerge difficilement d’un sommeil sans rêve.
– Vous allez bien ?
– Hein ?
Ma tête hurle de désapprobation. Un cri strident et quasiment continu résonne violemment dans mon crâne. Un cri qui ressemble à s’y méprendre aux pleurs de…
– Malo !
Je me redresse brutalement, réalisant soudain que je me suis sans doute endormie trop longtemps. Et les cris émanent en réalité du babyphone posé à quelques mètres de moi. Et peut-être un peu aussi de l’étage, directement. Malo en stéréo.
Mon front rentre en collision avec un autre front non identifié.
– Aïe ! couiné-je en chassant la brume imaginaire qui plane devant mes yeux.
– Désolé, me répond une voix à l’accent américain tellement identifiable.
Merde ! Qu’est-ce qu’il fout là ?
– Je me suis permis d’entrer en entendant les pleurs de votre fils depuis la porte.
Cool, il répond aux questions que je ne pose pas ! Cet homme possède une part de merveilleux en lui, à n’en pas douter. Mais là n’est pas le problème.
D’une main, il éteint le babyphone et j’aurais presque envie de l’embrasser pour ça. Ou de l’invectiver. Mon fils hurle. Mon fils a faim. La solution à ça n’est pas de couper les haut-parleurs. Une vague de culpabilité me fracasse la conscience violemment. Mon fils est affamé et moi, je cuve sans remords pendant que la chair de ma chair souffre le martyre.
Une boule de honte grimpe sans prévenir depuis mon estomac jusqu’à ma gorge, mes yeux et explose magistralement dans tous les sens.
Je m’éparpille en larmes, dépassée par les événements, épuisée, mon crâne me faisant payer durement ma roussette de Savoie.
– Mon fils a faim ! pleurniché-je en repoussant le plaid de mes genoux pour tenter de me lever. Je dois… Je n’avais pas entendu… Je suis désolée.
Et je pleure. Des trombes d’eau salée dévalent mes joues, m’épuisant encore plus et surtout, totalement incontrôlables. J’ai vaguement conscience du spectacle désastreux que j’offre à mon boss, mais rien n’arrive à me calmer. Ni ma fierté ni ma sagesse et encore moins ma confiance en moi.
Je ne gère pas. Rien du tout. Je mouche, renifle et gémis comme une gosse au bord du burn-out.
Antoine Maréchal recule pour me laisser me relever, mais mes jambes refusent d’obéir et flageolent dangereusement.
– Attendez, je vais vous aider.
Les mains fortes et larges de mon patron se posent sur mes hanches alors que mon fils continue ses vocalises à l’étage au-dessus. Et moi, incapable de me reprendre, je chiale comme une Madeleine, profitant de la large carrure à proximité pour m’y blottir et sangloter tout mon désarroi, ma peine et ma détresse.
Le nez dans le manteau qu’il n’a même pas retiré, je hume son parfum unique et inimitable, m’accroche aux revers de son pardessus en essuyant mes joues trempées sur le tissu si doux.
– Je… merci… Il a faim… Je dois…
– Oui, d’accord, souffle-t-il en m’attirant contre lui. On va s’en occuper. Calmez-vous.
J’inspire, expire, pour tenter de me remettre les idées en place et de reconquérir l’énergie qu’il me semble avoir perdue il y a des jours.
– Oui…
J’essaie, je promets que j’essaie. Mais mes jambes tremblent toujours et je me sens tellement lasse. Les bras de mon patron se resserrent autour de moi pour m’offrir un câlin qui me brise le cœur. En suis-je vraiment arrivée là ? Tellement pathétique que cet homme se sent obligé de jouer les nounous à mon égard ?
Nulle…
Je me sens tellement nulle.
Mes pleurs, que je pensais calmés, se mettent à reprendre du service. Une sorte de sueur émane de mon front, de mon dos, de mes aisselles.
– Je pue en plus !
L’homme auquel je m’accroche se met à rire doucement. Contre moi, je sens son torse monter et descendre faiblement, rassurant, encore une fois.
– Je pense que ce détail peut trouver une solution rapidement, murmure-t-il en caressant mes cheveux (hirsutes, bien entendu).
– Malo !
La honte cuisante de ma situation me pousse à aller puiser dans mes ressources vitales. Je m’écarte finalement de lui pour reprendre le contrôle de la situation.
– D’abord, biberon !
Je n’ose même pas jeter un regard à l’homme qui me laisse m’éloigner de lui, de peur de trouver dans l’éclat de ses yeux clairs le reflet de son opinion me concernant. La pitié sans doute, et peut-être même le jugement.
Encore légèrement vacillante, je traverse le salon en me retenant aux dossiers des fauteuils pour atteindre la cuisine. Et… Je m’effondre une nouvelle fois en larmes, me laissant tomber sur les genoux devant l’état de la pièce. Des boîtes de lait en poudre vides trônent un peu partout, remplies de mes déchets quotidiens. La vaisselle déborde de l’évier. Une gamelle de croquettes vide est retournée à côté de la fontaine à eau de Vésuve et mon chat est en train de dépouiller la tranche de jambon que je m’étais préparée pour le dîner avant l’appel des filles, ou plutôt le déjeuner que j’avais repoussé, trop occupée pour penser à manger.
Hiroshima ressemble à une aire de jeux pour gosses à côté de cette pièce.
– Mon Dieu !
Mon boss pénètre à son tour dans ma cuisine, appuyant un peu plus mon malaise. J’aurais réellement préféré qu’il n’arrive pas chez moi ce soir, et surtout qu’il ne pousse pas la porte.
Et moi, je pleure toujours, totalement coulée, perdue, inefficace et impuissante. Et Malo, digne descendant de sa mère, pleure en écho au-dessus de nos têtes.
Un cauchemar. L’enfer.
– Je suis désoléééééeeeeeeeee… couiné-je à l’attention de je ne sais trop qui. Je n’avais plus de sacs-poubelle…
Comme si cette simple excuse expliquait tout. Je sais que c’est ridicule. Que, même, ce n’est pas dramatique. J’ai toujours bien entretenu ma maison et, en un quart d’heure, ce champ de bataille peut être remis en état. Je sais aussi que Malo n’a besoin que d’une couche propre et d’un biberon. Un autre quart d’heure. Rien de dramatique, je me le répète en boucle.
Malheureusement, même une demi-heure de remise en ordre me semble insurmontable. Je n’y arrive plus, voilà tout.
Je lance un regard désespéré à Antoine qui semble, lui, totalement opérationnel.
– Bon. On va commencer par le début, déclare-t-il en se dirigeant vers moi après avoir posé son manteau et son écharpe sur l’une des chaises de la pièce.
– Oui, Malo.
– Non. Pas Malo. Vous ! Venez avec moi.
Sans me demander mon avis, il attrape mon bras, me relève puis me soulève. Je ne perds pas une seule seconde et me blottis à nouveau contre son torse. Son assurance est presque communicative et me fait un bien incroyable.
– La salle de bains ?
– Hein ? Mais, non ! Je n’ai pas besoin de douche, ce n’est pas l’urgence, et…
Je tente de me rebeller mais il s’avère définitivement plus balaise que moi niveau combat corps à corps. J’abdique rapidement alors qu’il se dirige déjà vers l’escalier. Je place mes jambes autour de sa taille et mes bras à son cou.
– Première à droite, murmuré-je en blottissant mon nez au creux de son cou. Vous sentez trop bon.
Il émet un petit ricanement sensuel qui me tétanise d’effroi. J’ai réellement prononcé ces mots ? Je perds vraiment la tête, cette fois.
– Désolé de ne pouvoir vous retourner ce compliment.
Et bim, mange-toi ça !
La honte !
Il pousse la porte de la salle de bains et me repose enfin. Ou trop tôt peut-être. Je m’écarte de lui à regret alors que Malo continue de nous offrir sa version toute personnelle de La Traviata. Avec option « petit orteil fracassé sur un coin de table ».
– Je dois le lever ! expliqué-je en tentant de contourner cette silhouette massive qui me sépare de la porte. Il a faim…
– Oui, et je vais m’en occuper. Vous, vous vous lavez, vous prenez votre temps et on se retrouve en bas lorsque vous sentez bon. Et essuyez-moi ces larmes, Valentine. Tout va bien. Ma mère m’a toujours dit que tant qu’un bébé pleure, c’est qu’il a l’énergie pour le faire.
– Ah ben pour ça… Niveau énergie, on n’est pas mal, effectivement ! plaisanté-je en m’agrippant machinalement à ses poignets tandis qu’il passe un pouce sur l’une de mes joues avec tendresse.
– Vous voyez… Il va bien. Mieux que vous, en tout cas ! Vous voulez que je vous aide ?
Il désigne la douche du menton et provoque un échauffement instantané de mes joues, toujours caressées par ses pouces bienveillants.
– Euh, non, je devrais m’en sortir.
– Alors, parfait. Prenez votre temps.
Je hoche la tête avant qu’il sorte de la pièce et me laisse seule, face à moi-même. Derrière la cloison, sa voix retentit et celle de mon fils disparaît instantanément. En tendant l’oreille, j’ai l’impression d’entendre mon boss gazouiller.
Ce qui provoque un sourire incontrôlable sur mes lèvres et un grand soulagement au fond de mon cœur. Mais aussi une effroyable tristesse lorsque mes yeux trouvent mon reflet dans le miroir. J’ai l’air de ce que je suis. Minable, moche et inutile. Mes cheveux hirsutes, mes yeux rougis, mes joues humides. Les ombres sous mes yeux, mon cou un peu trop décharné et mon pull à la propreté douteuse découvrant une de mes épaules.
Débraillée, nulle, insipide.
Je m’effondre une nouvelle fois en pleurs, cette fois désespérée et tellement épuisée. Mes nerfs lâchent. Je crois que j’ai présumé de mes forces. Je ne suis pas capable d’être maman. J’ai certainement dû passer à côté le jour de la distribution des gènes maternels. Quand je vois ma mère qui, elle, a mené de front une fratrie de huit monstres, et moi qui m’écroule avec un mini-truc au bout de dix petits jours…
Que vais-je devenir ?
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