Un boss dans mon chalet

Erin Graham · Chapitre 30 sur 37

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Un boss dans mon chalet

Chapitre 30

 

Valentine

 

– Merci, merci beaucoup ! Si tout va bien, demain, le dossier est bouclé, prêt à être présenté à Spencer lundi. Tu es incroyable, sans toi, je ramerais encore. Mais sauf imprévu de dernière minute, nous n’avons pas besoin de nous recontacter demain. Je t’offre ta soirée.

Je souris sans avoir réellement envie de le faire. Nous sommes mardi. Seconde conversation vidéo depuis notre moment samedi. Il n’a rien évoqué et nos propos tournent uniquement autour de Spencer et de sa campagne. En tout cas, une chose que l’on ne peut pas lui reprocher, c’est de ne pas se montrer pro.

– Super. Contente d’avoir été utile à quelque chose.

Dans cette histoire avec lui, j’étais pertinemment consciente du côté dangereux de l’affaire. Cependant, je crois que je n’avais pas réellement mesuré les dégâts. Je ne pense qu’à lui, ressasse sans cesse nos derniers instants pour comprendre ce qui a cloché, mais tout reste vague et étrange. Il est parti lorsque Malo s’est manifesté.

Serait-ce mon fils le problème ? Je jette un regard vers mon petit ange qui découvre son nouveau hochet étoile de Noël, sous le regard bienveillant de Vésuve, qui hésite franchement entre sauter entre les branches du sapin ou rester à son poste de garde auprès de son jeune humain.

– Tu es toujours utile, Valentine. Géniale, même.

Hein ? Ah oui.

– Merci. Bon, je dois te laisser. Bonne fin de journée.

Je raccroche sans attendre la réponse. Parce que même si je n’y comprends rien, que je refais le monde à longueur de temps depuis trois jours pour essayer de comprendre, je préfère ne pas lui montrer qu’il me touche autant avec ses réactions de merde.

En clair, je lui fais la gueule. Pourquoi commencer pour arrêter aussi sec ? Se montrer adorable puis se barrer comme un enfoiré ?

Je lui en veux ? Si peu ! Tout est sa faute ? Bien entendu !

Et non, je ne veux pas admettre que je suis devenue moins désirable depuis mon accouchement ! Je n’ai pas retrouvé ma ligne, ce qui est normal mais absolument pas glamour. Il me reste quatre ou cinq kilos éparpillés un peu partout… Et la rééducation du périnée ne rééduque que ça, justement. Le périnée. Ça ne regonfle pas les abdos ni affine la silhouette.

Et franchement, voilà l’argument ! Tu sais, je suis flasque, mais j’ai rééduqué consciencieusement mon périnée, chéri. Tu vois, je suis baisable, hein ?

– Bordel de merde !

Vévé lève la tête vers moi, regard réprobateur affiché.

– Oh, toi, ça va ! Monsieur le grimpeur pro de sapin ferait mieux de se taire, car dans le genre ridicule, hein ? Qui a miaulé sa mère ce matin, parce qu’une fois arrivé en haut il ne pouvait pas redescendre ? Bloqué, la truffe contre l’étoile ? T’es bidon comme chat ! Mais sache que j’ai pris des photos et que je compte bien les diffuser sur le réseau. Dès que j’aurai retrouvé mon téléphone.

Parce que oui, après les photos, Malo avait faim, alors j’ai posé ce maudit truc quelque part et… J’en suis restée là. Aucune idée de l’endroit où ce téléphone se planque.

Je me lève en récupérant ma tasse vide pour me resservir une tournée de thé vert-menthe-mangue-passion-citron.

Oui, je mets trois sachets différents dans mon thé. J’aime vive dangereusement. J’aurais même dû passer sur la remise en forme de mon foutu périnée. Rebelle jusqu’au bout, la Valentine. De toute manière, pour ce que ça va me servir ! À part éviter de m’uriner dessus quand je me marre. Je ne rirai plus jamais, alors à quoi bon… Je ne suis même pas baisable, pour rappel ! Pas de quoi se bidonner comme une tordue.

Pour la peine, j’ouvre le frigo au passage et récupère la boîte en carton, ma précieuse que j’ai rapportée du pâtissier ce matin. Trois bûches duo (pour deux, si ce n’est pas assez clair comme précision), trois parfums. Je n’arrivais pas à choisir. J’ai quasiment terminé la bûche fruits rouges, la praliné est bien avancée mais le chocolat reste presque nickel pour l’instant. Je n’ai pas dépassé la figurine Père Noël plantée dessus en déco. Presque pas touchée, en quelque sorte.

Tout ça en moins de vingt-quatre heures. Je déprime parce que je suis flasque, alors je bouffe. Pathétique.

Une fois installée sur mon tapis avec mon assiette et mon thé, devant ma cheminée, aux côtés de mon fils qui s’éclate avec son étoile, le chat rôdant quelque part, non loin, je suppose, je me décide à partager. Non, pas mes bûches. Certainement pas ! Je partage mes états d’âme avec des chieuses provisoirement russes. J’appelle Mélinda et Jeanne en visio que je passe sur mon grand écran.

Elles répondent au bout de six longues sonneries interminables, des masques de beauté verts et noirs séchant sur leur visage.

– Eh, salut, toi ! s’exclame Jeanne.

– 7 Здравствуйте ! ajoute Mélinda. Oh, de la bûche ! Je rêve de manger un truc pareil ! J’en ai marre de nos bouillies informes !

– Dommage pour toi !

J’en profite pour prendre mon temps en enfournant une cuillère de bûche chocolat sous ses yeux transpirant d’envie.

– Salope !

– Merci… Bon sang, quelle merveille… Un orgasme des papilles, franchement, tu couinerais d’extase.

Cela dit, en y réfléchissant bien, je devrais moins ramener ma tronche étant donné que seul ce genre de jouissance m’est autorisé. Et nous sommes bien d’accord que les papilles, tout le monde s’en tape un peu. L’important, c’est le sexe, non ?

– Que nous vaut cet appel tardif ?

Mince, j’oubliais le décalage horaire. Chez elles, il doit au moins être… Bon, on s’en fout. Elles se faisaient une beauté, donc dispo pour leur meilleure amie au bord du gouffre.

– C’est la merde, les filles.

– Ah ?

– Hein ? Développe ?

Elles s’installent plus confortablement sur un lit semblant sorti tout droit des années 1980 qui se met à grincer sous leurs gestes. Parfois, je me demande quel plaisir elles peuvent bien trouver dans leurs escapades.

Mais peu importe, si elles s’éclatent, je suis heureuse pour elles.

– Alors… Pour résumer, j’ai grossi. Je ne suis plus désirable. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais Antoine, lui, il a bien remarqué. Dommage.

Je dissèque mes bûches de dépit avec ma cuillère en attendant leur réaction. En réalité, tout ça me fait atrocement souffrir. Parce qu’Antoine… Voilà, quoi. Il n’est pas n’importe qui. Autant un mec lambda aurait pu me repousser, je ne me serais certainement pas formalisée. Mais lui ? Avec tout ce que nous avons vécu depuis quelques semaines ? Et je ne repars pas sur le chapitre je suis mal dans ma peau, mais voilà. C’est également un souci qui me préoccupe lourdement.

– Tu as quoi ?

– Je me suis déformé le corps, précisé-je en repoussant mon assiette. Avant, ça allait, mais maintenant. J’ai pris de la poitrine, mon ventre est détendu, et ma balance me le balance à la tronche tous les matins.

– C’est vache une balance, déclare Jeanne.

– D’un autre côté, c’est justement pour ça que ça s’appelle comme ça. Ce truc te balance au premier faux pas, ajoute Mélinda en s’adossant contre le mur jaunâtre derrière elle. Mais on s’en fout de ça. T’es parfaite, Valentine, et si ton boss est trop con pour le remarquer, c’est que justement, il est con ! Next !

– Non, il n’est pas con, loin de là ! grogné-je, prête à le défendre stupidement.

– S’il te repousse pour ça, si, il l’est !

– Mélinda, arrête avec tes raccourcis faciles ! Il existe une infinité de possibilités pour qu’une telle chose se soit produite. Déjà, il t’a repoussée comment, est-ce qu’il t’avait fait des avances ? Parce que si j’ai bien suivi l’histoire, il semblait pas mal intéressé, aux dernières nouvelles.

Je réalise à cet instant que, contrairement à mes habitudes, je ne les ai pas tenues au courant de mes tribulations sentimentales. Chose incroyable et qui dénote de mes habitudes.

Quand je dis que j’ai changé, ce n’est pas simplement une vue de l’esprit. J’ai presque honte de ne leur avoir donné aucune nouvelle depuis tant de temps.

Alors, je me lance dans le pitoyable résumé de ma vie depuis mon accouchement. Elles en savent un peu, mais pas tout. Mon baby blues, Antoine ce héros, mes parents – je remercie au passage Mélinda pour son indiscrétion à mon sujet auprès de sa mère –, Antoine, le sapin, le marché, le boulot, Antoine, Antoine, Antoine…

Même Malo bâille d’ennui dans mes bras quand je termine mon long état des lieux sans intérêt.

Pourtant, elles suivent et poussent des « oh » mécontents, et des « ah » d’extase selon les sujets.

Lorsque je termine, c’est Jeanne qui prend la parole.

– Tu es une jeune femme stupide.

– Ah, d’accord, merci. Je ne l’avais pas vu comme ça, mais si tu le dis…

Sympa le soutien !

– Je confirme, ajoute Mélinda qui se sent sans doute obligée d’agrémenter la conclusion de son avis éclairé.

– Non, mais, Valentine, c’est normal que tu te sentes différente, mais tu n’es pas grosse ni déformée, tu es simplement toi. Tu brilles de tellement de manières que, finalement, on s’en fout du reste. Et ton Antoine, là, s’en fout aussi. S’il t’a embrassée, s’il te regarde avec les yeux de l’amour, s’il t’a fait jouir, alors c’est qu’il est OK avec tout ça. Il n’aurait certainement pas réitéré les visites chez toi, sinon.

– Je confirme. Et Malo n’est pas un souci non plus, j’en suis certaine. Enfin, pas comme tu l’entends, je pense.

– Explique ?

Mélinda attrape un coussin pour le caler contre sa poitrine, l’air concentré – ce qui ne rend pas vraiment avec son masque à l’argile séché sur le visage.

– Toi, tu dis que tu as changé. Sans doute, mais ce que tu n’as pas pris en compte, c’est que le regard des gens sur toi n’est plus le même non plus. Avant, tu abordais un mec, tu étais libre et « ouverte ».

– Ça, pour être ouverte ! s’esclaffe Jeanne en provoquant mon propre rire.

– Bon, passons, reprend Mélinda. Donc, avant, totalement abordable. Maintenant, tu es maman.

– Oui, mais j’aimerais être également une femme !

– Mais tu l’es ! s’emporte-t-elle. Mais tu ne peux plus jouer comme avant ! Enfin, en tout cas, c’est forcément l’image que tu dégages ! Et ton patron, lui, n’a aucune attache, aucune fiancée connue, aucun enfant… Sans repousser l’idée d’ajouter un enfant dans son paysage, il doit quand même, sans doute, supposer que là, ce n’est pas un jeu. Il ne peut pas prendre et se barrer. C’est ton boss et tu as un enfant. Si jamais son mode de vie était disparate jusqu’à maintenant, imagine le changement de cap pour lui ! Pas simple du tout, à mon avis. Peut-être qu’il flippe, tout simplement.

– Oui, donc, parce que je suis mère, c’est un obstacle. Et peut-être en plus qu’une fois qu’il a vu ma poitrine et mon ventre…

– Alors là, tu peux me croire, ce n’est pas une poitrine développée qui fera fuir un mec !

– Ah ça, non ! Et pas un ventre un peu détendu non plus. C’est pas le ventre qu’il baise…

– Malin ! ricané-je en levant les yeux au ciel. Mais, pour en revenir à ce que tu viens de dire, Mélinda, ça signifie que je lui fais peur ?

– Possible.

– Sans doute.

– Mais je ne lui ai jamais demandé le mariage !

– Ben, c’est bien imité, rétorque Jeanne. Si tu veux juste une baise rapide, inscris-toi sur Meetic, ne mentionne pas Malo et va baiser le premier venu. Mais ton boss, un mec qui vous offre une boule de Noël à toi et à Malo… Oublie, le type est basé sur autre chose que tes trois kilos en trop.

– Quatre, la reprends-je. Bientôt cinq quand j’aurai terminé la bûche. Enfin, les bûches.

Elles soupirent en chœur avant que Mélinda reprenne.

– Bref, Valentine, si tu veux ce mec, va le chercher et explique-lui clairement les choses. Si tu n’attends pas le mariage, autant lui dire, ça le fera moins flipper, j’imagine.

– C’est débile, je suis certaine que ce n’est pas ça, le problème ! Le problème, c’est moi.

– Valentine, c’est stupide ! s’emporte Jeanne. Tu n’as jamais eu du mal à te faire des mecs avant.

– Tu as bien dit. Avant ! Aujourd’hui…

– Aujourd’hui, tu es toujours Valentine. C’est toi qui te persuades de trucs qui n’existent pas. Et, autre chose, au passage. Tu dis qu’il est devenu distant, mais si ça se trouve, il attend que tu viennes à lui. Merde, Valentine, depuis quand es-tu devenue timorée ?

– Timorée ?

Elle déconne, là ?

– Oui, timorée.

Non, elle ne déconne pas.

– Je ne suis pas timorée du tout ! Juste réaliste. Mon corps a changé.

– Si tu ne l’acceptes pas, il ne l’acceptera pas plus, ma belle. C’est à toi de te faire confiance et de foncer dans le tas. Tu l’as toujours fait, alors merde ! Réveille-toi et marche.

– La bonne expression, Jeanne, c’est lève-toi et marche ! précise Mélinda.

– Je dis ce que je veux !

– Oui, mais là tu frôles le ridicule quand même…

Elles partent dans une discussion improbable sur l’adaptation ou non des phrases cultes dans les discussions et moi, Malo jouant avec son poing entre mes bras, je tente de faire le tri. De retrouver celle que j’étais et que j’ai sans doute perdue, à un moment, quelque part entre les couches de Malo.

 

7. [Zdravstvuyte], soit « bonjour » en russe.

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