Un boss dans mon chalet
Chapitre 18
Valentine
Des coups à la porte me sortent d’un sommeil étrange. Quelques rayons d’un soleil pâle d’hiver ont envahi mon salon. Ma nuque m’informe que ma posture de cette nuit a dû laisser à désirer. Tout comme ma position actuelle, coincée entre le dossier du canapé, les pieds dans le vide, pendant depuis l’accoudoir.
Ma main se pose sur Antoine…
Attends une minute !
Je me redresse vivement alors que l’on cogne une nouvelle fois à la porte. Enfin, je me redresse autant que je le peux, étant donné que son bras enroulé à mes hanches me contraint dans mes gestes et que, de toute manière, je suis prise en tenailles entre Antoine et le canapé.
Mode sardines activé.
Ah, qu’est-ce qu’on est serrés, au fond de cette boîte, chantent les
sardines… 5
La chanson préférée de ma mère.
(Merci Patrick Sébastien pour la référence et l’air insupportable qui va me coller à la tête au moins la journée entière si ce n’est jusqu’à la fin de l’année.)
Bref, ce n’est absolument pas le sujet.
Troisième appel sur ma porte. Je suppose qu’il s’agit du facteur et de ses calendriers p’tits chats. Ce type aime venir quémander son dû de bonne heure. Parce que logiquement à cette heure, enfin, à l’heure que je suppose qu’il est, je n’ai pas de temps à lui accorder, lui demande de choisir pendant que je chope le premier billet venu dans mon sac. Il me refourgue ses trucs les plus moches et repart souvent avec vingt euros. Tout bénéf !
Maman m’a toujours dit que le calendrier de La Poste, c’était la vie ! Elle-même y note tous les anniversaires, les rendez-vous, les événements importants et j’en passe. Cela dit, avec huit enfants et presque autant de gendres et belles-filles, les cousins, les tantes… y a du boulot pour se souvenir de toutes les dates cruciales. Elle est devenue, grâce à son infaillible sérieux en tenue de calendrier, la pierre angulaire des événements familiaux. Une véritable référence. Un exemple. Alors tous les ans, comme elle, je prends, en me promettant de faire de même. J’accepte aussi ceux des éboueurs, des pompiers, des flics, de l’école maternelle du coin et parfois celui de l’association des vétérans. Question de principe. Je les accroche tous à la file indienne dans ma buanderie, sans rien noter dedans, bien entendu. Je cherche encore ma propre technique. Je crois d’ailleurs que tous les revendeurs de calendriers de la région se sont donné le mot : ils viennent tous, de plus en plus nombreux chaque année.
Passons.
Normalement, je devrais me dégager de cette position fâcheuse, mais… Antoine. Contre moi. Ma main sur son torse à peine recouvert d’un tee-shirt près du corps noir. Sa hanche contre la mienne. Sa main, même, sur ma hanche. Sa grande main, belle et immense. La chaleur qu’elle dégage. Et ce torse qui monte et descend lentement, son visage endormi, presque innocemment. La jeune barbe qui s’en prend à son visage. Ses paupières closes.
Pas de doute, j’ai un problème de taille avec la collaboration franco-américaine en cours dans ce chalet. Je hume son odeur comme une affamée, pendant qu’il n’est pas là (mentalement parlant, j’entends) pour s’en apercevoir. Cette odeur qu’il laisse derrière lui sans le réaliser. Sur mon plaid, mes coussins, dans ma cuisine et même sur mon fils. Une fragrance envoûtante et addictive.
Quatrième appel au niveau de la porte.
J’ai envie de hurler que « y a personne », remonter le plaid sur nous et simuler un sommeil profond jusqu’à son propre réveil.
Machinalement, je caresse son abdomen ferme. J’aimerais tellement soulever ce tee-shirt pour apercevoir une nouvelle fois cette petite ligne velue. Je l’imagine sous le tissu. Peut-être même la frôler, juste pour m’assurer qu’elle existe bien. Juste pour être certaine que je n’ai pas rêvé et que je fantasme bien honteusement sur une réalité absolue. Après tout, je ne l’ai aperçue que deux fois, mais il ne faisait pas totalement jour, alors bon…
La personne derrière ma porte va bientôt la défoncer, je le sens. Le coup qui retentit fait sursauter Vésuve que je n’avais même pas remarqué, allongé peinard sur un fauteuil devant moi.
Antoine ouvre les yeux et, comme moi il y a quelques minutes, met un temps pour prendre la mesure de la situation. Son regard embrumé passe sur moi, descend jusqu’à ma main, odieusement posée là où elle ne devrait pas l’être.
– Bon, je crois que je vais aller ouvrir ! déclaré-je en fuyant ce canapé, cuisante de honte. Voilà, voilà !
Je traverse l’espace qui me sépare de mon hall en replaçant rapidement mes vêtements, mon chignon, ou en tout cas ce qu’il en reste, et arrive enfin devant cette satanée porte briseuse de rêves.
J’ouvre en préparant ma tête des mauvais jours pour écourter le moment mais…
– COUCOU ! C’est nous !
Ma mère ! Mon père ! Tous les deux, les bras chargés de colis.
Je leur referme la porte au nez dans un mouvement fluide et rapide.
C’est pas possible. À ce moment précis, les faits se listent tout seuls dans ma tête :
1) Ma mère est là !
2) Antoine est avachi dans mon salon, puant la sexytude à dix kilomètres.
3) Ma mère ! Juste là, derrière ma porte !
4) Je n’ai toujours pas démenti le fait qu’Antoine était le père de Malo.
5) Ma mère ! Qui hurle d’ailleurs comme une poissonnière depuis mon perron pour que j’ouvre à nouveau.
6) Malo dort depuis… Hier soir ! Ça, c’est tout simplement incroyable. Le grand air l’a liquidé ! Antoine a trouvé la solution.
7) Ma mère, bordel de merde de chiotte d’année pourrie !
– Que se passe-t-il ? Un problème ?
Antoine arrive derrière moi, et rien que sa voix, encore endormie, me fait vibrer dans tous les sens.
– Valentine ! On sait que c’est toi ! Ouvre ou je défonce la porte. Enfin, pas moi, ton père !
– Tes parents ?
Le visage d’Antoine se tend instantanément. Quelque chose entre l’angoisse et le dépit. L’effet habituel que ma mère produit sur toute personne normalement constituée.
– Gérard, donne-moi les boîtes et ouvre cette porte !
– Bon, décide mon boss en se reprenant, il serait sans doute judicieux de les laisser entrer, non ?
– Certainement pas ! réfuté-je, horrifiée. On peut peut-être s’enfuir par la porte de l’arrière-cuisine.
– Valentine ? Dernier avertissement ! Papa va entrer !
Antoine me jette un regard amusé.
– Non, mais, sérieusement, insisté-je face à sa demande muette, ce n’est franchement pas une bonne idée…
Ils ne savent même pas que tu n’es pas le père…
Je réalise toutefois que cette situation est ridicule. Que va-t-il penser de moi ? Je refuse d’apparaître aussi timbrée qu’elle aux yeux de mon patron sexy. Surtout que cette histoire pourrait me coûter une porte.
Je tourne donc la poignée pour libérer le passage et me retrouve face à mon père en train de retirer son blouson.
– Ma porte s’ouvre des deux côtés, il suffisait de tourner la poignée ! soupiré-je en m’écartant pour les laisser passer. Que nous vaut le plaisir ?
Ma mère embrasse ma joue avant de pénétrer chez moi, suivie du patriarche de la famille.
– Oh, mais Antoine ! Mélinda raconte n’importe quoi, elle a certifié que le papa n’était pas là ! Nous sommes ravis de vous voir ici ! Je pensais que vous seriez en déplacement puisque Mélinda a dit à sa mère qui l’a dit à sa sœur qui me l’a rapporté que tu sombrais dans une dépression post-partum inquiétante, Valentine. Et comme personne ne répond jamais à ce fichu téléphone !
On pensera à remercier Mélinda, au passage.
– Je vous demande pardon ? s’étrangle Antoine, resté bloqué sur sa première phrase. Le papa ?
Il me jette un regard noir. Mon ventre se serre violemment. Je me momifie sur place.
Oui, Antoine, je sais, je suis une vilaine fille, je n’ai pas jugé utile d’effectuer l’effroyable révélation depuis ma sortie de la clinique… J’avais promis, oui. Je suis minable. Toujours OK avec ça.
Mon père m’embrasse. Ils me parlent, tentent vainement de communiquer, mais je bugge, dans l’attente de la suite. Je prie intérieurement pour que mon boss, dans son incroyable clémence, continue à jouer le jeu. Chose qu’il n’a absolument pas à faire. Moi, à sa place, j’enfilerais mes chaussures, mon manteau et je me rendrais directement au bureau pour rédiger un avenant de fin de contrat à mon intention.
Mon père lui serre vigoureusement la main tandis qu’il semble toujours hésitant sur la conduite à adopter.
– Ravi de vous trouver ici, Antoine. J’espère que nous aurons l’occasion de faire connaissance pendant ces deux jours.
– Quoi ? m’étranglé-je tandis que le pseudo-papa semble pétrifié, incapable de bouger. Deux jours ? Et pourquoi pas deux mois ?
Ma mère m’adresse un regard empli de reproches.
– Nous venons de parcourir presque trois cents kilomètres ! Nous dormons ici cette nuit, ton père n’est plus tout jeune, je te ferai remarquer, et si tu ne voulais pas nous voir, il te suffisait de répondre à nos appels ! Je te rappelle que Malo est mon petit-fils, j’ai quand même mérité un tant soit peu de considération, non ? Où est-il d’ailleurs, le petit ange ?
– Dans… dans sa chambre.
Pourquoi ai-je décidé le blocus total de mon portable, moi, déjà ? Ah oui. J’avais envie de l’exploser contre un mur dès qu’il se manifestait.
Ma mère se pare d’un sourire réjoui et me demande muettement si elle peut monter alors qu’Antoine semble enfin sortir de sa transe.
– Valentine, il faut absolument que nous ayons une petite discussion ! déclare-t-il en attrapant mon coude d’un geste autoritaire. Tout de suite !
– Oui, oui ! Bon, maman, tout le monde, vous pouvez aller réveiller Malo et le changer aussi, c’est l’heure de son biberon.
– Oh ! Génial ! Qui c’est qui va donner son bib’s à ti bouchon chouchou ? C’est maminette…
Je n’ai pas l’occasion d’entendre mon père se foutre d’elle proprement, car Antoine m’entraîne déjà vers l’arrière-cuisine, Vésuve sur nos talons. Je vais en prendre pour mon grade, c’est certain. Et mérité. Mais bon, je suis sympa dans le fond, j’espère qu’il garde bien ce point en considération.
5. Je n’ai pas trouvé le parolier, mais je suppose qu’il s’agit de Patrick lui-même. Bon sang ne saurait mentir !
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