Un boss dans mon chalet
Chapitre 11
Antoine
L’atmosphère dans cette chambre dénote fortement du reste de la maison. Tout y est rangé, une petite veilleuse propulse des silhouettes de papillons sur les murs et l’éclairage d’une lampe de chevet suffit à gérer le sacro-saint change du bébé sans éblouir ses jolis yeux incroyablement bleus.
Il a arrêté de pleurer au moment où je l’ai sorti de son lit. À présent, il me fait le plaisir de rester silencieux. J’adore déjà ce môme. Parce que, clairement, je m’apprête à de l’inédit, et je préfère largement qu’il se montre coopératif. Une chose de moins à gérer.
– Eh bien… Nous voilà bien ! soupiré-je en caressant le fin duvet sur le crâne du petit être en pleine forme qui gesticule dans tous les sens sur le tapis à langer. On va déjà te changer ta couche, hein ?
Comme si j’avais fait ça toute ma vie ! Si je veux bien me montrer honnête, je n’ai aucune idée de ce que j’ai à faire avec ce bébé et sa couche qui, sans nul doute, est bonne pour le vide-ordures.
– Alors… marmonné-je en inspectant le matériel à disposition, une main sur l’abdomen de l’enfant qui me fixe toujours de ses deux grands yeux ronds. Qu’avons-nous là… Lingettes ? Talc ? De l’huile ? Un mouche-bébé ?
La logique voudrait que je panique, mais je garde en tête que la situation pourrait s’avérer pire. Déjà, il ne pleure plus. Un bon point.
– Tu es sage tout plein, en fait…
Je lui souris en dégrafant son pyjama. Pyjama que je décide de changer en avisant une pile toute propre de trucs en pilou sur l’étagère au-dessus de lui.
– Ben voilà ! On va te refaire une petite beauté, mon mignon.
Il se met à gesticuler subitement, peut-être pour me signifier son accord, puis lève un poing vers sa bouche, apparemment avec la volonté de le sucer, mais il loupe son coup magistralement. Il se fout une droite sur la joue.
Merde !
Je me fige, attends les cris, les pleurs, mais rien ne se passe. Il babille faiblement et recommence son expérience. Cette fois, dans le mille. Atterrissage du petit poing dans la petite bouche. Il se met à téter avidement.
Super !
Je balance au sol le pyjama odorant en papotant pour tromper mon manque évident d’expérience.
– Alors, Babyboy, que les choses soient bien claires entre nous. Je n’ai jamais changé de couche de ma vie. Cela dit, je suppose que toi non plus. Donc, si jamais tu as des remontrances à effectuer, demande-toi avant tout si toi, tu aurais fait mieux…
Je retire les collants et beurk !
– Ah oui ! OK…
Je n’irais pas jusqu’à décrire cette scène à la limite du gore absolu. Pour faire court, j’essaie d’essuyer au mieux en évitant de respirer, attrape une (dix) lingettes et termine le travail. Puis je roule la bombe du mieux que je le peux, ouvre la poubelle du bout du pied, tout en tenant toujours le bidon du fils prodigue, balance la grenade, referme le capot de la poubelle et respire à nouveau.
– Ah ! On est mieux comme ça, hein ?
Fier de moi, je me penche pour embrasser le petit front tout doux et frais.
– On va y arriver ! La technique Antoine Maréchal ! L’approximation jusqu’à l’excellence ! Tout est possible, suffit de tenter ! Non ?
Toujours penché sur lui, je dépose machinalement un baiser sur son petit nez et réalise après coup ce que je suis en train de fabriquer.
– Eh bien, on dirait que tu es super doué en matière de séduction, toi. C’est l’effet couche magique, c’est ça ? L’odeur qui ensorcelle ?
Il retire sa main de sa bouche pour lâcher un soupir. On va prendre ça pour un oui.
– T’es le meilleur. Mais je suis meilleur que toi quand même !
Subitement, je ressens une sorte d’humidité grandissante au niveau de mon torse.
– Qu’est-ce que…
Je me relève promptement. Un véritable geyser apparaît devant mes yeux, depuis… le robinet du p’tit gars. J’attrape une serviette qui traîne là et la plaque sur son engin en grognant.
– Tu viens de me pisser dessus, là ?
Je lui jette un regard horrifié après avoir constaté les dégâts.
– T’es sérieux ? Ma chemise Armani ? Le cadeau de ma mère pour mon anniv ?
Le gamin s’en fiche éperdument.
Problème… Que faire dans ce genre de situation ? Je ne peux décemment pas garder cette chemise sur le dos… Mais je n’ai rien d’autre à me mettre. Et je vais forcément retrouver Valentine à un moment ou à un autre…
Cela dit, elle vient de se répandre en larmes devant moi. Je pense qu’à mon tour je peux me permettre un petit écart à notre relation boss-employée. Un partout, la balle au centre.
Je mets en pause mon job de baby-sitter et retire ma chemise d’une main, sans lâcher le globule qui ne manque pas une miette du spectacle.
– Permets-moi de te dire que c’est franchement mesquin ! On peut faire n’importe quoi, mais y’a quand même quelques règles à respecter ! On a dit : jamais les fringues, merde !
Clairement, il s’en fout. Je roule ma chemise en boule et la cale dans un coin de la table. Puis je décide que la plaisanterie a assez duré, surtout que le gentil bébé machiavélique commence à s’impatienter et montre plusieurs signes d’agacement.
Lingettes, talc, bisous, poutous dans le cou, huile, crème, guili sur le bidon, couche, body (comment ce truc s’enfile ? Faut avoir fait dix ans d’études supérieures pour maîtriser la technique !), pyjama, brossage des cheveux qu’il n’a pas avec une brosse toute douce à l’effigie d’un éléphant bleu et violet, bisous sur le crâne.
– Et voilà !
J’attrape le morceau tout propre pour le lever fièrement devant moi. Pas mal du tout pour une première !
Je tends l’oreille au milieu du silence. Derrière la paroi qui me sépare de la salle de bains, l’eau ruisselle toujours dans la douche. Un petit pincement au cœur m’assaille lorsque je repense à cette petite Valentine totalement perdue et vulnérable que j’ai récupérée en pleurs au milieu de sa cuisine.
Autant qu’elle prenne son temps. Elle donnait clairement l’impression de ne pas avoir trouvé le moyen de respirer depuis des jours. Ce qui me semble inquiétant. Doublement. Déjà, pour elle, mais aussi pour mon projet en cours. Je paraîtrais un peu monstrueux de lui demander, en l’état actuel des choses, un coup de main sur « Sortez découverts ».
– Bon, alors, en attendant maman, on va tenter le biberon, hein ? Mais avant cela…
Je jette un regard autour de moi. Que fait-on d’un bébé lorsque l’on a des choses à faire et uniquement deux bras ?
Je trouve le porte-bébé, certainement celui que nous lui avons offert l’autre jour, accroché à une patère derrière la porte. On va faire comme ça, alors.
Une fois harnaché, le bébé contre mon torse nu (soupirs dépités pour ma chemise), sa chaleur contre la mienne, je débarque dans la cuisine dévastée.
Là, la tâche s’avère ardue. Impossible de faire quoi que ce soit au milieu de ce bordel. D’ailleurs, faire quoi ? Comment prépare-t-on un biberon ? Comment donne-t-on un biberon ? Comment se protège-t-on d’un renvoi intempestif lors de l’avalage dudit biberon ?
Cette étape va me plaire, je le sens !
Dans ce cas de figure, une seule solution. Je récupère mon téléphone dans la poche de mon manteau et trouve tout naturellement le chemin vers… Maman chérie…
Je cale l’appareil sur le plan de travail, caméra sur moi alors que ma sauveuse décroche déjà.
– Antoine ! Mon chéri… Comment ça… Que se passe-t-il dans ta cuisine ? s’arrête-t-elle, les yeux exorbités. Mais ce n’est pas ta cuisine, d’ailleurs ! Et… pourquoi portes-tu un bébé contre ton ventre ? Dois-je m’inquiéter ?
– Hein ? Oh, non, t’inquiète ! Babyboy n’est pas le mien, c’est le bébé de Valentine.
– Ah ! Mais oui, Zoé m’a prévenue de l’accouchement la semaine dernière. J’ai envoyé un paquet de la part de ton père et moi, elle l’a bien reçu ?
Je zieute machinalement autour de moi avant de répondre.
– Oui, non, j’en sais rien.
Tout en discutant, j’ouvre ses tiroirs pour trouver un ou vingt sacs-poubelle. Sans succès. Puis les placards.
– C’est chez Valentine, là ? Seigneur, mais quel foutoir !
– Nous sommes d’accord. Dis-moi, j’ai besoin de tes lumières pour préparer un biberon.
– Dois-je m’inquiéter ou me réjouir du fait que tu me demandes ça ? Quelle heure est-il en France ? Pourquoi es-tu présent chez cette jeune maman à cette heure ? Où est-elle ?
Je soupire en refermant la porte du dernier placard que j’inspectais. J’aurais dû me douter que les questions pleuvraient.
– Maman, ce n’est pas…
– Oh ! Salut, mon minot ! T’es encore plus beau que dans mes souvenirs.
Agatha, la femme qui se dit femme à tout faire de notre maison familiale alors qu’elle ne l’est plus depuis longtemps, débarque derrière ma mère, un carton entre les mains et m’adresse des signes joyeux de la main.
– Salut, la plus belle ! Tranquille, la vie ?
Vivement, elle se redresse en tournant la tête vers la porte de la cuisine.
– Non ! J’avais demandé à Elisabeth d’occuper Edgar ! Cette bourrique ne me lâche pas ! Impossible d’emballer son cadeau, il traîne partout ! Attends, je ferme la porte ! À clé ! Non, mais !
Ma mère lève les yeux au ciel en me souriant, attendant toujours sa réponse. Ou plutôt ses multiples réponses.
– Donc, pour faire court. J’avais besoin d’un renseignement, je suis passé chez Valentine. Elle dormait et le petit pleurait. Je crois qu’elle est malade. Ou fatiguée. Ou les deux.
– Valentine, c’est la collaboratrice de ton père, c’est ça ? demande Agatha en posant son carton sur le comptoir derrière ma mère.
– Oui, lui répond cette dernière. Tu sais, Antoine, je crois qu’elle est trop faible, c’est tout. Je me faisais déjà la réflexion lorsque je la croisais à l’agence ces derniers mois. Elle ne se ménageait pas du tout. Et durant sept mois, elle ne s’est arrondie que du ventre, rien d’autre. Sa famille n’est pas présente autour d’elle ? Et le père de cet enfant ?
– Je ne sais pas trop, et je ne tiens pas à entrer dans les détails de sa vie privée, m’man. Tout ce que je sais, c’est que son enfant a faim et que je veux lui laisser un peu de paix. J’ai l’impression qu’elle en a éperdument besoin.
– Baby blues, mon mignon ! nous interrompt Agatha en dégainant un rouleau de papier cadeau. De plus, si elle est faible physiquement, ça n’arrange rien. Cette femme doit avoir besoin de soutien. De sa famille, d’amis. Ce n’est jamais facile de rencontrer son enfant. N’oublions pas que ce genre de petite chose est livré sans note explicative. Et même si on les adore, au début, ils bousculent toutes nos habitudes de vie. J’ai lu dans un article que cela concerne, à différents niveaux, 80% des jeunes mamans. Donc, grande nouvelle, votre Valentine est dans la norme.
Je ne sais pas réellement si cette nouvelle me rassure. Parce que, réellement, elle faisait peine à voir.
Machinalement, j’ouvre le frigo et tombe nez à nez avec un rouleau de sacs-poubelle. Alléluia !
– Bon, donc, revenons à nos moutons, recentré-je le débat en sentant Malo s’impatienter contre moi. Un biberon, ça se passe comment ?
J’arrache un sac et commence le grand nettoyage des surfaces encombrées de cette pièce. Mon instinct légèrement maniaque s’en donne à cœur joie. Chaque pot jeté dans les sacs (car, oui, il faut bien plusieurs sacs) me provoquerait presque une érection. Pendant ce temps, ma mère, entrecoupée par les interventions d’Agatha qui se bat avec son paquet, m’explique la température, le rot, le mélange presque scientifique de l’eau et du lait en poudre. Je note d’une oreille pendant que peu à peu l’espace dans cette pièce retrouve un semblant de netteté.
– Donc, il te suffit de lire à l’arrière de la boîte, tu as les dosages préconisés, selon le poids et l’âge du petit ange.
– D’accord. Dis-moi, au fait, chère mère…
Un détail me revient en tête. Elle n’y échappera pas.
– Oui, cher fils ?
– Si je te dis Bourvil, tu me dis quoi ?
Le rire d’Agatha résonne derrière elle tandis que ma mère s’empourpre.
– Comment ça ?
J’interromps mon activité pour lui lancer un regard désabusé qui se passe de commentaire.
– Comment as-tu pu me faire un truc pareil ?
– Non, mais ce n’est pas ce que tu crois, Antoine.
– Et qu’est-ce que je devrais croire ?
– Euh… bafouille-t-elle en se dandinant sur sa chaise. Rien, en réalité. Ici, ce film n’est pas réellement connu, voire pas du tout.
– Mais toi, tu le connaissais ?
Malo émet un cri perçant à ce moment, nous interrompant dans notre règlement de comptes.
– Sauvé par Babyboy ! Pour cette fois !
Je balance le dernier sac devant la porte, me lave les mains et saisis un biberon propre dans ce que je pense être un stérilisateur.
– Voilà ! Bon, maintenant que tout est opérationnel, on peut voir cette merveille ou tu le caches volontairement ?
J’adresse un sourire machiavélique à ma mère.
– Je ne sais pas si tu le mérites, franchement. Je te rappelle que tu as abandonné ton fils cadet tout seul à l’autre bout du globe pour Noël.
Je plaisante, mais nous savons tous les trois que je ne suis pas totalement ravi de passer les fêtes tout seul. Je ne suis pas tellement habitué à la solitude.
– Oh… mon chéri, pleurniche ma mère en penchant la tête avec tendresse. Tu peux rentrer, si tu veux.
– Non, pas le temps. Bon, OK, vous l’avez mérité… Voici le petit Babyboy !
J’extirpe avec précaution le petit être qui semblait se plaire contre moi pour le montrer aux deux mamies en plein instant « choupinou »…
– Oh, mais qu’est-ce qu’il est chouuuu…
– On le croquerait…
Pas faux. Mais ce n’est pas le sujet.
– Donc, tu disais, de l’eau de source, c’est ça ?
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