Un boss dans mon chalet

Erin Graham · Chapitre 2 sur 37

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Un boss dans mon chalet

Chapitre 2

 

Antoine

 

Effectivement, elle m’a bien envoyé un mail. Tant mieux !

– Euh, Antoine ? me hèle mon frère Étienne par le biais de notre visio que j’avais complètement oubliée. T’es certain que ta collègue va bien ? Elle semblait au bord de l’agonie, là !

– Mais oui, mais oui ! Valentine est un peu…

Canon, sensuelle, du genre à me retourner si je m’arrête sur son cas ?

– Un peu quoi ?

– Un peu rien ! Un peu enceinte, c’est tout, rien à voir avec le taf ! ronchonné-je en ouvrant le PowerPoint qu’elle vient de me faire parvenir. Mais je dois admettre que papa a toujours su choisir ses collaborateurs, elle bosse vraiment très bien. Spencer devrait être content.

Comme si j’avais le temps de discuter avec Étienne, à l’autre bout de l’Atlantique, de l’état de ma collaboratrice.

– D’accord…

Son ton bien trop dubitatif pour être honnête me sort de mon élan alors que je m’apprêtais à modifier un truc sur une slide.

– Quoi ?

– Rien.

Et voilà qu’il remet ça ! Depuis que mon frère a appris qu’il allait devenir papa, j’ai l’impression qu’il teste ses capacités d’éducation sur moi. D’où le fait qu’il reste scotché à notre fenêtre de dialogue quasiment tout le temps. Dire qu’avant Lizy, ce type vivait boulot, dormait boulot et déféquait boulot, même…

Et dire que moi, à cette époque, je batifolais comme une pucelle en chaleur dans les soirées de Savannah, à la recherche du coup de l’année !

– Va au bout de tes pensées, Étienne ! Sinon, coupe cette conversation et va t’occuper de ta femme. Elle aussi est enceinte, je te signale.

– Elisabeth est plus qu’entourée, entre son père, Josh, Papa et Maman, Agatha et Edgar… Je me demande si je ne vais pas bientôt dormir chez le voisin, tellement la maison ressemble à un centre commercial en pleine période de Noël ! Ou la volière, peut-être…

– Plains-toi !

À mon opinion, le seul à plaindre, ici, c’est moi ! Parce que, oui, j’ai accepté de venir en France il y a quelques mois dans le but de reprendre le pas dans Bestcom France afin de préparer le départ en retraite des parents. Mais rien n’avait prédit que je devrais gérer les contrats de papa au pied levé parce qu’il ne pouvait tout simplement pas rester loin de sa belle-fille lorsqu’elle leur donnerait leur premier petit-fils. On avait dit cinq ans de passation. Pas seize mois ! Je n’ai d’ailleurs même pas commencé à étudier les dossiers de ses clients réguliers.

Enfin, à présent, si. Contraint et forcé ! Le projet Spencer n’était pas censé passer par moi.

– Je te trouve légèrement à cran, petit frère, ricane Étienne en m’offrant un sourire moqueur.

– Non ? Tu crois ?

– Oui… Tu devrais penser à prendre du bon temps, t’as une sale gueule !

C’est lui qui dit ça ? La bonne blague !

– On verra ça cet été !

Ou l’été 2030 au rythme où ça va ! Un mail d’un de mes clients attitrés apparaît à ce moment juste à côté de la bobine de premier de la classe de mon frangin.

Eh merde ! J’espérais que Victor Rondier ne me répondrait pas avant la fin de la semaine.

Loupé !

– Mais où est passé le type cool de la famille Maréchal ? ricane mon insupportable frangin en se retenant carrément d’éclater de rire. Celui qui gérait d’une main de maître l’activité commérages de Bestcom ? Ils n’ont pas de local à photocopieuse, là-bas ? Ni de salle de pause à cancans de toute sorte ?

– Si !

Je grogne littéralement, excédé par sa petite vengeance. Il ne se cache même pas pour la savourer.

– Tu prends ton pied, hein, Étienne ?

Cela dit, j’aurais exactement réagi de la même manière à sa place. Toutes ces années durant lesquelles Ophélie et moi lui avons délégué toutes les tâches chiantes et pesantes ont enfin leur répercussion. Aujourd’hui, la cigale que j’étais paie durement la note, devant mon frère la fourmi qui, à présent, a trouvé son rythme de croisière.

– Oui, j’avoue que c’est jouissif… Même si je ne m’attendais pas à un tel revirement de situation.

– Moi non plus !

Je soupire en me laissant aller sur mon siège en me massant la nuque. Et puis merde, je crois qu’il est temps d’avouer ce qui me ronge depuis des mois.

– Je suis désolé, Étienne.

Mon frère hausse un sourcil intrigué, m’incitant silencieusement à continuer. Ce que je m’empresse de faire. Inutile de faire traîner le moment gênant.

– Je ne comprenais pas à l’époque toute cette pression que tu te mettais sur les épaules. Maintenant, alors que je sais que tout dépend de moi, je comprends. Donc, déjà, merci d’avoir aussi bien géré Bestcom tandis que nous ne réalisions pas réellement l’enjeu de beaucoup de choses, et désolé de t’avoir pris pour un con parce que tu t’impliquais autant.

J’ai d’ailleurs accusé la leçon un peu brutalement. Depuis le départ des parents, surtout. Même si, dès mon arrivée en France, j’ai affronté une sorte de révélation concernant ma place dans l’entreprise familiale. Entre la langue, le mal du pays, l’isolement social contrastant durement avec mon mode de vie à Savannah, et l’ampleur du poste que je m’apprêtais à prendre, je crois que je n’ai pas eu réellement le choix. Sans compter la météo ! Je passe d’une ville où les températures ne descendent jamais sous la barre des 10 °C à une ville de montagne. Comme si la situation n’était déjà pas assez compliquée comme ça.

Enfin, si, le choix, je l’ai eu. Ophélie a proposé de venir en renfort, mais il était évident qu’avec son mariage récent et sa petite vie là-bas, sa proposition ressemblait plus à une simple question de politesse qu’autre chose. J’ai préféré lui épargner ça. Et, d’un autre côté, le challenge me plaît trop. Simplement, il implique pas mal de remises en question. Je suis largement prêt à les faire, mais ce n’est pas pour autant que cette situation est facile.

– Ce n’était tout simplement pas votre rôle, tente de me rassurer mon frère, toujours sur le sujet. Tu gérais très bien ta partie, et je t’avoue avoir galéré lors de ton départ. Mais j’accepte tes remerciements et t’envoie les miens pour ça, c’est toujours agréable de les entendre.

Nos regards se trouvent par caméras interposées. J’aime mon frère. Ça a toujours été le cas, et encore aujourd’hui, je l’admire pour tout ce qu’il représente. Calme, ouvert et bon. Sérieux et prévenant. Il en a encore à m’apprendre, j’en suis persuadé. Et il me manque vraiment beaucoup. Nous habitions ensemble et j’ai toujours vécu dans son périmètre. Le soir, quand je rentre dans mon appartement froid et trop calme, j’ai du mal à supporter le vide et le silence. D’ailleurs, l’idée de passer Thanksgiving et Noël loin de lui et du reste de la famille me pèse énormément.

Je me sens un peu esseulé dans ce pays que je commence à peine à découvrir et qui pourtant est celui de nos racines. Et cette langue… Oui, OK, je parle français couramment depuis toujours. Mais évoluer dans un univers où tout le monde parle cette langue, dans un flot rapide, avec divers accents et j’en passe, c’est quelque chose d’extrêmement déstabilisant. Et cette sorte de… vétusté du pays en lui-même… Les boulangeries, c’est marrant, mais bizarre. Comme les petites rues, les vieilles maisons… Parfois, je me sens à l’étroit dans ce pays. Surtout dans cette petite ville accrochée à flanc de montagne.

Nous sommes très très loin de Savannah. Encore plus que Google Maps veut bien le prétendre. La distance ne fait pas tout. La culture joue un rôle bien plus important que je l’aurais imaginé.

– Sinon, comment va la future maman ?

Je préfère changer de sujet, clairement. Je crois que je vis relativement mal mon changement d’habitat et ce, depuis plus d’un an. D’où, sans doute, le fait que mon boulot soit devenu le centre de ma vie. Ce qui n’est clairement pas un mal, en toute objectivité.

– Parfaitement bien. Il semblerait que son petit malaise n’était rien d’autre que cela. Un petit malaise.

Ce petit malaise, comme il l’appelle, nous a quand même valu tout ce chamboulement. Super, nous aurions pu éviter ça ! Lorsqu’Agatha a contacté les parents, totalement affolée, pour nous expliquer que notre petite Lizy partait à l’hôpital en urgence, à presque sept mois de grossesse, à cause de pertes de sang douteuses, notre mère n’a même pas cherché à comprendre. Premier avion. Retour au nid. Papa, contraint et forcé de suivre sous peine d’émasculation promise au retour de M me Maréchal.

Cela dit, comme moi-même, il s’inquiétait. Et intérieurement, je suis ravi qu’ils passent finalement les fêtes là-bas jusqu’à l’accouchement prévu en janvier. Mon frère mérite d’être entouré comme il se doit pour la naissance de son premier enfant.

Enfant, qui, donc, va bien, tout comme la future maman, selon les infos que vient de me donner mon frère.

– Tant mieux ! Embrasse-la pour…

Un vacarme soudain, des cris et des portes qui claquent dans le hall de l’agence me coupent dans mon élan.

– C’est quoi ce bordel ?

– Je parierais sur ta collègue… Elle semblait réellement mal, au téléphone.

– Mais non ! Valentine ne doit pas accoucher avant… Noël, ou janvier, je ne sais plus. Je crois que c’est prévu un peu avant Lizy. Bon, clairement, j’en sais rien, finalement.

– Antoine ! gronde mon frère, pas outré mais presque.

Entre nous, ça lui va bien de tenter de me faire la morale. Ce type, même s’il a fait un effort depuis Lizy, ne connaît pas la moitié des prénoms des gens qui bossent dans son agence.

Mais, bref, ce n’est pas le sujet.

– Je te laisse, Étienne.

Par ma fenêtre, j’aperçois des gyrophares bleutés se réverbérant sur la neige agglutinée sur le trottoir.

Cette histoire sent vraiment mauvais quand même…

– Oui, va gérer ça ! Et si elle a la mauvaise idée d’accoucher, dis-lui de prendre son portable avec elle, en cas de besoin…

– T’es vraiment super amusant, en vrai ! grincé-je des dents en claquant violemment mon écran de PC contre le clavier.

Quoique… par précaution, il serait peut-être bon, éventuellement, de lui conseiller de rester joignable… Si ça se trouve, elle nous fait simplement une « Lizy ». Un petit incident sans gravité.

Ma porte s’ouvre subitement sur une Zoé échevelée, le chignon en vrac, les joues rosies par l’émotion et les yeux brillants.

– Elle accouche ! Ça y est, elle accouche ! Oh, là là ! Antoine, elle accouche !

Bon, c’est bon, on a compris !

– D’accord.

Je tente de proposer le coup du téléphone portable ou…

– Elle va à la clinique, là ! s’engoue la secrétaire en sautillant. Elle accouche !

– C’est mieux à la clinique, oui… Ici, ça ferait désordre. Elle… a pris son sac avec elle ?

J’essaie d’être subtil…

– Non, mais je vais lui apporter après ! Elle accouche !

Je crois qu’on a réellement compris l’idée…

– Super, Zoé. Tenez-moi au courant de l’évolution de la situation. Je suppose qu’elle voudra prendre quelques jours. Organisez tout ça !

Et franchement, sans elle, c’est encore un nouveau problème dans l’engrenage. C’est quoi, cette mode d’accoucher à Noël, sérieusement ? Les gens n’ont-ils pas la moindre conscience professionnelle ? Un gosse à Savannah, un gosse dans les Alpes… Les deux au sein de Bestcom… Un peu d’organisation, bordel ! Un planning de reproduction me semble intéressant à mettre en place, et d’urgence, dans cette société !

Je me laisse tomber sur mon siège que j’avais quitté et ouvre mon PC à nouveau. Zoé s’est figée dans l’encadrement de la porte, la bouche béante et les yeux exorbités.

– Elle va A. Cou. Cher ! Bien entendu qu’elle va prendre « quelques jours » ! Enfin, patron !

Genre, c’est évident !

– OK, d’accord ! Bon, allez jouer les sages-femmes, je vous prie. j’ai du travail en retard et, vu que mademoiselle Bertot s’absente, je pense que je vais en avoir encore plus d’ici peu. Demandez-lui les codes de son ordinateur, que je puisse y accéder en cas de besoin.

Cette fois, je crois que je suis complètement coulé. Avec cette nouvelle donnée, à savoir l’absence imminente de Valentine entre nos murs, une masse de travail supplémentaire me tombe sur le nez, alors que déjà j’avais presque du mal à gérer mes dossiers, plus ceux de mon père. Une bonne grosse bouffée d’angoisse tente de s’infiltrer dans mon esprit.

Pour résumer, je suis totalement dans le pétrin. Comme je le disais, ici, le challenge est de taille, et ne cesse de s’intensifier.

Mais ça va aller, Antoine…

Ma secrétaire hausse un sourcil en me toisant d’un air sombre.

– N’importe quoi ! commente-t-elle en se décidant à tourner les talons. Décidément, les Américains… Hollywood nous a menti ! Pas plus sensibles que les gens du coin. On est loin de Dirty Dancing ! Le Silence des agneaux me semble plus fidèle à la réalité ! À plus tard, monsieur Lecter.

Je suis tellement désolé de lui briser ses rêves.

Bref, next !

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