Un boss dans mon chalet

Erin Graham · Chapitre 12 sur 37

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Un boss dans mon chalet

Chapitre 12

 

 

Valentine

 

J’avoue avoir abusé du temps sous cette douche miraculeuse. Je sais qu’encore une fois, j’assure pas du tout. Mais le fait de savoir que Malo se trouvait entre de bonnes mains – parce que je porte une confiance totale en Antoine, sans trop de raisons probantes, d’ailleurs – m’a ôté un poids sur la poitrine. Et, égoïstement, j’ai pensé que peut-être je ne pourrais plus m’octroyer de moment comme celui-ci avant longtemps.

Cependant, une fois sortie de cette fontaine de jouvence, essuyée et habillée, même très légèrement maquillée et parfumée, alors que je me retrouve un peu dans le reflet du miroir, la culpabilité revient encore plus fortement.

Quelle mère abandonnerait son enfant de la sorte ? À son patron qui plus est ? Je me persuade qu’Antoine Maréchal est un homme de confiance, mais n’est-ce pas surtout pour me déculpabiliser, moi ?

Face à ma propre nullité, j’inspire lourdement en m’attachant les cheveux. Une grande part de moi se montre impatiente de retrouver mon fils et de le prendre dans mes bras pour m’excuser de ne pas assurer auprès de lui. De l’avoir laissé, livré à des mains inconnues. Mais la honte, cuisante, me rattrape elle aussi, vis-à-vis de mon boss. Quelle image lui ai-je présentée ? J’appréhende également de me retrouver face à mes responsabilités. De replonger dans le cauchemar de ces derniers jours.

Je ne vois pas d’issue. Je suis épuisée. Je n’arrive tout simplement plus à suivre. J’ai l’impression de ne pas comprendre les besoins de mon bébé. De tout faire de travers. De ne rien maîtriser.

Et enfin, un tout petit morceau de moi me pousse à retourner auprès d’Antoine, l’homme. Au-delà du boss et de l’inconnu, du jour où il a mis sa main dans la mienne pour me ramener à la maison, il a acquis ce pouvoir sur moi. Cette sorte de réconfort qu’il m’a offert inconsciemment agit comme un baume bienfaiteur sur mes frayeurs. Alors que je ne le connais pas du tout.

Allez comprendre !

Prenant mon courage à deux mains, je me décide à sortir de ma cachette et à rejoindre les deux hommes occupant cette maison. Vésuve miaulant dans mon sillage, je me dirige vers la cuisine, qui, depuis mon angle de vue, semble propre et rangée. Mais un mouvement dans le salon interrompt mon avancée.

Au milieu de la presque pénombre de la pièce, à peine éclairés par quelques lampes d’appoint, ils sont là. Au calme et absolument pas perdus. Antoine. Malo. Le premier nourrissant le second, installé dans le vieux fauteuil de ma grand-mère, devant la fenêtre. Je m’immobilise pour observer le spectacle. Tout semble en ordre. Malo boit en laissant échapper ses petits soupirs de bonheur, ou de satiété, bien caractéristiques. Torse nu, pour je ne sais quelle raison, Antoine ne m’a même pas entendue arriver, concentré sur sa tâche, une cheville posée sur son genou d’un air nonchalant, en totale maîtrise de l’acte, tenant mon petit bout confortablement enveloppé dans son plaid.

La scène a de quoi m’ôter tout mot et toute pensée cohérente. Ils sont tout simplement beaux. Je réalise que, peut-être, j’ai agi comme une égoïste en persévérant dans mon idée de donner une chance à ce bébé qui grandissait en moi. Sans papa. Mais il était là, et la situation était telle qu’il m’était impossible de renoncer à cette grossesse. Simplement parce que moi-même, je…

– Oh ! Vous êtes revenue parmi nous ?

La voix grave et basse d’Antoine, presque sensuelle, me rappelle à la réalité.

– Oui…

Il capte mon regard qui s’attarde sur son torse, ses épaules dénudées, ses bras… Un frisson me traverse malgré moi. Pourquoi faut-il que cet homme, en plus d’être toujours là au bon moment, soit aussi attirant ?

– Euh… Malo m’a pris pour un urinoir, s’excuse-t-il en jetant un regard sur son buste.

– Oh ! m’exclamé-je, confuse. Je suis désolée. Je vais vous trouver quelque chose à enfiler.

Mais je ne bouge pas d’un poil. Hypnotisée. Presque timide, j’ose à peine avancer vers eux.

– Pas d’urgence. Je vous préfère nettement comme ça, ajoute mon boss, des étincelles se réverbérant dans ses yeux. Je veux dire… coiffée, lavée et, surtout, détendue.

Le moment me semble lourd de sens. Mon cœur se met à battre, enivré par les compliments prononcés dans un accent abominablement sexy par un homme torse nu au corps parfait.

Je hoche la tête en repoussant une vague de chaleur qui tente de s’imposer sur mes joues.

– Oui, merci. Grâce à vous. Vous avez besoin que je prenne le relais ? Vous avez déjà largement trop fait et…

– Il a presque terminé, répond-il calmement. C’est bon pour moi, je peux pousser jusqu’à la fin du biberon. Je vais bientôt me retrouver tonton, c’est un bon entraînement. Babyboy et moi avons fait un deal. Je tâtonne, il pardonne. Ça fonctionne pas mal.

Le sourire qu’il adresse à mon bébé a de quoi faire fondre la femme à la sensibilité exacerbée que je suis devenue depuis la naissance de Malo. Je me vois dans l’obligation de m’occuper les mains, sous peine de lui sauter dessus pour un câlin général. En fait, je suis jalouse des deux. D’Antoine car il tient Malo dans ses bras et que je connais le sentiment profond que procurent ces moments tranquilles et sereins avec mon fils. Et de Malo parce que lui a droit aux bras du beau mec assis dans mon salon, sans que cela pose de problème de morale ou de logique. Alors que si moi, je réclamais un câlin… Ce serait forcément mal venu. Enfin, je crois.

J’aurais dû m’accrocher à lui beaucoup plus tout à l’heure. Comme une mante religieuse, j’aurais dû en profiter pour lui voler son énergie, sa force et sa douceur. L’enfermer dans une boîte et l’utiliser en cas de besoin urgent. Au lieu de ça, le moment est passé et sa chaleur m’a déjà désertée.

Je tourne les talons rapidement en décidant, justement, de retrouver un peu de chaleur, tandis que Vésuve se frotte à mes chevilles en se dandinant. Mon chat sait ce qui se trame en moi. Mon meilleur allié, en connexion directe avec mon cerveau.

– Hello, Vévé ! Tu viens avec moi, on va faire crépiter quelques bûches.

Je l’attrape pour lui refourguer l’intégralité de mon besoin d’affection dans une étreinte presque violente. Mais il se laisse faire en ronronnant, et je le vénère pour ça.

– Je peux vous laisser quelques minutes ?

– Faites !

Je n’attends pas davantage et m’éclipse vers l’arrière-cuisine pour récupérer du bois sec en passant par la lingerie dans laquelle je garde toujours quelques sweaters de mon père (il oublierait sa tête sans ma mère).

 

***

Malo émet un rot magnifique sur l’épaule d’Antoine au moment où les flammes s’élèvent dans l’âtre. J’adore ce chalet. J’adore la montagne. La neige tombant doucement derrière la fenêtre, la douceur du bois sur les murs, le crépitement du feu.

– Tenez, il commence à s’endormir, j’ai l’impression.

Je récupère mon fils et m’installe confortablement sur mon canapé, relevant mon plaid favori sur nous deux. Vésuve s’invite évidemment à la fête et se roule en boule sur mes pieds, le dos offert à la caresse de la chaleur émanant de la cheminée.

Mon cœur me semble lourd de tout un tas de sentiments moelleux et cotonneux. Après ma crise ridicule, je me sens libérée et apaisée. Sans doute pour un court laps de temps, mais justement. Je compte bien en profiter.

– Merci, murmuré-je à l’attention d’Antoine en caressant le duvet de Malo. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je…

– Valentine, vous ne pouvez pas rester comme ça. Vous avez besoin d’un coup de main pour reprendre pied, tente-t-il de me persuader d’une voix douce. Votre mère, ou l’une de vos sœurs, ne pourrait pas venir quelque temps pour que vous vous reposiez ? Je me suis renseigné et le baby blues est logique. Il ne faut pas en avoir honte.

– Vous vous êtes renseigné ?

Quand, comment ? Et surtout pourquoi ?

– Une mère, même à Savannah, reste une mère. Elle connaît les réponses à beaucoup de choses.

Il me sourit avant de se lever pour s’approcher du feu alors qu’il me laisse mortifiée par son annonce. Il a appelé Mme Maréchal, ma patronne par alliance, pour lui parler de mon manque effroyable d’instinct maternel ? Je vais mourir !

– Votre mère… Seigneur !

– Elle ne juge pas, Valentine ! Loin de là. Simplement, elle m’a expliqué et je crois que vous devriez appeler quelqu’un. On n’en a pas reparlé, mais le papa est… ?

– Il ne faut pas compter sur le père, rétorqué-je rapidement, encore une fois un peu embarrassée de lui exposer mes choix de vie discutables. C’est… Malo n’était pas prévu et lui est reparti sans laisser d’adresse. Il ne savait pas, moi non plus. C’est… Et puis, vous avez vu ma mère ? Vous devez certainement comprendre que l’avoir ici au quotidien sera plus compliqué que salvateur.

Hors de question que je quémande de l’aide à ma mère. Tout simplement parce que, elle, n’en a pas eu besoin. Ensuite, parce que je veux lui prouver que je suis capable de gérer une famille, même si elle pense que je donne trop à mon travail et pas assez à ma vie privée. Et puis, pour le moment, elle reste persuadée qu’Antoine est le père de Malo et qu’il vit avec moi. Je n’ai jamais démenti ce fait lors de ses appels. Je n’y arrive tout simplement pas. Pour ça aussi, j’ai honte. Mentir à ma famille n’est pas un choix évident et chaque jour qui passe me pèse davantage. Je me suis embourbée dans cette histoire et je ne réalise qu’à présent la difficulté de tout révéler.

Encore une chose que je préfère ne pas affronter maintenant. Pas une priorité vitale. Même si… Bref.

Depuis ma place, j’observe le profil de mon patron, sur lequel les flammes projettent une lumière chaleureuse et enveloppante. Son torse subit le même traitement mais j’évite de m’y attarder. Concentrée sur son visage, j’aperçois un rictus amusé à l’évocation de ma mère. Oui, il a sans doute assez bien cerné le personnage.

– Une amie, peut-être ? Une nounou ?

– Les seules en qui j’ai confiance se trouvent en ce moment même en pleine tempête de neige en Russie. Et la nounou est prévue, oui, mais à partir de février. Une jeune fille au pair, en quelque sorte. Une Anglaise hébergée chez des voisins pour ses études. Elle les termine en janvier, doit repartir chez elle quelques semaines et ensuite, elle sera disponible. Mais pas là… Mais je vais bien, Antoine. Je vous l’assure.

Il se tourne vers moi, son visage trahissant son scepticisme.

– Je vous le promets.

Je ne sais pas lequel des deux je cherche le plus à convaincre. Sans doute moi. C’est même certain. Je préfère changer de sujet, car quelque chose m’intrigue quand même.

– Mais, au fait… Pourquoi êtes-vous venu ? Ne me dites pas que je vous ai envoyé un message incohérent avant de m’effondrer ?

– Non ! réfute-t-il en ravalant un petit rire. Disons que je passais par là et que je voulais prendre des nouvelles ? Zoé s’inquiète un peu…

– Ah ?

J’analyse ses traits. Quelque chose m’indique qu’il ne me dit pas tout. Mais le contrecoup de cette soirée, associé au feu et au petit corps endormi contre ma poitrine, me prennent en traître. Un bâillement s’impose à moi.

– Je crois que vous devriez aller vous coucher à présent. Je vais rentrer chez moi.

– Je peux vous offrir quelque chose à boire ?

– Merci mais non. Vous, en revanche, j’espère que vous allez manger.

Sa phrase ressemble plus à un ordre.

– Oui, oui. Je couche Malo et je dévore. Promis.

J’espère convaincre quelqu’un comme ça ?

Par chance, il n’insiste pas, récupère le sweater que j’avais laissé à son intention sur la table basse, l’enfile rapidement et part chercher son manteau, ce qui me remémore l’état presque nickel de la cuisine.

– Merci au fait, pour le rangement.

Mon boss qui joue à la soubrette chez moi. M’en remettrai-je un jour de celle-là ? Rien n’est moins certain.

– De rien. Je vous laisse, inutile de vous lever, je connais le chemin. Bon week-end, Valentine. Prenez soin de vous.

Et sans me laisser le temps de rétorquer quoi que ce soit, il disparaît.

Et me revoilà seule face à ma vie.

Un frisson me glace le sang. Fin de la parenthèse enchantée.

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