Un boss dans mon chalet
Chapitre 26
Valentine
Avec peu d’entrain, j’essore l’éponge sur le ventre de mon petit chaton.
– Oh, mais oui, il aime l’eau mon petit cœur… Vraiment vraiment beaucoup !
Mon fils agite ses petits bras vivement en guise d’approbation. Enfin je crois. Vésuve, lui, se contente de rester en retrait, à la porte de la salle de bains, curieux mais pas fou. Lorsque Malo prend son bain dans sa petite baignoire bleu électrique, c’est un peu opération tsunami dans la pièce. La semaine dernière, mon véritable chat s’est pris sur la tête une vague d’eau savonneuse envoyée généreusement par mon faux chaton, alias mon vrai fils.
– Et maintenant, on va frotter les petits pieds. On commence par lequel ? Celui…
La sonnette de l’entrée m’interrompt en plein plan tactique.
– On va laisser sonner, j’ai bien assez de calendriers. Alors, nous disions…
Finalement, je réalise que, peu importe tout ce qui manque à ma vie – manque qui se résume à un seul nom que je préfère ne pas mentionner –, j’oublie mes frustrations et mes émotions négatives dès que mon fils se trouve à proximité. Et Vévé, bien entendu.
– Nous formons le trio gagnant, les mecs !
Second coup de sonnette. Encore un nerveux !
– Bon. Alors, après les pieds, je propose de repasser un peu sur ce bidon tout rond… Comme ça…
Vésuve nous abandonne soudain pour descendre au rez-de-chaussée.
– Laisse tomber, il est jaloux, mon bébé. D’un autre côté, il n’aime pas trop l’eau, donc bon…
– Valentine ?
Je me fige, l’éponge en l’air, le regard planté sur le mur en face de moi.
– Putain, je dois arrêter de fantasmer sur lui, j’entends des voix, maintenant.
– Valentine, c’est Antoine ! Tu es là ? Je l’espère car ta porte n’est pas verrouillée. C’est un peu inconscient, d’ailleurs.
Donc, non, ce ne sont pas des voix. Antoine, mon fantasme à la ligne de poils merveilleuse, se trouve dans mon hall, chez moi. Et moi… Un rapide coup d’œil à ma tenue me colle la panique du siècle.
Bon Dieu ! Pourquoi maintenant ? Des solutions de repli éventuelles ?
Qu’est-ce qu’il fout ici ? Il n’est même pas dix heures ! Mauvais timing de dingue !
– Malo, t’as pas une idée, là ?
– Valentine ?
Bon OK. Mauvaise stratège, aucun moyen de tromper l’ennemi, je n’avais rien prévu.
Je me racle la gorge, prise au piège, mais fataliste. Après tout, au point où j’en suis.
– Dans la salle de bains à l’étage ! Entre, Malo termine son bain. J’arr…
J’entends déjà ses pas dans l’escalier. Oui, forcément, pendant une semaine, je lui ai demandé de faire comme chez lui ici. Alors bon, il a pris ses habitudes.
Il pénètre dans la pièce avant même que je puisse réagir. Alors je reste là, une main pour sécuriser mon fils, l’éponge dans l’autre, en chaussons chaussettes et…
– Tu laves Babyboy en portant ma chemise Armani ?
… Et donc, avec sa chemise en guise de nuisette.
– Ben… Ah ? C’est ta chemise ? Je pensais que c’était celle de mon père. Je me demandais d’ailleurs où était planqué le slogan débile ! Ceci explique sans doute cela !
Comme si ce n’était pas évident que c’était la sienne. Cette chemise le représente tellement. Elle est classe, douce et confortable. Et j’aime l’idée de l’avoir lui contre ma peau. Même si ce n’est que sa chemise. En plus, j’ai dû la laver car Malo s’était lâché dessus. Mais pas grave, tout est une question de symbolique. J’aime ce coton qui frôle mon corps pendant des heures le matin, parfois la nuit et…
Bref, passons.
Évidemment que ce point ne le regarde absolument pas.
Je pars dans un ricanement ridicule alors qu’il s’adosse au mur en croisant les bras sur son torse, un demi-sourire de tombeur accroché aux lèvres et le regard lumineux. Mais il ne prononce pas un mot. Il m’observe, simplement. Et moi, je me calcine sur place, aussi sûrement que Jeanne la Pucelle sur son bûcher.
Et je remercie Malo d’avoir besoin de moi pour le soutenir, sans quoi je me jetterais sur lui sans préavis. Il est comme l’équilibre dans cette maison. Tout semble meilleur lorsque son parfum se faufile dans l’espace qui nous sépare.
– Et… commencé-je après m’être raclé la gorge atrocement sèche, tu es venu pour… Tu veux ta chemise, peut-être ?
– Non, je t’en prie, garde-la ! Elle te va bien mieux qu’à moi !
Ça, rien n’est moins sûr, mais j’ai l’impression qu’il aime assez le spectacle de mes jambes nues découvertes jusqu’à mi-cuisses. Enfin, sans compter les chaussettes moumoute à pompons au niveau des chevilles, bien entendu.
– Je suis venu pour le marché de Noël, reprend-il en passant une main dans ses cheveux encore humides. Je t’ai laissé un message, mais comme tu ne répondais pas, je me suis dit que je pouvais passer… Mais peut-être as-tu changé d’avis ?
Il va réellement falloir que je sorte mon téléphone de ma… Mince, où l’ai-je rangé, d’ailleurs ? Bref, passons. J’ai largement plus urgent à gérer.
– Non, mais tu n’étais pas obligé, tu sais ?
– Disons que… Je me suis dit qu’avec Malo, à deux, c’est plus simple.
Il semble soudain tellement… fragile. Timide. Vulnérable. Encore plus touchant, si on me demande mon avis.
Mais voilà, c’est bien le problème, Valentine, justement, on ne te demande rien !
– Oui, c’est vrai. Donc, du coup, il va falloir que… je m’habille ? Me lave ? Mette des chaussures ? Me coiffe ? Dans le bon ordre, bien entendu !
Re-ricanements débiles émanant de ma propre bouche.
Je crois qu’Antoine Maréchal n’est pas le plus Bourvil de nous deux.
– Tu veux que je m’occupe de Babyboy ?
Il retire déjà son duffle-coat si classe et sexy et défait son écharpe, un sourire un peu crispé aux lèvres.
– Ah, ben oui, si tu veux, tu as ses vêtements et…
– Je sais ! Va te doucher, je gère.
Il me pousse presque et accapare la place devant Malo.
– Hello, toi ! Alors ? Toujours en plein entraînement pour défier Camille Lacourt dans trois, quatre ans ?
Il remonte les manches de son pull sur ses avant-bras hâlés. Et je réalise qu’en plus des poils sur l’abdomen, j’aime particulièrement les poils sur les avant-bras. Bon sang, ce que c’est sexy…
– Bon, alors j’y vais. Je cours. Je me dépêche.
– Prends ton temps. Il a un biberon après ?
– Oui, il s’est réveillé à cinq heures ce matin. Si nous sortons, je préfère prévoir.
– Super, on va faire ça, alors. Allez, c’est bon. Shower time for you !
Bon, OK, très bien.
***
– Alors ?
Problème épineux, vraiment…
– J’hésite entre le rouge avec l’inscription « J’prête pas mon tuyau à tout le monde ! », ou le bleu ciel pas trop ciel « le feu, c’est mieux à deux »… Ils ne sont pas un peu porno, ces slogans ?
Antoine retient un rire tandis que le pompier qui tient la boutique me toise d’un regard noir et mal aimable.
– Vous auriez préféré « File ton tuyau que je le fasse goutter » ? réplique-t-il en se foutant clairement de ma tronche. J’en ai plus de celui-là, un car de bonnes sœurs octogénaires vient de me prendre tout le stock.
Ah, ah ! Vraiment drôle !
– Elles avaient un goût affûté, à n’en pas douter. Merci, mais je ne prendrai rien. J’ai déjà acheté votre calendrier. Bonne journée.
Je repose les deux tee-shirts et fais signe à mon boss, qui porte bébé, de me suivre loin de ce connard qui se dit pompier.
Antoine lève la tête vers le ciel en humant l’air frais de la matinée. Les effluves de vin chaud d’une échoppe parviennent jusqu’à nous et se mélangent à l’odeur des marrons grillés et du chocolat qui nous entoure. Je suis presque fière de le voir ainsi, grâce à moi. Et totalement grisée qu’il ait accepté mon invitation.
Nous déambulons le long des allées encore relativement vides à cette heure de la journée, sans forcément parler, juste… Pas besoin de plus, en fait. La neige, les étals en bois, les décorations, une chorale chantant un peu plus loin, et lui, mon fils… Un petit instant de magie de Noël. La simplicité du bonheur aussi immaculé que la neige sur le toit des chalets.
– Oh, tiens, regarde, un fabricant de boules personnalisées ! s’exclame-t-il, amusé. Ils en font pour les enfants ! Je vais en prendre une pour mon futur neveu.
Il m’entraîne vers le chalet du marchand qui propose également toute une sélection de décorations pour les sapins et les tables.
– Ah, mais c’est parfait ! J’ai jeté un œil aux décorations que mes parents m’ont apportées pour Noël, elles ne me plaisent pas. Je les ai toujours vues, lui expliqué-je en portant devant mes yeux une guirlande dorée de petits anges étincelants. J’ai envie d’avoir mes propres décos. Les premiers souvenirs de Malo. Son premier Noël.
Il me sourit avant de s’adresser au marchand.
– Serait-il possible d’avoir trois boules personnalisées ? Deux au nom de Babyboy, et une à celui de Valentine.
– Non, mais, Antoine, tu n’as pas besoin de…
– Pas de mais ! m’ordonne-t-il en posant son index ganté sur mes lèvres. Chez moi, nous n’avons peut-être pas de neige, mais nous avons nos boules attitrées depuis notre naissance. La mienne doit se trouver à Savannah, sur une branche d’arbre. Elle comporte un traîneau vert et rouge avec des paillettes et de la neige dorée. Pas de raison que tu n’aies pas la tienne, comme Malo, d’ailleurs ! Choisis ta décoration et laisse-moi tranquille avec la mienne.
J’adore cet homme. Les larmes me monteraient presque aux yeux alors que je remplis un panier en osier de toutes les figurines que je trouve. Tout y passe, parce que tout est trop beau. J’ajoute des nœuds, des guirlandes d’étoiles, quelques branches de pin agrémentées de nœuds en tartan.
Lorsque j’en ai terminé, le fabricant tend un paquet beaucoup plus petit que le (les) mien(s) à Antoine.
– Voilà m’dame. Pour un Noël dans les règles. Sinon, ça va ? Tu en as pris assez, tu crois ?
Il éclate de rire en me prenant mes sacs des mains.
– Je vais porter ça à la voiture, ça sera plus simple. Ensuite… J’ai vu qu’ils vendaient des… trucs grillés par là… L’odeur me donne envie d’essayer…
– Des cacahuètes grillées ?
– Sans doute, je ne connais pas. On se rejoint là-bas ?
– Ça marche ! Fais attention à mon fils, hein ?
Il penche la tête, comme s’il réalisait que Malo était pressé contre lui, sous son manteau.
– Ah mince, je comptais le vendre au premier passant venu ! Grillé. Bon, alors, je le garde.
– Il vaudrait mieux, oui !
Il me balance un sourire ravageur, comme ça, sans prévenir, puis tourne les talons et s’éloigne à travers les allées, chargé comme un mulet.
Je reviens sur nos pas, pour retrouver le fabricant de boules personnalisées.
Non, mais !
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