Un royaume en otage (French Edition)
Chapitre VIII
SÉGRÉGATION
SOCIALE
reconnaître les pas cadencés de l’armée. Les habitants regardèrent par les Il était de bonne heure le matin quand les résidents des bas quartiers entendirent un vacarme incessant et métallique dans les rues d ’ Historia. Les bruits étaient réguliers, on pouvait aisément fenêtres. Que faisaient les troupes si tôt ? Les soldats fourmillaient dans la cité. Personne n ’ avait été prévenu. Il était rare de voir les soldats s ’ activer de cette façon dans cette partie de la ville. Ils avaient l ’ habitude d ’ envoyer uniquement quelques malchanceux qui devaient être punis, mais jamais ils n ’ en avaient vu autant près de chez eux. Cela n ’ annonçait rien de bon, les habitants étaient très inquiets, les troupes se dirigeaient vers l ’ extérieur du secteur. Que se passait-il dans cette ville ? Contrairement aux soldats, le Commandant Floyd était à cheval et avançait vers la place centrale du quartier ; il était accompagné d ’ un petit groupe de serviteurs portant les couleurs d ’ Historia. Les habitants le regardaient passer, mais personne n ’ osait bouger. Si les soldats étaient présents partout dans la ville, jamais le Commandant n ’ avait été vu dans les bas quartiers.
Le silence était de plomb. Tout le monde attendait de voir ce qui allait se passer, le Commandant toisait les bas quartiers avec dégoût, le sol était sale, les bâtiments vieux et un peu délabrés. Il ne venait jamais ici, ce n’était pas une place pour quelqu’un de son rang, lui avait-on dit. Un Commandant devait protéger les intérêts des plus fortunés. Actuellement, ils y envoyaient les soldats les plus impitoyables. Ceux qui n ’ avaient aucun scrupule. Toute cette saleté et cette puanteur le rendaient fou. Le Commandant venait d’un milieu aisé ; même pour lui, il était difficile d’observer froidement cette situation. Autant de gens pauvres en un endroit du royaume, qui ne pourront jamais sortir de cet état, pour que les plus riches prospèrent. Tel était le capitalisme. Surtout à Historia, où il était très présent. Personne ne voulait se retrouver un jour à cette place ; par le passé, il y avait eu des familles riches, mais depuis elles avaient été déchues de leur fonction pour avoir déçu le Général. Ce dernier trouvait cette sentence plus humiliante et plus rude. Les gens aisés avaient des serviteurs et ne connaissaient pas le dur labeur. Certains tâchaient de s ’ accrocher, tandis que d ’ autres embrassaient le suicide. Mais personne n’osait parler, sous peine de représailles contre eux ou leur famille. L’imagination du Général était débordante quand il s’agissait de torture. La plupart préféraient se tenir à carreau et faisaient tout pour plaire au Général dans l ’ optique de retrouver un jour leur place ; l ’ hypocrisie était la norme dans ce milieu. C’était assez pour lui.
Le Commandant fit signe à un soldat qui s ’ avançait vers lui, et lui demanda de sortir un mouchoir dans la sacoche accrochée à son cheval. Celui-ci le lui tendit et le Commandant Floyd s ’ en empara pour le placer aussitôt devant son nez, comme si la pauvreté qui l ’ entourait pouvait le contaminer. Il ne descendit pas de l’équidé pour parler, car il n ’ avait pas en tête de s’éterniser ici. Un soldat vint lui tendre un petit microphone pour amplifier sa voix, il retira le mouchoir de sa bouche puis émit un raclement de gorge. Des habitants curieux s’étaient réunis autour de lui, tandis que d ’ autres l’écoutaient à travers leurs fenêtres. Il y avait assez de public pour faire passer le message.
« Bonjour à tous, chers citoyens. Aujourd’hui, nous sommes au regret de vous annoncer que quelques petits changements vont avoir lieu. En effet, une fugitive menace le royaume. Il s ’ agit de Morrigan Duana. Elle est accusée de haute trahison envers Historia. Des affiches ont été placardées un peu partout. Quiconque aura des informations importantes à nous transmettre, sera grandement récompensé. Je vous laisserai le soin de communiquer vos renseignements à mes soldats. »
Bien sûr, le Commandant savait parfaitement qu’il ne pourrait avoir aucune information. Il s ’ agissait là d ’ une excuse pour faire ce que le Général avait toujours voulu, à savoir procéder à la ségrégation des classes sociales. Ce genre de mascarade suffisait pour les familles les plus pauvres, mais pour les castes supérieures, il allait devoir la jouer finement : séparer pour mieux régner. Moins ils en sauront sur la politique mise en place dans chaque quartier, mieux ce sera pour eux. Bien sûr, ils devront s ’ assurer du soutien de la haute société en leur offrant des privilèges en adéquation avec leur rang. Il savait déjà comment s ’ y préparer. Ces gens superficiels ne voient que par les soirées mondaines. Le Commandant avait ainsi pris les devants en proposant un dîner d ’ affaires aux plus hauts dignitaires de la caste supérieure. Les autres ne feraient que suivre les classes les plus élevées ; ceux qui ont le plus d ’ autorité dans la communauté ont toujours des moutons qui gravitent autour. Il espérait que leurs pouvoirs se répercuteraient sur eux. Il restait le problème des parents Duana, ils avaient quitté le pays, mais des espions étaient déjà en place aux quatre coins du globe. Ils allaient être débusqués.
Au milieu de la forêt, elle avait la main levée vers le ciel et essayait de se concentrer, comme Zohra le lui avait appris. Cela faisait maintenant une heure qu’elle tentait en vain de convoquer son familier sous les yeux de sa camarade. Les crampes à son bras étaient là pour le lui rappeler… Il lui fallait trouver comment sa magie fonctionnait et personne n’était en mesure de savoir de quelle nature étaient ses pouvoirs. Elle ne savait pas comment les déclencher.
« Duana, concentre-toi !
— J ’ essaie !
— Essaie plus fort à la fin ! »
Elle avait vraiment tâché de se focaliser sur elle et son environnement depuis un bon moment, mais sans succès. Elle commençait à penser qu’elle faisait tout ça en vain. « Ils doivent forcément se tromper de personne, il n ’ y a pas d ’ autre explication. » Elle devait bien avouer qu’un esprit aussi brillant que le directeur Faustus n ’ aurait pas pris le risque d ’ accueillir une simple humaine sans une once de pouvoir magique.
Elle baissa le bras. Il était trop douloureux pour qu’elle le laisse encore dans cette position ; elle essaya de le masser sous le regard irrité de Zohra. « Elle ne va pas s ’ y mettre. J ’ ai le bras levé depuis une heure, j ’ ai mérité cette satanée pause. » Elle sentait que son humeur passait à un agacement certain.
« Tu dois continuer, le familier est important pour une sorcière. Il te donnera un appui supplémentaire. Fais le vide dans ton esprit, puis appelle ton familier.
— Je ne fais que ça ! J ’ ai bien droit à une pause. De toute façon, mon bras me fait mal ! »
Elle avait levé le ton. Ce qui était sûr, c ’ est qu’elle ne se connaissait pas ce tempérament. C’était nouveau pour elle et Zohra en fut tout aussi surprise. Elle ouvrit grand les yeux puis se mit à rire, ce qui énerva Morrigan. C’était le seul moment où elle se mettait en colère, et elle n’était pas prise au sérieux.
« Ce n ’ est pas drôle !
— Si, ça l ’ est. C ’ est la première fois que je te vois comme ça. Il ne suffit pas d ’ avoir lu sur le sujet pour réussir la magie, n ’ est-ce pas ? »
C’était vrai, la situation lui échappait. Elle n ’ aimait pas ça, cela la mettait hors d ’ elle, elle n ’ avait jamais été la dernière de la classe. Elle lui lança un regard noir, ce qui fit rire Zohra à nouveau. Morrigan était furieuse, il fallait qu’elle y arrive. Elle ne pouvait pas laisser son amie rire d’elle. Entendre des moqueries sur ses rondeurs, cela passait encore, mais il était hors de question qu’on plaisante sur ses compétences. Elle se remit en place entre les pierres de Cristal qui formaient un cercle et tenta de faire le vide dans son esprit, mais en vain. Elle rouvrit les yeux et vit Zohra lui sourire ; elle ne pouvait pas faiblir, pas maintenant. « Elle va découvrir ce dont je suis capable. » Elle ne savait pas comment faire le vide. Tout à coup, des émotions de colère la submergèrent et elle cria au plus profond d ’ elle-même : « Viens à moi ! » Elle avait senti quelque chose de nouveau, comme si cette fois, ses mots avaient un sens particulier, plein de magie, mais, lorsqu’elle ouvrit les yeux, il n ’ y avait toujours aucun familier à l ’ horizon. « Je me suis encore ridiculisée devant Zohra… » Puis elle se tourna vers sa camarade et constata qu’elle ne rigolait plus. Au contraire même, elle semblait abasourdie. Puis elle sentit un petit tremblement de terre. Des bruits venaient de toutes les directions.
« Que… »
Des animaux sortirent un par un de la forêt pour former un cercle ; elle tourna sur elle-même, c’était un spectacle magnifique. Elle le savait, ce genre de phénomène ne se présenterait pas deux fois.
« Qu’est-ce qu’il se passe ?
— J ’ imagine qu’ils se proposent tous à toi en tant que familier. Tu aurais dû voir ça, le ciel est devenu couleur émeraude quand tu as appelé ton familier. C’était incroyable ! J’avais jamais vu ça. »
Elle tourna sa tête en direction du ciel, il était pourtant éclairé, il y avait même un grand soleil. Elle se retourna vers Zohra, comme si celle-ci souffrait d ’ hallucinations.
« Je suis pas folle, Duana. Au moment où tu as fini, le ciel est redevenu normal. Approchons-nous pour voir tous tes familiers. Tu vas devoir en choisir un, alors prends le temps. Tu dois sentir une connexion avec l ’ animal. »
Elle regarda autour d ’ elle, il y avait des animaux de toutes sortes. Du lapin au loup, en passant par le cerf, le sanglier… Mais il y avait aussi des êtres magiques : une fée, une licorne, un phénix et même… un dragon ! Ils étaient tellement rares qu’elle croyait qu’ils avaient disparu. C’est du moins ce qui était écrit dans un livre à Historia. En réalité, savoir que l ’ information était fausse ne l’étonnait pas, pas après ce qu’elle avait entendu sur son royaume. Puis elle entendit comme une mélodie, c’était à la fois doux et faible, mais elle l ’ entendait, sans savoir d ’ où cela provenait. C’était magnifique. Puis une vision surgit devant ses yeux, qui ne dura que quelques secondes. C’était l ’ image d ’ un renard blanc avec des yeux d ’ un bleu glacial. La musique s ’ arrêta puis elle reprit conscience de son environnement. Elle chercha soudain l ’ animal de sa vision autour d ’ elle, puis, quelques instants plus tard, après avoir scruté tous les familiers, elle le vit : le renard était là, devant ses yeux. Il s ’ approcha d ’ elle et passa devant tous les autres animaux. Ces derniers baissèrent tous la tête pour la remercier puis s ’ en allèrent. Elle comprit aussitôt. Ce renard était devenu son familier.
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