Un royaume en otage (French Edition)

Jennifer Bonillo · Chapitre 9 sur 25

Pages du PDF

Un royaume en otage (French Edition)

Chapitre VII

 

UNE AUTRE

ACADÉMIE

 

Tandis que ses paupières s ’ ouvraient légèrement, elle fut aveuglée par la lumière. Ses yeux s ’ adaptèrent petit à petit à son environnement. Elle était allongée dans un lit, mais ne reconnaissait pas le lieu. « Comment je suis arrivée là ? Qu’est-ce que j ’ ai foutu, bordel ? » Elle ne se souvenait pas de grand-chose ; tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle avait eu une conversation avec Nolan avant que celui-ci ne parte, ensuite elle avait commencé à lire et puis plus rien. Deux personnes échangeaient au pied du lit : Zohra était en pleine discussion avec un vieil homme. Bien qu’il soit habillé de manière plus officielle, elle le reconnut aussitôt. Sa bouche était encore pâteuse et ses réflexes lents, mais elle reprenait conscience peu à peu.

« Je me souviens de vous. Vous êtes le musicien de la dernière fois. C ’ est vous, n ’ est-ce pas ? »

L ’ homme d’âge mûr stoppa net sa discussion et tourna la tête vers Morrigan. Il lui adressa ce même sourire que le jour de la cérémonie. Elle était sûre de ne pas se tromper. Un choc émotionnel intense, ce jour-là, lui avait gravé les éléments en mémoire. Elle se souvint de la vision qu’elle avait eue. « C’était une vision, non ?  » Elle ne savait pas quel nom lui donner.

« Je suis Faustus Legrand, directeur de l ’ académie des sorciers. Je t ’ attendais depuis notre rencontre. »

Morrigan n ’ en croyait pas ses yeux… « Il a dit Académie des sorciers ? » Rien de tout ça n’était cohérent pour elle. Elle était allée à l ’ académie des érudits. « Mais pourquoi je suis ici ? Je n ’ y comprends rien. » Elle n’avait aucune idée de la raison de sa présence ici, mais une chose était sûre : elle avait bien ressenti quelque chose ce jour-là. « C ’ est de ça qu’il s ’ agit ? » Elle ne voyait pas d’autre explication.

« Vous saviez ce qui se produisait en moi quand j’écoutais votre musique, n ’ est-ce pas ?

— C ’ est comme ça que j ’ ai su. Tu m ’ as volé un souvenir à travers ma musique. La magie laisse des traces. Pour un sorcier aguerri, ce n ’ est pas difficile de les suivre.

— J ’ ai fait ça ? Je veux dire… Ça ne m’était jamais arrivé avant. J’ai de la magie ? Comment c’est possible ? Cet énorme arbre existe bel et bien ?

— Tu as énormément de magie en toi, une magie rare. Quant à l’arbre, il se trouve dans la forêt à côté de ce château. Il m ’ arrive de m ’ y reposer et d’y écouter les oiseaux.

— Mais oui ! J’ai eu la même sensation après avoir entendu leur mélodie.

— En effet, mais pas uniquement. Ce que tu as ressenti à ce moment-là, ce sont les vibrations des oiseaux, mais aussi la nature tout entière qui m’apaise à cet endroit-là. Je suis admiratif. Un pouvoir comme le tien, ce n ’ est pas courant. Voilà qui réveille ma curiosité ! Je pense qu’il va falloir que l ’ on saisisse mieux ce dont tu es capable. Les enseignants sont brillants, ils vont trouver, j ’ en suis certain. »

Morrigan hocha la tête. Elle venait de comprendre ce qui s’était passé le jour de la cérémonie ou, du moins, s ’ efforçait-elle d’y voir plus clair. Ce n’était pas tous les jours qu’on découvrait qu’on avait des pouvoirs magiques. C’était à la fois sensationnel et effrayant, et elle ne savait pas très bien comment réagir à cette annonce.

Elle resta silencieuse un moment pour digérer l’information, puis contempla Zohra comme si elle venait de prendre conscience de sa présence. Zohra était calme et n ’ avait pas osé dire un mot depuis le réveil de Morrigan ; elle paraissait même triste et baissait la tête pour ne pas croiser son regard. Tout à coup, elle se posa des questions. « Pourquoi Zohra est aussi ici ? Qu’est-ce qui se passe ? » Zohra, elle, était bien consciente et semblait connaître assez bien son interlocuteur, elle devait avoir toutes les réponses aux interrogations que se posait Morrigan, mais elle restait silencieuse.

« Pourquoi Zohra est-elle aussi ici ? Pourquoi j’étais inconsciente ?

— Bien entendu, tu dois avoir beaucoup de questions. Je pensais réellement que toi et moi, nous nous étions compris le jour de la cérémonie. Je t ’ attendais, mais tu n ’ es jamais arrivée. J ’ ai cherché à savoir qui tu étais puis je t ’ ai envoyé Zohra afin de t ’ assurer une protection. Tu as vécu un état de transe où tu as prononcé une vieille prophétie qui te concerne. Tu es tombée et Zohra t ’ a amenée ici. Si tu le veux bien, Morrigan, j ’ aimerais que tu suives les cours dans cette académie. »

Le récit du directeur provoquait en Morrigan une sensation étrange. Il lui disait la vérité, mais elle était persuadée qu’il omettait certains détails. « Pourquoi j ’ aurais besoin d ’ une protection ? » Morrigan essayait de croiser le regard de son amie pour essayer d ’ y déceler quelque chose, mais Zohra l’évitait toujours. Elle devait s ’ en vouloir de lui avoir caché la vérité. Puis une idée lui vint en tête : « Elle ne m ’ aurait quand même pas espionnée ? » Elle lui en parlerait plus tard ; après tout, elle ne voulait pas faire mauvaise impression devant le directeur.

« Oui… Je suppose que je peux…

— Tu vas devoir apprendre à utiliser tes capacités, Morrigan. On ne s’évanouit, au cours d’une transe, que si l ’ on ne sait pas les exploiter. Ton corps a puisé toute ton énergie. Une sorcière qui a la connaissance ne réagit pas comme ça, car elle garde le contrôle. Je te laisse avec ta camarade, vous avez des choses à vous dire, je pense. »

Il partit en direction de la porte de l ’ infirmerie, d ’ un pas presque silencieux. Au moment où il prit la poignée de la porte, il se ravisa et se tourna vers Morrigan.

« Une dernière petite chose : tu ne pourras plus retourner à Historia. Les sept royaumes sont à ta recherche. Les choses sont en train de changer… Malheureusement, Morrigan… pas en bien. Les espions, dont Monsieur Nolan, ont intégré certaines académies. Ils ont suivi quelques personnes, parmi lesquelles pourrait être l’élue ; donc tu seras en sécurité ici. »

Il baissa les yeux. Il avait l ’ air de prendre tout le poids de ce monde sur ses épaules à ce moment-là ; il n ’ avait pas à se sentir coupable, mais il était difficile, dans ce cas, de ne pas l’être. Il soupira et se retira pour les laisser toutes les deux. Morrigan était intriguée par ce qui venait de se dire et par les révélations sur Nolan. Voulait-elle intégrer l’académie des sorciers ? À vrai dire, elle n’en savait rien, mais elle n’avait plus vraiment le choix. Elle ne s’autorisa pas à y penser, car elle sentait son esprit embrouillé après son évanouissement.

Zohra et elle avaient parlé de ce qui s’était passé après le départ du directeur. Quand celle-ci lui avait expliqué qu’elle n’avait jamais fait semblant d’être son amie, elle n’avait pas douté une seule seconde de sa sincérité. Un lien particulier les unissait et Morrigan en avait pleinement conscience, mais elle n ’ avait pas beaucoup apprécié le fait que celle-ci fouille dans sa vie privée. Elle paraissait sincère et ne pouvait pas lui en vouloir d ’ avoir fait ce qu’on lui demandait. En fin de compte, c’était son devoir. Maintenant qu’elle était dans cette académie, selon sa camarade, Morrigan ne risquait plus rien. Cette situation était inattendue, mais après tout, il lui fallait essayer malgré sa peur. Sans instinct, rien ne l’empêchait de quitter les érudits et d’envisager une nouvelle vie.

 

Le soignant était venu le lendemain matin. Morrigan avait pu quitter son lit à l ’ infirmerie après qu’on lui eut prodigué une potion avec un goût sucré qui lui avait fourni beaucoup d’énergie. Selon l ’ infirmier, il donnait ça à tous ses patients avant de partir, car un séjour à l ’ infirmerie pouvait être usant et fatigant. Elle avait appris qu’une fille nommée Anna serait sa nouvelle colocataire. Une fille très gentille avec qui elle s ’ entendait bien. Elle était différente de Zohra, Anna avait une voix douce et timide ainsi qu’un tempérament un peu introverti. C’était reposant, mais son amie lui manquait. Elle faisait ressortir le meilleur d ’ elle-même quand elles étaient ensemble. « J ’ espère qu’on sera OK, elle et moi. Sa mission est finie, pourquoi Zohra voudrait-elle encore me voir ? » Elle se sentit bête de penser ça, Zohra devait avoir son propre cercle de connaissances. Morrigan sentit la tristesse monter. C’était sa première amie et elle ne savait pas comment les choses allaient se mettre en place avec Anna. Elles se connaissaient depuis quelques heures seulement. « Peut-être que c ’ est le moment de passer à autre chose et de me faire une nouvelle amie… » Elle observa Anna en train d’étudier, mais le repos fut de courte durée. Quelqu’un frappa à la porte. C’était Zohra. Elle se tourna en direction d ’ Anna.

« Salut, Anna ! J ’ ai fait la demande pour être avec Morrigan. Tu changes de chambre avec moi. Mets ça sur ton placard pour échanger avec le mien. »

Anna regarda Morrigan, mais celle-ci lui répondit par un haussement d’épaules. Morrigan était abasourdie par la situation. Cela la fit sourire. Elle qui commençait à être triste à l ’ idée de ne plus la revoir ! La situation était assez cocasse. Anna prit le parchemin des mains de Zohra mais, visiblement peu amusée par la situation, elle posa tout de même une question :

« Je peux savoir avec qui je serai ?

— Tu seras avec Eulide. Tu verras, elle est gentille, mais elle ne parle pas beaucoup. Un vrai rat de bibliothèque, comme toi. »

Anna semblait ravie, elle mit immédiatement le talisman sur son placard. La fidélité n’était apparemment pas son fort. « On vient de se rencontrer, c’est vrai, mais elle aurait pu au moins paraître un minimum triste. » Anna posa ses mains sur l ’ armoire et ferma les paupières. Une lumière verte brillait autour du talisman. Elle ouvrit le meuble et ses affaires avaient bien été remplacées par celles de Zohra. Morrigan n ’ en croyait pas ses yeux. Un simple talisman venait d’échanger des objets de place. Anna quitta la chambre tout en bredouillant un au revoir. Zohra se tourna vers Morrigan, le sourire aux lèvres.

« Quoi ? Tu n’imaginais pas que j ’ allais te laisser filer comme ça ?

— Ils t ’ ont demandé de venir me surveiller ?

— Non. T ’ es la meilleure amie que j ’ aie jamais eue et je le pense. Je suis venue dès que j ’ ai pu. Ne t ’ inquiète pas pour Anna, Eulide est stricte, mais gentille. Et puis j’ai proposé au directeur de t’aider. Il me fait confiance… Donc… »

Morrigan se sentit tellement heureuse à cet instant, elle avait retrouvé son amie, elle voulait lui dire à quel point elle était contente, mais se ravisa. Un sourire en disait parfois plus long que des paroles. Zohra semblait ne pas tout dire. Aussi, Morrigan l ’ aida :

« Mais… ?

— Duana, j ’ ai envie de te parler de notre amitié, mais il y a des forces plus importantes. Comme l ’ a dit le directeur, t’es activement recherchée par les sept royaumes. »

Morrigan se souvint de la conversation avec le directeur. Il avait évoqué un problème, mais elle n ’ y avait pas prêté plus attention que ça. Elle n ’ arrivait pas à comprendre ce qu’elle avait fait de mal. Puis elle pensa à la lettre de ses parents. « Il y a trop de coïncidences… » Elle décida de poser un peu plus de questions à Zohra.

« Les sept royaumes ? Pourquoi ils me rechercheraient ? Je suis une citoyenne ordinaire et Historia est un pays banal. »

Zohra détourna le regard et se mordit la lèvre. Elle hésitait à lui dire ce qui en était, car ça changerait tout ce en quoi Morrigan croyait. Elle se mit à réfléchir et ne comprenait pas pourquoi elle réagissait de cette manière. Elle était fermement convaincue que son royaume était vraiment sans histoire. Mais, après tout, le récit que Zohra avait à lui offrir méritait d’être écouté ou peut-être était-elle poussée par de la simple curiosité… Puis, après sa conversation avec Nolan, le moment était sans doute venu pour Morrigan de remettre en doute ses croyances sur Historia. Zohra lui expliqua un peu plus en détail.

« Par où commencer ? Duana, les sept royaumes sont une énorme arnaque. L ’ instinct a été inventé par un autre homme pour vous contrôler. Exemple ! Si t’es artisan, tu resteras dans un rang de même valeur. Ça leur assure que, là-haut, tout le monde garde son fric et que les autres en aient toujours moins.

— L ’ instinct existe depuis maintenant longtemps, Zohra. Ce n ’ est pas le gouvernement qui a fait ça. Ils n ’ ont pas pu changer le passé.

— Duana, l ’ histoire que vous apprenez est légèrement différente de ce qui s’est vraiment passé. Ces dons, ça fait seulement milles piges que vous les avez. Ça n ’ existait pas avant. Vos livres ont été modifiés aussi pour que le peuple oublie. Vous avez été conditionnés dans les livres et à l’école ; les personnes qui avaient essayé de parler de tout ça ont été tuées ou ont disparu. Ah, au fait, on m ’ a demandé de te donner ça. »

Elle leva une main et un gros volume apparut dans celle-ci. Il s ’ agissait du livre que Morrigan tenait avant de se retrouver ici.

« On pense que tu ne devrais plus avoir de problèmes pour le lire. Et ça te dira toute la vérité. L’homme qui l ’ a écrit est mort pour ça. Alors, lis-le quand t ’ es prête, Duana. »

Elle prit le volume et le posa sur le lit. Elle le lirait, c’était une certitude, mais pour le moment, elle avait besoin d ’ avoir des réponses à ses questions. Si ce que lui disait Zohra était vrai et qu’elle avait cru au mensonge de son royaume, elle devait remettre en cause toutes ses convictions. C’était dur à écouter, mais une nécessité. Si elle venait d ’ un pays qui cachait la vérité à son peuple, il devait être logique qu’elle n ’ en ait pas entendu parler. Elle se rappela les dernières paroles de la directrice dans le couloir du château des érudits : « La protection du savoir est primordiale, même si l ’ histoire est dérangeante. »

Elle n ’ avait pas fait attention sur le moment, mais ces paroles lui avaient directement été adressées, elle le savait. Le directeur Faustus et la directrice Mirma étaient considérés comme des esprits brillants. « Qu’est-ce que je suis conne ! Et si, depuis le début, ils avaient essayé de me prévenir ? » Puis le cerveau de Morrigan eut une dernière pensée : « Mes parents… »

La lettre de ses parents qui lui demandaient de ne plus rentrer à Historia pour son propre bien. Eux aussi avaient essayé de la prévenir, cette lettre contenait le moins d ’ informations possible, probablement au cas où elle serait interceptée. Ce qui était sûr, c ’ est qu’elle ne pouvait pas retourner à Historia ; donc, pour le moment, elle n ’ avait pas d ’ autre choix que de la croire.

« D ’ accord. Je te crois. Mes parents m ’ ont dit de ne plus revenir à Historia et ils semblaient craindre quelque chose. Tant que t ’ es lancée, il y a d ’ autres révélations à me faire sur mon royaume ?

— T’as bien fait de ne pas dire que tu n ’ avais pas d ’ instinct.

— Comment… ?

— T’es une sorcière. La pierre qu’ils utilisent pour contrôler les personnes ne peut pas t ’ impacter. Ils t ’ auraient tuée. Duana, ils auraient fait croire à tout le monde que tu étais allée rejoindre les guildes obscures. Pis, si t’avais voulu aller directement à l ’ académie des sorciers, il t ’ aurait probablement embarquée avant.

— Attends… Attends… Les guildes obscures aussi, c ’ est une invention ?

— Disons que nous l ’ appelons la résistance ou la Cause. Mais il est rare qu’une personne de ces royaumes arrive jusqu’à eux. Le Général d’Historia a inventé cette histoire de guilde pour expliquer que les citoyens étaient partis, mais en réalité, c’était surtout pour cacher les meurtres qu’il avait commandités. La liberté n ’ est qu’une illusion, Morrigan.

— Autre chose… Tu es vraiment une sorcière ?

— Magie de l’eau, Morrigan. Oui, j’en suis une. »

OceanofPDF.com