Un royaume en otage (French Edition)

Jennifer Bonillo · Chapitre 23 sur 25

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Un royaume en otage (French Edition)

Chapitre XXI

 

LA CÉRÉMONIE

PEUT COMMENCER

 

« Tu m’as fait mal. Ils étaient sortis de la salle et Dean lui tenait toujours le poignet. Il lui faisait mal, il le remarqua aussi il relâcha sa prise. Morrigan se tenait le poignet.

— Pardon. Je ne m’en étais pas rendu compte. »

Ses yeux regardaient dans le vide. Dean réfléchissait à ce qui venait de se passer. Son père testait constamment les gens pour savoir s ’ ils étaient à la hauteur.

« Désolé pour le comportement de mon père. Il ne pensait pas ce qu’il disait.

— Il a de drôles de façons de me dire ce qu’il ne pense pas. »

Il rit à sa blague. Morrigan se détendit un peu.

« Il te testait. C ’ est tout.

— Il a fait de drôles d ’ insinuations. Si je ne lui avais pas plu, il m ’ aurait tuée, Dean. Comment crois-tu que je devrais me sentir ?

— Je ne l’aurais pas laissé faire. »

Elle le croyait. Elle ne pouvait pas être certaine qu’il ne mentait pas, mais elle le ressentait au plus profond d ’ elle-même comme une absolue vérité. C’était touchant qu’il veuille prendre sa défense, alors qu’elle était presque une inconnue pour lui. Elle éprouvait quelque chose, là, dans son ventre, mais ne savait pas ce que ça signifiait. « C ’ est probablement juste de la reconnaissance. » Ça ne pouvait pas être autre chose pour elle, mais, quelque chose s’était débloqué, quelque chose qu’elle ne voulait pas voir surgir à la surface.

« Pourquoi s ’ inquiète-t-il autant d ’ un mariage politique ? Ce n ’ est pourtant rien de plus.

— Ah oui ? C’est vraiment ce que tu penses ? »

Il affichait dorénavant un sourire amer sur les lèvres et l ’ on pouvait voir un vide abyssal au fond de ses pupilles. La tristesse. Elle l ’ avait profondément blessé. Il souriait du mieux qu’il pouvait, mais elle voyait bien que c’était un sourire forcé. Dean reprit :

« Bien. Si c ’ est ce que tu veux. »

Elle n’était plus sûre de rien tout à coup. Elle s ’ en voulait. Pourquoi ressentait-elle toujours le besoin de ne rien laisser paraître ! Elle voulait se justifier, mais rien ne sortait. Il secoua la tête en signe d ’ impatience.

« Suis-moi. »

Elle l ’ avait suivi jusqu’à une chambre, sans qu’ils prononcent un seul mot. Il l ’ avait invitée à entrer. La chambre, immense, avait été transformée en appartement. Il y avait un coin cuisine et salon, une chambre, une salle de bains et même une salle de sport. Ils pouvaient vivre ici sans avoir à aller dans les autres parties de la demeure. Elle ne savait même pas exactement dans quoi elle se trouvait ni où dans les enfers, si l ’ on pouvait vraiment se situer. L ’ environnement était assez rustique, avec un mélange de bois et d’éléments modernes, contrairement aux autres pièces qui n’avaient pas cette touche de modernité. Cependant, la décoration était la même ici aussi, à part le plafond qui comportait des peintures représentant des personnages à moitié dénudés. Quiconque serait entré dans cet appartement n ’ aurait pu se douter qu’il se trouvait dans les enfers.

Il s ’ avança dans la chambre et lui montra où se trouvaient ses affaires dans la penderie pour qu’elle ne les cherche pas davantage. Mais un détail attira son attention. Ce n’était pas seulement ses affaires qui se trouvaient à l ’ intérieur.

« Hum. Tu t ’ installes aussi ici ?

— C ’ est ma chambre. Tu t ’ attendais à faire chambre à part ?

— Je… Je t ’ avoue que oui.

— La luxure n ’ est pas un péché, elle est même encouragée pour un mariage… politique. »

Il avait insisté sur le dernier mot. Il lui en voulait, c’était certain.

« On va juste dormir, ne t ’ inquiète pas. On n’est obligés à rien, enfin ce soir du moins. »

Pas ce soir signifiait que le jour du mariage serait différent. Elle déglutit. Ce soir, elle enverrait un message à Zohra pour lui dire qu’elle était bien arrivée, comme elle lui avait promis.

 

Le lendemain matin, Dean s’était levé et était parti sans qu’elle ne l’entende. S ’ allonger à côté de lui n ’ avait pas été gênant, elle commençait à s ’ y habituer sans doute. Elle entendit des bruits dans la pièce à côté et des murmures. Ce n’était pas Dean, mais probablement les employées qui l ’ attendaient pour les derniers préparatifs avant le mariage. Dean l ’ avait prévenue la veille et était sûrement allé se préparer de son côté. Elle se leva et mit une robe de chambre. Aujourd’hui, elle allait être relookée pour son mariage et mieux valait ne pas en faire trop pour, au final, tout retirer. Elle alla les rejoindre. Elles attendaient toutes en discutant et en rigolant à voix basse, mais s’arrêtèrent net lorsque la porte s’ouvrit. Elles se mirent aussitôt en rang, prêtes à agir. Émeraude n’était pas présente non plus, sa petite démone ne lui avait pas donné de nouvelles depuis le dîner avec Dean, mais elle n’avait aucune raison de s’en inquiéter. Il était tôt encore, et elle savait qu’elle n ’ allait pas pouvoir être tranquille aujourd’hui. Elles lui avaient annoncé le programme : la coiffure, la robe, le maquillage et l’épilation. Comme si elle avait envie de se farcir tout ça pour une cérémonie qui durerait uniquement quelques minutes… Mais elle n ’ allait pas commencer à se plaindre, ce n’était l ’ histoire que d ’ une journée et, si c’était dans les mœurs d ’ ici, autant ne pas faire d’esclandre. Alors les femmes s’approchèrent d’elle et firent ce qu’elles avaient à faire. Personne ne lui avait demandé son avis sur la question, tout avait été arrangé pour elle. Le mariage n’était pas à son initiative, mais si elle devait y participer, elle aurait bien apprécié qu’en tant que future mariée, on lui demande ce qu’elle en pensait. Mais non, rien. Cela devait être encore un des travers de son beau-père, elle en était certaine. C ’ est en tout cas l ’ impression qu’il lui avait donnée. Sa coiffure déjà ondulée avait été tressée sur le côté puis remontée en un chignon, le maquillage était neutre et élégant, mais la robe était tout autre. Il s’agissait d’une imposante robe en soie rouge décolletée, qui descendait presque jusqu’au niveau du corset avant de devenir bouffante à partir de la taille. C’était magnifique. Elle qui n ’ aimait pas particulièrement les robes, devait reconnaître que celle-ci était sublime. Cependant, tous ces artifices la fatiguaient. « À quoi bon avoir tout ça pour un simple mariage politique où ne seront présentes que quelques personnes ? » Tout cela n’avait aucun sens. Personne n’était là pour la soutenir dans ce moment à passer. Ni Dean, qui était parti avant même son réveil, ni Zohra qui n ’ avait pas pu l ’ accompagner jusqu’aux enfers. Même l’absence d’Émeraude la chagrinait. Entre-temps, les femmes qui l’accompagnaient finirent sa préparation et la laissèrent seule dans le petit appartement.

 

Tournant en rond, elle se décida à chercher quelque chose à grignoter pour calmer son stress. Les placards n’étaient pas très fournis, elle imaginait bien que Dean n ’ avait jamais fait lui-même la cuisine. Quelle fut sa surprise quand elle trouva des petites fioles posées dans leur présentoir pour qu’elles tiennent droites. Le vrai petit kit du parfait chimiste. Elle en ouvrit une pour la sentir. C’était de l ’ alcool à l ’ intérieur. À défaut de trouver quelque chose à grignoter, l ’ alcool était un bon compromis. Elle prit une fiole puis vida le contenu directement dans sa bouche. Morrigan n ’ avait pas l ’ habitude et une grimace déforma sa bouche. C’était immonde, mais ça devrait faire effet d ’ ici quelques minutes. Elle allait en reprendre une quand elle entendit frapper à la porte. Avec une vitesse assez impressionnante, elle cacha une des fioles dans son décolleté.

« Entrez ! »

C’était Dean. Il ouvrit et passa la tête par l ’ entrebâillement de la porte. Morrigan commençait à avoir un peu chaud. L ’ effet de l ’ alcool se faisait ressentir, mais rien de bien méchant pour le moment. Elle devait faire attention, car la première fois, ça s’était fini avec une mémoire défaillante. Une seule fiole ne pouvait pas lui faire de mal. Pour la seconde fois, il la regardait avec ce même regard qu’il lui avait lancé au dîner. Il la dévorait du regard.

« Nous devons nous dépêcher, ça va commencer.

— On dirait qu’on doit aller voir une pièce de théâtre !

— La robe et le costume, c ’ est uniquement pour toi qu’on les a faits, afin que cela ne te semble pas trop différent des mariages que t’as déjà dû voir. On ne voulait pas que tu te sentes perdue. Et puis ça te va bien. Tu es resplendissante comme la dernière fois.

— Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? Ça ne ressemblera pas à un mariage ?

— Non, pas vraiment ! Maintenant, si tu pouvais me suivre, ils nous attendent. »

Il lui présenta son bras, qu’elle prit volontiers. Elle avait besoin de soutien, là maintenant. Et peu importe qui lui en donnait, elle était prête à accepter. Mais ce n’était pas n ’ importe qui, c’était son mari ou, en tout cas, celui qui allait le devenir. Bien qu’elle ne le connaisse pas beaucoup, il avait su gagner sa confiance.

Ils étaient arrivés devant la salle où la cérémonie allait se dérouler. Tout avait été décoré pour l ’ occasion. Des bouquets ornementaux avaient été mis dans des vases en céramique sur des piliers de pierre et des draperies couleur champagne étaient accrochées de part et d’autre au plafond. Un long tapis rejoignait un autel, lui aussi agrémenté de fleurs. Au vu du peu de personnes présentes et du peu de temps qu’ils allaient passer dans cette pièce, c’était beaucoup d ’ efforts pour pas grand-chose. Malgré tout, elle trouva que c’était magnifiquement décoré.

Les seules personnes présentes étaient les témoins, à savoir Émeraude et le père de Dean. Elle était heureuse de retrouver son amie. C’était donc pour cette raison qu’elle ne l ’ avait pas vue aujourd’hui, elle était sa témoin officielle. Ce qui plaisait aussi à Morrigan, c ’ est qu’elle ne serait pas obligée de faire connaissance avec plein d ’ invités surprise. Dean lui murmura à l ’ oreille :

« J’ai pensé que tu te sentirais plus à l ’ aise avec moins de monde et un visage familier. »

La gratitude pouvait se voir dans les yeux de Morrigan. Dean le comprit instantanément et se félicita d ’ avoir pensé à ces détails pour sa future femme. Ils s ’ arrêtèrent en face des témoins.

« On attend quoi ?

— Le démon qui va lancer la cérémonie. »

Aussitôt, un homme entra par la porte de devant, il était très grand et portait une robe rouge et blanche qui allait parfaitement avec la couleur de la robe de Morrigan. « Pourvu que je ne sois pas un putain de sacrifice. » L ’ homme leur sourit et les invita à s ’ agenouiller devant lui. Dean la guida et l ’ invita à faire pareil que lui, mais ne lui lâcha pas la main. Le démon récita la formule qui allait les lier, mais Morrigan ne comprit rien aux paroles prononcées. Dean lui chuchota que c’était la langue des démons. Peu de personnes en dehors des enfers la connaissaient.

Puis l ’ homme invita les témoins à se placer à côté des mariés ; il récita la formule encore quelques minutes puis ce fut fini.

« Vous pouvez terminer la cérémonie, je me retire. »

Le père de Dean était satisfait. Le démon invita les témoins à venir le rejoindre. Morrigan ne comprenait pas. Et maintenant ? Plus rien ? C’était nouveau pour elle et ne savait pas ce qu’il fallait faire.

Le père de Dean se dirigea vers une porte sur le côté de la salle. Avant de l ’ ouvrir, il se tourna vers les deux mariés.

« Les invités non présents nous attendent pour une orgie. Nous allons finir la célébration.

— Euh… Euh… Une… Une orgie… Monsieur ?

— Ne t ’ inquiète pas, ma petite. Vous ne pouvez pas participer. Vous devez finir votre union ensemble. Vous ne voudriez quand même pas ajouter des gens dans ce que vous allez partager ! »

Il sourit et ouvrit la porte. Les yeux de Morrigan s ’ agrandirent quand elle entraperçut ce qui se trouvait derrière cette porte : des femmes avec des cornes, des tentacules, des petits hommes et des personnes en tout genre complètement nus. C’était assez inhabituel, mais qui était-elle pour juger ? Après tout, il fallait de tout pour faire un monde. Tant qu’ils étaient tous consentants, c’était tout ce qui importait. Émeraude, qui ne les avait pas suivis, laissa un mot à Morrigan avant de partir.

« Je pense que toi et ton humain mâle, vous avez des choses à faire,

auxquelles je ne vais pas participer. »

 

Ils se regardèrent dans les yeux pendant un bon moment. Morrigan attendait la suite et elle comptait sur lui pour lui expliquer. Cependant, elle voulait être sûre qu’il ne la ferait pas participer à des choses qui la mettraient mal à l ’ aise.

« Dis-moi qu’on ne participera pas à des orgies après le mariage. »

Dean fut surpris par cette remarque et ne put s’empêcher de rire. Cette situation était hilarante, sauf pour Morrigan qui avait vraiment des doutes.

« Non. Non. Désolé. Mon père est quelque peu hors norme. Il a vécu plus de vies que tu pourrais l ’ imaginer. Il a juste besoin de tromper l ’ ennui. Il veut vivre des choses différentes de tout ce qu’il a fait jusqu’à maintenant. C ’ est le problème avec l ’ immortalité.

— Ton père a été banni dans les enfers par Dieu, c ’ est ça ? Pour un acte de rébellion ? Désolée, je ne suis pas très versée en religion, je ne connais

pas le livre sacré[4].

— Vous me faites rigoler, les humains. Ce que vous ne connaissez pas est forcément l’œuvre d’une divinité. Non, mon père ne s ’ est pas fait bannir. Dieu, qui est en fait une femme, à savoir ma grand-mère, l ’ a envoyé aux enfers pour diriger une des entreprises familiales pendant que sa sœur jumelle vit au paradis pour gérer une autre des entreprises familiales.

— Vous êtes puissants ?

— Oui, on peut dire ça, mais on n’utilise nos capacités que si nécessaire. Ça pourrait avoir des conséquences désastreuses. Notre magie est trop puissante et il vaut mieux qu’il y ait le moins de personnes autour pour en subir les effets.

— Je comprends.

— Il y a autre chose : ils se fichent complètement des humains. Si tu n ’ avais pas été mariée avec moi, je n ’ aurais jamais été autorisé à intégrer la résistance ou Historia. Les marchés sont intéressants aussi pour nous, ça nous permet d’étendre notre influence.

— Pourquoi les enfers ? Pourquoi plusieurs enfers ?

— Tu as énormément de questions. C ’ est normal, je suppose. Tu te demandes sûrement aussi si les criminels viennent ici. La réponse est oui, mais un enfer leur est dédié. Ils organisent des combats sanguinaires à l’issue desquels un seul peut être le gagnant, c ’ est assez marrant à voir. Les autres enfers appartiennent à chaque monde, à chaque planète de l ’ univers.

— Pourquoi avoir vendu son propre fils ?

— Pour étendre les enfers. Quoi d ’ autre ? Si je règne avec toi sur les sept royaumes, ça sera aussi un territoire de l ’ enfer. C’était le contrat. Et mon père et sa sœur se battent pour étendre leur territoire et le nombre d’âmes qui y sont présentes. Les premières faucheuses qui ont les âmes vont soit aux enfers, soit aux paradis, cela dépend à qui les faucheuses appartiennent. En fait, le paradis ressemble à l ’ enfer. La seule chose qui change, c ’ est le nom. Imagine que ma grand-mère a divisé en deux un territoire et en a donné un bout à chacun des jumeaux. Maintenant, le tout est de savoir qui va gagner. »

Une réponse amenait d ’ autres questions. Mais ce fonctionnement était à l ’ opposé de tout ce que les êtres humains connaissaient sur le sujet. Le fait de ne rien leur avoir dit en disait long sur ce qu’ils en pensaient. Ça les arrangeait même peut-être de savoir qu’ils les prenaient pour des êtres supérieurs… Mais il était temps de reparler du mariage, elle le savait. Elle avait assouvi sa soif de connaissances non seulement par curiosité, mais aussi parce qu’elle avait souhaité gagner du temps.

« Maintenant… On fait quoi ?

— Il faut leur montrer les tatouages. J ’ aurais préféré qu’on ait le temps pour se connaître, mais si la cérémonie est incomplète, ils le sauront aussitôt. À cause du sceau. Tu seras liée à moi pour toujours. Tant que je vivrai, tu vivras.

— Pour toujours ?

— C ’ est l ’ idée. »

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