Un royaume en otage (French Edition)

Jennifer Bonillo · Chapitre 6 sur 25

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Un royaume en otage (French Edition)

Chapitre IV

 

UN COUP

DU DESTIN

 

matinée. Certains avaient été réquisitionnés pour l ’ accueil des recrues. Ils Les couloirs étaient bondés de monde. L ’ horloge annonçait midi trente. Les apprentis de deuxième et troisième années de l ’ académie étaient présents. Ils venaient de finir les cours de la étaient allés se placer dans un coin du hall principal avec une table devant eux permettant d ’ avoir à disposition les programmes, les tablettes holographiques et les robes réglementaires. Morrigan se dirigea vers le groupe de première année qui attendait d’être appelé. L ’ homme qui l ’ accueillit portait un badge, on pouvait y lire « Erik » Il lui tendit son programme ainsi que le nécessaire de bienvenue. Elle avait réussi toutes ses évaluations, ce qui n’était pas une surprise pour elle, mais un cours avait été greffé en plus de ceux qu’elle avait passés. Il s ’ agissait de la sociologie. Elle n ’ avait pourtant pas fourni la copie d ’ examen en rapport avec cette matière. Elle en fit part immédiatement au garçon :

« Il doit y avoir une erreur. Je n ’ ai pas fait le test de sociologie.

— Ce n ’ est pas moi qui attribue les programmes. Mais quand les résultats sont bons, ils rajoutent des domaines de compétences qui pourraient être un plus pour l ’ apprenti, et ce n ’ est pas optionnel. Navré.

— Oh… Euh… Merci… Je suppose que je n ’ ai pas le choix maintenant. »

Le jeune homme prit un visage désolé et passa à la prochaine personne. Morrigan n’avait pas le temps de se plaindre, car elle entendit pleurer certains des nouveaux. Elle se faufila entre eux et découvrit que tous n ’ avaient pas réussi. Elle avait entendu quelques-uns de ses collègues expliquer que ceux qui n ’ avaient pas eu au moins 75 % de bonnes réponses dans les matières qu’ils avaient sélectionnées s’étaient vus répartis dans les différentes études où il demeurait de la place selon les domaines qu’ils avaient choisis à l’examen. Ils n’excluaient pas les apprentis, ils les rétrogradaient. Il est vrai qu’elle n ’ avait jamais vu une personne revenir. Aussi commençait-elle à comprendre comment fonctionnaient les académies. Cela dit, elle éprouvait de la compassion pour ses camarades qui allaient suivre des cours pour lesquels ils n ’ avaient aucune affinité et probablement travailler dans un domaine qu’ils n ’ aimaient pas pour le restant de leurs jours. C’était une existence bien longue et suffocante qui les attendait. « Plutôt crever que de faire un truc que je n’aime pas. Avec ma tendance à l ’ ennui, je ne tiendrais pas assez longtemps. » Elle ne savait pas comment elle aurait réagi si ses résultats aux examens avaient été mauvais, mais elle aurait certainement préféré ne rien faire que de faire un travail qu’elle détestait. Elle ne sut pas dire si les personnes qui avaient échoué étaient des femmes et des hommes courageux et déterminés ou plutôt des individus résignés.

Tous les apprentis avaient reçu leurs programmes désormais. Les recrues furent réparties puis amenées dans leur chambre par binôme. On lui présenta la sienne, mais pas sa colocataire. Leurs bagages étaient présents, ce qui signifiait qu’elle avait bien une camarade, mais qu’elle était aux abonnés absents. Tous les meubles ici étaient faits dans le même bois que la salle de cours où avaient eu lieu les examens. Il y avait deux lits qui longeaient chacun le mur opposé et deux armoires à leurs pieds. Au fond, un bureau, avec deux chaises, occupait tout le long du mur. C’était le meuble le plus récent qui avait été ajouté. Le bois comportait des nuances de rouge et avait l ’ air presque moderne. Au-dessus, il y avait une grande fenêtre. La vue donnait sur la cour intérieure qu’elle avait vue un peu plus tôt. Elle aimait déjà ce panorama incroyable qui s ’ offrait à elle de cette hauteur. Elle alla voir son bagage et se demanda ce qu’il pouvait bien y avoir dedans. C’était aux proches d ’ envoyer les affaires de leurs enfants afin qu’ils viennent ici l ’ esprit tranquille pour la cérémonie. Ses parents n’avaient probablement pas pris la peine de faire sa valise. Ils avaient demandé aux domestiques de le faire pour elle, ça, elle en était certaine. Ils devaient être contents qu’elle soit enfin partie. Cette pensée l’affecta plus qu’elle ne l’aurait voulu. Elle versa une petite larme, mais sa tristesse fut d ’ une bien courte durée. On frappa à la porte. Il fallait qu’elle se reprenne.

« Entrez ! »

Elle fut surprise de voir Zohra entrer dans la chambre. C’était une plaisante coïncidence ou un coup du destin. Quelle était la probabilité pour que sa colocataire soit précisément la nouvelle camarade qu’elle avait rencontrée un peu plus tôt ? Les chiffres devaient mentir, car elle se tenait bien devant elle. Cependant, Morrigan était contente de sa présence, la jeune sirène lui ayant fait bonne impression. C’était tout de même une drôle de situation. C’était Zohra qui lui avait annoncé qu’elles allaient être amenées à se revoir. À aucun moment Morrigan n’avait pensé qu’elles se retrouveraient colocataires, mais son tempérament lui avait plu au premier contact et le fait que ce soit cette personne qui soit à ses côtés était appréciable.

« Bonjour Duana, c ’ est moi ta coloc. Je t ’ avais bien dit qu’on allait se retrouver.

— Bienvenue chez toi ! Je ne pensais pas te revoir tout de suite. »

Zohra sourit à Morrigan. Ses yeux en amande lui lançaient un air complice qui exprimait un « moi aussi, je suis ravie d’être là avec toi. »

« Contente que ça te plaise. Super ! Mes affaires sont arrivées ! »

Zohra ouvrit sa valise et parcourut son contenu pour voir si elle avait tout ce dont elle avait besoin. Morrigan n ’ avait pas eu le temps de se poser la question. Elle voulait découvrir ce qu’on lui avait préparé pour son séjour ici, mais pas tout de suite. Après tout, elle n’était pas pressée d ’ en connaître le contenu. Pour l ’ instant, elle souhaitait en savoir un peu plus sur sa camarade de chambre.

« Alors… Quel est ton programme pour cette année ? »

Zohra se tourna et fit une pause. Elle réfléchissait et sortit finalement le papier qui comportait le plan de ses matières de la semaine. Elle regarda ses résultats avant de donner une réponse à Morrigan :

« Oh… hum… Histoire, comme tu dois le savoir, langues étrangères et sociologie. Et toi ? »

C’était bizarre de ne pas savoir ce qu’elle avait réussi. Mais Morrigan ne s’était jamais demandé si les autres avaient les mêmes ambitions qu’elle. Zohra n ’ avait pas de problèmes similaires et n ’ avait tout simplement pas besoin d’étudier autant pour partir loin de chez elle. « Ou peut-être que les peuples qui n ’ ont pas d ’ instinct n’en ont rien à faire, parce que leurs capacités ne sont pas liées à leur instinct. Mais je n’en sais rien en plus. Je n ’ ai même pas d ’ instinct !  » Il s ’ agissait sans doute davantage de caractère que d ’ instinct car elle oubliait parfois qu’elle-même n ’ en possédait pas, comme si elle était une fille normale au royaume d ’ Historia. Elle avait longtemps été une élève studieuse et avait sans cesse sauté de joie devant l ’ annonce des résultats. Elle jura que, si on lui demandait, elle n’avouerait jamais ce genre de pensée ouvertement. Elle n ’ aimait pas attirer l ’ attention sur elle, mais le fait de réussir la rapprochait toujours un peu plus de son objectif. Ce n’était pas vraiment les notes qui lui importaient, mais le résultat final.

« Tu ne connaissais pas encore ton programme ? En tout cas, on sera ensemble en histoire et en sociologie. J ’ ai aussi l’étude des civilisations et des langues mortes.

— Oh, mais si, je l ’ avais regardé vite fait. J’étais en retard parce que j ’ avais un truc à faire. Tu sais, quand t ’ es pressée, tout ça tout ça. »

Voilà qui expliquait tout. Elle avait terriblement envie d ’ en connaître un peu plus sur ce qu’elle avait fait avant de la rejoindre, mais elle se ravisa. S’enquérir de la vie privée de sa nouvelle camarade aurait été grossier. Elle ne souhaitait pas que sa relation avec Zohra commence sur un malentendu. Elle avait aimé avoir son caractère et cette énergie qui émanait d ’ elle. Elle deviendrait probablement une amie. Le temps fera son chemin et prouvera ou non sa théorie.

Après qu’elle en sut assez sur sa nouvelle amie, Morrigan décida que le moment était venu de s ’ intéresser à son bagage. La journée était passée à une vitesse… la nuit était déjà là. Elle ouvrit sa valise et constata que c’était bel et bien un domestique qui l’avait faite. Ses parents n ’ avaient pas pu la connaître aussi bien.

Pendant qu’elle rangea ce qui lui avait été préparé, le silence régnait. « On doit apprendre à se connaître. Je ne dois pas merder et il faut que j’apprenne à sociabiliser avec elle pour que les choses deviennent naturelles. » Pour ça, Morrigan allait devoir faire preuve de patience, car elle ne savait pas très bien si son caractère s ’ accommoderait à ce changement ; cependant, vivre avec quelqu’un quand tout se passait bien, c’était quand même plus agréable.

Alors que le contenu de son bagage était rangé et qu’elle commençait à le refermer, elle vit une enveloppe qui dépassait de la doublure. Elle était blanche, non jaunie par le temps et par conséquent récente. « C ’ est pour moi ou ils l ’ ont oubliée ? » Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir, c’était de la lire. C’est ce qu’elle fit. En l’ouvrant, elle fut stupéfaite de découvrir une lettre de ses parents.

Chère Morrigan,

Nous sommes désolés pour toutes les années que tu as passées avec nous. Nous n ’ avons pas su te combler comme une enfant aurait dû l’être, mais nous ne pouvions pas attirer l ’ attention sur nous et surtout sur toi. Te garder en marge de la société était volontaire. Nous n ’ avons pas pu remplacer tes parents comme il se doit. Ne reviens pas à Historia pour ton propre bien. Nous avons quitté le royaume dès que tu es partie. Nous sommes désolés de ne pas pouvoir t ’ en dire plus. Je pense que tu le découvriras bien assez tôt.

Je t ’ en prie, prends soin de toi.

Ta famille

Elle était abasourdie par ce qu’elle venait de lire. « Qu’est-ce qu’ils veulent dire par “pour ton propre bien” ? De qui ils ne devaient pas attirer l ’ attention ? Ce ne sont pas mes parents ? Ça explique leur comportement ! Découvrir quoi ? Merde ! » Après ces révélations, elle ne savait pas si elle devait être triste ou en colère. Morrigan était stupéfaite. Il y a bien longtemps qu’ils n ’ avaient pas témoigné autant d ’ intérêt pour elle, et voilà que c’était pour lui annoncer qu’ils n’étaient même pas ses parents. La vraie question qu’elle se posait sur ses géniteurs était : l ’ avaient-ils abandonnée ou étaient-ils décédés ? Elle voulait en découvrir davantage, mais elle ne savait pas comment s ’ y prendre. Ses parents avaient quitté Historia et elle n ’ avait aucune relation dans ce royaume. Zohra sentit ses émotions.

« Duana. Si tu veux parler, je suis là. T ’ es obligée de rien si tu ne veux pas. »

Sa sollicitude la toucha, mais il était trop tôt pour se confier. Morrigan la remercia de la tête et ne dit plus un mot. Elle ne pouvait penser à rien d ’ autre qu’à cette lettre. Tant de questions étaient sans réponse, sauf peut-être une. Maintenant, elle comprenait la raison de leur comportement depuis toutes ces années. Ils n ’ avaient jamais été ses parents. Les siens n’étaient sûrement plus de ce monde. « Il ne se passe jamais rien à Historia. De quoi ils ont peur au point de partir sans rien dire ? » Chaque mot de la lettre était analysé encore et encore dans ses pensées. Elle tentait d’en comprendre tous les tenants et aboutissants afin d’en saisir les sens cachés, mais elle comprit bien vite qu’il n ’ y avait pas d ’ explication et qu’à cet instant, seuls ses parents adoptifs connaissaient les réponses. « Adoptifs ! Ce ne sont pas mes parents. Je ne leur dois rien. » Malgré le sommeil qui se faisait ressentir, Morrigan ne s’endormit que tard dans la nuit après avoir atteint un état d’épuisement suffisant pour que ses yeux finissent par se fermer d’eux-mêmes.

 

Les cours débutaient tôt. Pour l’occasion, Morrigan s’était habillée avec la robe noire de l’école, qu’elle laissa entrouverte, et était chaussée de mocassins. En dessous, elle portait un pantalon noir évasé au niveau des chevilles et un débardeur blanc.

Les enseignants n ’ avaient pas attendu que les apprentis s ’ accommodent à leur nouvel environnement pour commencer, car le programme était assez dense. C ’ est donc avec peu de repos qu’elle se leva pour aller rejoindre son premier cours qui démarrait à 8 heures. Elle aimait beaucoup les langues mortes, mais n’était pas sûre d’être assez concentrée après avoir si peu dormi.

Sa camarade, qui n ’ avait pas cours aussi tôt, avait ronflé un peu plus longtemps. Zohra avait un sommeil de plomb. Même si Morrigan avait essayé de faire le moins de bruit possible, son côté étourdi et maladroit lui avait fait tout tomber sur son passage. Sa colocataire n ’ avait pas bougé d ’ un pouce. Elle s ’ inquiétait pour elle et doutait de sa capacité à se réveiller seule, car elle était restée endormie malgré le bruit qu’elle avait fait. Ce serait dommage, pour son premier jour, d’arriver en retard.

Les premiers cours consistaient à corriger les examens. À part quelques erreurs, elle avait été contente de savoir qu’elle s ’ en était bien sortie. Pour la leçon suivante, elle alla en sociologie où elle retrouva Zohra, bien présente, et, plus surprenant, Nolan. Il la toisait d ’ un œil mauvais ; pourtant, hier, il n ’ avait pas semblé si hostile à sa présence. Zohra lui fit signe de venir s ’ asseoir avec elle. Tout en se dirigeant vers sa camarade, elle jeta des regards furtifs vers Nolan. Maintenant, ses yeux exprimaient de la haine. Sa répulsion ne lui était peut-être pas directement vouée. L ’ empathie de Zohra allait leur servir pour découvrir ce que ressentait Nolan.

« Tu vois le garçon derrière toi avec les cheveux roux là-bas ? Tu peux ressentir ses émotions ? Il n’a pas l ’ air content.

— Duana, il me regarde comme ça depuis que je suis entrée dans la salle. T ’ inquiète pas, c’est moi qu’il peut pas blairer.

— Pour quelle raison ?

— Tu le demandes sérieusement ? J ’ ai peut-être un corps humain, mais mes tentacules sur mon crâne et ma peau bleue devraient te rappeler que je suis une sirène. Certains n ’ aiment pas les différences. »

Il était difficile de se mettre à la place d ’ une autre personne quand, soi-même, on n ’ avait jamais expérimenté ce genre de regard de la part d ’ autrui. Elle imaginait que Zohra avait dû en voir d ’ autres, car elle ne paraissait pas s ’ en soucier plus que ça. Les habitants d ’ Historia se mélangeaient peu. Une population homogène en apparence devait éprouver des appréhensions et des craintes envers ceux qui paraissaient différents. Pourtant, Morrigan avait vécu dans le même royaume et n’éprouvait pas la même aversion que Nolan. Tout ne pouvait pas être excusé uniquement par la peur des autres ou une mauvaise éducation. Ils ne pouvaient pas simplement suivre le chemin de leurs parents sans se questionner si leurs comportements étaient justes ou non. Elle-même s ’ interrogeait toujours sur tout ce qu’elle faisait, ce qu’elle disait et ce qu’elle pensait. Ce n’était pas justifiable que tout le monde ne pense pas de cette façon.

Elle s’était souvenue des quelques remarques que ses camarades avaient faites sur ses rondeurs. Devant son indifférence, ils avaient cessé de lui en parler. À l’époque, elle n ’ avait pas compris leur comportement. Une sensation d ’ injustice lui piqua la gorge, elle n ’ aimait pas ça. Cela sonnait comme un goût de révolte qui essayait de monter au fond d ’ elle, mais son tempérament reprit le dessus. La rébellion, ce n’était pas pour aujourd’hui.

« Je suis désolée, Zohra.

— Tu ne peux pas t ’ excuser pour quelque chose que tu n’as pas fait. T ’ inquiète pas, ça me fait rien. Celui que ça emmerde le plus, c ’ est lui, pas moi. Je pense même pas qu ’ il ait suffisamment de courage pour me le dire en face. Je ressens autant de lâcheté que de dégoût provenant de son être. Oublie pas, les sirènes sont des guerrières. Il n ’ osera pas venir m ’ affronter. »

Elle considéra sa camarade différemment. Morrigan fut à la fois subjuguée et admirative. C’était la seconde fois qu’elle manifestait ses opinions avec beaucoup de détermination. Il est vrai que les sirènes étaient des combattantes redoutables. C’était aussi une société assez discrète sur leurs savoirs, et les autres populations les jalousaient pour ça. Personne ne connaissait l’étendue de leur puissance, ce qui attirait la crainte.

Elle aurait aimé posséder l ’ audace de ces femmes. Cette qualité lui aurait donné le courage de punir les injustices et d ’ exprimer ses idéologies ouvertement. « Un jour, je leur dirai tous d ’ aller se faire voir. Ceux qui n ’ ont pas cru en moi, ceux qui m ’ ont blessée, ceux comme Nolan. » Elle avait tellement été formatée par son manque de repères et de figures parentales, ainsi que par la peur que l ’ on puisse découvrir son secret, qu’elle n ’ avait jamais imaginé à quel point cela modèlerait l ’ image qu’elle renvoyait et qui était en total décalage avec sa façon de penser. Elle devait s ’ exprimer d ’ une certaine façon due à son éducation.

La porte de la salle s ’ ouvrit. Il s ’ agissait de l ’ enseignant qui leur donnait des cours de sociologie. Il était chargé de plein de documents et de dossiers sous le bras. D ’ après son programme, celui-ci se nommait James Ashton. Il était grand et fin et portait de grosses lunettes rondes. Son nez était en fait un museau dont la truffe avait la même couleur marron que ses cheveux. En regardant bien, le professeur avait des similitudes, au niveau des traits du visage, avec un hamster. Celui-ci devait avoir travaillé toute la nuit si l ’ on en croyait les cernes et ses yeux qui paraissaient vouloir se fermer par intermittence. Zohra l ’ avait relevé aussi ou peut-être l ’ avait-elle tout simplement senti. Les dons de son amie étaient un vrai mystère pour elle. Par moments, elle aurait aimé ressentir les émotions des autres, juste pour savoir ce que ça faisait. Sa camarade ne semblait pas l ’ avoir comprise, car elle était obnubilée par l ’ enseignant. Elle fit aussitôt une remarque à Morrigan sur le nouvel arrivant :

« Ouuuh… En voilà un qui a passé une sale nuit. »

Au moment où il parvint au bureau, il tomba et s’étala au sol. Les apprentis poussèrent un cri de surprise, mais personne n ’ osa bouger. Le professeur se releva et fit signe que tout allait bien avant de dépoussiérer son pantalon. Il demanda à une recrue au premier rang de distribuer les copies. Morrigan n’était pas la seule à ne pas avoir eu ses résultats de sociologie. Elle remarqua que sa camarade de chambre ne les avait pas non plus. Un garçon leva la main, dans le but de savoir pourquoi il avait de la sociologie dans leur programme alors qu’il n ’ avait pas passé le test. L ’ enseignant essuya ses lunettes silencieusement puis les remit en place avant de répondre :

« Certains sont ici parce qu’on a décidé que le fait de vous ajouter à cette classe serait un avantage. Vous avez, pour certains, obtenu des résultats satisfaisants dans des matières à fort potentiel. Le professeur en charge a jugé bon de vous greffer à cette matière pour ne rater aucune des opportunités qui pourraient s ’ offrir à vous. Pour exercer certains métiers, il faut être reconnu par ceux qui partageront votre milieu culturel et social. Vous ne serez légitimes qu’en accédant à certaines expériences et savoirs. C ’ est comme entrer dans une société où seuls les initiés savent repérer ceux qui font partie ou non de leur entourage. Les participants à ce cours ont des devoirs de connaissances générales en plus, dans le but de parfaire leur culture. Vous devez saisir tous les fondamentaux qui régissent notre système. Des questions ? »

Toutes les recrues se regardèrent, un peu gênées par ce que le professeur James venait d ’ avouer. Ce n’était pas quelque chose dont tout le monde parlait ouvertement. Penser que les élites étaient privilégiées dans ce système était une chose, mais le dire clairement en était une autre. En voyant le comportement des apprentis, l ’ enseignant comprit qu’il devait en dire davantage sur le sujet, même si cela constituait une digression dans le déroulement de son premier cours. Il s ’ appuya sur le bureau et croisa les bras sur sa poitrine. Il prit un moment pour bien réfléchir avant de donner une réponse qui ne froisserait pas son auditoire. Ses yeux balayèrent le vide à la recherche de ses mots et, quand il les eut trouvés, il donna plus d ’ explications sur ses propos.

« Certains d ’ entre vous, si ce n ’ est tous, ont besoin d ’ une leçon de vie. Je vais peut-être briser les rêves de certaines personnes aujourd’hui. Il ne sert à rien d’espérer que le système soit juste parce que vous le désirez ou que vous le croyez. Le monde est dur et rempli de conditions pour empêcher le plus grand nombre d ’ entre vous d’accéder à certains privilèges. Plus vous êtes au fait des normes et plus vous avez d ’ influence, plus vous pouvez vous permettre de passer outre ou de les contourner. C ’ est en connaissant les règles que le jeu commence vraiment. Le meilleur conseil que je peux vous donner aujourd’hui est de ne pas vous fier aux perceptions que vous avez des choses. Soyez critiques sur les informations que vous recevez ou que vous croyez avoir acquises. »

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