Un royaume en otage (French Edition)

Jennifer Bonillo · Chapitre 19 sur 25

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Un royaume en otage (French Edition)

Chapitre XVII

 

LA THÉORIE

DES CASTES

 

les plafonds étaient assez hauts, avec des moulures et un lustre en son L’ appartement de Dean, à Chapeautille, était grand et assez luxueux. Elle n ’ aurait jamais imaginé qu’il venait d ’ un milieu social assez aisé. Les tatouages qu’il exhibait avaient charrié leur lot de préjugés. C’était le genre de logement dont centre. Les pièces étaient ouvertes les unes sur les autres, ce qui donnait à l ’ appartement une sorte de profondeur infinie. Le tout était décoré selon un style assez ancien. Morrigan était bien née, mais son statut n’avait rien de comparable à ce qu’elle avait devant elle. Tandis qu’elle faisait partie de la petite bourgeoisie, lui était de la haute société, personne n ’ aurait pu le contester. Elle avait toujours pensé que les bourgeois, quel que soit l ’ argent qu’ils avaient sur leur compte en banque, étaient assez similaires. Mais elle n ’ avait jamais eu aussi tort. Elle se rendit compte qu’elle avait plus de similitudes avec les classes moyennes que Dean avec la classe bourgeoise.

Malgré tout, elle ne put que constater que les lieux étaient décorés modestement, du moins en apparence, car il s ’ agissait en fait de meubles ayant beaucoup de valeur. Ici, pas d ’ or, pas d ’ argent, juste des meubles anciens, du bois massif et de magnifiques tissus. Il y avait des tableaux représentant des personnes. Ils étaient tous d ’ une beauté incroyable. Dean regardait les expressions de Morrigan avec attention et devina ses pensées.

« Héritage familial ! Cela a plus de valeur que ça ne le laisse supposer. »

Bien sûr, elle aurait dû s ’ en douter. Ses parents adoptifs en avaient aussi. Beaucoup moins et de façon bien moins impressionnante, mais c’était ce qui accordait aux bonnes familles une avance par rapport aux autres. L ’ argent ne faisait pas tout, ils baignaient dans une culture différente qui leur donnait un coup d ’ avance ; le petit peuple l ’ acceptait comme étant la culture légitime. Cet accord était implicite et tacite, sans qu’ils sachent qu’ils jouaient un jeu dont seuls les plus riches connaissaient les enjeux. Le peuple participait, de manière inconsciente, à ancrer cette culture légitime dans leurs esprits ; ces règles avaient été imposées dans leur manière de vivre ou même au travail et venaient renforcer ces croyances, mais ils s ’ assuraient que la population n ’ ait qu’une partie de cette culture et qu’ils cherchent, sans s ’ en rendre compte, à y accéder davantage. Un autre point, aussi, c’était le cercle des connaissances. Que peut-il nous arriver de mal quand on a des amis puissants prêts à nous rendre des services ? Vous écrivez un livre ? Vous connaissez sans doute un directeur ou une directrice d’édition. Vous préférez l ’ art ? Vous connaissez probablement quelqu’un qui dirige une galerie d ’ art. Bien sûr, c’était sans compter sur la pierre, qui assurait que l ’ instinct fasse son travail. « C ’ est injuste. » Beaucoup espéraient, un jour, devenir des personnes importantes et s’élever. Mais il y avait tellement d ’ obstacles que, même si une personne décidait d ’ affronter déjà tous les problèmes liés au cercle, à l ’ argent et la culture, la pierre l ’ en empêcherait. Et cela, sans parler de la légitimité d ’ un nouvel arrivant dans l ’ aristocratie historienne. Elle ne pouvait pas en vouloir à cet homme ; après tout, il faisait partie de la résistance et essayait de rebattre les cartes à son niveau, car si le manque d ’ argent est injuste, sa profusion permet de changer les choses.

Morrigan fit le tour de la pièce et s ’ arrêta devant les portraits qu’elle avait aperçus. Probablement ses ancêtres comme dans toute bonne famille.

« C ’ est magnifique chez toi. Qui sont ces personnes peintes sur les murs ? Ils sont incroyablement beaux.

— Mes ancêtres ! Ici, ce sont mes parents. »

Elle sourit. C’était trop facile à deviner. Il prit un temps d ’ arrêt et afficha un sourire enjôleur avec un regard intense.

« On dit que je leur ressemble beaucoup. Tu me trouves attirant ? »

Morrigan s’étonna elle-même de ne pas rougir et répondit de manière instinctive, en tâchant de garder pour elle ce qu’elle pensait vraiment :

« Tes parents sont époustouflants. Qui aurait cru que vous apparteniez à la même famille ? »

Dean fronçait désormais les sourcils, affichait une mine renfrognée et serrait la mâchoire. Il arborait un air ténébreux, ce qui renforça l ’ attirance qu’il exerçait sur Morrigan.

Dans la lumière de l ’ appartement, à ce moment-là, elle n’aurait su dire si l’image qu’elle avait de Dean avait évolué ou si elle ne l ’ avait jamais vu tel qu’il était, mais elle releva à quel point sa beauté était surnaturelle. Elle se forçait à regarder ailleurs pour ne pas qu’il la remarque quand il tourna la tête vers elle pour lui demander :

« Tu souhaites aller te laver ? Je vais appeler mon majordome et lui dire que je suis de retour. Il va te trouver de quoi t ’ habiller. Je présume que tu dois vouloir te changer.

— Tu supposes bien ! Où se situe la salle de bains ?

— Au bout du couloir, à gauche, tu as ma chambre. Tu peux utiliser la mienne, il y a tout ce qu’il faut. Les chambres d ’ amis sont très peu utilisées et donc rien n ’ est prêt. »

Elle acquiesça sans même le regarder pour aller à la salle de bains, contente de pouvoir prendre une douche chaude.

 

La chambre était immense comme le reste de l ’ appartement. C’était très lumineux, car il y avait trois grandes fenêtres sur le mur du fond. Elle se rendit à l ’ une d ’ elles ; la vue était magnifique et donnait sur le petit marché des artisans. « Oh, trop beau ! Ça doit vraiment être agréable de résider ici. » Aucun bâtiment n’était aussi haut que celui dans lequel elle se trouvait, alors elle n ’ avait pas à s ’ inquiéter qu’on puisse la voir. Elle recula de la fenêtre et chercha la salle de bains. Elle vit une large porte qui donnait sur une salle avec une grande baignoire ronde au milieu de la pièce, et un peu plus loin, il y avait un renfoncement qui était vitré. La douche était derrière. Elle fouina autour d ’ elle à la recherche de serviettes. Elle les trouva sur une étagère murale. En dessous, des petits crochets avaient été fixés et on y avait accroché des peignoirs. « Ça me servira pour aller chercher mes vêtements sans être vue. » À l ’ intérieur de la douche, il y avait un coin pour déposer ses affaires, sans qu’il soit possible que l ’ eau les atteigne, car c’était protégé par des séparations. Elle les posa et se rendit dans la direction opposée, vers la douche. Elle fit couler l ’ eau qui sortit du plafond, déjà réglée sur la température parfaite. Elle se glissa sous le jet. « C ’ est la meilleure sensation du monde. » L ’ eau chaude effleurait sa peau. Elle pourrait oublier le monde autour d ’ elle dans ce genre de moment. Elle fit durer la douche le plus longtemps possible, comme si elle n’était plus que Morrigan, que sa vie était simple. Plus de sorcellerie, plus de résistance, plus de monde, juste elle et c ’ est tout.

Après s’être savonnée et rincée, elle se résigna à sortir. Elle enfila son peignoir et chercha des vêtements propres. Elle sortit de la salle de bains ; des vêtements l ’ attendaient sur le lit. Bien en évidence, il y avait un jean, un débardeur, une brassière magique qui s’ajustait à la taille de ses seins. Elle avait une lourde poitrine et la brassière la remontait, mais de manière légère, ce qui était étrange aux yeux de certains, qui étaient habitués aux douloureux corsets et soutiens-gorge haussant les seins de manière parfaitement artificielle. Morrigan, elle, se préférait sans tous ces artifices. Les seins subissaient la gravité comme tout ce qu’il y a sur la terre et c’était là, la forme normale d ’ une poitrine.

Après s’être habillée, elle rejoignit son hôte mais, en s’approchant, elle l ’ entendit parler avec sa tablette holographique. Elle se cacha derrière le mur du couloir pour mieux l’écouter sans qu’il ne la voie.

« Tu peux considérer que je reprends officiellement ma place parmi vous. Seules les personnes les plus proches sauront qui je suis. Je ne veux pas prendre de risque qu’on me reconnaisse ! Quoi, l’élue ? Elle en fera partie. Elle ne le sait pas encore, mais c ’ est trop tard pour elle. »

« Trop tard pour moi ? Je le savais ! Il va me sacrifier ! » Elle envisagea de se sauver. Après tout, elle l ’ avait jugé inoffensif un peu trop vite à son goût. Elle projetait de courir jusqu’à la porte d ’ entrée, mais elle devait passer devant l ’ ouverture de la pièce et il la verrait. Elle commençait à paniquer. S’il voulait l ’ assassiner, il fallait qu’elle agisse rapidement.

— Je sais que tu es là. Pourquoi ne te joindrais-tu pas à moi ? »

Il n’était plus au téléphone et l ’ attendait, les mains dans les poches. Il était lavé et arborait un beau costume.

Elle décida de ne rien laisser paraître. Après tout, s ’ il avait décidé de la tuer sans qu’elle n’en soit avertie, elle devait faire croire qu’elle n ’ en savait rien.

« Je n ’ ai pas pu m ’ en empêcher. Désolée.

— Je lis dans les pensées, tu sais ? Et non ! Arrête de me prendre pour le gourou d ’ un culte bizarre. Tu es l’élue ! Je t ’ ai dit que des personnes de la résistance venaient, tu te souviens ? D ’ ailleurs, si ça peut te consoler, ton amie Zohra sera là elle aussi. »

Cela faisait une nouvelle donnée. Il pouvait lire dans ses pensées. C’était assez agaçant pour elle. Elle ne pourrait rien lui cacher. Si Zohra était là, c’était une bonne chose pour Morrigan. Elle pourrait compter sur un appui.

« Si ça peut te rassurer, je n ’ ai pas utilisé mes pouvoirs de l ’ autre côté du portail. Chez moi, j ’ ai tendance à relâcher la pression et j ’ ouvre mon esprit, ce que je ne fais pas dehors.

— Alors, arrête ça tout de suite. Je n ’ aime pas qu’on s ’ introduise dans mon cerveau, dans mes pensées.

— Je n ’ ai pas souhaité être intrusif, mais j ’ ai bien fait, puisqu’une petite espionne écoutait aux portes et faisait des conclusions hâtives. »

Elle rougissait. Il n ’ avait pas tort et elle le savait. Morrigan n ’ appréciait pas d’être surprise et d’être remise à sa place.

« Euh… Oui…

— Ils vont arriver. Tu pourras être gênée une autre fois. En attendant, reprends-toi. Tu vas apprendre des révélations, ce soir, et je veux que tu entendes ce que j ’ ai à dire en tant que chef de la Cause, au même titre que tout le monde. »

Elle s’imaginait des choses et s ’ en voulait pour ça. Il était donc le chef de la Cause. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle s’en serait doutée. Il trahissait, dans sa manière d’être, une certaine autorité.

Dorénavant, elle devrait lui accorder plus de crédit, d’autant plus que, le kidnapping mis à part, il ne s ’ était jamais mal comporté avec elle. Peut-être qu’elle allait devoir lui faire un peu plus confiance. Peut-être qu’il avait dit la vérité. Il voulait simplement lui parler de la résistance depuis le début et n ’ avait pas eu l ’ intention de lui faire du mal. Si elle doutait encore, c’était trop tard. Elle entendit cogner à la porte.

 

Les membres étaient arrivés un à un et Morrigan s’était mise dans un coin afin de regarder le genre de personnes qui intégrait la Cause. Leurs vêtements laissaient supposer qu’elles étaient issues de plusieurs catégories sociales. Mais quelqu’un manquait et elle l ’ attendait avec impatience. Quand Zohra franchit la porte avec Émeraude, elle traversa la salle à grandes enjambées.

« Émeraude ! Je savais qu’elle irait bien et je n ’ en ai jamais douté. »

Émeraude lui sauta dans les bras et elles se comprirent. Une larme coula le long de la joue de Morrigan et Émeraude vint coller sa tête contre son cou. Zohra lui sourit et la serra dans ses bras à son tour. Elle s’était fait beaucoup de souci pour elle.

« Cet abruti ne t ’ a fait aucun mal, j ’ espère !

— Cet abruti ? »

Les yeux de Zohra pointèrent Dean et Morrigan sourit.

« Non ! Mais je confirme pour l ’ abruti.

— Il m ’ a raconté ce qui s’était passé et m’a dit que tu étais là. J ’ ai pensé à amener Émeraude, elle s ’ inquiétait. J ’ ai amené Zimo aussi pour lui tenir compagnie. Il n ’ a jamais été aussi présent ces derniers jours pour rester avec Émeraude. »

Morrigan sourit au familier de Zohra, mais à chaque fois qu’elle le regardait, elle se souvenait que c’était une baleine à bosse. Il paraissait minuscule dans la peau d ’ un renard. On avait du mal à croire que c’était un des plus grands mammifères marins.

La salle s’était remplie. Près de Dean, une femme un peu plus âgée que lui s’était placée à ses côtés ; elle portait un masque qui cachait ses yeux ainsi qu’une longue robe blanche et rose avec une traîne ; elle le collait beaucoup et semblait très familière avec lui. Morrigan aurait mis sa main à couper qu’ils avaient eu une aventure ensemble et que ce n’était probablement pas fini… Elle ne put s ’ empêcher d ’ éprouver une pointe de jalousie. Elle repoussa cette pensée. « N ’ importe quoi, il ne me plaît pas. Cette femme lui conviendra mieux que moi. »

Dean alla se placer contre une arête du mur, toujours accompagné de son invitée, puis il prit la parole.

« Bonjour et bienvenue à tous. Beaucoup d ’ entre vous ne connaissent pas mon visage et pourtant vous savez tous qui je suis, pour ceux qui doutent encore. Vous avez été choisis dans les rangs de la résistance, car nous avons confiance en vous. La situation dans les 10 royaumes devient catastrophique. Les quartiers sont divisés par catégories sociales et l ’ armée sillonne les rues. Ils montrent enfin leur vrai visage. Pour le moment, ils essaient de faire en sorte que ça ne s’ébruite pas trop vite. Mais ça pourrait se retourner contre nous. Ils sèment la peur en dénonçant la possibilité d ’ une attaque de notre part et justifient ainsi leurs actes auprès de la communauté internationale. Tout le monde se demandait ce que je faisais jusqu’à maintenant, et des reproches ont été formulés. Je ne me planquais pas, comme certains d ’ entre vous peuvent le penser. J ’ avais intégré l ’ armée d ’ Historia. »

Des murmures de stupéfaction et des bruits se firent entendre dans les rangs. Les membres de la résistance venaient tout juste de savoir ce qu’allait faire Dean, il avait caché cette information pour se protéger jusqu’à présent. Les surprises n’étaient pas feintes. Les gens ne le connaissaient pas beaucoup, mais tous lui faisaient confiance, c’était impressionnant. Dans un groupe soudé, il n’est pas nécessaire d ’ en savoir davantage sur les autres pour se faire confiance, leurs membres ont essentiellement besoin d e partager les mêmes valeurs. Dean reprit :

« J’étais le commandant, pour être précis, et j ’ avais donc accès à des données de premier ordre ; je peux revenir diriger la résistance à temps plein. La dame ici présente, qu’on nommera Alice pour cacher son identité, est une personne influente à Historia et vient de nous annoncer que la situation venait d ’ empirer. Des pauvres gens sont triés de manière aléatoire dans le peuple afin d’être exécutés. Leur seul motif est que le Général devient paranoïaque et qu’il voit des coups d’État partout. Les soldats préfèrent accuser à tort que de perdre leur tête. Aujourd’hui, nous venons de retrouver la Reine légitime des 10 royaumes, ou l’élue, si vous préférez. Elle est parmi nous. Oui. Nous allons commencer à passer à l ’ offensive. Faisons ça correctement, nous n ’ aurons peut-être pas de seconde chance. »

Morrigan n ’ en croyait pas ses oreilles. Il était Commandant à Historia et chef de la résistance. Elle était abasourdie par ses révélations. Pourtant, personne d ’ autre ne semblait choqué. Au final, ça ne l’étonnait pas plus que ça que les gens ne s ’ en offusquent pas, car ils devaient avoir fait des choses bien pires pour la Cause.

Dean passa la soirée à répondre aux questions des personnes qui étaient présentes. Il fallait convaincre ceux qui étaient présents de se battre avec lui et de lui faire confiance, même s ’ ils n’étaient pas en possession de toutes les informations. Alice ne l ’ avait pas lâché de la soirée, allant jusqu’à passer son bras sous le sien pour pouvoir le suivre plus aisément.

Dean passa devant eux pour les prévenir qu’il se retirait avec Alice pour parler d ’ informations importantes. Il disparut avec la dame et celle-ci fit un clin d’œil lourd de sens avant de partir en direction de Morrigan. C’était bien à elle qu’il était adressé, car personne d ’ autre ne la regardait. Un serveur passa devant elle avec une coupe de champagne. Elle n ’ avait jamais bu, mais c’était bien parti pour sa première cuite.

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