Un royaume en otage (French Edition)
Chapitre II
TENSIONS
POLITIQUES
mains étaient jointes devant elle ; sa robe noire portait l ’ emblème de Elle entendit quelqu ’ un se racler la gorge. Quand elle ouvrit les yeux, une femme d ’ un certain âge se tenait face à elle. Ses cheveux étaient redressés en un chignon impeccable et ses l’école, un corbeau dont les lignes étaient brodées avec du fil d ’ or. À son cou, il y avait le symbole des responsables des académies. Il s’agissait d’un bijou en argent représentant un sanglier dans un cercle, dont l’œil était serti d’une petite pierre verte. Morrigan fut impressionnée par cette femme. Il s ’ agissait probablement de Madame Mirma Athénon, elle faisait partie des personnes les plus influentes au monde.
Celle-ci ne disait rien, mais regardait derrière elle, comme si elle attendait autre chose. Morrigan parcourut la pièce de long en large pour savoir ce dont il s’agissait, mais ne vit rien de plus que des murs faits de pierres grises, un peu vieillis par le temps. Ses yeux se reportèrent sur la directrice qui restait silencieuse et elle décida de tenter une approche.
« Bonjour, euh…
— Chuuuttt, un instant, je vous prie. »
Madame Mirma contemplait toujours le mur derrière Morrigan sans lui accorder un regard, puis un garçon, semblant sortir de nulle part, apparut devant ses yeux. C’était un autre apprenti qui venait d ’ emprunter une plateforme de téléportation pour étudier à l ’ académie. Tout son style semblait être calqué sur celui de Madame Mirma. Il arborait une coiffure bouclée relevée sur le dessus, et pas un seul cheveu ne dépassait, ce qui était impressionnant au vu de la masse de cheveux qu ’ il avait sur son crâne. On pouvait voir un col de chemise ainsi que le haut d ’ une cravate qui apparaissait au-dessus de l ’ encolure de sa robe d’apprenti, il correspondait parfaitement à l ’ image des érudits, à l ’ inverse d ’ elle. La directrice jaugea du regard les deux nouveaux apprentis puis s ’ arrêta sur Morrigan. « Elle a compris ? Je n ’ espère pas. Ne ruine pas tous mes plans. » Il n’était pas difficile, pour quiconque voyant la scène, de constater qu ’ un élément ne collait pas. Sa robe n’était pas aussi bien repassée que celle du jeune homme, ses cheveux châtains ondulés et épais paraissaient décoiffés et rebiquaient de partout, ses cernes creusaient ses yeux, signe qu’elle n’avait pas beaucoup dormi la veille. Si Madame Mirma avait des choses à redire, elle ne le fit pas et contempla Morrigan quelques instants, comme si elle était bloquée dans ses pensées, tout en parlant d ’ une manière lente et mesurée.
« Bien… Nous sommes chanceux cette année… Il est tellement exceptionnel… d ’ avoir deux apprentis… du même royaume dans notre… Académie. »
Il était rare qu ’ une académie accepte deux recrues du même royaume ; la surprise pouvait se voir sur le visage des deux jeunes gens car, à Historia, c’était signe de mauvais présage. Morrigan allait devoir faire profil bas, elle savait qu ’ il ne s ’ agissait pas de ça et qu’elle n ’ aurait probablement pas dû être ici. Faute d ’ avoir trouvé mieux, elle n ’ avait pas eu le choix. La directrice détourna son regard de Morrigan pour se recentrer sur les deux apprentis ; elle semblait sortir d ’ une réflexion profonde puis reprit d’une voix plus rapide avec un accent typique de la haute société qui devait paraître vaniteux pour quiconque n’était pas issu de ce milieu.
« En tout cas, bienvenue dans notre humble académie. Je me nomme Madame Mirma Athénon, mais appelez-moi Madame Mirma. Je suis la directrice de ce château. Les recrues des autres royaumes sont déjà arrivées, nous n ’ attendions plus que vous, elles sont actuellement dans la cour intérieure. Nous allons nous y rendre et je vous expliquerai tout ce que vous avez à savoir. Je sais également qui vous êtes et de quelle école vous venez. Madame Morrigan et Monsieur Nolan, si mes informations sont bonnes ? »
Le garçon semblait analyser la situation. Il avait les sourcils froncés et les yeux perdus qui balayaient le vide de droite à gauche ; en outre, Morrigan comprenait qu ’ il se posait des questions. La directrice en était arrivée à une conclusion identique en voyant la mine déconfite du jeune homme. Madame Mirma leva les yeux au ciel, elle savait qu ’ elle devait des explications à ce jeune apprenti, même si elle considérait ces informations comme évidentes. Morrigan, elle, était assez perspicace et n ’ eut aucun mal à saisir que les renseignements étaient adressés au fur et à mesure aux académies dès que les recrues passaient sur la plateforme.
« Un érudit qui ne comprend pas ce qu ’ on lui raconte ! Eh bien, mon garçon, soyez un peu plus attentif. N ’ allez pas croire que les données de chaque nouvel apprenti ne sont pas envoyées avant votre venue.
— Nous avons fait notre choix à peine quelques secondes avant d ’ arriver, comment avez-vous eu l ’ information aussi vite ? »
La directrice leva une nouvelle fois les yeux au ciel. Elle ne devait pas être habituée à ce qu’on lui pose autant de questions. Les savants étaient considérés comme des personnes douées d ’ une déduction impressionnante due à leurs grandes connaissances. Morrigan commençait à comprendre que cette compétence n’était peut-être pas innée, mais plutôt durement acquise lors de leur séjour à l ’ académie. Puis une autre réflexion lui vint : « C ’ est peut-être ce mec qui n ’ est pas à sa place ici. Si un de nous deux doit partir, ce sera lui. » Après tout, elle avait l ’ air d ’ avoir plus de qualités requises que le jeune homme à côté d ’ elle. Elle chassa cette pensée qui faisait bien trop prétentieuse à son goût et ce n’était pas dans ses habitudes.
La directrice reprit et éclaircit ses propos à l’intention du jeune homme.
« Vous avez peut-être eu l ’ impression que votre téléportation n ’ avait duré que quelques secondes, alors qu ’ il s’est écoulé pas moins de deux minutes entières. On m ’ a transmis vos renseignements via une tablette holographique. Les données sont plus petites que votre code génétique. Ce qui fait que nous avons tout reçu avant que vous soyez arrivés. Maintenant, on arrête les questions. Il va falloir rattraper votre retard, jeune homme. Suivez-moi, je vous prie. »
Ils avaient sillonné une partie du château et se retrouvaient désormais dans un corridor éclairé par de vieilles appliques murales. La lumière du soleil ne parvenait pas jusqu’ici, cela donnait une ambiance assez sombre à la demeure. Des tableaux ornaient les parois de chaque côté, Morrigan identifia certaines œuvres de peintres connus à leur époque pour avoir été des artistes controversés. En parcourant les toiles, elle ressentit les mêmes effets que lorsqu ’ elle s’était retrouvée en présence du musicien, puis elle fut happée par ses émotions et se retrouva dans un nouveau décor.
Il faisait nuit et elle ne distinguait pas complètement les environs ; cependant, elle était presque sûre d ’ identifier Historia. Quelque chose la déstabilisait, elle ne reconnaissait pas parfaitement les lieux. Devant elle, un individu habillé tout en noir se cacha à l ’ abri des quelques lumières qui passaient à travers les fenêtres. Elle ne voyait pas son visage, mais ce type ne lui inspirait rien de bon. Il était là à attendre. Mais quoi ? Un deuxième homme, qu ’ elle ne distinguait pas plus que le premier individu, marchait dans l ’ allée droit sur eux. Elle remarqua les vieilles perruques grises et bouffantes de l’époque qui suivit la fin de la royauté et une veste faite d ’ une étoffe de velours bleu. A priori, il s ’ agissait d ’ un riche seigneur. Elle devait bien reconnaître que tous ces livres engloutis lui avaient donné un large éventail de connaissances.
Elle savait qu ’ elle n’aurait pas dû se trouver ici, elle le sentait comme la dernière fois. Comment avait-elle pu changer de lieu, alors qu ’ il y a quelques secondes, elle était à l’académie. Depuis qu ’ elle avait rencontré ce magicien, elle se sentait bizarre. Qu ’ avait-il bien pu lui faire avec son instrument ? Elle n ’ avait plus le choix. Puisqu ’ elle était là, autant voir ce que son esprit voulait lui montrer… Mais tout s ’ enchaîna très vite. Au moment où le second homme passa non loin du premier, celui-ci fut entraîné dans une ruelle à l ’ abri des regards. L ’ individu de la ruelle porta une main sur la bouche du seigneur tandis que sa seconde main tapotait le fourreau à sa ceinture, qui contenait une dague. Une fois en main, il lui trancha la gorge…
Sous le choc de cette vision d’épouvante dont elle avait été témoin, elle s ’ interrompit brutalement dans sa marche, nullement consciente de ce qu’elle faisait, alors que des larmes l’assaillaient. Puis, en relevant la tête, elle vit qu ’ elle était de nouveau derrière son camarade Nolan. Tout en essuyant rapidement du revers de sa main des larmes traîtresses, elle reprit sa marche, emboîtant le pas à celui de Nolan qui n’avait rien remarqué, pas plus que la directrice. Encore perturbée, elle tenta de reprendre ses esprits. Rien de tout ça n’était réel ! Cette pensée l’aida à reprendre ses esprits, bien que sa bouche tremblât toujours. En regardant de nouveau les peintures, comme pour comprendre d ’ où cela provenait, elle tomba sur une toile dont l’écriteau posé au-dessous annonçait « Tensions politiques. » Elle le reconnut, c’était une des nombreuses œuvres anonymes qui avaient fait scandale à l’époque. Elle avait lu certaines choses sur le sujet dans l ’ un des livres concernant l’histoire d’Historia, que ses parents lui avaient rapporté de l’étranger. Des tableaux avaient été semés un peu partout dans la ville il y a de cela un millénaire par un artiste mystérieux qui dénonçait les jeux politiques et macabres qui se tramaient à ce moment de l ’ histoire. Ce livre l’avait marquée, car jamais elle n’aurait pensé, dans l’histoire d’Historia ou d’après ce qu’ils apprenaient à l’école, que de telles choses s’étaient produites. À l’époque, les candidats qui étaient les favoris du peuple grâce à leur programme novateur, étaient retrouvés exécutés. Elle se souvint que les assassinats avaient cessé peu de temps après ; sans doute le commanditaire avait-il craint de se faire prendre. Au moins, maintenant, elle connaissait l’époque, mais cela n ’ expliquait pas pourquoi elle avait vécu cette scène, à l ’ instant même.
Son estomac se contracta, elle ne se sentait pas dans son assiette. Elle ne pouvait pas laisser transparaître ses inquiétudes, ce n’était pas possible, pas après tous les efforts qu ’ elle avait faits ces dernières années. La directrice tourna la tête et Morrigan prit un air neutre malgré ses pensées qui la torturaient. Elle savait qu ’ elle n ’ avait rien à craindre de la responsable, mais le fait qu ’ il y ait un autre habitant de son royaume changeait la donne. Elle ne pouvait pas se relâcher comme elle avait prévu de le faire. La responsable, voyant que Morrigan regardait les tableaux, décida d ’ ajouter quelques commentaires :
« Ces œuvres sont préservées car elles sont considérées comme une source de connaissance universelle. Vous n’êtes pas sans savoir que les lois qui régissent les royaumes n ’ ont aucun poids ici. Les académies sont dans une zone qui n’appartient à aucun royaume pour des raisons évidentes, et la protection du savoir est primordiale, même si l ’ histoire est dérangeante. »
Pour la première fois, Morrigan fut surprise par cette opinion tranchée. Elle en aurait presque eu la bouche grande ouverte ; toutefois, elle se garda bien de manifester ses émotions. « C ’ est une grande dame, cette Mirma. Je n ’ aurais pas cru qu ’ elle prendrait position. » Qui aurait cru que, sous son air strict, pouvait se cacher une militante ? En y réfléchissant bien, Morrigan se dit qu ’ une érudite cherchant à protéger le savoir, ce n ’ était pas si étrange. Les paroles de la directrice avaient arrêté ses nausées. C’était comme si le lien avec l ’ expérience qu ’ elle avait vécue un peu plus tôt s’était rompu. Au bout du couloir, la lumière du jour pénétra légèrement par l ’ entrebâillement de la porte derrière laquelle se trouvait la cour intérieure.
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