Un royaume en otage (French Edition)
Chapitre V
UN DON
À PART
Quelques jours étaient passés depuis la cérémonie et Morrigan commençait enfin à se détendre. Elle avait ressenti tellement d ’ angoisses et de doutes en si peu de temps qu’elle était habituée à cette impression constante de mal-être. Zohra avait beaucoup fait pour l ’ amélioration de son mental. Elle oubliait parfois qu’elle n ’ avait plus à se cacher, même si elle évitait de dire ou de faire quoi que ce soit devant Nolan. Outre le fait qu’il soit raciste, il y avait quelque chose en plus qui la dérangeait tout autant. C’était une sensation qu’elle ressentait au plus profond de son être.
La seule chose qui l ’ empêchait de totalement être sereine était cette fameuse lettre. Les mots étaient restés gravés en elle et les questions, elles, étaient toujours en attente de réponses. Toutes ces années à se demander pourquoi ses propres parents l ’ avaient rejetée, pour enfin apprendre qu’elle n’était finalement pas leur fille. Elle ne comprenait pas de quoi ils avaient eu peur ni pourquoi ils avaient quitté Historia. Si elle-même devait craindre quelque chose ou quelqu’un dans son entourage, elle préférait le savoir maintenant.
Elle aimait, tôt le matin, se poser sur le pont qui reliait les deux tours principales du château. La vue sur la forêt l ’ apaisait. Elle pouvait penser à sa guise, sans se soucier de ce que sa camarade empathe ressentait. Elle la soupçonnait d ’ avoir utilisé ses dons d ’ empathe à plusieurs reprises pour voir si elle allait bien. Elles s’étaient tellement liées l ’ une à l ’ autre dernièrement, sans qu’elle puisse se l’expliquer. Leur amitié était devenue bien plus importante.
Les clubs de l’école allaient bientôt se présenter et Zohra voulait déjà s ’ inscrire dans un club d ’ arts martiaux. Cette confiance en elle était à l ’ opposé de Morrigan. « Qu’est-ce qui me fait vibrer dans la vie ? Putain d ’ instinct, j ’ aurais pu passer plus de temps pour le découvrir. » Mais le moment d ’ y remédier était venu et elle était résolue à tester plusieurs activités pour découvrir ce qu’elle aimait faire.
Parfois, elle rêvait de savoir ce que lui réservait son avenir pour être sûre qu’elle avait atteint ses objectifs. Ça lui éviterait de perdre son temps ou de faire de mauvais choix. Le temps s’était écoulé vite, aussi elle décida que le moment était venu de se rendre à la bibliothèque. Morrigan s’était mis en tête qu’élargir ses connaissances pouvait lui donner des réponses. Elle prit la direction de la plus petite tour, la bibliothèque se trouvait à l’étage juste en dessous. Quand elle entra, elle fut contente de constater que, là encore, il y avait peu de monde. Elle pourrait effectuer ses recherches dans un calme absolu. Elle pouvait, de toute façon, compter sur la conservatrice pour faire régner l ’ ordre. Celle-ci n’était vraiment pas commode. Morrigan avait entendu des rumeurs selon lesquelles elle aurait transformé en grenouille une fille qui riait trop fort à son goût, mais elle doutait que ce soit vrai, car elle n’était pas une sorcière.
Un peu à l’écart, il y avait une table libre, cachée par d ’ importantes étagères. C’était devenu son espace, son cocon. Le travail pouvait débuter. Elle déposa ses affaires et commença à arpenter les rayons. Les points de son apprentissage n’étaient jamais définis à l ’ avance. L’endroit était tellement grand et les sujets divers et variés, que sa curiosité pouvait aisément être satisfaite.
Elle zigzaguait entre les étagères en passant sa main sur les livres, parcourant les titres ; chaque couloir comportait une catégorie d ’ ouvrages bien précis. Le plus étonnant était de voir qu’il y avait plusieurs allées destinées aux romans en tout genre. Elle avait souvent imaginé que la librairie des érudits contiendrait uniquement des essais scientifiques, des bouquins d ’ histoire ou encore des courants philosophiques divers. Il n ’ en était rien.
Elle se promena, sans idée arrêtée, dans les différents couloirs et choisit d ’ emprunter celui sur les civilisations. Les sujets qui s ’ y trouvaient intéressaient toujours Morrigan. En parcourant les étagères des yeux, elle vit un ouvrage imposant à la couverture blanc cassé. Un livre simple, en somme. La seule particularité était que le titre était doré et qu’il y était écrit « Historia » Elle hésita un moment avant de se décider à le prendre.
Elle n ’ y avait jamais pensé avant. Ses réponses étaient peut-être dans ce gros volume. Elle n ’ avait jamais lu d’ouvrages sur son propre royaume et cela la frappa. Il faut dire qu’elle ne se souvenait pas non plus avoir vu des livres d ’ histoire sur son propre royaume dans les librairies, ou alors ça ne l ’ avait pas frappée plus que ça. Elle alla chercher l’échelle et la fit glisser jusqu’à l ’ endroit où se situait le bouquin, le prit et le coinça sous le bras. Il pesait lourd. Son royaume lui avait paru calme et sans histoire, elle devenait curieuse de ce que pouvait bien contenir ce livre. Elle redescendit de l’échelle et apporta son volume jusqu’à la table où elle s’était installée. Elle s ’ assit et prit un moment pour contempler l ’ ouvrage. Il n ’ avait pourtant rien de particulier, mais il l ’ avait fascinée. « Dis-moi tout ce que tu sais. »
Elle souhaitait tout savoir d ’ Historia, même si elle ne savait pas très bien ce qu’il contenait. Peut-être qu’il n ’ y avait rien de plus que les différents commandants qui s’étaient succédé au royaume, auquel cas elle serait déçue. Tout ce qu’elle voulait, c’était quelque chose de croustillant, quelque chose dont elle avait tout à apprendre. Elle commença à ouvrir le livre quand elle aperçut du coin de l’œil une personne figée devant elle. Nolan se tenait là à l ’ observer avec toujours autant de mépris. Ces derniers temps, c’était la tête qu’il avait, chaque fois qu’il la voyait avec Zohra. Elle leva la tête et fut surprise de la nouvelle expression qu’il arborait. Il paraissait désormais en colère. Ignorer ce tête-à-tête aurait été peine perdue. Il y avait trop de détermination dans son regard, il n ’ avait pas l ’ intention de partir avant de lui avoir exposé son point de vue. Le sujet de la conversation était évident. Les jours précédents, son regard avait exprimé de la haine dès que Zohra s’était trouvée près de lui, pour lui rappeler qu’elle n’était pas désirée. Cependant, s ’ il subsistait de l ’ espoir pour lui que Morrigan change et remette en cause ses propres convictions, elle était bien décidée à le détromper. Elle le regarda dans les yeux pour le défier. Un regard qui voulait dire : « Tu peux parler, mais je n ’ en ai rien à faire. » À la vue du livre que Morrigan avait devant elle, ses yeux s’écarquillèrent brièvement de surprise.
« Intéressante lecture… »
Il n ’ avait pas l ’ air content de ce qu’il voyait. Elle n ’ avait rien fait de mal et, pourtant, elle ressentit le besoin de se défendre. Elle ne faisait rien d ’ illégal. Elle releva le menton et assuma ses choix :
« C ’ est toujours bien d ’ en savoir davantage sur son royaume, tu ne trouves pas ? Mais on n ’ est pas là pour bavarder bouquin, je suppose. »
Soudain, Nolan se souvint de l ’ objet de sa venue et oublia le livre. Il paraissait chargé d ’ une mission destinée à la remettre dans le droit chemin.
« Oui… Il m ’ a semblé primordial de venir te parler, aujourd’hui, de certains points. Historia a ses propres règles, comme tu le sais. Tes relations ne représentent pas correctement notre royaume et ton milieu social. Tu devrais te souvenir d ’ où tu viens.
— Merci, Nolan, mais mes amis sont très bien comme ça. Zohra est une fille bien et tu n ’ as rien à dire sur qui je décide de côtoyer. »
Nolan fut surpris que Morrigan n ’ adhère pas à ses paroles. Mais le pire de tout était qu’elle ne comprenait pas en quoi ses fréquentations lui importaient. « Pourquoi ce mec est persuadé que le fait de venir me parler me ferait changer d’avis ? J ’ ai aussi mes propres convictions, bordel ! » Elle éprouvait un vague malaise sous son regard, comme une petite fille ayant été prise en faute. Nolan changea de ton, il s ’ exprima avec plus de douceur, de la même façon qu’un adulte pourrait parler à un enfant qui n’a pas compris sa leçon. Mais s ’ il essayait de la prendre pour une imbécile, elle était prête à lui répondre.
« Je te rappelle que nous avons des obligations, en tant qu’Historien, que l ’ on se doit d ’ appliquer, et le livre des fréquentations mondaines en fait partie. Tu ne dois pas être vue avec des espèces qui pourraient nuire à ta réputation. »
Des interdictions sur les fréquentations… C’était la première fois qu’elle en entendait parler. Elle avait l ’ impression qu’il avait eu une expérience tellement différente à Historia. « Comment j ’ ai pu merder à ce point en passant à côté de ces informations ? Je me suis trop isolée du reste du monde ? Je ne peux pas être passé à côté de ces conneries ! »
« Je ne comprends rien à ce que tu racontes, Nolan. Je lis pourtant tous les documents administratifs et je n ’ ai jamais entendu de règlement concernant nos fréquentations. Je suis sûre que tu viens de l ’ inventer.
— Dans quel univers vivais-tu ? À chaque naissance, les parents reçoivent un manuel de règle à apprendre à leurs enfants. »
Cette dernière phrase frappa Morrigan en pleine face. « Mes parents ! Auraient-ils empêché que cette propagande arrive jusqu’à mes oreilles ? » Parce que c’était de ça qu’il s ’ agissait, de la propagande. Elle avait l ’ impression que, plus elle tentait d ’ y voir plus clair, plus elle se confrontait à de nouvelles zones d ’ ombre. Elle ne pouvait pas se protéger si elle ne connaissait pas les règles auxquelles ils jouaient. C’était le professeur qui leur avait enseigné cette leçon de vie et c’était pourquoi elle se sentait maintenant vulnérable. Nolan la regardait à présent comme si elle était une erreur de la nature. Elle n ’ allait sûrement pas laisser une autre personne la juger. Elle perdit son calme et laissa exprimer sa colère. Bien sûr, même dans ces moments-là, elle contrôlait ses paroles. Elle ne voulait pas révéler ce que cachait le masque qu’elle portait devant les autres.
« Mes parents étaient assez occupés. Ils n ’ avaient pas beaucoup de temps. Mais ça n ’ a aucune importance, Nolan, je fais ce que je veux. Nous ne sommes pas à Historia. »
Elle ne se reconnaissait pas dans cette attitude, elle qui avait pour habitude d’être calme. Zohra avait probablement une bonne influence sur elle. Ce n’était pas ce qu’elle lui avait dit qui l ’ avait impressionnée, mais plutôt la manière avec laquelle elle s’était opposée à lui. Cela le surprit lui aussi.
« Tu ne peux pas renier tes origines. Si tu ne le fais pas pour ton royaume, fais-le pour toi. Demande-toi pourquoi une sirène vient dans l ’ académie des érudits. Tout le monde sait qu’ils ont une académie possédant des connaissances supérieures qu’ils cachent jalousement. »
Il marquait un point, mais cela démontrait qu’il n ’ avait plus d ’ autre argument et qu’il jouait sa dernière carte. Les spécialistes des sirènes n ’ avaient en réalité que très peu d ’ informations sur ce peuple qui dissimulait soigneusement ce qui les concernait ; cependant, ils n’étaient pas sûrs qu’ils étaient plus évolués que les autres habitants de n ’ importe quel royaume. Les experts disaient même qu’ils avaient leurs propres académies. Quoi qu’il en soit, elle n ’ allait pas lui faire savoir qu’elle avait déjà pensé à cette information. Zohra devait avoir des raisons bien à elle pour être ici et, si elle ne désirait pas les partager avec elle, c’était son droit. Peut-être qu’elle avait été forcée de quitter son peuple, ou pire encore. C’était quelqu’un de bien, il n ’ y avait pas besoin d ’ en savoir davantage. Si elle souhaitait lui en parler, elle le ferait au moment opportun. Personne ne pouvait décider pour les autres et Nolan avait du mal à comprendre ça. Morrigan n ’ aimait pas porter des jugements, mais elle se demandait tout de même dans quel genre de famille il avait pu grandir. Son comportement avait laissé supposer qu’il n ’ avait pas vécu dans une famille ouverte d’esprit ou, en tout cas pas, avec les étrangers. Elle avait peut-être eu de la chance. Après tout, sa nounou l ’ avait élevée avec bienveillance et lui avait appris la tolérance. Ne jamais juger ce que l ’ on ne connaît pas était l’une de ses phrases préférées. Tout à coup, elle eut un peu pitié pour Nolan. Son comportement n’était pas exemplaire, mais il était cohérent en raison de son origine ou, du moins, c ’ est ce qu’elle supposait.
Ils s’étaient regardés pendant un moment en silence. Il n ’ y avait rien d ’ autre à ajouter. Le jeune homme comprit que cette conversation ne mènerait nulle part, en tout cas, pas là où il le voulait. Il se retourna et s’éloigna sans un mot. Ce qui venait de se passer amenait d’autres questions, car il venait de mettre en doute certaines croyances qu’elle pensait acquises, comme le fait qu’Historia était un royaume tout ce qu’il y a de plus classique, surtout quand elle entendait des règles qui n ’ avaient aucun sens pour elle. Peut-être que ce livre pourrait l ’ aider à en savoir plus. Décidément, elle était encore plus curieuse maintenant ; peut-être qu’elle devrait creuser plus tard sur le sujet ou que son livre pourra lui en dire davantage.
Elle reprit le volume sur Historia. Elle avait toujours aimé l ’ odeur des livres, mais celui-ci sentait le renfermé et la poussière. Cela faisait un moment qu’il devait être ici. Ce n’était probablement pas le genre d ’ ouvrage que les apprentis devaient avoir l ’ habitude d ’ emprunter. Elle l ’ ouvrit et admira la première page. Le lettrage était magnifique. On lisait Historia, mais chaque lettre était dessinée dans un carré entouré de divers petits détails. Elle percevait des fleurs de lys ainsi que quelques arabesques. En bas de la page, l ’ auteur avait laissé une note. L’écriture était rédigée à la main. Elle disait :
Lis, si tu l ’ oses, et découvre la vérité,
Vigo Nills
Puis tout se passa très vite. Le regard de Morrigan devint blanc et sa peau, d’habitude couleur pêche, prit tout à coup une teinte livide. Des petites veines bleues apparurent sur ses tempes. Elle ne faisait aucun son ni aucun mouvement. Ses yeux paraissaient regarder le vide. C ’ est à peine si on la voyait respirer. Puis elle poussa un cri, qui semblait émaner du fond de ses entrailles. Nolan, qui avait atteint la sortie, se retourna hâtivement en direction du bruit. Ses yeux s ’ agrandirent quand il s ’ aperçut que cela provenait de Morrigan, mais il ne bougea pas. Quelques secondes passèrent et elle ouvrit enfin la bouche pour prononcer ce qui ressemblait à une prophétie ou une mauvaise poésie, au choix. Seuls ceux qui connaissaient ces paroles auraient pu comprendre à cet instant.
« Les sept royaumes ont menti.
Le peuple est meurtri.
Un jour, ils auront la vérité.
Grâce à la résistance
Viendra l’élu. »
Zohra avait écouté toute la discussion que Nolan et Morrigan venaient d ’ avoir. C’était une amie fidèle, Zohra avait des remords de lui dissimuler autant de secrets. Ce n’était pas par choix qu’elle décidait de lui cacher autant d ’ informations, mais par nécessité. Les parents adoptifs de Morrigan l ’ avaient prise avec eux comme cela leur avait été demandé. Elle avait été préservée de la doctrine imposée par Historia et ne s ’ en était pas rendu compte. Le fait que Morrigan s ’ isole leur avait grandement facilité la tâche, mais Nolan avait risqué de tout gâcher. C’était une fille intelligente qui se posait énormément de questions. Elle l ’ avait vue réfléchir plusieurs fois sur le pont qui permettait d’accéder à la bibliothèque et les émotions qu’elle avait ressenties étaient intenses. Ils devaient faire en sorte qu’elle n ’ ait pas trop d’informations pour l ’ instant, tant qu’ils n’étaient pas sûrs que ce soit l’élue. Ce n’était certes pas une méthode que Zohra approuvait, mais moins elle en saurait, mieux ce serait. Pour le moment, elle devait suivre Nolan, il semblerait qu’il fasse partie d ’ une caste plus élevée. Il devait avoir accès à des renseignements intéressants. Elle l ’ avait vu sur son temps libre, elle l ’ avait observé. Il discutait uniquement avec des personnes appartenant aux sept royaumes. C’était, avant tout ça, un seul pays qui avait été divisé suite à un putsch de l ’ armée. Historia avait formé une nouvelle alliance dont elle était la tête pensante.
Il était forcément au courant de beaucoup de choses. Il y avait trop de coïncidences. Les protocoles étaient plutôt rares à Historia, sauf dans la haute société. Sa mission était de défendre Morrigan et de glaner des informations. Le directeur l ’ avait envoyée ici quand il s’était inquiété de ne pas voir Morrigan arriver. Pour le moment, sa protégée ne risquait rien dans la bibliothèque et elle pouvait donc se concentrer sur Nolan. Il était en route vers la sortie. Il lui fallait être assez discrète pour ne pas être repérée. Elle se tenait à distance suffisante pour ne pas le perdre de vue, mais assez loin pour ne pas qu’il la remarque. Elle s’était couverte de la tête aux pieds de vêtements réfléchissants pour ne pas que sa couleur de peau attire l ’ attention. C’était plus facile pour filer quelqu’un et on pouvait la confondre avec les étagères de la bibliothèque.
Elle passa derrière les rayons pour que personne ne la découvre. Il eut un mouvement de tête en arrière dans la direction de Morrigan, Zohra se baissa sur les étagères les plus basses et l ’ observa à travers. Elle n ’ avait jamais vu un regard aussi noir. Il était peut-être temps pour elle d ’ agir. Elle ne pouvait pas le laisser avertir les sept royaumes, pas maintenant. Ils auraient dû la former dès son plus jeune âge, elle avait essayé de les prévenir. « Ces humains n’écoutent jamais. » Morrigan ne connaissait aucune règle d ’ Historia et Nolan avait compris qu’elle était différente. Cela suffira sans aucun doute aux sept royaumes pour la soupçonner. Il avait forcément compris, il ne pouvait pas en être autrement. Son tempérament ermite les avait assurés qu’elle ne parlerait à personne et qu’il y avait peu de chances que qui que ce soit sache, mais c ’ en était fini.
Ils n ’ avaient jamais pensé que les royaumes iraient jusqu’à envoyer des espions. Il fallait qu’elle se débarrasse de lui. Il avait presque atteint la sortie quand elle entendit un cri strident. Elle eut une drôle de sensation. Elle se retourna pour savoir d ’ où provenait le vacarme. Elle jeta un œil vers Nolan qui tentait de comprendre autant qu’elle. Le hurlement fut suivi d ’ une vieille prophétie que Zohra connaissait trop bien pour ne pas savoir ce que c’était. Le bruit venait de l ’ endroit où se trouvait Morrigan. Cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose : elle allait devoir agir vite. Il était trop tard pour être discrète. Elle retira sa combinaison réfléchissante, qu’elle cacha tout en haut d’une étagère, et courut jusqu’à Morrigan. Quand elle arriva à sa hauteur, Morrigan était en train de tomber. Elle la rattrapa juste à temps pour éviter que sa tête percute le sol. Il fallait à tout prix prévenir la directrice. Elle sortit sa tablette holographique et tapa un message court, mais explicite.
Fuir. M inconsciente.
Bibliothèque. Maintenant.
Zohra
Elles étaient à découvert au milieu de cette bibliothèque. Nolan était sûrement allé prévenir les sept royaumes et l’émissaire pouvait arriver à tout moment. La rumeur allait se propager vite, à moins qu’ils ne cherchent à ne pas ébruiter l ’ affaire. Donner de l ’ espoir aux peuples, ce serait dangereux pour le Général. Heureusement que peu de personnes étaient dans la salle à cette heure-ci, mais quelques curieux regardaient déjà dans leur direction. Le mieux aurait été d’éliminer Nolan, mais laisser Morrigan seule ici n’était pas un choix judicieux. Il pouvait se dissimuler des assassins parmi les observateurs. Les apparences sont souvent trompeuses. Elle en savait quelque chose.
Des bruits de bottes résonnèrent dans la bibliothèque. Les sons étaient rapides et cadencés. Elle entendit quelqu’un approcher. Elle attrapa le petit poignard caché dans sa botte et se tenait prête à lutter. Puis Madame Mirma émergea de la foule. Zohra rangea son couteau car elle savait que celle-ci était parfaitement capable de les défendre en cas de besoin.
« Dépêche-toi. Suis-moi. Le temps est crucial. Place cette bague au doigt de Morrigan et celle-ci au tien. Son corps te suivra, quoi qu’il advienne. Vous, retournez étudier ! »
Madame Mirma déposa deux anneaux en bois sertis d ’ une pierre rouge dans la paume de Zohra. Il n’était plus temps de réfléchir, tout pouvait basculer dans les minutes qui suivraient. Elle se pencha sur Morrigan pour placer le bijou à son doigt puis s’employa à enfiler l ’ autre au sien. Madame Mirma appuya sur sa tablette et Morrigan, inconsciente, se mit à flotter dans les airs. Sans même parler, Madame Mirma fit demi-tour vers la sortie. Il ne fallait pas traîner. Zohra suivit aussitôt la dirigeante, le corps de Morrigan la suivant de très près. En partant, elle jeta des coups d’œil furtifs derrière elle, au cas où quelqu’un aurait essayé de les suivre.
Elle savait où la directrice la conduisait, son bureau se situant au bout du couloir. Être près de la bibliothèque a des avantages pour une érudite. Une fois entrée dans l ’ immense pièce, la directrice referma après elle et la regarda comme si elle attendait que le mal se présente devant elles. Comme elle ne réagissait pas, Zohra lui rappela que le temps pressait. Elle ne comprenait pas bien pourquoi elle l ’ avait emmenée dans son bureau.
« Il faut qu’on trouve une solution.
— Oui… Oui… Un instant. »
La responsable reprit ses esprits et se dirigea vers son bureau. Elle entreprit d ’ ouvrir le premier tiroir. Il était vide, mais elle mit sa main au fond, à la recherche d ’ un bouton miniature qui était difficile à trouver pour quiconque ne connaissait pas son emplacement. Une fois qu’elle le dénicha, le mur derrière elle s ’ ouvrit en deux. Zohra sourit. Elle savait que les responsables des différentes académies avaient ce genre de petits secrets, mais elle ne pensait pas le voir un jour. Et pour dire vrai, elle l ’ avait presque oublié.
« Prenez le tunnel jusqu’au bout. Vous aurez besoin de ce collier. Ne vous inquiétez pas pour les apprentis qui ont observé la scène, nous avions tout prévu. Ils ne s’en souviendront pas. Nous ne pouvons pas nous permettre d ’ avoir des fuites d ’ informations dont les sept royaumes pourraient se servir. »
Elle retira le collier de son cou. C’était un beau bijou fait d ’ or blanc avec une pierre couleur saphir en forme de goutte en son centre. La pierre était assez grosse, Zohra devina qu’il s ’ agissait d ’ une roche précieuse d ’ alimentation. On ne se promène pas avec ce genre de collier, sauf si l ’ on se tient prête à fuir. Elle savait ce qu’elle avait à faire.
« C ’ est malheureusement trop tard, Nolan a vu toute la scène et s ’ est enfui.
— Cela complique notre position. L’émissaire ne va sans doute pas traîner. Il faut que vous partiez immédiatement. Protégez-la. J ’ envoie un courrier à Faustus pour qu’il sache que vous arrivez.
— Quelque chose me dit qu’il connaît déjà la situation. Que le vent vous murmure. »
Madame Mirma acquiesça. Faustus était clairvoyant et Zohra avait probablement raison, elle le pensait aussi mais, dans le doute, elle fera tout de même passer le message.
Zohra remercia la directrice puis courut en direction du tunnel. Elle jeta quelques coups d’œil pour vérifier que Morrigan la suivait toujours. Les anneaux étaient fiables, mais mieux valait prévenir que guérir.
Aujourd’hui, sa formation allait enfin lui servir. Les sirènes sont des guerrières surentraînées, que ce soit sous la mer ou sur la terre. Et elle comptait bien faire en sorte que la personne qui tenterait de lui barrer la route le sache. Elle entendit un bruit. Les pierres du tunnel étaient en train de se refermer. Il faisait de plus en plus noir. Son peuple était habitué à voir dans les eaux profondes de l ’ océan, mais il lui fallait un temps d ’ adaptation. Aussi, elle fit une pause. Puis tout à coup, des torches s ’ allumèrent une à une au fur et à mesure de leur passage. Elle vit, non loin d ’ elle, une grande pièce avec une plateforme de téléportation au centre. Au moment où elle arriva devant, la pierre se mit à briller ainsi que la plateforme. Cette dernière vibra légèrement. Elle se retourna pour être sûre que personne ne les suivait. Elle attrapa le bras de Morrigan et l ’ amena avec elle sur la plateforme pour qu’elles traversent en même temps.
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