Un royaume en otage (French Edition)
Chapitre XIII
ÉMERAUDE
LA RENARDE
précieuse, mais son seul problème concernait certaines émotions qu’elle ne Sa magie commençait à s ’ améliorer, elle s’était beaucoup entraînée et tout était prétexte à faire des expériences. Cela venait presque naturellement. Zohra lui avait été d ’ une aide dominait pas encore. La peur et la colère ne lui venaient pas assez rapidement, il lui fallait les travailler, les faire monter en elle avant de pouvoir les transformer en magie, c’était deux émotions difficiles à contrôler. Elle avait commencé à se renseigner sur les exercices de méditation et de contrôle de la respiration. Rien ne pouvait être laissé au hasard quand il s ’ agissait de magie des émotions. C’était bien là son problème : si elle n’y prenait pas garde, elle pourrait par mégarde métamorphoser des éléments de son environnement, voire faire bien pire…
Aujourd’hui, elle n ’ avait pas cours et était bien décidée à arpenter les rues de Chapeautille. Zohra lui avait dit que le directeur avait sollicité une entrevue avec elle et qu’elle ne pouvait donc pas l’accompagner. Bien que son amie lui eût demandé de ne pas aller en ville, Morrigan ne pouvait pas se passer de ce monde dont elle venait à peine d ’ effleurer la surface ; elle irait donc en ville uniquement avec Émeraude. Elles pouvaient enfin passer du temps toutes les deux. Morrigan ne voulait pas laisser passer cette occasion.
« Ne t ’ en fais pas ! Les familiers sont des êtres libres et indépendants. Tu n ’ as pas à t ’ en vouloir. J ’ ai ma propre vie, tu sais ! J ’ ai des amis dans cette forêt. »
Cela fit sourire Morrigan : penser que, dans ces bois, des animaux entretenaient des rapports de voisinage était presque étonnant. Le monde de la magie n ’ avait décidément pas fini de la surprendre. « Il existe donc plusieurs façons de vivre ? » Morrigan aimait beaucoup cette vie et elle ne l’aurait échangée pour rien au monde. Ici, tout était nouveau et l’émerveillait. Goûter à cette vie, c’était l ’ adopter. Une idée vint à l ’ esprit de Morrigan : « Si les animaux entretiennent des relations, ils ont des villages ? Des jardins ? Des écoles ? » Elle tourna la tête vers Émeraude, prête à lui demander, mais celle-ci la devança :
« Oui, on a des villages. Je vis dans le terrier de mes parents pour le moment. Bien sûr, ça ne ressemble en rien à ceux des humains, mais nous en avons. Nous sommes organisés de manière différente.
— Tu veux dire que vous vivez en société ? À côté, tu as une lapine ou quelque chose comme ça ?
— Des lapins, tu veux dire. Ils ont un nombre d ’ enfants incalculables. Je n ’ arrive jamais à me rappeler qui est qui ! On ne vit pas tous en communauté. Par exemple, les ours ont construit leur village autour des grottes et les loups sont nomades et suivent le couple alpha.
— Mais comment tu t’alimentes ? Tu n ’ es pas carnivore ?
— Dans notre village, nous cultivons l ’ ambroisie, la nourriture magique. Nous n ’ avons pas besoin d ’ autre chose. D ’ après les légendes, on dit que c’était la nourriture des dieux. Ce fruit leur procurait l ’ immortalité, mais maintenant on dit que c ’ est ce qui confère leur particularité aux animaux magiques. Ils peuvent réfléchir, penser et s ’ organiser. Comme des êtres humains. »
Elle avait eu un cours sur les plantes et sur l ’ ambroisie consommée par les animaux. Cette plante leur procurait des facultés magiques. Néanmoins, si elle était ingérée par un humain, l ’ ambroisie rendait éternelle ! Tout avait un prix cependant… L ’ immortalité était offerte, mais la personne ne pouvait plus se nourrir de la même façon. Elle devait s ’ alimenter de chair fraîche. Cela glaça le sang de Morrigan. Il était temps de partir tant qu’elle le pouvait. Elle voulait profiter de la journée le plus possible.
« Allez, viens ! Allons-y ! »
La dernière fois qu’elle était venue, son séjour avait été un peu raccourci à cause de l ’ incident. Zohra l ’ avait mise en garde, mais elle s’était promis de faire attention. Et puis, ce que Zohra ne savait pas ne pouvait pas lui faire de mal. Le tout était de rentrer avant qu’elle s ’ en aperçoive. Morrigan avait tenté d’être la plus discrète possible. Ses vêtements étaient sobres pour ne pas attirer l’attention.
En parcourant la ville, Morrigan était tombée sur une allée plutôt étrange, avec des boutiques en tout genre qui l’animaient ; il y avait aussi des individus assez bizarres. Un couple promenait leur enfant ballon ; le gamin n’était pas accroché à des ballons, non, il était le ballon, il flottait dans les airs et les parents le tenaient avec une ficelle. Morrigan fut surprise. « Décidément, les personnes bizarres sont de tous les milieux. » Elle regardait toujours le drôle de couple quand Émeraude attira son attention. Elle courait en direction d ’ un magasin d ’ objets magiques assez attrayant et très décoré. La devanture était violette et, sur des lettres jaunes un peu vieillies, on pouvait lire « L ’ antre de Shana ». Morrigan suivit sa renarde et entra dans la boutique. L ’ intérieur n’était pas très grand, mais il était chaleureux, les murs étaient blancs avec des reflets verts. De modestes étoffes translucides aux couleurs vives accueillaient de petits objets en tout genre, il y avait des bijoux, des pierres précieuses, des herbes et aussi des cornes ou des plumes fantaisistes. Mais ce qui était impressionnant, c’était sa propriétaire, une femme dont la couleur de peau était de la même couleur que la devanture et dont les cheveux ambrés étaient légèrement ternes. Un bijou reliait son oreille pointue à son nez par une petite chaîne dorée, ses vêtements étaient rose fuchsia avec des broderies or, blanches et bleues. Elle fixait Morrigan avec une très grande intensité. C’était un peu dérangeant, cette façon de la parcourir comme si elle connaissait toute sa vie.
« Tout va bientôt changer pour toi. Je peux le voir. »
Morrigan regarda Émeraude. Celle-ci ne semblait pas non plus avoir saisi ce que cette femme essayait de lui faire comprendre. Émeraude lui transmit une réponse par télépathie.
« Elle ressemble à une prophétesse. »
Si Émeraude disait vrai, Morrigan était disposée à en savoir plus. Les prophétesses étaient rares dans les royaumes non magiques, mais on racontait que ce qu’elles disaient se produisait toujours ; toutefois, les gens d ’ Historia racontaient qu’elles ne disaient jamais les choses clairement.
« Tout va être bouleversé pour toi.
— Et vous voyez quoi d ’ autre ?
— Chérie, si tu veux que je t ’ en dise plus, il faut payer. »
C’était trop beau pour être vrai. La divination était son gagne-pain, bien sûr qu’elle n ’ allait rien apprendre de plus à Morrigan. C’était assez compréhensible, mais Morrigan n ’ avait pas d ’ argent et ne pouvait donc pas la rémunérer pour ses services. Elle décida de faire passer un message par une blague pour détendre l ’ atmosphère :
« Dommage que vous n ’ ayez pas vu que j’étais fauchée. »
Shana se mit à rire. Son commentaire avait fait mouche. Elle acquiesça puis décida d ’ ajouter un petit quelque chose.
« Je t ’ aime bien, toi. Je ne fais pas dans la charité, mais voici ce que je peux te dire : ni aujourd’hui ni demain tu ne rentreras. Et tu ne seras pas seule. »
Shana avait agrémenté sa remarque d ’ un clin d’œil, ce qui fit rougir Morrigan. Elle pouvait sentir sa familière rougir avec elle. La commerçante se remit à rire en voyant les mines timides de ses deux clientes. Elle lui laissait clairement entendre qu’un homme serait avec elle. Il y avait bien eu un garçon qu’elle avait rencontré à Historia et avec qui elle avait eu une aventure pour un temps, mais elle n’avait jamais eu de relation sérieuse, et personne n ’ avait vraiment su que Morrigan avait eu des rapports. Au début, elle l ’ avait fait pour se débarrasser de sa virginité puis elle s’était rendu compte que ça lui permettait de décompresser, alors, elle avait continué. Malgré tout, ça la gênait de parler de relations intimes avec une parfaite inconnue. Pourtant, ce qui la dérangeait le plus, c ’ est ce qu’elle lui avait dit précédemment. Elle ne retournerait pas au château ni aujourd’hui ni demain. Elle ne savait pas si elle devait s ’ inquiéter, mais elle se dit qu’il était peut-être temps de rentrer avant que cette prédiction ne se réalise. Zohra l ’ avait prévenue de ne pas y aller et elle avait embarqué Émeraude dans tout ça. Morrigan remercia la commerçante et se dépêcha de sortir, mais celle-ci lui annonça encore quelque chose qui la stoppa net :
« C ’ est trop tard pour fuir. »
Elle se retrouvait de nouveau dehors avec Émeraude. Cette allée était intéressante, mais elle espérait que tous les commerçants n ’ allaient pas lui faire des révélations de ce genre. Elle ne savait pas si elle devait courir ou non, mais elle commençait à paniquer. Puis Morrigan eut une sensation étrange. Émeraude également.
« J ’ ai senti aussi. Je ne sais pas quoi.
— J ’ ai l ’ impression qu’on nous observe. »
Elle tourna la tête autour d ’ elle, mais ne décela rien de particulier dans la foule. Rien. Personne. Elles devaient être toutes les deux un peu fatiguées. Mais elle repensa à ce que lui avait appris Shana. Si ce qu’elle disait était vrai, il fallait qu’elles rentrent immédiatement. Mais cette sensation d’être épiée ne la lâchait pas.
« Il faut rentrer et vite. »
Elle fit demi-tour dans l ’ allée. Elle aurait tellement aimé en découvrir plus, mais il faut dire qu’à chaque fois qu’elle se rendait à Chapeautille, quelque chose l ’ empêchait de s’y attarder. Elle accéléra le pas. Émeraude tenta de la suivre, mais elle restait à la traîne en raison de sa petite taille. Tandis qu’elle marchait pour rentrer à l ’ académie, la sensation d’être observée s ’ intensifia. Elle s ’ arrêta à plusieurs reprises et regardait chaque fois derrière elle. Morrigan ne souhaitait pas jouer la carte de la paranoïa, mais cette sensation lui donnait des frissons de peur. Cette fois, au moment de repartir, après avoir regardé une énième fois dans son dos, elle se cogna contre un homme. Son nez lui faisait mal, aussi elle se le frotta comme si cela allait soulager la douleur. Tous ses sens en alerte, elle leva la tête vers le visage de l ’ inconnu. C’était un bel homme avec un teint hâlé et de beaux yeux verts. « Le genre de personne qui n ’ est pas fait pour moi. » Il lui souriait. Morrigan se dit que c’était probablement le plus beau sourire qu’elle ait jamais vu. Tout à coup, tout se mit à s ’ accélérer : l ’ homme l’enlaça par la taille et lui colla une main sur la bouche comme dans une des visions qu’elle avait eues. Il l ’ emmena à l ’ abri des regards dans la petite ruelle. Elle n ’ aimait pas ça, elle avait déjà vu cette scène et ne voulait pas mourir. Elle paniqua puis tout s ’ enchaîna. Sa peur était intense, son corps produisait des étincelles vertes, puis une énorme source de lumière les aveugla. La surprise les fit basculer, puis le moment d ’ après, Émeraude bondit, griffes et crocs sortis pour attaquer l ’ homme. Sa mâchoire se referma sur du vide. Il n ’ y avait plus personne à part la petite renarde.
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