Un royaume en otage (French Edition)
Chapitre IX
UN PAS
EN AVANT
premières semaines, les recrues avaient appris à dompter leur magie et à Morrigan avait beaucoup de retard à rattraper. Elle s ’ en rendit compte dès le premier cours. Elle avait perdu deux mois chez les érudits pendant que les autres avaient avancé. Les l’expérimenter. Cela leur avait permis de se connaître, d ’ adapter les instructions avec leur propre pouvoir. Morrigan, elle, commençait seulement cette étape et les enseignants ne comprenaient pas encore très bien comment les siens fonctionnaient. Cela lui donnait tout de même une petite appréhension. Et puis il y avait son familier, son renard, qui s’était avéré être une renarde ; celle-ci n ’ avait pas pu l ’ accompagner pendant le cours, les familiers n ’ y étaient pas admis. Cependant, ils avaient la liberté de venir et partir quand bon leur semblait dans l ’ enceinte du château. C’étaient des êtres vivants après tout, ils n ’ avaient aucun droit de les retenir en captivité. Zohra lui avait expliqué que la prochaine étape consistait à trouver le nom de son familier. Pour le moment, elle n ’ y était pas parvenue. Elle avait besoin qu’une connexion soit établie entre eux, et pour cela, Morrigan devait découvrir la manière de le faire. C’était différent pour chaque sorcier et sorcière et leur familier ; par conséquent, sa camarade ne pouvait pas l ’ aider. Elle allait devoir le découvrir par elle-même.
Elle regarda la pièce autour d ’ elle, qui contrastait avec l’école des érudits. Ici, les pierres du château étaient d ’ un blanc immaculé, elle soupçonnait que la magie était derrière tout ça, car une grande bâtisse comme celle-là ne pouvait pas garder des pierres aussi belles et aussi blanches. Au coin de la salle, des colonnes étaient sculptées avec énormément de détails. Il y avait une longue tige avec des feuilles de vigne enroulées autour du pilier de haut en bas, et différents trolls représentés dans diverses scènes. Elle aurait juré qu’un des lutins en pierre lui avait fait une grimace et avait tiré la langue. Son esprit était un peu embrouillé. Quand elle regarda à nouveau, le lutin était immobile. Pour une première fois, c’était assez étrange, mais il ne fallait pas qu’elle s’étonne de voir des créatures magiques s’amuser d’elle.
Ce qu’elle aimait ici, c’était les pupitres en bois d ’ acajou. Ce bois dans les tons rouges contrastait avec les pierres blanches et rendait le tout harmonieux. La chaise était faite dans le même matériau et était plus confortable que ce qu’elle laissait paraître, ce qui était peut-être l’effet d’un enchantement.
Le professeur, devant le tableau, donnait un cours de lévitation ; lui-même lévitait pour mettre en pratique sa leçon devant les apprentis présents dans la classe. Morrigan trouvait ça incroyable, jamais elle n ’ aurait soupçonné de pareils pouvoirs sans avoir recours à de quelconques technologies. Et pourtant la voilà qui était en train de prendre des cours de sorcellerie. On aurait pu penser que, plus jeune, elle aurait montré des signes indiquant qu’elle pouvait pratiquer la magie, mais rien ne s’était révélé à elle. Zohra, elle, pratiquait la magie de l’eau depuis son enfance et avait eu le temps de découvrir ses pouvoirs et de les apprivoiser. Tous les soirs, sa camarade prenait un bain de sel où elle se plongeait entièrement à l’intérieur. Morrigan avait aperçu sa magnifique queue de sirène qui passait du bleu au violet vers les extrémités, sa peau était devenue noire avec des reflets argentés et ses tentacules étaient devenus des cheveux bouclés bruns. Le visage de Zohra, métamorphosé, était alors plus magnifique que jamais. Celle-ci lui avait confié que les sirènes se transformaient, au contact de l’eau, en quelque chose de plus attrayant pour les êtres humains car, autrefois, elles attiraient les hommes pour les noyer. Ces pratiques avaient cessé il y a quelques centaines d’années quand les royaumes s’étaient installés. Aujourd’hui encore, pendant les cours, Zohra amenait un récipient contenant de l’eau pour faire sa magie. Le corps était composé d’eau et elle n’en manquerait jamais, mais elle préférait ne pas bouillir ses camarades de classe, ça faisait « mauvais genre », comme elle l’avait dit avant de rire à sa propre blague. Mieux valait ne pas se la mettre à dos, Morrigan avait quelques idées des douleurs que pouvait procurer ce genre de torture.
Elle posa son visage dans ses mains et les coudes sur la table pour regarder la leçon du jour du spécialiste Arthur Godefroy. Elle n ’ aurait su dire pourquoi, mais apprendre et découvrir la magie la rendait heureuse. Elle se sentait comme sur un petit nuage.
« Essayez maintenant vous aussi ! Que tout le monde monte sur son pupitre. Imaginez-vous être aussi léger qu’un nuage. Vous devez être le nuage. Allez, on s ’ active ! Vous allez voir, c ’ est amusant ! »
Tous les apprentis s ’ assirent sur leur table puis fermèrent les paupières pour entrer en état de méditation. Morrigan ne savait pas trop quoi faire de ses mains, elle les mit sur ses genoux. « Un nuage, je suis un nuage. » Elle ouvrit un œil, personne n ’ avait encore réussi, cela la rassura davantage. Zohra lui avait dit qu’il ne suffisait pas de lire des livres pour exceller en magie. Morrigan avait essayé, mais elle dut admettre que sa camarade avait raison. Cependant, l ’ exercice lui plaisait : s ’ imaginer pouvoir léviter était trop beau pour être vrai. Des applaudissements retentirent, elle ouvrit les yeux pour savoir qui avait réussi, mais toutes les têtes étaient tournées vers elle. En regardant son propre corps, elle se rendit compte qu’elle avait réussi à léviter sans s ’ en être aperçue.
« Bravo, Madame Duana, je vois que vous avez vite compris comment cela fonctionne. Peut-être pouvez-vous dire à vos camarades comment vous avez fait. Un conseil autre que le mien les aiderait sans aucun doute. »
Elle voulait leur expliquer comment elle avait fait, mais n’était pas sûre de ce qui s’était produit. Elle avait juste pensé un peu au nuage et ça avait marché. La raison était obscure, mais elle se souvint d ’ une chose : cette sensation de bonheur, comme si elle flottait.
« J ’ ai eu des pensées positives et j ’ imagine que c ’ est ça qui m ’ a aidée. Enfin… Je crois…
— Hum… Je vois. Vos émotions impactent votre magie. Intéressant. Vous est-il arrivé de percevoir des choses à travers l ’ art ? Peut-être même que vous apercevez un bout de l ’ artiste lui-même ? »
Cette question était surprenante, mais elle était très juste. C’était arrivé quelques fois depuis le jour de la cérémonie, mais cela n’avait jamais eu lieu avant. Elle avait vu des choses en passant près du directeur ou à côté d ’ un tableau. À chaque fois, les émotions étaient fortes et puissantes. Elle se trouvait dans des endroits qu’elle n ’ avait jamais vus et les scènes paraissaient réelles. Le responsable lui-même lui avait avoué les faits. Le professeur n ’ aurait pu tomber plus juste. Il y avait des rumeurs sur les capacités exceptionnelles des enseignants de certaines académies, mais cela était vrai pour celle-ci. Ils méritaient leur réputation.
« Comment le savez-vous ? »
Elle entendit les apprentis murmurer. Ce qu’avait dit l ’ instituteur semblait les avoir intéressés. Certains regardaient dans sa direction avec des regards impressionnés et d ’ autres avec plus de crainte. Morrigan n ’ avait pas l ’ habitude d’être le centre d ’ attention et cela la déstabilisa. Ses émotions étaient confuses et sa lévitation s’arrêta brutalement. Elle atterrit violemment sur la table, manquant presque de chuter la tête en arrière, mais l ’ enseignant la rattrapa. Elle ne l ’ avait même pas entendu avancer. Elle fronça les sourcils.
« Téléportation. Pratique, n ’ est-ce pas ? »
Elle opina du chef, à la fois pour répondre à sa question, mais aussi pour le remercier. Ce qui venait de se passer l’avait quelque peu refroidie. Un peu plus et elle se serait ouvert le crâne. L’atterrissage n’aurait pas été une partie de plaisir et un séjour à l’infirmerie aurait été nécessaire. L ’ instituteur se téléporta de nouveau pour se rendre à son bureau, et prit un livre qui se trouvait sur une bibliothèque à sa gauche. « Il choisit mal son moment pour commencer une lecture. » Le professeur paraissait chercher quelque chose, puis tout à coup, il sourit et pointa du doigt un passage du livre pour lui-même. Il regarda Morrigan, l ’ air euphorique.
« EUREKA ! Je voulais vérifier pour être sûre, mais il semble que vous avez une magie rare. La plupart d ’ entre nous ont une magie liée à un élément, à un dragon ou que sais-je encore ! Mais vous, Madame Duana, votre magie a été vue pour la dernière fois il y a un millénaire. Depuis, nous attendions son héritier ou, dans votre cas, son héritière. »
Le reste de la journée s’était mal passé. Elle n’était pas parvenue à faire ce qu’on lui réclamait. Elle avait repensé à ce que le professeur Arthur lui avait dit plus tôt : sa magie était liée aux émotions et c’était rare dans le monde de la sorcellerie. Le fait d’être ainsi perturbée l ’ avait bloquée dans l ’ exercice de classe. Après tout, elle était tombée aussitôt qu’elle avait senti sur elle les regards de ses camarades et entendu leurs chuchotements, ce qui l ’ avait mise mal à l’aise. Il devait bien y avoir quelques ouvrages qui pourraient l ’ aider. Elle se promit de demander à Zohra dès que celle-ci viendrait la rejoindre ; en attendant, elle s ’ assit sur le fauteuil au coin de sa chambre, les pieds sur l ’ accoudoir et commença à lire son livre d ’ histoire. Le gros volume sur Historia attendait toujours qu’elle l ’ ouvre, mais elle n ’ en avait pas eu le courage pour le moment, et puis il était nécessaire qu’elle en connaisse un peu plus sur le monde de la magie, donc ça pouvait attendre. Elle se posait des tonnes de questions que les autres apprentis expérimentaient déjà. Sa curiosité la poussait toujours à en savoir davantage et son orgueil l ’ obligeait à ne pas être à la traîne, surtout avec Zohra qui la regardait comme si elle était idiote chaque fois qu’elle posait une question… Son amie ne devait pas penser à mal, mais Morrigan ne pouvait pas s ’ empêcher de se sentir jugée à cause de son incompétence. Elle appréciait que les devoirs ne soient pas de rigueur ici ; ainsi, elle pouvait se concentrer sur son éducation personnelle.
Son livre parlait des us et coutumes dans la sorcellerie. Le premier chapitre avait intéressé Morrigan, car il prodiguait des conseils avisés pour se rapprocher de son familier et trouver son prénom. Au même moment, elle aperçut une petite boule blanche qui traversait la porte. Morrigan écarquilla les yeux. Sa renarde était littéralement passée au travers de la porte. « Je devrais peut-être arrêter d’être impressionnée à chaque fois qu’un truc comme ça arrive. » Dans le livre, il était écrit que les familiers demandaient pour qu’on les laisse entrer, mais apparemment la renarde n ’ en avait que faire d’écouter son maître. Elle était magnifique avec son pelage blanc et ses yeux bleus. La jeune femme n ’ avait jamais vu un animal s ’ avancer avec autant d’élégance. Son familier s ’ approcha d ’ elle et vint se lover sur son ventre, près du creux que formaient ses jambes. Morrigan dut refermer son bouquin pour lui faire de la place.
« J ’ espère que tu as passé une meilleure journée que moi ! »
Elle redressa la tête comme pour l’écouter. Elle ne pouvait pas comprendre, mais cela réconfortait Morrigan de pouvoir se confier sans jugement à quelqu’un. Même si celle-ci avait une forme animale, il n ’ y avait rien de mal à le faire, après tout.
« Tu sais, je suis ridicule en tant que sorcière. Je viens tout juste de découvrir que j ’ en suis une et j ’ ai beaucoup de retard à rattraper. J ’ ai quand même réussi à léviter aujourd’hui et j ’ ai appris que j ’ ai en moi la magie des émotions. Mais je ne sais pas vraiment ce que ça signifie pour le moment. »
Les oreilles de son familier se baissèrent sur les côtés, elle semblait triste comme si elle comprenait ce que Morrigan ressentait. La renarde était tellement élégante, c’était la plus majestueuse de toutes les renardes ; et puis, un petit animal, c’était un choix judicieux, c’était tout de même plus facile à transporter qu’un dragon et cela lui convenait, même si elle se serait bien vue se déplacer sur le dos d’une telle créature en sentant le vent sur son visage. Cette expérience aurait été incroyable, sans aucun doute, mais ce jour-là, elle n ’ aurait su dire pourquoi, elle l ’ avait choisi, ça avait été ce petit animal et aucun autre. Elles s’étaient contemplées droit dans les yeux et avaient sondé leurs âmes : elles étaient faites pour être sorcière et familière, des amies. La renarde se leva et se mit sur le fauteuil à côté d ’ elle en la regardant.
« Bonjour, Morrigan. »
Elle prit quelques secondes pour être sûre de ne pas avoir halluciné. Sa renarde lui adressait-elle la parole ou devenait-elle délirante ? À choisir, elle préférait la première option. Elle posa tout de même une question pour savoir si elle n ’ avait pas imaginé cette voix, dans le doute.
« Tu parles ? Je deviens folle ?
— Non, je ne parle pas vraiment. Mais toi, et toi seule m ’ entends. Appelle-moi Émeraude. »
Morrigan ouvrit grand les yeux. Le ciel, ce jour-là, était devenu couleur émeraude, lui avait confié Zohra. C’était une drôle de coïncidence ou peut-être pas. Morrigan eut un rire nerveux, tandis qu’elle la regardait, plein d ’ intérêt.
« Je saurai te guider, Morrigan. Je t ’ aiderai quand tu te sentiras perdue. Demande-moi.
— Comment fait-on lors des cours ? Tu n ’ as pas la permission d’être là. Et puis comment tu parles ?
— La télépathie. Une sorcière et son familier sont liés dès lors qu’ils connaissent leur prénom, et puis on peut très bien se parler en dehors de tes cours. T ’ es une grande fille. »
Cette situation était toute nouvelle pour Morrigan. Tout ceci était bien étrange, mais elle avait encore tellement à apprendre et à comprendre avant d’être à l ’ aise. En trois ans, il pouvait s ’ en passer des choses ! Sa renarde ressentit ses émotions et la regarda dans les yeux.
« Je serai toujours là pour toi.
— Merci, Émeraude. Moi aussi, je serai là pour toi. »
Ce moment partagé pour la première fois était beau. Morrigan avait lu, un peu plus tôt, que le familier ne s ’ exprime la première fois que lorsqu’il le juge nécessaire. Elle n ’ avait pas compris qu’il s ’ agissait de communication verbale. Pour elle, un familier restait un animal et était donc dépourvu de parole, mais apparemment pas dans ce monde. Elle hésita puis caressa Émeraude. Celle-ci l ’ accueillit avec enthousiasme et se retourna sur le dos pour demander des gratouilles. « Un animal magique, mais un animal quand même. » Elle sourit. Après tout, Émeraude n’était pas si différent des autres animaux.
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