Une Microhistoire D’athènes

D. Ackermann · Chapitre 2 sur 2 · partie 10/40

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Une Microhistoire D’athènes

Principes D’édition des Inscriptions

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 40 parties.

153). Amarysia d’Athmonon : IG II2 1203, l. 17. Tauropolia d’Halai Araphènidès : SEG XXXIV 103, l. 13-20.

132 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Notre inscription ne précise pas quel était le magistrat chargé de la proclamation. Les

documents parallèles montrent souvent le démarque dans ce rôle, parfois le héraut 169.

 

Les lignes 11-12 donnent pour la première fois dans notre documentation aixonéenne la

précision selon laquelle le démarque et les trésoriers devront prendre l’argent pour les couronnes sur le solde de la caisse du dème de l’année en cours 170. E. Miller comprend faussement que l’argent pour les couronnes sera pris « sur les fonds provenant de l’administration de l’archonte », mais c’est bien du trésor du dème dont il s’agit.

 

L’AGORA KYRIA

 

On apprend que le dème tenait une agora kyria, expression jusqu’ici attestée parmi les dèmes seulement à Aixônè et uniquement dans ce décret, alors que l’on connaît environ une centaine de décrets de dèmes 171. Elle mérite donc que l’on s’y arrête plus longuement.

 

Comme les commentateurs l’ont noté, le terme ekklèsia n’est jamais utilisé pour désigner

l’assemblée d’un dème ; c’est le mot agora qui est employé 172. Dans l’Athénaiôn Politéia, on apprend qu’à chaque prytanie se tenaient quatre assemblées ordinaires dans la cité, dont l’une était l’ekklèsia kyria, l’assemblée principale 173. Il est fort probable que le dème d’Aixônè ait suivi le modèle athénien et ait adopté une hiérarchisation de ses assemblées, mais avec une seule assemblée principale par an semble-t-il, car notre décret donne seulement l’année ; s’il y avait eu plusieurs assemblées principales, il aurait été nécessaire de préciser au moins le mois, comme cela se faisait au niveau de la cité.

 

Dans le même chapitre de l’Athénaiôn Politéia, sont énumérés les types d’affaires que l’on

traitait durant les assemblées de la cité, principales et ordinaires 174. On ne peut que conjecturer les divers sujets qui pouvaient être abordés lors des assemblées de dèmes, chacun ayant ses préoccupations propres. Mais on devait nécessairement y traiter d’affaires telles que l’admission

 

169. Voir les exemples chez Whitehead 1986, p. 123 : démarque : IÉleusis 70, l. 19-24 et 80, l. 13-21 ; héraut :

SEG XXXIV 103, l. 14-24 (Halai Araphènidès), IG II2 1178, l. 3-8 (Ikarion), IG II2 1214, l. 28-29 (Pirée),

IRham. 15, l. 6-7.

170. ȈƮ ƷʨƵ ƨƭƲƭƮƢƶƩƼƵ ȂƮ Ʒ˒ư ƳƩƴƭƿưƷƼư ƺƴƫuƠƷƼư Ʒ˒ư ȂƳɜ ƍƩƲƹƴƠƶƷƲƸ ǶƴƺƲưƷƲƵ, expression que l’on retrouve,

légèrement différente, par exemple chez Ps.-Démosthène, C. Néaira (59), 4, et dans un décret honorifique du

dème d’Acharnes de 315/4 (SEG XLIII 26 A, l. 12-14). 171. Il est vrai que le préambule, là où la formule est le plus susceptible de figurer, n’est pas conservé dans tous les

cas, et que bien souvent on ne possède qu’un ou deux décrets par dème. Mais il est frappant qu’au sein même

du corpus épigraphique d’Aixônè, pourtant riche, la formule ne figure que dans ce document. On connaît

en revanche un cas d’ 2 agora kyria dans un thiase ( IG II 1298, l. 7, 232/1) et dans un groupe d’éranistes

( 2 2 IG II 1335, l. 3, 102/1). La restitution ƷƥʶƵ DzƧƲƴƥʶ [ Ƶ ƮƸƴƣƥƭƵ ] qui figure dans IG II 2493, l. 14-15 est fausse,

voir IRham. 180 (voir Pernin 2014, no 12). 172. E.g. Démosthène, C. Léocharès (44), 36 : Ȃư Ʒʩ Ʒ˒ư DzƴƺƿưƷƼư DzƧƲƴʚ(dème d’Otrynè) ; IÉleusis 85, l. 23 : Ȃư Ʒʨƭ

ФƧƲƴѣƭ Л˒Д ƨЎuƲƷ˒Д (332/1. Voir SEG LIX 143). 173. Ath. Pol. 43, 3-6, avec le commentaire de Hansen 1987, p. 25-28 ; plus généralement, sur le calendrier prytani-

que et les ekklèsiai, voir W. K. Pritchett, Athenian Calendars and Ekklesias (2001), chap. VI p. 184-235.

Errington 1995 pense que dans les documents d’Asie Mineure des ive-iiie s., kyria traduit le fait que l’assemblée

avait atteint le quorum nécessaire et était par là apte à délibérer. Ph. Gauthier, Bull. ép. 1996, 121, à propos de

cet article, donne à kyria un sens plus général, à savoir que « l’assemblée était “habilitée” à délibérer sur le sujet en

question, soit parce que le quorum avait été vérifié, soit parce que des “délais légaux” avaient été respectés (ainsi à

propos de l’octroi de la politéia), soit plus simplement parce qu’il s’agissait de l’assemblée régulière et “souveraine”

du mois, par opposition avec les assemblées “convoquées” pour traiter d’un sujet particulier » (p. 319). 174. Rhodes 1995 relève des lacunes et des imprécisions dans ce chapitre, et montre que certaines indications sont

valables pour des époques nettement antérieures, « comme pourraient l’être aussi celles qui se rapportent aux

assemblées » ajoute Ph. Gauthier, Bull. ép. 1996, 157.

LA VIE POLITIQUE 133

 

des nouveaux membres et la désignation des magistrats pour le gouvernement central et le gouvernement local 175.

 

Ainsi donc, à partir de 340 du moins, Aixônè a adopté une hiérarchisation de ses assemblées,

ou plus précisément a ressenti le besoin de le préciser parfois dans ses inscriptions. Il serait impru-dent de généraliser à l’ensemble des dèmes ce que l’on sait sur Aixônè ou d’appliquer tel quel le modèle donné par l’Athénaiôn Politéia pour les assemblées de la cité aux assemblées des dèmes 176. Comme l’a montré D. Whitehead par quelques exemples bien choisis, il semble que là encore ait existé une grande variété parmi les dèmes 177, et on peut concevoir aisément que certains se soient réunis plus souvent que d’autres, aient déterminé la date de la prochaine assemblée au coup par coup, ou laissaient le démarque réunir les démotes « à chaque fois que cela était nécessaire » comme le disent les scholiastes et les lexicographes 178. Rien ne prouve donc que la cité ait établi une quelconque réglementation sur le lieu, la date et la fréquence des assemblées de dèmes, ou sur les affaires qui devaient y être traitées, à part, semble-t-il, pour les tâches intéressant la cité entière, comme la révision des listes de citoyens 179 ou la désignation des magistrats civiques.

 

Dans un article paru en 1994, R. M. Errington remarque que la distinction entre assemblées

ordinaires (ȂƮƮƯƫƶƣƥ) et assemblées principales (ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ) apparaît dans le préambule des décrets de la cité en 336/5 180, et il lie cela à un changement constitutionnel qu’il place en 337/6, dans le cadre d’une réforme qui aurait suivi immédiatement la défaite de Chéronée 181. Le fonctionnement des assemblées expliqué dans l’Athénaiôn Politéia reflèterait donc un état des choses récent, et ne serait pas valable pour toute l’époque classique. Les mentions, rares, de ƮƸƴƣƥƭ ȂƮƮƯƫƶƣƥƭ (dans cet ordre) dans des textes du ve s. auraient selon lui un sens différent 182. La date de 335 pour l’introduction de cette formule dans les décrets de la cité pourrait paraître

 

175. Voir Whitehead 1986, p. 90-92, qui donne deux exemples montrant que ces deux activités primordiales

pouvaient avoir lieu lors d’une seule et même assemblée (Démosthène, C. Léocharès [44], 39 pour Otrynè,

Isée, 7, 27-28 pour un dème indéterminé).

176. C’était la tendance à la fin du xixe-début du xxe s., voir Müller 1880, p. 44 ; Haussoullier 1883, p. 6 ;

V. von Schoeffer, RE V 1 (1903), s.v. « ƨʨuƲƭ », col. 13. 177. Whitehead 1986, p. 90-92. On a pu déterminer que le dème d’Hagnonte ou de Myrrhinonte établissait un

agenda pour les réunions : dans 2 e e IG II 1183, l. 36-38 (voir GHI 63 ; Vivliodetis 2007, E 3. 3 quart du iv s.),

il est spécifié ce dont il sera traité lors d’une prochaine assemblée fixée au 19 Posidéôn, lorsque certains sujets,

et apparemment pas d’autres, devront être traités. Whitehead ajoute qu’on ignore si une assemblée aurait été

tenue le 19 Posidéôn de toute façon ou si c’est la date autant que l’agenda qui ont été fixés ici ; une assemblée

autour de cette date devait sûrement être habituelle, pour discuter des récentes Dionysies rurales (voir

A. Wilhelm, Urkunden dramatischer Aufführungen in Athen [1906], p. 238-239 ; Deubner 1932, p. 134-

135). Dans 2 IG II 1174, l. 10-12, les euthynai des magistrats du dème d’Halai Aixônidès seront entendues en

Hékatombaiôn, on peut donc supposer une assemblée ordinaire ce mois-là. 178. Harpocration, s.v. « ƨƢuƥƴƺƲƵ » ; Souda, s.v. « ƨƢuƥƴƺƲƵ » ; schol. Aristophane, Nuées 37. 179. Sur les diapsèphiseis, voir supra, p. 8 et n. 5.

180. 3 D’après IG II 327, première apparition de ȂƮƮƯƫƶƣƥ ; cette inscription date en réalité de 335/4, voir Ph. Gauthier,

Bull. ép. 3 1995, 212. ȈƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ apparaît en 334/3 ( IG II 333 a). Voir Hansen 1987, p. 25. 181. Errington 1994. Voir aussi id. 1995, sur l’Asie Mineure. 182. 3 IG I 41, l. 37, 49, l. 10, 237, l. 13 ; 123, l. 5-6 est entièrement restauré et ne peut être pris en compte. Selon

Errington 1994, l’adjectif signifie à cette époque « souverain » ou « compétent ». Rhodes 1995 pense qu’à

l’origine ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ désignait l’assemblée ordinaire, que les prytanes devaient convoquer une fois par

prytanie ; à un moment indéterminé entre 462/1 et la fin du ve s., le nombre des assemblées ordinaires par

prytanie aurait été augmenté, et les Athéniens auraient décidé de donner un sens nouveau à ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ,

qui aurait désormais désigné l’assemblée principale de chaque prytanie. À propos d’Aristophane, Acharniens

19-24, où des ambassadeurs sont reçus à la ƮƸƴƣƥ ȂƮƮƯƫƶƣƥ sur la Pnyx, Errington dit que cela ne peut être

la même ƮƸƴƣƥ ȂƮƮƯƫƶƣƥ que celle d’après 337/6, car celle décrite dans l’Athénaiôn Politéia ne mentionne pas

la réception d’ambassadeurs ; mais Hansen 1987, p. 28 juge probable que ce genre d’affaire puisse être aussi

porté devant l’assemblée principale, si la Boulè l’inscrit sur l’agenda au préalable.

134 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

gênante pour la datation haute (340/39) de notre décret d’Aixônè, mais le raisonnement de R. M. Errington repose sur des arguments peu solides, comme l’a démontré P. J. Rhodes peu de temps après 183. Ce dernier explique que l’expression peut être due à une volonté d’extrême précision, volonté que l’on voit grandissante dans les décrets du ive s., que ce soit pour la date ou pour la désignation des responsables de la promulgation du décret. Il conclut qu’il ne faut pas forcément attribuer ce changement dans le formulaire des décrets à une réforme constitutionnelle : il peut s’expliquer par le souci des rédacteurs de préciser le type d’ekklèsia durant laquelle la décision a été prise. Il constate d’ailleurs un manque de rigueur certain dans les préambules des décrets : entre 336/5 et 322/1, sur les 51 décrets avec préambule conservés ou restaurés avec certitude, 37 précisent le type d’assemblée. Un autre cas éclairant est celui de l’ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƶǀƧƮƯƫƷƲƵ : il n’est pas aisé de comprendre le sens exact de cette expression, mais elle semble désigner une assemblée convoquée en cas d’urgence, lorsque des décisions importantes doivent être prises rapidement 184. Or, deux décrets votés le même jour contiennent l’expression, pour l’un, 185 ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƶǀƧƮƯƫƷƲƵ , et pour l’autre, simplement ȂƮƮƯƫƶƣƥ. Cela illustre bien la souplesse du formulaire des décrets athéniens, et le peu d’importance qu’il faut accorder à ce genre de variations. Ce constat va contre l’idée d’une législation qui aurait réglementé l’usage de la formule ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ dans la cité, et de DzƧƲƴɖ ƮƸƴƣƥ dans les dèmes.

 

Il serait donc a priori possible que l’introduction de la formule ȂƮƮƯƫƶƣƥ ƮƸƴƣƥ dans les

décrets de la cité soit antérieure à 335, en supposant que le hasard de la conservation ou le manque de précison des rédacteurs de décrets nous ont empêché de le savoir. Notre décret 5 tendrait à confirmer cette hypothèse, si l’on accepte la date haute, problème que nous allons aborder maintenant.

 

La date du document et la question de l’abolition de la chorégie 186

 

À Athènes, la chorégie est supprimée vers la fin du ive s. : désormais, c’est le dèmos qui finance les frais liés aux concours dramatiques et lyriques, concours dont l’organisation est confiée à un magistrat élu annuellement, l’agonothète. On le déduit du fait que, dans les inscriptions de la cité, la dernière mention de chorèges date de 320/19 187 (mais nous verrons qu’un décret d’Aixônè permet d’abaisser cette date à 317/6), et que l’agonothète apparaît à partir de 307/6 au moins 188. Mais à qui attribuer cette importante réforme ?

 

183. Rhodes 1995.

184. Les spécialistes débattent pour savoir s’il s’agit d’une assemblée extraordinaire ou de l’une des assemblées

ordinaires de la prytanie mais convoquée de manière inhabituelle. Voir en dernier lieu Hansen 2007, lequel

adopte une position fédératrice, après avoir longtemps favorisé la seconde interprétation : « An ekklesia

became synkletos if it was summoned otherwise, viz. at short notice and/or scheduled for a festival day, and/

or prescribed by a decree of the boule or the demos passed in a previous meeting, and/or as an extra meeting »

(p. 304).

185. 3 IG II 1334 et 1335 (169/8). Voir ibid. 186. Mes plus vifs remerciements à Cl. Sarrazanas, auteur d’une thèse soutenue en 2015, pour m’avoir fait lire une

partie de ses travaux inédits et pour les nombreux échanges enrichissants que nous avons eus sur la question

de l’abolition de la chorégie à Athènes. Cl. Sarrazanas, « Agonothésie, athlothésie et chorégie à Athènes.

Organisation et organisateurs des concours civiques aux époques hellénistique et impériale », thèse de doctorat

en histoire, sous la direction de Chr. Chandezon, Montpellier, université de Montpellier, 2015. 187. 3 IG II 4, 467 et 468, monuments chorégiques de Nikias et de Thrasyllos. 188. 3 D’après la date de IG II 4, 518, première inscription agonothétique connue. S. D. Lambert, « The First

Athenian Agonothetai », Horos 14-16 (2000-2003), p. 99-105 pense que le nom de l’agonothète à restituer est

Androklès et non son frère Xénoklès, mais il n’exclut pas que les deux frères aient exercé l’agonothésie la même

année (si IG II3 4, 519 date aussi de 307/6).

LA VIE POLITIQUE 135

 

La date exacte de l’abolition de la chorégie est une question épineuse, et les récentes publi-

cations sur le sujet montrent que le problème n’est pas encore résolu. Pour le dire simplement, les chercheurs se divisent en deux camps : d’un côté, ceux, majoritaires, qui pensent que la suppression de la chorégie doit être attribuée à Démétrios de Phalère ; de l’autre, ceux qui sont d’avis que cette réforme est postérieure à la chute de Démétrios, et qu’elle émane de la démocratie fraîchement restaurée, en 307/6. Dans ce débat, nos inscriptions 4 et 5 jouent un rôle déterminant et sont d’ailleurs systématiquement invoquées 189. Presque tous les chercheurs ont adopté automatiquement la date basse pour les deux décrets aixonéens 190, sans la soumettre à un examen critique. Ils ont utilisé ces documents soit pour montrer que l’abolition de la chorégie est postérieure à 313/2 (et est donc à attribuer à l’archontat de Démétrios de Phalère en 309/8 191 ou au gouvernement démocratique en 307/6 192), soit pour montrer que cette réforme date bien de Démétrios, mais n’a pas touché les dèmes 193 ou a épargné seulement Aixônè 194 – à supposer qu’un dème ait pu passer outre un nomos établi par le Phalérien, ce qui semble douteux. En réalité, les documents invoqués pour montrer la survie de la chorégie dans les dèmes après l’abolition de cette institution au niveau civique ne sont pas à retenir 195. Il vaut la peine d’examiner la question de plus près.

 

Les arguments en faveur de la date de 313/2 pour nos deux décrets aixonéens, d’ordre

prosopographique, ont d’abord été émis par U. Koehler dans son édition du numéro 5 dans les IG II et par J. Kirchner dans sa Prosopographia Attica et dans sa réédition de cette même inscription dans la seconde édition des IG II. Ils sont les suivants : l’un des personnages honorés, Aristokratès fils d’Aristophanès, est manifestement le proposant du décret honorant Démétrios de Phalère (6), promulgué aux alentours de 316/5. En outre, Glaukidès fils de Sôsippos, le rogator des deux décrets, serait le frère du Smikythos fils de Sôsippos qui figure

 

189. Sauf rares exceptions, comme Latini 2003, qui ne cite pas une fois les deux décrets aixonéens, ni les décrets

d’Acharnes SEG XLIII 26 A et B, pourtant primordiaux pour son sujet. 190. Il n’y a guère que Miller 1865, d’après « le caractère si beau, si ancien » des lettres, Lolling 1879, p. 195,

Webster dans ses divers travaux (voir les lemmes des numéros 4 et 5), suivi par Ghiron-Bistagne 1976,

p. 88-90, et Tracy 1995, p. 99-100, à s’être prononcés pour la date haute. Il faut ajouter encore les auteurs

du LGPN et J. S. Traill dans le PAA (voir annexe IV sous les noms des personnages figurant dans ces deux

décrets). Rousopoulos 1864 mentionne prudemment les deux possibilités.

191. U. Köhler, « Dokumente zur Geschichte des athenischen Theaters », MDAI(A) 3 (1878), p. 240-241 ;

Ferguson 1911 b ; Pickard-Cambridge 1968, p. 49, tout en acceptant p. 92 que Démétrios ait aboli la

chorégie « while nomothetes in 316-315 B.C. » ; Williams 1985, p. 191-194, id. 1987 et id., « Ideology and

the Constitution of Demetrius of Phalerum », dans C. D. Hamilton, P. Krentz (éds), Polis and Polemos: Essays

on Politics, War, and History in Ancient Greece, in Honor of Donald Kagan (1997), p. 327-346 ; Latini 2003 ;

Banfi 2010, p. 177-180.

192. O’Sullivan 2009 ; Csapo, Wilson 2010 (voir infra, p. 139-143 pour la critique de leurs théories). Il est

difficile de comprendre ce que pense Summa 2003 : « Nel 307/6 a.C., sotto il regime di Demetrio Falereo [sic ],

[…] tutte queste coregie vennero rimpiazzate da un agonoteta » (p. 524-525). 193. Pour ne citer que les plus récents, Csapo, Slater 1994, p. 122, p. 143 et p. 156-157 ; Wilson 2000,

appendice 4, p. 307-308 ; Kellogg 2013, p. 82-84 et p. 185-186 ; Arnaoutoglou 2014, p. 334-338. 194. Ainsi Steinhauer 1992, qui tente d’expliquer cette « exception aixonéenne » par l’appartenance (toute

hypothétique) du proposant et des personnages honorés des deux décrets aixonéens à un groupe régional d’amis

oligarchiques du Phalérien, qui utilisent la chorégie comme moyen de publicité personnelle et de propagande

partisane. Sur sa fausse interprétation des personnages honorés dans notre décret 5, voir supra, p. 129. 195. Par exemple, O’Sullivan 2009, p. 171 rejette le témoignage des décrets aixonéens (« best assigned to 313/2 »)

pour la question, car les Dionysies rurales gardent selon elle leurs chorèges jusque tard dans le iiie s., invoquant

SEG XL 181, Agora XVI 136 et IG II2 3109. Mais dans la première inscription, Pétrakos restitue désormais

[- - - ƶƷƴƥƷƫ e e ] ƧƢƶƥ [ Ƶ - - -] et non plus [ - - - ƺƲƴƫ ] ƧƢƶƥ [ Ƶ - - -] ( IRham. 141, 2 moitié du iii s.) ; la deuxième

n’a rien à voir avec les dèmes mais avec une tribu, de plus ni la date (entre la fin du ive et le iiie s. d’après la

forme des lettres) ni le texte (la mention de ƺƲƴƫƧƿƵ à la l. 3 est entièrement restituée) ne sont assurés ; quant à

la troisième, voir infra, p. 142.

136 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

comme cavalier dans un catalogue trouvé à Salamine datant d’environ 320 196. Le premier argument n’est pas très solide : Aristokratès a très bien pu être honoré par les Aixonéens en 340/39 et proposer un décret à l’assemblée de son dème vingt ans plus tard. Quant au second argument, il ne me paraît pas impossible qu’un démote propose des décrets en 340/39, alors que son frère, qui pouvait très bien être son cadet, servait dans la cavalerie encore en 320 ; le rapprochement entre Glaukidès et Smikythos est de toute manière loin d’être assuré, Sôsippos étant un anthroponyme assez courant en Attique 197.

 

Il existe encore deux rapprochements prosopographiques supplémentaires, mais qui ne

permettent pas de résoudre la question : dans le décret honorifique 4, l’un des chorèges, Autéas fils d’Autoklès, a toutes chances d’être le plus jeune des locataires du bail 7, daté de 345. Enfin, le chorège Glaukôn fils de Kallikratès, honoré dans le numéro 3 (317/6), est visiblement de la même famille que le Kallikratès fils de Glaukôn honoré ici, lequel peut être considéré comme son père si l’on accepte la date haute, ou son fils, si l’on préfère la date basse 198.

 

On le voit, les arguments prosopographiques ne sont pas déterminants pour une période

aussi courte (à peine une génération) et peuvent être utilisés en faveur de la date haute comme de la date basse.

 

L’étude stylistique des reliefs ornant les deux décrets contemporains mène également à

l’aporie comme nous l’avons vu, certains spécialistes ayant pu favoriser la date basse, d’autres la date haute. Relevons tout de même que rien ne s’oppose à les situer aux alentours de 340, comme tendent à le montrer l’analyse du relief du numéro 4, et l’attribution des masques sur l’architrave de cette même stèle à la Comédie moyenne.

 

D’autres considérations me font pencher pour la date de 340/39. S. V. Tracy, d’après l’étude

des « mains » des graveurs de décrets attiques, se prononce en faveur de la datation haute 199. Certes, sa méthode n’est peut-être pas infaillible, mais son avis d’expert doit tout de même être pris en compte dans toute discussion sur le sujet.

 

Par ailleurs, si l’on adopte la date de 313/2, nos deux documents aixonéens seraient les seuls

décrets à en-tête à relief datant du gouvernement de Démétrios : or on sait que ce dernier avait promul gué une loi somptuaire qui a notamment marqué l’arrêt des stèles funéraires à décor sculpté, y compris dans les dèmes 200. Il serait pour le moins étonnant qu’un dème ait promulgué deux décrets à en-tête sculpté dans ce contexte. Cette constatation seule devrait inciter à la prudence.

 

Certes, il n’existe pas de preuve absolue en faveur de l’une ou l’autre date, mais un faisceau

d’indices tend à montrer que les deux décrets aixonéens datent de 340/39, bien avant l’abolition de la chorégie. Ils doivent donc être retirés du débat.

 

196. 2 IG II 1955 II, l. 18.

197. Voir annexe IV, s.v. « ƗǁƶƭƳƳƲƵ ». On a trouvé à Glyphada la stèle funéraire du père de Glaukidès (GL 14). 198. Penchent pour le père, et donc pour la date haute du numéro 5 : Lolling 1879, p. 195, les auteurs du LGPN,

s.v. ; optent pour le fils, et donc pour la date basse du numéro 5 : Whitehead 1986, p. 418 no 81 ; J. S. Traill

mentionne les deux possibilités (PAA 276960, 276955, 556595, 556605). Webster 1951, p. 222 n. 7 et

1953-1954, p. 193, qui se prononce pour la date haute, estime que vingt-trois ans est un meilleur intervalle

que quatre ans entre la chorégie du père et du fils ; par ailleurs, il estime plus probable qu’Autéas ait été chorège

à l’âge de vingt ans et plus qu’à cinquante ans et plus, car « we have some evidence for the youth of choregoi ».

Mais cette dernière affirmation suscite le doute. Sur le rapprochement entre Kallikratès fils de Glaukôn et le

proposant d’un décret honorifique de la cité pour les éphèbes de la tribu Cécropis enrôlés en 334/3, voir les

réserves émises dans l’annexe IV, s.v.

199. Tracy 1995, p. 99-100 et p. 73 n. 7.

200. Voir supra, p. 74.

LA VIE POLITIQUE 137

 

Que peut-on dire alors sur la date de l’abolition de la chorégie ? Là encore, les décrets

de dèmes peuvent peut-être nous aider, si l’on accepte bien entendu – et il faut assurément le faire – que la réforme chorégique ait été appliquée aussi dans les dèmes 201. La dernière mention de chorèges se trouve dans notre décret 3 (317/6), ce qui permet d’avancer de quelques années le terminus post quem retenu habituellement sur la base des décrets de la cité. Deux nouveaux décrets d’Acharnes pourraient indiquer que la chorégie avait déjà été supprimée dans ce dème vers 315 déjà 202 : dans le décret B, ce ne sont pas des chorèges que l’on honore pour la célébration des Dionysies rurales, mais le démarque, le trésorier et « l’épimélète des Dionysies », magistrats qui se partagent désormais le rôle que l’agonothète exerce au niveau civique selon le premier éditeur, G. Steinhauer 203. De plus, comme l’a bien vu ce dernier, du décret A ressort un contrôle étroit de la cité sur l’administration financière du dème : il est significatif à cet égard que le trésorier récompensé par les Acharniens notamment pour son action lors des Dionysies ait dû déposer sa comptabilité dans le dème mais aussi dans la cité 204. Il est question en outre de la confection d’une phiale pesant 100 dr. d’argent par le trésorier, [Ʈ]ƥƷɖ [Ʒɞư ưƿuƲư] (A.8), ce qui pourrait aller dans ce sens 205. Par ailleurs, le poids important de la phiale laisse penser que le trésorier était à la tête d’un gros budget, qui comprenait peut-être, en sus de l’argent du dème, celui de la cité 206, auquel cas on pourrait conjecturer que la contribution de cette dernière servait à pallier l’absence de chorèges. Quoi qu’il en soit, cette ingérence de la cité dans les affaires financières d’un dème est sans précédent dans notre documentation ; elle résulte peut-être d’une réforme de Démétrios, contraignant les trésoriers des dèmes à déposer leur comptabilité dans la cité et non plus seulement au niveau local. On verra que le Phalérien, tel un nouveau Lycurgue, avait parmi ses priorités l’accroissement des finances publiques et la limitation des dépenses jugées inutiles, d’où le contrôle sévère qu’il exerçait sur les dépenses des particuliers et, comme le décret d’Acharnes le laisse penser, sur celles des dèmes.

 

Ces documents de dèmes combinés permettraient donc de situer la réforme aux alentours

de 316/5, peut-être en 316 puisque Démétrios fut nomothète en 317/6 207.

 

201. Voir supra, p. 135 et n. 195.

202. SEG XLIII 26, inscription éditée par Steinhauer 1992. Le décret A récompense pour sa philotimia et sa

dikaiosynè un trésorier qui a rendu ses comptes, organisé les Dionysies locales, et accompli les sacrifices qui

lui étaient demandés. Dans le décret B (antérieur au A), on apprend qu’il a organisé les Dionysies avec le

démarque et l’épimélète des Dionysies.

203. On aurait attendu en effet que les chorèges, s’il y en avait eu, soient mentionnés dans le décret B, voté à l’issue

des Dionysies ; voir 2 re e IG II 1178 (1 moitié du iv s.), où les démotes d’Ikarion honorent le démarque et les

chorèges pour s’être occupés de la fête et du concours des Dionysies.

204. Voir Fröhlich 2004, p. 353-355, où on trouvera une traduction des l. 1-18 du décret A. On ne retiendra

pas l’interprétation de Wilson 2010, dans l’appendice p. 78-82 (suivi par Kellogg 2013, p. 82-84 et p. 185-

186), dont les faiblesses ont été mises en évidence par Chr. Feyel, Bull. ép. 2011, 222 et par D. Knoepfler,

Annuaire du Collège de France 2010-2011. Résumés des cours et travaux 111 (2012), p. 438-440. 205. Humphreys 2004, p. 193, pense que le trésorier du dème était soumis à la supposée loi de Lycurgue

contraignant les liturges à dédier une phiale l’année de leur activité (voir IG II3 550, 333/2 ou 332/1 ?, avec les

commentaires de D. M. Lewis, « Dedications of Phialai at Athens », Hesperia 37 [1968], p. 374-380 no 51 ;

S. D. Lambert, « Ten Notes on Attic Inscriptions », ZPE 135 [2001], p. 52-59 no 4). Outre le fait qu’il me

paraît imprudent d’assimiler la fonction de trésorier à une liturgie, l’inscription 3 IG II 550 ne mentionne que

des phiales de 50 dr. environ. Steinhauer 1992 pense que cette loi aurait été étendue aux magistrats des

dèmes, ce dont on n’a aucune preuve.

206. Steinhauer 1992 pense aussi que le trésorier d’Acharnes maniait de l’argent civique, contra Kellogg 2013,

p. 91-92, qui estime que le budget du dème devait suffire.

207. Voir infra sur le décret 6. Kellogg 2013, p. 82-84 et p. 185-186, tentant de concilier les décrets d’Acharnes

avec la date de 313/2 qu’elle retient pour le décret aixonéen 4, considère que l’abolition de la chorégie à

Acharnes n’a duré qu’une année, et que le dème l’a rétablie dès 313 ; cette hypothèse est difficile à accepter.

138 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Il me semble donc que plus rien ne s’oppose à l’attribution de la réforme chorégique à

Démétrios. Il est vrai, et là est tout le problème, qu’aucune source ne dit explicitement que le Phalérien a aboli la chorégie. Mais l’on sait par Plutarque que Démétrios critiquait les excès de cette liturgie 208, une opinion exprimée déjà par plusieurs auteurs avant lui 209. Dans cet extrait, le Phalérien dénonce les dérives auxquelles mène la chorégie à son époque, en l’occurrence de dispendieux monuments commémoratifs, qui engloutissent le patrimoine des plus riches Athéniens 210. Or, dans son activité législatrice, Démétrios prit plusieurs mesures pour éviter les dépenses outrancières des citoyens, comme d’autres législateurs avant lui 211 : il édicta une loi somptuaire qui limitait les marqueurs funéraires à quelques monuments modestes, et il instaura les gynéconomes pour empêcher notamment des dépenses démesurées dans les banquets familiaux. L’abolition de la chorégie irait dans le même sens : éviter que les riches citoyens ne dilapident leur fortune pour leur propre gloire, sans utilité pour la cité. Les historiens débattent des motivations ayant pu pousser Démétrios à promulguer ce genre de mesures et oscillent entre des raisons économiques 212, politiques 213, sociales 214, morales ou philosophiques 215. Sans entrer dans le débat, il me semble qu’il ne faut pas forcément trancher

 

208. À propos du trépied remporté par les chorèges vainqueurs au dithyrambe : « loin d’être le souvenir de leur

victoire, selon le mot de Démétrios, [il] n’était que l’ultime profusion de leurs biens gaspillés, le cénotaphe

de leur patrimoine disparu » (Plutarque, Sur la gloire des Athéniens 6 [Moralia 349 b, trad. Fr. Frazier,

Chr. Froidefond, éd. CUF]). Déjà U. Koehler avait utilisé ce passage pour appuyer son hypothèse selon

laquelle Démétrios avait aboli la chorégie (« Ein Fragment des Demetrios von Phaleron », RhM 53 [1898],

p. 491-493).

209. La critique de la chorégie est dans l’air du temps, et on la trouve tant du côté des partisans de l’oligarchie que

des démocrates : ainsi Aristote (Pol. V 8, 20, 1309 a), Lycurgue (1, 139-140), Démosthène (C. Leptine [20],

26). Pour d’autres exemples, voir Wilson 2000, p. 184-187 ; S. Scullion, « Talking of Festivals. The Status

of Choruses and Choregia », dans J. Rasmus Brandt, J. W. Iddeng (éds), Greek and Roman Festivals. Content,

Meaning, and Practice (2012), p. 217-245 (spécialement p. 231-238). 210. Voir les exemples figurant chez H. R. Goette, « Choregic Monuments and the Athenian Democracy », dans

P. Wilson (éd.), The Greek Theater and Festivals. Documentary Studies (2007), p. 122-149. 211. Solon et Lycurgue, deux figures très populaires à l’époque de Démétrios, avaient légiféré de manière analogue

en matière de luxe ostentatoire, voir Engels 1998, p. 141 et p. 145-146. Sur les anciennes lois d’Athènes ou

d’autres cités comme sources d’inspiration majeures des réformes de Démétrios, voir Gehrke 1978, suivi

par O’Sullivan 2009, chap. 5 p. 197-240 (laquelle reconnaît cependant plus volontiers que ce dernier les

influences philosophiques sur l’œuvre législative du Phalérien).

212. E.g. Latini 2003 : Démétrios aurait voulu préserver le capital privé, et favoriser la reprise économique sur

fond agraire, à la manière de Phocion (Plutarque, Phocion 29, 4-5), dont Démétrios était très proche. Mais le

passage de Plutarque ne peut être interprété dans ce sens, voir H.-J. Gehrke, Phokion: Studien zur Erfassung

seiner historischen Gestalt (1976), p. 104. 213. Pour éviter que les riches Athéniens ne renforcent leur influence dans la cité, notamment par le biais du

clientélisme et de l’autocélébration, ce qui aurait été une menace pour Démétrios (e.g. Gehrke 1978,

p. 173 ; L. Gallo, « Demetrio Falereo e il nomos arghias », AION[archeol] n.s. 3 [1996], p. 107-114). Dans

la même veine, Steinhauer 1992 pense que le but principal de la réforme chorégique était de limiter

les possibilités d’influence politique que fournissait la chorégie à leurs détenteurs, ainsi que les velléités

de critiques antigouvernementales qui pouvaient s’exprimer par la voie du théâtre. Cela me paraît peu

probable.

214. E.g. Wilson 2000, p. 271 : « A desire not to exacerbate tensions between a conspicuously extravagant élite and

the poor is also to be detected too ». Banfi 2010, p. 174-180 prête aussi ce genre d’intention à Démétrios, tout

en soulignant sa conformité avec les préceptes péripatéticiens.

215. E.g. Mikalson 1998, p. 60-62 ; Thrams 2001, p. 88. Gehrke 1978 a montré que les réformes de Démétrios

n’étaient pas une application à la lettre des préceptes péripatéticiens ou platoniciens (voir aussi id., « Theorie

und politische Praxis der Philosophen im Hellenismus », dans W. Schuller [éd.], Politische Theorie und Praxis

im Altertum [1998], p. 101 n. 3), mais Haake 2007, p. 72-82 pousse son raisonnement à l’extrême, et tente de

prouver, en faisant notamment un mauvais usage des sources épigraphiques, que l’action politique et législative

de Démétrios n’est en rien empreinte de préceptes philosophiques.

LA VIE POLITIQUE 139

 

entre tel ou tel de ces aspects ; ils ne s’excluent aucunement 216. Quoi qu’il en soit, la réforme chorégique, tout comme la loi somptuaire sur les monuments funéraires, survécut à la chute du gouverneur et fut maintenue quand la démocratie fut rétablie. Cela montre que ces réformes ne sont pas à interpréter comme des mesures oligarchiques, destinées à contenter uniquement les Athéniens de l’élite 217, ou à satisfaire les préceptes philosophiques aristotéliciens de Démétrios ; elles répondaient à un réel besoin, ressenti par la majorité des citoyens. De plus, confier le financement des concours des Dionysies à la cité plutôt qu’à de riches particuliers n’a pas dû sembler révolutionnaire aux yeux des contemporains : en effet, le financement de la procession des Grandes Dionysies, autrefois assumé par dix épimélètes élus par le peuple à leurs propres frais, est confié du temps d’Aristote à dix épimélètes tirés au sort – un par tribu – et auxquels le peuple donne 100 mines pour les frais de la procession 218.

 

Malgré tous ces éléments, qui indiquent que Démétrios est bien l’auteur de la réforme

chorégique, trois chercheurs ont récemment défendu l’attribution de cette réforme à la démocratie rétablie après la chute du gouverneur en 307/6. Examinons leurs arguments.

 

Pour L. O’Sullivan 219, ce que critique Démétrios dans l’extrait de Plutarque n’est pas la

chorégie en soi, mais les monuments chorégiques dispendieux. Ses lois somptuaires y auraient mis un frein, ce qui aurait eu pour conséquence de désintéresser peu à peu les riches citoyens de cette charge, qui ne leur apportait plus de prestige social. C’est le gouvernement démocratique qui aurait donné le coup de grâce à l’institution, en abolissant la chorégie et en créant l’agonothésie. Or, il me paraît difficile de supposer que les citoyens aient eu la possibilité de refuser la chorégie du simple fait qu’ils ne pouvaient plus ériger de monuments aussi luxueux : la liturgie était un service obligatoire et on ne pouvait y échapper à moins de prouver que l’on était au bénéfice d’une exemption ou qu’un autre citoyen était plus fortuné que soi 220.

 

L. O’Sullivan suppose par ailleurs une impulsion antigonide dans la réforme chorégique :

Antigone et Démétrios Poliorcète auraient fait nommer leur partisan Xénoklès comme premier agonothète et agent de leur propagande, responsable notamment de la nouvelle fête instaurée en leur honneur. Mais Xénoklès est surtout un ancien associé de Lycurgue, et aucun document ne vient montrer un lien entre l’agonothète et la fête instaurée pour les Antigonides.

 

Le raisonnement de L. O’Sullivan la conduit à une impasse : selon elle, les monuments

chorégiques de la seconde moitié du ive s. présentent, tout comme les monuments funéraires, une influence artistique macédonienne (qui reste à démontrer), et en les supprimant, Démétrios aurait affirmé, « in a symbolic fashion, the independence of his city from Macedonian tendencies » 221. Cela serait pour le moins étrange de la part d’un homme qui doit sa position à Cassandre.

 

216. En revanche, une explication par la disparition progressive du chœur dans l’art dramatique pour les nouvelles

pièces et par la professionnalisation des artistes de théâtre à la fin du ive s. (voir B. Le Guen, « Théâtre et

cités à l’époque hellénistique. Mort de la cité – mort du théâtre ? », REG 108 [1995], p. 84 n. 108 ; déjà

Ferguson 1911 a, p. 56) ne me semble pas valable pour Athènes, où les chœurs continuent d’exister à

l’époque hellénistique, en tout cas pour le dithyrambe, et pour les anciennes pièces que l’on jouait lors des

Grandes Dionysies.

217. Contra Makres 2014, p. 86-89, qui, comme la majorité des chercheurs, qualifie de manière simpliste la

réforme chorégique d’« oligarchique », puisqu’elle aurait aboli une liturgie censée être intimement liée au

régime démocratique, et ruineuse pour les riches. On a vu supra, n. 209 que les critiques de la chorégie

émanaient de personnes issues de divers courants politiques.

218. Ath. Pol. 56, 4 ; Rhodes 1993, p. 627-628 suppose que le changement a eu lieu sous Lycurgue. 219. O’Sullivan 2009, p. 168-185. Son hypothèse a rencontré un écho favorable auprès de D. Knoepfler, dans

Annuaire du Collège de France 2009-2010. Résumés des cours et travaux 110 (2011), p. 554-555. 220. Sur la skepsis et l’antidosis, voir Wilson 2000, p. 57-61. 221. O’Sullivan 2009, p. 180.

140 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Un autre argument avancé par L. O’Sullivan est la conformité de cette réforme avec la

politique de Lycurgue, qui était érigé en modèle par les démocrates de 307 (ils lui votèrent des honneurs posthumes) 222. Peut-on, pour autant, qualifier cette réforme de « démocratique » ou « oligarchique » ? Nous l’avons vu, la critique de la chorégie était partagée par plusieurs intellectuels et hommes publics de cette seconde moitié du ive s., quels que soient leurs penchants politiques, et la longue vie de la réforme chorégique montre qu’elle a été largement acceptée par les Athéniens. L. O’Sullivan croit trouver un argument dans le fait que l’agonothésie serait la seule magistrature créée par Démétrios à être conservée après sa chute (les nomophylakes, s’ils ont bien été institués par Démétrios, et les gynéconomes sont supprimés à la libération d’Athènes), mais c’est faire peu de cas de la loi somptuaire sur les monuments funéraires, maintenue sous la démocratie restaurée 223.

 

Les arguments émis par L. O’Sullivan pour attribuer l’abolition de la chorégie à la

démocratie de 307/6 ne sont donc pas recevables. Pourtant, deux autres chercheurs sont arrivés à la même conclusion, par un raisonnement différent. Dans trois articles récents, sensiblement identiques 224, E. Csapo et P. Wilson avancent que la démocratie de 307/6 a aboli la chorégie, mais que les prémices sont à chercher déjà dans l’oligarchie de 322-318, qui aurait créé le modèle d’un unique administrateur des Dionysies sous la forme d’un épimélète des concours, tout en maintenant les chorèges.

 

Leur raisonnement s’appuie essentiellement sur un décret du peuple récompensant un

étranger (un métèque probablement), Nikostratos. C’est un texte très lacunaire dont la data-tion n’est pas assurée mais que les auteurs attribuent sans hésitation à l’année 318/7, sur la base de la mention du secrétaire de la prytanie à la ligne 14, entièrement restituée 225. Selon eux, Nikostratos est récompensé cette année-là, donc sous la démocratie restaurée, pour avoir assumé la fonction d’épimélète des Dionysies, une nouvelle magistrature qui aurait été mise en place par l’oligarchie de Phocion. Il est invraisemblable qu’un étranger, obscur par ailleurs, ait pu assumer une magistrature à Athènes à cette époque ; impossible également que le gouvernement démocratique de 318/7 ait récompensé un magistrat mis en place durant l’oligarchie précédente. Mais, surtout, cette magistrature n’existe pas : elle résulte d’une mauvaise compréhension du texte. Reproduisons les considérants :

 

[(. . .) ȂƳƩƭƨɚ ƒƭƮɟƶ]-

[Ʒƴ]ƥƷƲƵ ƨƭƥƷƩƯƩʶ ƳƩƴ[ɜ Ʒɞư DzƧ˒ưƥ Ʒɞư]

[Ɖƭ]ƲưƸƶɝƼư ƹƭƯƲƷƭuƲ[ɡuƩưƲƵ Ʈƥɜ ƳƩƴ]-

5 [ɜ Ʒ]ɚư ƥȺƷƲ˅ ȂƳƭuəƯƩƭƥ[ư Ʈƥɜ ƷƲʶƵ ƺƲƴƫ]-

 

222. Déjà Mikalson 1998, p. 55-56 rapprochait la réforme chorégique des mesures prises par Lycurgue pour

réorganiser le financement des cultes civiques.

223. Sur cette loi, voir supra, p. 74.

224. Csapo, Wilson 2010, une version qui se veut selon eux « plus complète, plus claire et mieux argumentée »

que id., « The End of the Khoregia in Athens: A Forgotten Document », dans M. C. Martinelli (éd.), La

Musa dimenticata: aspetti dell’esperienza musicale greca in eta ellenistica (2009), p. 47-74. Leur article de 2010

a été repris quasiment à l’identique deux ans plus tard, en anglais : id., « From Choregia to Agonothesia:

Evidence for the Administration and Finance of the Athenian Theatre in the Late Fourth Century B.C. », dans

D. Rosenbloom, J. Davidson (éds), Greek Drama IV: Texts, Contexts, Performance (2012), p. 300-321. 225. IG II3 473, où la restitution est acceptée par Lambert, lequel propose en revanche la date de 329-322 ? (la

mention du secrétaire de la prytanie, si elle est correcte, exclut en effet la période oligarchique de 322-318).

Sur ce point, comme sur d’autres faiblesses de Csapo, Wilson 2010, voir les importantes critiques émises par

Chr. Feyel dans Bull. ép. 2011, 240, et par D. Knoepfler dans Annuaire du Collège de France 2010-2011.

Résumés des cours et travaux 111 (2012), p. 438-440.

LA VIE POLITIQUE 141

 

[ƧƲ]ʶƵ ƷƲʶƵ ƥȞƩɜ ƺƲƴƫƧƲ[˅ƶƭư ƳƴƲƬɡuƼƵ]

[Ȼ]ƳƫƴƩƷ˒ư Ʒɖ ƳƩƴɜ ƷƲɠ[Ƶ . . .6. . ., ȂƳƥƭươ]-

[ƶ]ƥƭ (. . .)

 

Il est clair que l’épiméléia ne fait pas référence ici à une charge officielle de « surveillant » des

Dionysies, mais au soin dont Nikostratos a fait preuve pour le concours des Dionysies, selon une formule bien attestée 226. Comme E. Csapo et P. Wilson le remarquent, ce personnage a agi en parallèle avec les chorèges, bien mentionnés dans le texte 227. Ce Nikostratos n’était donc pas un étranger devenu magistrat à Athènes sous l’oligarchie de Phocion, mais simplement un homme fortuné ou un artiste, qui a contribué de manière régulière à la splendeur des Dionysies par son soutien financier ou son talent artistique.

 

Un autre « épimélète des Dionysies » serait attesté chez Plutarque, toujours selon E. Csapo

et P. Wilson. Le biographe rapporte que le Macédonien Nikanor a été agonothète sur l’invitation de Phocion peu après la mort d’Antipater en 319 228. Naturellement, l’emploi du terme « agonothète » par Plutarque est ici anachronique, comme l’avait déjà vu A. W. Pickard-Cambridge : le biographe a utilisé un mot très répandu à son époque pour désigner tout organisateur de concours. Selon le savant anglais, il faut comprendre que Nikanor a contribué aux dépenses de diverses fêtes, non qu’il a été élu agonothète des Dionysies 229. E. Csapo et P. Wilson conjecturent que dans la source de Plutarque figurait le terme d’épimélète, terme qu’ils supposent peu familier pour l’auteur (ce qui serait étonnant, Plutarque ayant été lui-même épimélète de l’Amphictionie de Delphes) et que ce dernier aurait assimilé anachroniquement à l’agonothète. Ils voient donc dans le nouveau rôle rempli par Nikanor une rupture avec la tradition dans l’administration de la fête, mais rien ne permet de dire que Nikanor ait porté le titre d’épimélète des Dionysies ; il aura probablement contribué financièrement à une ou plusieurs fêtes, mais sans occuper de magistrature – ce qui, comme pour Nikostratos, aurait été pour le moins surprenant pour un étranger.

 

E. Csapo et P. Wilson invoquent enfin un décret honorifique, qui, comme Chr. Habicht

l’a montré, récompense Xénoklès de Sphettos « le jeune », en commençant par le rappel de la carrière de son grand-père homonyme (c’est la partie que l’on a conservée) 230. Ce rappel enregistrerait toutes les étapes ayant marqué la transition de la chorégie à l’agonothésie ; mais l’épiméléia que l’on croyait voir à la ligne 4, entre la chorégie et l’agonothésie, résulte d’une mauvaise lecture, corrigée dans la troisième édition du volume II des IG. Par ailleurs, l’ordre

 

226. E.g. IG II2 1184, l. 5-6 (334/3. Dans le dème de Cholargos, la prêtresse reçoit des denrées et de l’argent pour

« la fête et l’épiméléia des Thesmophories ») ; le décret d’Aixônè 2, l. 11-12 (326/5) pour les chorèges et leur

épiméléia envers les démotes ; IÉleusis 84, l. 5-6 et 9 (333/2) pour les éphèbes de la tribu Hippothontis pour

leur 3 épiméléia pour toutes les tâches qu’on leur a imposées à Éleusis ; IG II 920, l. 16 (266/5 ? Un archonte

éponyme récompensé entre autres pour l’épiméléia dont il a fait preuve dans l’accomplissement de tout ce qui

dépendait de sa charge) ; IG II2 1043, l. 32 (38/7. Un cosmète récompensé pour son épiméléia générale pour

toutes les tâches qui lui avaient été confiées).

227. Csapo, Wilson 2010 s’étonnent de l’expression ligne 6 ƷƲʶƵ ƥȞƩɜ ƺƲƴƫƧƲ˅ƶƭư appliquée à des chorèges, et

passent beaucoup de temps à essayer d’expliquer cette pseudo-exception, qui montrerait que les chorèges sont

assimilés ici aux agonothètes et aux prytanes. Il n’y a pas à chercher très loin pour trouver un parallèle, voir 2,

l. 23-24.

228. Plutarque, Phocion 31.

229. Pickard-Cambridge 1968, p. 92 et n. 1. L’hypothèse de l’anachronisme avait déjà été émise par E. Capps,

« The Dating of Some Didascalic Inscriptions », AJA 4 (1900), p. 85 n. 1. 230. 3 IG II 1035 (vers 245). Voir Chr. Habicht, « Die beiden Xenokles von Sphettos », Hesperia 57 (1988),

p. 323-327.

142 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

des charges énumérées dans ce décret n’est pas chronologique : Xénoklès « l’ancien » est dit avoir exercé la triérarchie, la chorégie, l’agonothésie et l’épiméléia des Mystères, or il a été agonothète en 307/6, et épimélète des Mystères en 321/0 ou 318/7 231.

 

Pour étayer leur hypothèse, E. Csapo et P. Wilson doivent encore prouver que la chorégie

continue d’exister sous Démétrios. Ils croient trouver des preuves tant au niveau de la cité que dans les dèmes, mais une analyse plus poussée des textes invoqués permet de les rejeter. Dans La Samienne de Ménandre, Moschion dit avoir assumé la chorégie dans un passé récent 232, ce qui suggère que l’institution était toujours en vigueur lors de la première représen tation de cette comédie, quelque part entre 315 et 309 selon eux. Comme le reconnaissent pourtant les deux auteurs, la date de cette pièce est difficile à déterminer : les experts oscillent à l’intérieur de la décennie 320-310. Au terme d’une notice très argumentée (mais où la mention d’une chorégie ne tient étrangement aucune place), J.-M. Jacques aboutit, avec prudence, à la conclusion que la pièce est de peu antérieure au Dyscolos, lequel a été joué pour la première fois au début de l’année 316 233. Mais à supposer même que la pièce date du gouvernement de Démétrios, la chorégie a très bien pu avoir été abolie depuis peu, puisque Moschion parle de son action au passé.

E. Csapo et P. Wilson ajoutent encore en faveur de leur hypothèse trois monuments supposés

chorégiques et nos deux décrets aixonéens 3 (317/6) et 4 (pour lequel « l’année de 340/39 reste une possibilité, mais l’année 313/2 est beaucoup plus probable » 234). Il a déjà été question de ces décrets, je n’y reviens pas. Penchons-nous sur les trois monuments :

– IG II2 3109, de Rhamnonte, est daté selon eux de la fin du ive s. d’après des critères

stylistiques et prosopographiques. Mais l’inscription a été redatée de la seconde moitié du ive s. par V. Chr. Pétrakos dans son volume sur les inscriptions du dème 235 ;

– un relief votif anépigraphe représentant notamment ce qui pourrait être les membres

d’un chœur et deux personnages barbus, lesquels sont interprétés comme des chorèges par nos deux auteurs. Mais ce monument est daté, d’après des critères stylistiques, de 320-300 et l’interprétation des personnages barbus fait difficulté, puisque les spécialistes ont proposé tour à tour d’y voir le chorodidaskalos et le chorège, le chorodidaskalos et l’agonothète, ou les héros éponymes des tribus victorieuses 236 ;

– un relief de l’Éleusinion d’Athènes, sur lequel est représenté un chœur comique. Mais le

monument est daté en réalité du 3 e e quart du iv s. 237.

 

E. Csapo et P. Wilson cherchent ensuite un argument du côté des amphores panathénaïques,

sur lesquelles le nom de l’archonte éponyme figure pour la dernière fois en 312/1. Ils y voient un terminus post quem pour l’instauration de l’agonothésie, puisqu’ils pensent que le nom de

 

231. On ne peut reconstituer ni la chronologie ni l’intégralité de la carrière d’un individu sur la base des considérants

dans un décret honorifique de ce type, voir les remarques de Gauthier 1979, p. 385-387, à propos du décret

pour Phaidros de Sphettos (IG II3 985) ; l’auteur insiste notamment sur la recomposition des considérants par

le rédacteur de la proposition.

232. 5, 13-14 : Ʒ˓ ƺƲƴƫƧƩʶư ƨƭơƹƩƴƲư [Ʈƥɜ Ʒʩ] ƹƭƯƲƷƭuƣʗ : « (je dois dire que) je me suis distingué par ma chorégie et

ma munificience » (éd. et trad. J.-M. Jacques, éd. CUF).

233. Dans la notice à La Samienne, éd. CUF, 2003, p. XLVIII-LXV. L’argument de La Samienne est aussi présent

chez Latini 2003, qui date la pièce de 310-309.

234. Csapo, Wilson 2010, p. 87 n. 14

235. IRham. 120.

236. Louvre, Ma 756. Voir la discussion chez Agelidis 2009, p. 68-69 et cat. no 172. 237. Musée de l’Agora, S 2098. Voir ibid., p. 51 et cat. no 95. Csapo, Wilson 2010 donnent le numéro d’inventaire

MN S 2098, ce qui doit être une erreur.

LA VIE POLITIQUE 143

 

l’archonte sur les amphores signifie que les athlothètes sont encore en charge du concours des Panathénées. Mais cela suppose que les concours panathénaïques aient été dès le début placés sous la responsabilité de l’agonothète, or il semble que cela ne soit pas le cas avant l’apparition de plusieurs agonothètes simultanés à partir du iie s. De plus, s’il est vrai que le dernier nom d’archonte apparaît en 312/1 sur les amphores panathénaïques, il est remplacé à une date inconnue (mais en tout cas au iiie s.) par le nom du trésorier des Panathénées (une magistrature révélée par un fragment d’inscription récemment publié), et seulement plus tard, au iie s., par le nom de l’agonothète des Panathénées 238. Enfin, la mention du nom d’un magistrat sur les amphores panathénaïques indique seulement qu’il était responsable de la collecte de l’huile : on ne peut rien en déduire de plus 239.

 

Il est vain de se perdre plus longtemps en conjectures aventureuses, alors que tout indique

que l’abolition de la chorégie est à attribuer à Démétrios, très probablement aux alentours de 316. Une fois le décret aixonéen 4 (et, partant, le décret 5) retiré du débat, il ne reste plus aucun argument recevable en faveur d’une autre interprétation.

 

DÉCRET HONORIFIQUE POUR DÉMÉTRIOS DE PHALÈRE (no 6*)

 

Nous avons affaire ici à l’un des textes les plus intéressants de l’épigraphie aixonéenne, car il nous fait toucher à l’histoire politique de la cité à la fin du ive s. Il concerne Démétrios de Phalère, dont il a été question déjà dans la section précédente. Ce personnage, attesté dans de nombreuses sources littéraires, est mentionné ici pour la première fois de manière assurée dans un document épigraphique datant de son gouvernement 240. Il faut dire que pour cette période, les décrets sont très rares, ce qui rend notre texte d’autant plus précieux.

 

LE LIEU DE DÉCOUVERTE DE LA STÈLE

 

La trouvaille apparaît pour la première fois sous la plume de K. S. Pittakis en 1842, lequel en est sans doute aussi l’inventeur, même s’il ne le dit pas clairement 241. Les différents éditeurs sont unanimes sur le lieu de découverte : à l’emplacement de l’ancien dème d’Aixônè 242. La chose est évidente, puisque le décret mentionne les Aixonéens. Certains éditeurs indiquent malheureusement comme lieu de trouvaille l’endroit qu’ils supposaient être à l’époque le centre

 

238. S. C. Humphreys, « Notes on Attic Prosopography », ZPE 160 (2007), p. 71 ; M. J. Osborne, « The Athenian

Decree for Kallias of Sphettos and the Panathenaia », dans A. P. Matthaiou, N. Papazarkadas (éds), ƆƱƼư:

Studies in Honor of Ronald S. Stroud (2015), I, p. 59-76 ; Cl. Sarrazanas, dans sa thèse à paraître (voir supra,

n. 186).

239. Sur les amphores panathénaïques et la mention du nom d’un magistrat, voir M. Bentz, Panathenaische

Preisamphoren (1998), p. 24-26 ; J. M. Barringer, « Panathenaic Games and Panathenaic Amphorae under

Macedonian Rule », dans O. Palagia, S. V. Tracy (éds), The Macedonians in Athens, 322-229 B.C. (2003),

p. 243-256.

240. Sur la base de Sphettos, voir infra, p. 151. La tablette de défixion SEG LIV 398, qui porte les noms de

Macédoniens et de pro-Macédoniens, dont Démétrios de Phalère et Cassandre, est de datation incertaine ;

elle remonte peut-être à la « guerre de quatre ans » (307-303), pendant laquelle Cassandre tenta de récupérer

Athènes (voir Chr. Habicht, Pausanias’ Guide to Ancient Greece [1985], p. 81-82, qui propose la date de 304 ;

voir encore Habicht 2006, p. 92 et p. 426 n. 24).

241. K. S. Pittakis, AEph 1842, p. 519 no 859 mentionne encore une stèle funéraire (GL 11) trouvée lors de cette

petite fouille.

242. À la suite de Pittakis, qui déclare : ƊȻƴơƬƫ ƩȞƵ ƷɖƵ ƮƥƷɖ Ʒɞư ƉʨuƲư ƆȞƱƼươƥ DzƴƺƥƭƲƯƲƧƭƮɖƵ ȂƴƩǀưƥƵ (« Elle a

été trouvée dans les fouilles archéologiques dans les environs du dème d’Aixônè »). La stèle ne figure pas dans

l’inventaire de Milchhöfer 1888, tout comme notre numéro 16, peut-être car elles se trouvaient au musée

de la Société archéologique (voir infra, p. 293).

144 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

du dème, or comme nous l’avons vu dans le chapitre 2, Aixônè a été longtemps mal situé. C’est le cas par exemple de Ch. Michel, qui donne Chasani comme lieu de découverte, alors que ce village se trouvait en réalité à l’endroit des dèmes d’Halimonte et d’Euônymon.

 

La stèle est restée entreposée au domicile de K. S. Pittakis jusqu’à la mort de ce dernier en

1863 ; elle a ensuite été vendue à l’État par ses héritiers, avec le reste de la collection 243. Elle était au Musée national à l’époque de J. Kirchner, d’où elle a été transférée au Musée épigraphique.

 

LE TEXTE

ME 7731.

Stèle de marbre blanc, surmontée d’un fronton. Koehler dit que la stèle est brisée en deux morceaux, mais ce n’est pas le cas. Elle est brisée en bas et à gauche, et à droite à partir de la quatrième ligne du texte. Du fronton, seuls les acrotères central et droit sont conservés. Aucune trace de décor n’est visible à l’intérieur du fronton. Sur la moulure inférieure de ce dernier, est écrite l’invocation aux dieux. La face arrière n’est pas travaillée, ce qui indique que la stèle se dressait contre le mur d’un bâtiment.

Continuer : partie 11 sur 40