Une Microhistoire D’athènes
Principes D’édition des Inscriptions
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 40 parties.
Pour les signes diacritiques, ont été adoptées les valeurs suivantes :
- - - : le nombre de lettres manquantes est inconnu.
. . . : le nombre de lettres manquantes correspond au nombre de points.
[…] : lacune dans le texte restituée par l’éditeur.
<…> : addition d’une lettre omise par le graveur ; faute du graveur corrigée par l’éditeur.
(…) : lettre non gravée ou abréviation complétée par l’éditeur.
{…} : le graveur a gravé une lettre en trop.
̹ …̺ : lettre gravée sur rasura.
Lettre pointée : la lettre n’est pas visible entièrement, mais la lecture est probable.
Lettre soulignée : la lettre a été vue par un éditeur précédent mais n’est plus visible aujourd’hui.
J’ai signalé par un astérisque les inscriptions que j’ai pu voir.
Dans le lemme, le signe > indique sur quelle édition précédente ou quelle reproduction du texte (copie d’un autre savant, estampage, photo) l’éditeur s’est fondé. Les auteurs marqués en gras sont ceux qui ont procédé par autopsie. Pour ne pas alourdir les lemmes, je n’ai pas répété sous la rubrique « commentaires » les références bibliographiques données dans les rubriques « éditions » et « traductions », mais il va de soi que ces dernières s’accompagnent bien souvent de commentaires.
Les mesures données sont exprimées en mètres. L’ordre suivi est toujours hauteur, largeur, épaisseur et, le cas échéant, de haut en bas.
Des études scientifiques ont montré la difficulté de déterminer le type de marbre d’après l’examen visuel seul 1. C’est pourquoi j’ai préféré parler de « marbre blanc » et de « marbre gris-bleu » plutôt que d’utiliser les qualificatifs « pentélique » ou « de l’Hymette ».
1. Voir C. Renfrew, J. S. Peacey, « Aegean Marble: a Petrological Study », ABSA 63 (1968), p. 45-66 ; L. Moens
et al., « Scientific Provenance of Ancient White Marble Sculptures », dans coll., Marble: Art Historical and
Scientific Perspectives on Ancient Sculpture (1990), p. 111-124 ; H. R. Goette et al., « Investigation of the
Greyish-Blue Marble of Pentelikon and Hymettus », Asmosia IV (1999), p. 83-90.
INTRODUCTION
LES DÈMES OU LE MICROCOSME ATHÉNIEN
Les dèmes, ces communautés humaines, urbaines ou rurales, situées sur le territoire d’une cité, constituent un observatoire privilégié pour l’étude des sociétés grecques antiques. Pour peu que la documentation l’autorise, la petite échelle qu’ils représentent donne la possibilité à l’historien de pratiquer la microhistoire, en appréhendant les aspects les plus divers de la vie quotidienne de leurs habitants et de leurs ressortissants 1. Encore cette petite échelle est-elle toute relative : certains dèmes, les plus peuplés, atteignaient la taille d’une cité du monde grec.
Les dèmes sont à ce jour attestés dans une vingtaine de cités 2. Alors que dans certaines
d’entre elles, leur rôle n’a pas dépassé l’échelon local, à Athènes ils furent intégrés à l’extrême fin du vie s. à la structure de la polis, dont ils constituèrent désormais des subdivisions adminis-tratives 3. À partir de cette date, l’intégration des nouveaux citoyens se fit dans une tribu, un dème et une phratrie, et tout citoyen se vit pourvu d’un démotique.
L’appartenance à un dème était donc une condition sine qua non pour bénéficier des droits
civiques. Qui plus est, c’était en grande partie les dèmes qui faisaient et défaisaient les citoyens. Les listes de citoyens n’étaient en effet pas établies par la cité, mais par les dèmes : chacun tenait à jour son lexiarchikon grammateion, sur lequel figuraient les citoyens inscrits dans le dème. Lorsqu’un jeune Athénien était parvenu à l’âge de 18 ans, il se présentait devant l’assemblée du dème de son père, qui vérifiait s’il avait bien l’âge requis, s’il était de condition libre et de
1. On trouvera des réflexions très stimulantes sur les démarches de type micro-analytique en histoire chez
J. Revel (éd.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience (1996). 2. Voir Jones 1987, index p. 387 et M. H. Hansen, T. H. Nielsen (éds), An Inventory of Archaic and Classical
Poleis (2004), index no 13. La liste n’est pas exhaustive (les attestations de l’époque hellénistique notamment
sont sous-représentées, ainsi les cités d’Égypte, ou encore Xanthos et Myra en Lycie, Mylasa en Carie) et
destinée à s’allonger au fil des découvertes épigraphiques.
3. D. Kienast, « Die Funktion der attischen Demen von Solon bis Kleisthenes », Chiron 35 (2005), p. 69-100
tente de montrer que les dèmes fonctionnaient déjà comme unités administratives de la cité sous Solon,
mais sa démonstration est discutable en bien des points. Les dèmes institutionnels auraient été créés au plus
tôt entre 508/7 et 506 selon Chr. Flament, « Recherches sur la chronologie des réformes clisthéniennes »,
RBPh 93 (2015), p. 5-30, et la réalisation des réformes clisthéniennes aurait pris presque une décennie.
8 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
naissance légitime 4. Lors des révisions des listes de citoyens, les dèmes étaient chargés par la cité d’exclure leurs membres illégitimes 5. Les dèmes avaient aussi la responsabilité d’une autre liste, le pinax ekklèsiastikos : y figuraient probablement les démotes ayant le droit de voter à l’Assemblée 6.
Relais de l’administration civique au niveau local, les dèmes jouaient un rôle essentiel dans
la levée de l’impôt et des troupes : ainsi, c’était vers le magistrat principal de chaque dème, le démarque, que la cité se tournait pour obtenir une liste des mobilisables, et un état de la fortune foncière des démotes et de ceux qui, sans faire partie du dème, y possédaient des biens immobi-liers 7. D’après l’Athénaiôn Politéia, les dèmes clisthéniens ont remplacé les naucraries ; on pour-rait supposer qu’ils ont repris le rôle de ces dernières dans la levée de l’impôt, et peut-être dans la fourniture des contingents militaires 8. Par ailleurs, il est probable qu’on ait tenu compte des dèmes dans la structure des unités militaires athéniennes, comme le montrent quelques témoi-gnages d’orateurs 9. En tant qu’éléments structurants du corps civique, les dèmes sont également pris en considération pour des prestations de serment concernant des affaires d’intérêt général, pour la répartition des viandes issues de certains sacrifices et pour la distribution du théorique 10.
4. Pour éviter que des candidats ne soient injustement inclus ou exclus, l’examen devant les démotes était suivi
d’un second devant le Conseil, et un vote négatif des démotes pouvait faire l’objet d’un recours devant le
tribunal de la cité. Voir Feyel 2009, p. 136-143 (les sources sont rassemblées p. 116-124). 5. Ce fut le cas par exemple lors de la diapsèphisis de 346/5, voir Eschine, 1, 77 (et scholie), 86, 114, et 2,
182 ; Isée, 12 ; Démosthène, C. Euboulidès (57) ; Harpocration, s.v. « ƨƭƥƻƢƹƭƶƭƵ ». Certains dèmes avaient
sûrement admis des citoyens de manière abusive, voir F. Jacoby dans son commentaire à FGrH 324 F 52,
n. 9. Sur les diapsèphiseis, voir Feyel 2009, p. 143-148 (les sources sont rassemblées p. 124-136). 6. Démosthène, C. Léocharès (44), 35, avec le commentaire de M. H. Hansen, La démocratie athénienne à
l’époque de Démosthène : structure, principes et idéologie (1993) (traduit de l’anglais par S. Bardet, avec le
concours de Ph. Gauthier), p. 118, p. 134, p. 159.
7. Par exemple Ps.-Démosthène, C. Polyklès (50), 6 et 8 (en 362/1, les bouleutes et démarques sont chargés par
l’Assemblée d’établir des listes de démotes susceptibles de servir dans la flotte, et de propriétaires fonciers en vue
d’une proeisphora). Dans le décret IG I3 138 (avant 434) concernant des sommes à verser à Apollon par les soldats,
il est précisé que les démarques récolteront l’argent auprès des cavaliers et des hoplites sur la base du lexiarchikon
grammateion. Le fameux et controversé « décret de Thémistocle » mentionne l’usage des lexiarchika grammateia
pour recruter les équipages des navires (SEG XVIII 153, l. 29-30, avec le commentaire de M. H. Jameson, « The
Provisions for Mobilization in the Decree of Themistokles », Historia 12 [1963], p. 385-404). Sur la conscrip-
tion des hoplites à l’époque classique, voir M. R. Christ, « Conscription of Hoplites in Classical Athens »,
CQ 51 (2001), p. 398-422 (p. 400 n. 8 pour les sources). Sur la collaboration des démarques avec les instances
civiques dans le cas de confiscations de propriétés de démotes, voir Whitehead 1986, p. 131-132. 8. Ath. Pol. 8, 3 et 21, 5 ; voir Pollux, VIII 108. Mais selon Cleidèmos (FGrH 323 F 8), les naucraries auraient
coexisté avec les dèmes clisthéniens quelque temps. Sur les naucraries, et notamment la question de leur lien
avec la flotte athénienne, voir Gabrielsen 1994, p. 19-24 ; H. T. Wallinga, « The Athenian Naukraroi », dans
H. Sancisi-Weerdenburg (éd.), Peisistratos and the Tyranny: a Reappraisal of the Evidence (2000), p. 131-146 ;
Chr. Schubert, « Die Naukrarien: zur Entwicklung der attischen Finanzadministration », Historia 57 (2008),
p. 38-64 ; Th. J. Figueira, « The Athenian Naukraroi and Archaic Naval Warfare », Cadmo 21 (2011), p. 183-
210 ; H. van Wees, Ships and Silver, Taxes and Tribute. A Fiscal History of Archaic Athens (2013), p. 44-61. 9. Les démotes combattaient à proximité les uns des autres, voir Isée, 2, 42 ; Ps.-Lysias, 20, 23. Rappelons que
les soldats se rassemblent dans leur dème avant de partir au combat (Lysias, 16, 14), et que certains démotes
aisés ont permis à d’autres moins favorisés d’accéder à la classe hoplitique (Lysias, 16, 14 et 31, 15). Sur les
aspects militaires de la réforme de Clisthène, qui instaura un système de mobilisation efficace, voir H. van
Effenterre, « Clisthène et les mesures de mobilisation », REG 89 (1976), p. 1-17 (qui fait outrancièrement
de ces aspects la raison profonde de la réforme) ; P. Siewert, Die Trittyen Attikas und die Heeresreform des
Kleisthenes 3 (1982). Selon Chr. Flament, « IG I 104 et les ƦƥƶƭƯƩʶƵ de Dracon. Réflexions sur l’organisation
sociale, politique et militaire de l’Athènes préclisthénienne », LEC 77 (2009), p. 115-132, Clisthène aurait
créé la première armée civique d’Athènes, mais voir Frost 1984.
10. Serments : Andocide, 1, 97 (sur l’authenticité du décret cité dans ce passage, voir en dernier lieu Sommerstein
2014). Sacrifices : 3 IG II 447, l. 51-53 (Petites Panathénées), avec le commentaire de D. Knoepfler, « Le
décret d’Athènes sur la kréanomia des Petites Panathénées : un modèle politique pour le partage des viandes
entre les dèmes attiques », JS 2016, p. 147-211. Théorique : Démosthène, C. Léocharès (44), 37.
INTRODUCTION 9
Enfin, une autre responsabilité incombant aux dèmes, et non des moindres, est de désigner
certaines magistratures civiques : à l’époque d’Aristote, il s’agit des bouleutes et des gardiens des arsenaux 11, mais autrefois les dèmes devaient fournir bien plus de magistratures encore 12.
Ce rôle essentiel des dèmes dans la vie politique, administrative et institutionnelle de
l’Attique s’explique, tout d’abord, par la taille du territoire de la cité. Athènes était la plus grande cité de Grèce continentale, mis à part le cas particulier de Sparte. La gestion d’un tel espace ne pouvait se faire uniquement à partir du centre, la ville d’Athènes ; il fallait relayer l’autorité à des sous-groupes, répartis dans la chôra. Un autre facteur important est le régime politique démocratique en vigueur : à la lecture de l’Athénaiôn Politéia, la création du système des dèmes, répartis dans les trittyes et les tribus selon un équilibre complexe, découle clairement de la volonté de faire participer la totalité du corps civique aux affaires publiques, de manière équitable 13, sans que la richesse, la naissance ou le lieu de résidence ne soient des facteurs discriminants. Dans ce même ouvrage, l’auteur attribue cette réforme à Clisthène, et ajoute que ce dernier avait à cœur que les citoyens usent désormais de leur démotique, et non de leur patronyme, afin que les nouveaux citoyens (c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas Athéniens de souche) ne soient pas repérables. Nos sources montrent cependant que l’usage du démotique, certes très répandu, n’occulta pas celui du patronyme, loin de là 14 : dans la nomenclature des Athéniens, ils apparaissent le plus souvent conjointement, et il n’est pas rare que le patronyme figure seul, notamment quand la précision du démotique est inutile, par exemple lorsqu’un citoyen se trouve dans son dème d’origine.
Cette forte intégration des dèmes au système politique et administratif d’une cité et le rôle
essentiel qu’ils endossent pour le bon fonctionnement des institutions civiques semblent à première vue uniques dans le monde grec. Mais il faut préciser qu’Athènes est aussi la cité la mieux documentée de toute l’Antiquité grecque. Les sources, abondantes, permettent mieux qu’ailleurs d’explorer la vie subcivique ; mais elles ne doivent pas faire oublier que d’autres cités ont adopté elles aussi un système complexe de gestion de leur territoire, impliquant ou non les dèmes 15.
LA RECHERCHE SUR LES DÈMES ATTIQUES :
DE LA TOPOGRAPHIE À LA MICROHISTOIRE
L’étude des dèmes attiques suscite l’intérêt des chercheurs depuis longtemps. Les questions topographiques, en premier lieu, ont fait l’objet de vifs débats, les savants discutant du nombre
11. Les bouleutes sont tirés au sort parmi les candidats dans chaque dème (Ath. Pol. 62, 1) ; voir Rhodes 1972,
p. 6-12 et p. 214, qui n’exclut pas que les dèmes aient à l’origine élu leurs représentants. Sur les gardiens des
arsenaux, voir Ath. Pol. 62, 1 et 24, 3.
12. Voir infra, p. 88. D’après un décret reproduit chez Andocide, 1, 83-84, les dèmes auraient désigné aussi les
500 nomothètes chargés, avec d’autres, de réviser les lois après la chute des Trente, mais ce document n’est
pas authentique (M. Canevaro, E. M. Harris, « The Documents in Andocides’ On the Mysteries », CQ 62
[2012], p. 110-119. Sur les nomothètes, voir aussi infra, p. 154). 13. Ath. Pol. 21, 2 (à propos de la répartition des Athéniens par Clisthène dans les dix nouvelles tribus) : « Parce qu’il
voulait les mélanger, afin qu’un plus grand nombre participe aux affaires publiques » (DzưƥuƩʶƱƥƭ ƦƲƸƯƿuƩưƲƵ,
ȳƳƼƵ uƩƷƠƶƺƼƶƭ ƳƯƩƣƲƸƵ ƷʨƵ ƳƲƯƭƷƩƣƥƵ). Voir le commentaire de Rhodes 1993, p. 250 et p. 253-254. 14. Voir par exemple S. Brenne, Ostrakismos und Prominenz in Athen (2001), p. 73-86 pour les tessons
d’ostracisme. Sur l’usage du démotique, voir infra, p. 344-346. 15. Des cas très intéressants, mais encore bien obscurs en raison du manque de sources, sont Rhodes (Jones 1987,
p. 242-252), Cos (ibid., p. 236-242), Érétrie (ibid., p. 73-77), Argos (ibid., p. 112-118), Milet (ibid., p. 320-
327). À Cos par exemple, il semble que ce ne soit qu’à partir de l’homopolitie avec Calymna que les dèmes
deviennent des subdivisions civiques ( e e IG XII 4, 1, 315, l. 4-5, 2 moitié du ii s. Voir D. Bosnakis, Kl. Hallof,
Chiron 35 [2005], p. 220-233 no 20 ; Ph. Gauthier, Bull. ép. 2006, 317).
10 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
et de l’emplacement des dèmes, et ce depuis le xviie s. 16. Aujourd’hui, la plupart sont localisés avec plus ou moins de certitude, et il est établi que leur nombre était de 139 à l’époque classique (au moins à partir du ive s.) et pendant la majeure partie du iiie s., 140 à partir de 224/3, 141 à partir de 200, et 142 à partir du règne d’Hadrien 17.
Suite à l’organisation de plusieurs fouilles en Attique, qui ont mené à la découverte de
nombreuses inscriptions, et notamment de décrets émanant des dèmes, il a été possible dès la fin du xixe s. de réaliser les premiers ouvrages de synthèse sur la « vie municipale » en Attique 18. Quelques années plus tard, en 1891, la redécouverte de l’Athénaiôn Politéia sur un papyrus a marqué un tournant dans la recherche sur l’Athènes antique. Quelques passages importants mentionnent les dèmes et leur rôle politique au sein de la cité 19. Après la Seconde Guerre mondiale, le nombre croissant des fouilles dans la campagne attique a fortement augmenté la quantité de matériel archéologique et épigraphique. Récemment, des travaux gigantesques ont été menés à l’occasion de l’extension du réseau du tram et du métro, de l’aménagement d’installations pour les Jeux Olympiques de 2004, de la construction du nouvel aéroport E. Venizélos à Spata et de l’Attiki Odos, voie routière rapide qui le relie à Éleusis ; les structures et objets archéologiques qu’ils ont permis d’exhumer ont fait considérablement progresser nos connaissances sur l’Attique préhistorique et antique, y compris sur les dèmes 20.
Ainsi, depuis la synthèse de B. Haussoullier, le corpus des inscriptions officielles des dèmes a
plus que quintuplé, atteignant actuellement quelque 160 documents. Ce boom documentaire a conduit à de nouvelles études sur les dèmes en général 21, ou sur une sélection d’entre eux 22,
16. Pour une bibliographie commentée sur les dèmes, voir Whitehead 1986, p. XVIII-XXV ; I. Steffelbauer,
« Literaturbericht zur attischen Demenforschung von 1985 bis 2000 », AAHG 54 (2001), col. 129-152. Sur
le goût pour la topographie, voir infra, p. 29-30. 17. Sur le nombre des dèmes, leur localisation, leur répartition dans les trittyes et les tribus et le nombre de leurs
représentants à la Boulè, voir Traill 1975 et 1986 ; id., dans R. J. A. Talbert (éd.), Barrington Atlas of the
Greek and Roman World. Map-by-map Directory (2000), II, p. 904-918 ; G. R. Stanton, « The Trittyes of
Kleisthenes », Chiron 24 (1994), p. 161-207. D. Kienast, « Die Zahl der Demen in der kleisthenischen
Staatsordnung », Historia 54 (2005), p. 495-498 pense qu’il y avait cent dèmes au départ, dix par tribu
(voir Hérodote, V 69, 2), et que leur nombre a augmenté par la suite.
18. Haussoullier 1883. Il avait à disposition une trentaine de documents officiels de dèmes. Sa monographie a
éclipsé la mince étude de Müller 1880.
19. On pense évidemment en premier lieu au paragraphe 21, 4-5, sur la création du système des dèmes par
Clisthène. Il est question également des dèmes dans 22, 5 et 62, 1 (sur leur rôle dans la désignation de certains
magistrats), voir les commentaires de Rhodes 1993 sur ces passages.
20. Voir les synthèses récentes des archéologues grecs : Aikaterinidis 2001 ; Steinhauer 2005 ; Coll.,
ƆƷƷƭƮƢ 2004: ƥưƥƶƮƥƹơƵ, ƩƸƴƢuƥƷƥ, ươƥ uƲƸƶƩƣƥ (2005) ; Vasilopoulou, Katsarou-Tzeveleki 2009 ;
A. G. Vlachopoulos (éd.), Ɔƴƺƥƣƥ ƆƬƢưƥ Ʈƥƭ ƆƷƷƭƮƢ. ƎƶƷƲƴƭƮƢ ƷƲƳƲƧƴƥƹƣƥ ƷƲƸ ƠƶƷƩƼƵ Ʈƥƭ ƷƫƵ ƺǁƴƥƵ (2010)
(spécialement G. Steinhauer, p. 92-117 sur les dèmes) (cet ouvrage est une reproduction des chapitres sur
l’Attique parus dans A. G. Vlachopoulos [éd.], Archaeology. Euboea and Central Greece [2008], avec des
illustrations supplémentaires) ; Dogka-Toli, Oikonomou 2013 ; Kaza-Papageorgiou 2016. 21. Traill 1975 et 1986 ; Whitehead 1986. Ce dernier utilise environ 140 documents officiels de dèmes, et
fait pour la première fois une large place à l’histoire sociale. Actuellement, la vie rurale dans les cités grecques
suscite un grand intérêt parmi les chercheurs : citons, parmi d’autres, Osborne 1987, T. H. van Andel,
C. Runnels, Beyond the Acropolis: a Rural Greek Past (1987) ; pour Athènes, Osborne 1985, Lauter 1993,
Bertrand, Brunet 1993, p. 157-184, Jones 1999, p. 82-122 et Jones 2004. 22. Eliot 1962 sur une dizaine de dèmes côtiers (Aixônè, Halai Aixônidès, Anagyronte, Lamptrai, Thorai, Aigilia,
Anaphlystos, Amphitropè, Bèsa, Atènè) ; Koutsogiannis 1984 (Halai Aixônidès, Anagyronte) ; Lauter 1993
(Halai Aixônidès, Anagyronte, Lamptrai) ; Kaza-Papageorgiou, Kladia 2006 (repris en grande partie par
K. Kaza-Papageorgiou, dans G. Giannakopoulos [éd.], ƆƴƧƸƴƲǀƳƲƯƫ. ƂƻƩƭƵ ƷƫƵ ƭƶƷƲƴƣƥƵ ƷƫƵ ƳƿƯƫƵ [2006],
p. 15-54) (Halimonte et Euônymon) ; Oetjen 2014 sur les dèmes-garnisons au iiie s. (Rhamnonte surtout) ;
Bultrighini 2015 sur quelques dèmes de la Paralie (Anagyronte, Lamptrai, Phréarrhioi, Anaphlystos,
INTRODUCTION 11
et surtout à l’émergence de monographies consacrées entièrement à un dème en particulier, traitant entre autres des aspects topographiques, religieux, économiques et sociaux 23. Dans ces deux dernières tendances, on trouve des ouvrages fort divers, visant deux sortes de publics : d’une part, les études de fond, faites par des spécialistes pour des spécialistes ; d’autre part, les ouvrages destinés à un plus large public, commandités par les communes actuelles de l’Attique, soucieuses de relier leur histoire à celle de leurs prédécesseurs antiques. Ces derniers ouvrages sont néanmoins fort utiles pour l’historien, car ils présentent les résultats des fouilles les plus récentes, souvent inédites ou résumées dans des revues à faible diffusion 24.
Au fil de ces recherches, il est apparu que les dèmes, bien que faisant partie d’un tout (la polis
athénienne), formaient autant de microcosmes dont l’étude permet d’apprécier la diversité. Grâce à l’enrichissement de la documentation épigraphique et archéologique consécutif aux fouilles menées dans la campagne attique, il a été désormais possible de consacrer des livres entiers à un seul dème. D’une démarche essentiellement topographique, on est passé à une véritable microhistoire, par laquelle on cherche à appréhender les aspects les plus divers de la vie des anciens habitants de l’Attique – et pas seulement des citoyens. C’est dans ce courant que s’inscrit la présente étude.
Certes, il peut paraître d’un intérêt limité de consacrer tant d’efforts à de si petites commu-
nautés humaines. N’est-il pas plus édifiant d’écrire sur les grandes guerres qui ont opposé des cités célèbres ? Ou sur les souverains qui ont, par leurs actions éclatantes, changé le cours de l’histoire ? C’est oublier que l’histoire, si on la conçoit autrement que comme une série de grands événements, est faite en premier lieu par des individus anonymes, et ne se résume pas aux actions retentissantes et aux personnages illustres. Faire l’histoire d’Athènes n’est pas seulement étudier les hauts faits militaires ou politiques de la cité ; l’unité de base, la cheville de l’ensemble était l’habitant de l’Attique, citoyen, métèque, étranger, femme, enfant, esclave, personnes qui interagissaient à divers niveaux de la société. Or, étudier un dème, c’est appréhender la vie de ces individus dans ce qu’elle a de plus varié : on les voit sacrifier dans leurs sanctuaires, orner les tombes de leurs ancêtres, aller au théâtre lors de la célébration des Dionysies, endosser des magistratures et des liturgies locales, louer des terrains, des mines ou des carrières, accueillir des soldats en garnison, s’engager dans des activités commerciales ou artisanales, pratiquer la pêche, l’agriculture, l’élevage. On l’aura compris, les dèmes sont autant de microcosmes, mais qui fonctionnent en symbiose avec le monde qui les entoure. Étudier un dème ne signifie donc
Myrrhinonte, Prasiai). Antoniou 1990 consacre un chapitre (3, p. 79-124) aux dèmes de Philaidai et
Kydantidai, mais essentiellement sur la prosopographie.
23. Parmi les ouvrages récents, on peut citer I. K. Loukas, ƚƯǀƥ. ƗƸuƦƲƯƢ ƶƷƫư uƩƯơƷƫ ƷƫƵ ƭƶƷƲƴƣƥƵ ƷƲƸ
ƥƴƺƥƣƲƸ ƛƥƯƥưƨƴƣƲƸ (1986) (Phlya) ; Mussche 1998 (Thorikos) ; Garland R. 1987 (Pirée) ; Lohmann
1993 (Atènè) ; Pétrakos 1999 (Rhamnonte) ; H. R. Goette, ȵ DzƱƭƿƯƲƧƲƵ ƨʨuƲƵ ƗƲǀưƭƲư: landeskundliche
Studien in Südost-Attika (2000) et M. Salliora-Oikonomakou, Ɣ ƥƴƺƥƣƲƵ ƨƢuƲƵ ƷƲƸ ƗƲƸưƣƲƸ: ƭƶƷƲƴƭƮƢ
Ʈƥƭ ƷƲƳƲƧƴƥƹƭƮƢ ƩƳƭƶƮƿƳƫƶƫ (2004) (Sounion) ; Platonos-Giota 2004 et Kellogg 2013 (Acharnes) ;
M. Kladia, dans Loukas et al. 2004, p. 25-40 (Thymaitadai) ; G. Pallis, ƘƲ ƑƥƴƲǀƶƭ ƷƫƵ ƆƷƷƭƮƢƵ: ƨƲƮƣuƭƲ
ƷƲƳƭƮƢƵ ƭƶƷƲƴƣƥƵ (2004) (Athmonon) ; Clinton 2005-2008 (Éleusis) ; Vivliodetis 2007 (Myrrhinonte) ;
H. R. Goette, T. M. Weber, Marathon. Siedlungskammer und Schlachtfeld – Sommerfrische und olympische
Wettkampfstätte (2004) et G. Steinhauer, Marathon and the Archaeological Museum (2009) (Marathon).
Rares sont les études à inclure un véritable corpus épigraphique ; seuls les ouvrages sur Rhamnonte, Éleusis
(sans les inscriptions funéraires) et Myrrhinonte en sont pourvus. Pour Thorikos, voir J. Bingen, « Thorikos
ou l’épigraphie d’un dème », dans id., Pages d’épigraphie grecque. Attique-Égypte (1952-1982) (1991), p. 27-
39 ; J. Labarbe, Thorikos. Les testimonia (1977) recueille essentiellement des documents de la cité. 24. Par exemple Loukas et al. 2004 sur la commune de Keratsinia, ou Kaza-Papageorgiou, Kladia 2006
sur la commune d’Alimos. Les rapports de fouilles menées en Attique paraissent régulièrement dans l’AD,
avec quelques années de retard. On peut consulter également les « Archaeological Reports » du JHS, et la
« Chronique des fouilles » du BCH, mieux tenus à jour mais moins détaillés que l’AD.
12 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
pas s’enfermer dans un espace géographique étroit, mais toujours mettre en relation ce petit monde avec les autres organismes de la vie sociale et politique athénienne (les autres dèmes et subdivisions civiques, la cité, les diverses associations), parfois même avec le reste du monde grec. Ainsi, l’analyse des documents aixonéens m’a souvent donné l’occasion de discuter certains sujets plus généraux, comme les opérations hypothécaires, le financement des concours dramatiques, la gestion des pâturages communs, la rémunération des prêtres et les pratiques rituelles.
Étudier un dème, c’est donc, pour autant que les sources le permettent, pénétrer au plus près
du quotidien des habitants de l’Athènes antique. Certes, les Athéniens se déplaçaient d’un dème à l’autre, beaucoup allaient s’établir en ville, et certains n’avaient presque jamais mis les pieds dans leur dème d’origine – sans pour autant changer de démotique, l’appartenance à un dème étant héréditaire, indépendamment du lieu de résidence. Mais les études prosopographiques montrent que nombre d’Athéniens restaient dans leur dème d’origine ou, s’ils n’y habitaient plus, y revenaient régulièrement. Car c’est dans son dème uniquement qu’un citoyen pouvait faire valoir ses droits de démote, c’est-à-dire participer à l’assemblée, aux sacrifices du dème, en exercer les magistratures 25. Trop souvent, on imagine la vie du citoyen athénien comme orientée vers une carrière dans la polis, mais c’est oublier que la vie politique des dèmes était aussi foisonnante.
En outre, le dème définit pour une grande part l’identité du citoyen 26 : son démotique
l’accompagne partout en Attique et dans les clérouquies, jusque dans la tombe. C’est dans son dème que se trouvent les cultes ancestraux, les sépultures familiales, les terres patrimoniales. Plusieurs passages de la littérature classique montrent l’attachement du citoyen pour son dème, et la douleur que représente un exil involontaire 27. La cohésion sociale est si forte au sein de ces petites communautés que les habitants de chaque dème ont peu à peu développé des traits culturels distincts, que se plaisent à railler les auteurs de comédie 28.
Il ne faudrait cependant pas opposer « grande » histoire et microhistoire. Celle-ci fait partie
intégrante de celle-là, et ce n’est que par un va-et-vient entre ces deux échelles qu’il convient de procéder. J’ai gardé ce souci à l’esprit tout au long de ma recherche, en ayant soin d’établir des parallèles entre ce que nous apprennent les documents aixonéens et ce que l’on sait des autres dèmes, de la cité, et plus largement du monde grec. Certes, l’enrichissement des connaissances qu’apporte la présente étude concerne principalement l’histoire locale, mais cette histoire locale est une composante de l’histoire générale de la Grèce antique.
25. Cohen 2000, dans son chapitre 4, me semble minimiser ce phénomène quand il prétend que la conception
du dème comme une société de face-à-face est un mythe moderne. Par ailleurs, il suppose que les assemblées
des dèmes se tenaient systématiquement en ville (p. 114-118), ce qui est faux. Je reviendrai sur l’importante
question des migrations p. 342-351.
26. Avec bien entendu les autres subdivisions civiques (tribus, phratries) et des associations diverses, dont
je ne dirai rien ici. Parmi une bibliographie pléthorique, le lecteur pourra se reporter aux études récentes
de S. D. Lambert, The Phratries of Attica (1993) ; Jones 1999 ; I. N. Arnaoutoglou, Thusias heneka kai
sunousias. Private Religious Associations in Hellenistic Athens (2003) (sur les orgéons, thiases et éranistes) ;
Ismard 2010. Mes vifs remerciements à ce dernier pour m’avoir fait part de son travail avant sa publication. 27. Le passage le plus fameux étant sans doute Thucydide, II 14 et 16 : à la veille de la première invasion spartiate
de l’Attique en 431, les campagnards arrivent en masse dans la ville, bien à contrecœur car pour eux, quitter
leur dème, c’est comme quitter leur polis (Ʈƥɜ ƲȺƨɘư ǶƯƯƲ Ȑ ƳƿƯƭư Ʒɚư ƥȻƷƲ˅ DzƳƲƯƩƣƳƼư ȇƮƥƶƷƲƵ). Pourtant,
selon Ath. Pol. 24, 1, déjà au lendemain de la formation de la ligue de Délos, encouragés par Aristide, de
nombreux Athéniens avaient quitté la campagne et s’étaient installés en ville, afin de se consacrer entièrement
aux charges militaires et aux magistratures civiques, et affermir ainsi l’hégémonie athénienne. 28. Par exemple les Aixonéens sont dits médisants, querelleurs et orgueilleux (voir infra, p. 66). Sur les liens de
solidarité étroits entre démotes, voir W. Schmitz, Nachbarschaft und Dorfgemeinschaft im archaischen und
klassischen Griechenland (2004), p. 423-444.
INTRODUCTION 13
POURQUOI AIXÔNÈ ?
Deux raisons majeures expliquent le choix de ce dème. Premièrement, les sources sont suffi-samment abondantes pour permettre une étude de fond de type microhistorique. Aixônè est en effet, à part les cas exceptionnels de Rhamnonte et Éleusis, le dème le mieux documenté d’un point de vue épigraphique. Deuxièmement, si Aixônè a fait l’objet de chapitres au sein d’ouvrages généraux, de deux articles, d’une monographie de qualité, et même d’un périodique grec éphémère 29, aucune étude n’a rassemblé jusque-là les sources épigraphiques, archéologiques et philologiques de manière critique et, autant que faire se peut, exhaustive.
Le territoire d’Aixônè, situé avec certitude grâce à la découverte d’inscriptions officielles du
dème à l’emplacement de la commune moderne de Glyphada, à une quinzaine de kilomètres au sud d’Athènes (fig. 1), n’a jamais fait l’objet de fouilles extensives : toute la zone a souffert de la frénésie immobilière qui s’est emparée de la région dès les années 1920, avant qu’une intervention archéologique ne soit possible. Les fouilles actuelles se font dans des conditions difficiles : les archéologues de l’Éphorie travaillent dans l’urgence, dans un contexte totalement urbanisé. Si chaque campagne apporte des pièces supplémentaires au puzzle, on comprendra que dans un tel contexte, les données des sources documentaires soient plus que jamais essentielles.
Fort heureusement, les sources épigraphiques trouvées sur le territoire d’Aixônè sont, je l’ai
dit, particulièrement abondantes pour un dème : on compte à ce jour pas moins de onze décrets et autres types de textes émanant des autorités du dème, vingt-cinq monuments funéraires inscrits, deux bornes hypothécaires, deux dédicaces et quelques inscriptions fragmentaires. Bien entendu, toutes les inscriptions ne sont pas d’un intérêt égal, mais chacune apporte, à sa mesure, sa contribution à notre connaissance du dème et de ses habitants. La plupart d’entre elles ont été publiées déjà anciennement, il y a plus d’un siècle. Elles restent globalement peu discutées, alors que les informations qu’elles distillent sont d’une richesse exceptionnelle, et pas seulement pour l’histoire locale. C’est pourquoi je les ai placées au cœur de mon étude, en réservant une attention toute particulière aux documents édictés par le dème, car ce sont eux qui nous renseignent le plus sur le fonctionnement des institutions du dème, ainsi que sur nombre d’aspects de la vie de ses habitants. Il s’agit principalement de décrets honorifiques, conformément à ce que l’on observe dans les autres dèmes (les décrets honorifiques forment les deux tiers de la totalité des documents officiels des dèmes), et à Athènes en général, car l’inscription sur la pierre ajoutait encore aux honneurs conférés, alors que pour les autres types de documents, la gravure sur la pierre était moins attendue. Les quelque 160 documents officiels de dèmes que l’on possède émanent d’un tiers seulement des dèmes de l’Attique 30. Avec ses onze textes, Aixônè se place sur la troisième marche du podium, derrière les dèmes, atypiques à plusieurs égards, d’Éleusis et de Rhamnonte, lesquels rayonnent par la présence de cultes et de sanctuaires d’importance panattique ou même panhellénique, et de garnisons 31. Ainsi, pour la première fois, un dème qui ne se distingue pas particulièrement des autres, que
29. Eliot 1962, p. 6-24 ; Whitehead 1986, passim ; Giannopoulou-Konsolaki 1990 ; Matthaiou 1992-1998 ;
Jones 2004, p. 100-111, avec une traduction p. 101-106 des onze documents officiels du dème, mais il n’a pas
encore connaissance du nouveau fragment du règlement religieux (15), publié par Steinhauer 2004 ; Kaza-
Papageorgiou 2016, p. 166-185 ; Papadopoulou 2016. La revue Aixônè, consacrée à l’histoire et au folklore de
la commune de Glyphada, est parue entre 1950 et 1955, et a été interrompue après quatre numéros seulement. 30. Voir Jones 1999, p. 100. Whitehead 1986, appendice 3 p. 374-393, a rassemblé environ 140 documents
officiels de dèmes (sans le texte grec, ni la traduction). Pour Aixônè, il en compte neuf, mais il faut y ajouter le
règlement religieux (15) en le retranchant des inscriptions d’Halai Aixônidès, ainsi que le décret 17, inconnu
à l’époque.
31. Pour Éleusis, on trouve une vingtaine de documents émanant du dème (voir Clinton 2005-2008) ; idem pour
Rhamnonte (voir Pétrakos 1999, II). Halai Aixônidès, avec sa dizaine d’inscriptions officielles, suit de près
14 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
l’on peut considérer comme ordinaire, peut être étudié d’aussi près que les dèmes exceptionnels précités. Reste à savoir pourquoi les inscriptions y apparaissent en si grand nombre ; j’aborderai cette question dans la conclusion.
Il est vrai qu’Aixônè bénéficie déjà d’une monographie qui lui est exclusivement consacrée :
œuvre de l’archéologue grecque E. Giannopoulou-Konsolaki, elle est parue il y a un peu plus de vingt-cinq ans 32. Cet ouvrage a le mérite de faire le point sur les sources archéologiques et épigraphiques dont on disposait à cette date pour l’étude du dème, mais il n’a pas pour but d’élaborer des développements approfondis à partir de cette riche documentation. Il s’agit essentiellement d’un résumé de l’histoire de la commune de Glyphada, de la préhistoire à la fin de l’Antiquité, destiné à un large public. Une actualisation des connaissances est aujourd’hui nécessaire, car les nouvelles découvertes épigraphiques qui ont eu lieu ces dernières décennies ont fait sensiblement augmenter le nombre des Aixonéens connus, modifié certaines entrées de la prosopographie, révélé un nouveau décret du dème (17) ainsi que des fragments importants du fameux règlement religieux (15). De plus, des études récentes sur d’autres dèmes attiques sont parues depuis, qui permettent, mieux qu’on ne pouvait le faire auparavant, d’éclairer le cas aixonéen et de le mettre en perspective par rapport à ses semblables. Les fouilles, quant à elles, se sont poursuivies sur le site, et ont permis de préciser la topographie du dème. Tout ceci explique qu’il soit utile de consacrer une nouvelle monographie à ce dème, afin de lui donner la place qu’il mérite dans la recherche sur la vie subcivique en Attique.
UNE THÈSE SANS THÈSE
On ne trouvera pas dans le présent ouvrage, pourtant issu d’une thèse de doctorat, la résolu-tion d’une grande problématique. C’est à une multitude de petites questions que j’ai tenté de répondre, questions très diverses qui ont été suscitées par l’étude des sources aixonéennes, et cela dans le seul but de parvenir à une meilleure connaissance de ce que pouvait être un dème athénien et la vie quotidienne des gens qui le peuplaient. Pour ce faire, j’ai exploité toute la documen tation disponible, à savoir les inscriptions, les structures et objets archéologiques, les sources littéraires antiques, et les récits de voyageurs de l’époque moderne et contemporaine.
Tous les documents épigraphiques trouvés sur le territoire du dème ont été pris en compte,
quelle que soit leur nature (décrets et autres documents officiels, bornes hypothécaires, monu -ments funéraires, dédicaces). J’ai également intégré dans mon corpus les inscriptions funéraires et les bornes hypothécaires découvertes hors du territoire du dème et mentionnant des Aixonéens, ainsi qu’une base dédicatoire trouvée à Athènes et érigée en l’honneur d’une Aixonéenne. Dans la mesure du possible, j’ai pris le soin d’examiner la plupart des pierres dont il sera question, car nombre d’inscriptions n’étaient disponibles qu’en transcription, sans photographie ni fac-similé, dans les grands recueils épigraphiques. Et nous verrons que même pour les inscriptions récemment rééditées, un nouveau regard permet parfois d’apporter quelques modifications non négligeables. Toutes les inscriptions sont accompagnées d’une description, d’une transcription, d’une traduction et d’un commentaire épigraphique. Pour les documents principaux, j’ai fourni une photographie ou, à défaut, une reproduction d’un fac-similé.
Les sources littéraires sont très peu nombreuses, et tardives dans leur grande majorité. Les
dèmes ont en effet rarement suscité l’intérêt des auteurs classiques, lesquels s’adressaient à
Aixônè ; le rayonnement panattique de son sanctuaire d’Apollon Zôster explique sans doute en grande partie
cette importante activité épigraphique (voir infra, p. 359, et Ackermann 2016, p. 220-221). 32. Giannopoulou-Konsolaki 1990.
INTRODUCTION 15
un public panhellénique, peu porté sur l’histoire locale. Les exceptions sont rares : outre la fondamentale Athénaiôn Politéia, des informations sont à glaner dans les comédies d’Aristophane (et leurs précieuses scholies) qui touchent à la vie des habitants de la campagne attique, comme les Acharniens, les Nuées et la Paix, et çà et là dans les discours des orateurs comme le Contre Euboulidès de Démosthène. Parmi les auteurs tardifs, outre les notices des lexicographes, il faut citer le géographe d’époque augustéenne Strabon, qui a consacré plusieurs chapitres du livre IX de sa Géographie à la description des dèmes, et le périégète du iie s. apr. J.-C. Pausanias, qui mena ses pas en Attique : le livre I de sa Description de la Grèce apporte quelques informations très utiles, principalement sur les cultes locaux. On sait indirectement que d’autres auteurs ont traité des dèmes dans leurs écrits, mais hélas ces œuvres ont disparu 33. Pour Aixônè, outre quelques courts passages chez Platon, Xénophon et Strabon, les sources littéraires sont tardives et répétitives, et sont le fait essentiellement des lexicographes et grammairiens d’époque impériale et byzantine. Je les ai réunies, accompagnées d’une traduction, dans l’annexe III.
Les sources archéologiques, essentielles car elles permettent de couvrir une très large pério-
de, m’ont été accessibles surtout à travers les rapports de fouilles. En effet, il ne reste presque aucun vestige antique visible à Glyphada, ceci en raison de l’urbanisation de la zone. Quelques excursions sur place m’ont cependant permis de préciser la carte des vestiges archéologiques du dème (fig. 7).
Dans mon enquête, j’ai également eu recours aux récits des voyageurs d’époque moderne
et contemporaine, ceci pour plusieurs raisons. Premièrement, ils sont les inventeurs de la plupart des inscriptions de mon corpus. Deuxièmement, ils donnent une image de la région de Glyphada telle qu’on ne la verra plus jamais : parcourant le territoire avant la grande vague de constructions modernes, ils ont repéré des vestiges en surface dont on a perdu tout espoir de retrouver la trace. Enfin, ils jouent un rôle prépondérant dans l’histoire de la localisation du dème, car ils se sont particulièrement attachés à cette question.
L’objet de cette étude étant un dème au sens territorial mais aussi institutionnel du terme,
je me suis concentrée sur la période pour laquelle les sources permettent d’appréhender le système des dèmes mis en place par Clisthène, soit entre le ve s. av. J.-C. et le iiie s. apr. J.-C. Bien entendu, je n’ai pas ignoré pour autant les périodes qui précèdent et qui suivent, dans la mesure où elles permettaient d’éclairer ma recherche. La documentation n’est évidemment pas répartie de manière égale tout au long de cette période : presque toutes les inscriptions officielles du dème datent de la seconde moitié du ive s. Plusieurs savants, parmi lesquels N. F. Jones, s’étonnent de cette concentration chronologique extrême ; elle est pourtant conforme à ce que l’on observe dans l’épigraphie des dèmes en général, et de la cité également 34. Les quelque
33. Par exemple Eupolis, auteur comique athénien de la seconde moitié du ve s., a écrit une pièce dont il ne reste
que des fragments, intitulée Les dèmes (voir F. Sartori, Una pagina di storia ateniese in un frammento dei
« Demi » Eupolidei [1975] ; I. C. Storey, Eupolis. Poet of Old Comedy [2003], p. 111-174 ; M. Telò, Eupolidis
Demi [2007]). Voir infra, p. 64-65 pour d’autres sources, notamment les atthidographes. Sur les sources
littéraires et épigraphiques exploitables pour l’étude des dèmes, voir Whitehead 1986, p. 39-55 (les sources
archéologiques ne sont que rarement prises en compte par l’auteur).
34. Jones 2004, p. 100. Pour les décrets de la cité, voir Hedrick 1999, p. 393 et p. 394 fig. 3 ; on a environ
700 décrets du peuple pour le ive s., contre environ 200 seulement pour le iiie s. (voir Hansen et al. 1990).
Il est difficile de comprendre ce phénomène ; Z. Nemes, « On the Historical Values of Deme-Inscriptions »,
ACD 25 (1989), p. 49-54, ne trouve une explication que dans la situation politique et économique de la cité :
ainsi, le faible nombre d’inscriptions de dèmes au ve s. serait imputable aux luttes politiques et aux guerres
incessantes qui touchent la cité, et le floruit des inscriptions au ive s. à une période de renouveau démocratique,
de fierté patriotique, et de souci de bonne gestion économique. Je reviendrai sur cette question infra, p. 337 et
p. 341.
16 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
160 documents officiels de dèmes connus datent entre la première moitié du ve s. et la première moitié du iie s., mais plus de la moitié appartiennent à la seconde moitié du ive s. D’autres types d’inscriptions, les épitaphes notamment, permettent de descendre jusqu’au iiie s. apr. J.-C. Les sources archéologiques viennent heureusement combler les grandes lacunes laissées par la documentation épigraphique et littéraire, car elles couvrent la totalité de la période considérée.
AU FIL DES SOURCES
C’est autour des sources que les chapitres qui vont suivre ont été construits. Cela pourra donner au lecteur une impression de déséquilibre et de décousu, mais c’est la conséquence inévitable de la méthode adoptée, qui part des sources primaires et se laisse guider par elles.
L’ouvrage se divise en deux grandes parties : une première partie établit le cadre géographique,
historique et archéologique dans lequel le dème d’Aixônè s’est développé. Une seconde partie nous fait pénétrer au cœur du dème, essentiellement par l’étude des documents épigraphiques qui en émanent ou qui concernent ses ressortissants. Dans cette seconde partie, toutes les inscriptions trouvées sur le territoire de l’ancien dème ont été intégrées, à l’exclusion des exemplaires trop fragmentaires et des épitaphes, mis en annexe (annexes I et II). Sauf pour ces deux dernières catégories, je n’ai pas constitué de corpus épigraphique à proprement parler : j’ai préféré incorporer les inscriptions au texte principal, à la manière, toutes proportions gardées, de ce qu’avait fait J. Pouilloux pour les inscriptions thasiennes, avec le concours de Chr. Dunant 35. Ce système permet en effet une meilleure mise en valeur des documents, et se justifie pleinement dans la mesure où les chapitres de la seconde partie ont été entièrement construits autour des inscriptions. Le lecteur peu porté sur les détails de l’analyse épigraphique pourra aisément passer outre ces développements, qui figurent en petits caractères.
La première partie commence par quelques observations sur la géographie du territoire
d’Aixônè, son paysage, son climat. Le décor posé, un deuxième chapitre s’ouvre sur l’histoire de la localisation de notre dème, composé avant tout à partir du témoignage des voyageurs des xviie-xixe s.
Le chapitre trois aborde l’histoire de l’occupation du site, depuis le Néolithique jusqu’à nos
jours, telle que la révèlent les sources archéologiques essentiellement. L’accent est mis sur la période d’existence du dème clisthénien, avec en outre des considérations d’ordre topographique sur la définition de ses limites et de ses points névralgiques.
La seconde partie commence avec un chapitre sur l’activité politique des Aixonéens. Y sont
discutés six décrets honorifiques du dème. La plupart récompensent des chorèges à l’occasion des Dionysies rurales et apportent un éclairage particulier sur les concours dramatiques dans les dèmes. Je propose en outre de placer deux de ces décrets plus haut dans la chronologie, contrairement à la communis opinio, ce qui entraîne des conséquences importantes pour la datation de l’abolition de la chorégie et de la création de l’agonothésie au sein de la cité et justifie la présence d’une section consacrée à cette question. Un autre décret honore des syndikoi, magistrats attestés pour la première fois dans un dème. Enfin, un décret unique en son genre récompense Démétrios de Phalère, célèbre gouverneur mis en place à la tête de la cité par le pouvoir macédonien à la fin du ive s. Ce document a été souvent discuté par les chercheurs, à propos du titre officiel du gouverneur à Athènes ; j’apporte quelques arguments supplémentaires au débat. Après l’analyse de ces six décrets, qui concernent surtout les affaires locales du dème, l’approche s’élargit à la participation des démotes à la vie civique, dans le
35. J. Pouilloux, Chr. Dunant, Recherches sur l’histoire et les cultes de Thasos (1954-1958), 2 vol.
INTRODUCTION 17
domaine politique, telle qu’on peut l’appréhender par recoupements prosopographiques entre les sources épigraphiques et les sources littéraires. Pour clore ce chapitre, quelques études de cas sont proposées, autrement dit des études de démotes sur lesquels les sources sont suffisamment abondantes pour pouvoir les individualiser. Il s’agit des stratèges Lachès et Chabrias, du tyran éphémère de Syracuse Kallippos, de personnages qui ont côtoyé des figures célèbres de l’histoire athénienne comme Socrate ou Praxitèle, ou encore de familles et individus particulièrement engagés dans les affaires publiques du dème ou qui, au contraire, ont été actifs principalement – si ce n’est exclusivement – au niveau de la cité.
Le chapitre cinq concerne la vie économique dans le dème. C’est l’un des plus étoffés, car
nos sources permettent de mettre en évidence plusieurs activités économiques pratiquées par les Aixonéens. Outre la pêche et l’artisanat, sujets abordés dans le chapitre trois car ils sont surtout connus par des sources archéologiques ou littéraires, les activités suivantes font l’objet de plus amples développements :
– l’agriculture et l’élevage, traités à travers l’étude de deux inscriptions d’exception : un
bail par lequel le dème loue un domaine agricole à deux particuliers, et un règlement juridique sur l’utilisation des pâturages communs et la taxe que les usagers devaient payer pour y faire paître leur bétail. L’examen de la pierre portant le règlement juridique m’a permis de faire une nouvelle lecture, qui change sensiblement l’interprétation du document.
– le prêt hypothécaire et la garantie dotale, pratiques documentées par des bornes
(horoi) dressées dans le dème ou en dehors. Je me suis notamment arrêtée sur les opérations hypothécaires de la prasis epi lysei et de l’apotimèma proikos, trop souvent mal comprises dans la littérature moderne.
Le sixième chapitre, consacré à la vie religieuse, est aussi l’un des plus substantiels. On
dispose en effet de trois inscriptions très instructives à ce sujet : un règlement religieux, un décret honorifique promulgué à l’occasion de la fête d’Hébé, et un autre document de même type récompensant les organisateurs d’une fête. L’analyse de ces textes riches en informations permet de reconstituer une partie du panthéon du dème et d’apporter de nouveaux éléments sur sa divinité principale, Hébé, ainsi que sur la mystérieuse Hagnè Theos, attestée pour la première fois en Attique. Le règlement religieux rend aussi possible une étude des pratiques sacrificielles et de la rémunération des prêtres, ainsi qu’une réflexion approfondie sur un nouveau type de communauté attesté pour la première fois en Attique, les pentékostyes. De plus, il offre quelques renseignements sur la valeur des principaux produits agricoles de l’Attique. Le deuxième des documents précités fait apparaître l’intéressante prodécure de remise des comptes des magistrats, ici des hiéropes qui se sont occupés de la fête d’Hébé. À leurs côtés officient aussi des sophronistes, magistrats bien connus au niveau de la cité, mais qui étaient jusqu’à présent absents des dèmes.
Avec le septième et dernier chapitre, quelques aspects de la vie sociale sont abordés, à savoir
la démographie et les mouvements migratoires des démotes. Pour ce deuxième sujet, j’ai exploité en priorité les inscriptions funéraires trouvées à Aixônè et celles d’Aixonéens exhumées dans le dème et en dehors, réunies dans le corpus de l’annexe II. Après quelques généralités sur l’iconographie des monuments funéraires attiques et les épitaphes, suivies de considérations sur l’utilité de ce type de documentation pour l’historien de la société, une estimation du nombre d’Aixonéens au ive s. est proposée, période pour laquelle on dispose d’un grand nombre d’informations. Je traite ensuite de la mobilité des Aixonéens et de l’attractivité du dème pour les non Aixonéens : ce genre d’étude met en évidence les démotes qui ont vécu en dehors de leur dème d’origine et les démotes de l’extérieur qui sont venus s’établir à Aixônè. Il s’est agi de trouver des explications à ces phénomènes migratoires.
18 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
Les annexes comportent d’autres inscriptions trouvées à Glyphada, mais trop fragmentaires
pour permettre un long commentaire, le corpus des épitaphes, les testimonia sur Aixônè, à savoir les sources littéraires faisant mention de notre dème, la prosopographie des Aixonéens, qui comprend plus de 500 entrées, et l’inventaire des structures archéologiques de Glyphada.
Le classement des documents épigraphiques en rubriques telles que « vie politique », « vie
économique », « vie religieuse », présente certes un caractère artificiel. Il est rare en effet qu’une inscrip tion ne concerne qu’un seul de ces aspects. Pour ne prendre que deux exemples, le règlement religieux (15) comporte une dimension économique, par la mention des rémuné-rations en espèces versées aux prêtres et du remboursement de ces derniers pour l’achat des denrées nécessaires aux sacrifices. Le décret honorifique récompensant les organisateurs de la fête d’Hébé (16), qui enrichit considérablement notre connaissance du panthéon aixonéen, touche aussi à l’histoire institutionnelle, par la procédure de remise des comptes qu’il mentionne, et la nouvelle magistrature des sophronistes dont il fait état. Mais il a bien fallu donner un semblant d’ordre à cette documentation foisonnante, qui forme l’armature de cette « autre histoire d’Athènes ».
PREMIÈRE PARTIE
CADRE GÉOGRAPHIQUE, HISTORIQUE
ET ARCHÉOLOGIQUE
CHAPITRE 1
UN DÈME ENTRE MONTAGNE ET MER 1 (fig. 1)
L’histoire commence par la géographie. Sans tomber dans le déterminisme, il paraît clair que les communautés humaines qui se sont établies dans la région du futur dème d’Aixônè à l’époque protohistorique ont d’abord choisi un milieu naturel favorable à leur mode de vie, un milieu naturel qui, sans tout expliquer, a fortement influencé les sociétés qui s’y sont développées. C’est pourquoi il est utile de débuter par un aperçu du cadre géographique dans lequel les habitants du dème d’Aixônè ont évolué. Plantons donc le décor, en commençant par quelques généralités sur le paysage de l’Attique, sa géologie et son climat, avant de nous intéresser à la région de notre dème.
L’Attique occupe une surface de 2 400 km 2 environ, sans les îles, ce qui fait d’Athènes
l’une des plus grandes cités grecques du monde antique. Avec ses quelque 96 km de côte, elle est en grande partie tournée vers la mer, élément qui influence le climat, sculpte les rivages, et joue un rôle primordial dans la vie de ses habitants. Bien située sur la carte du trafic mari-time, l’Attique est en revanche à l’écart des axes terrestres qui relient le Péloponnèse à la Grèce centrale, car elle est entourée de chaînes montagneuses. Elle offre un paysage de collines, avec pour seules monta gnes l’Hymette (1 027 m) et le Pentélique (1 108 m). Ces reliefs sont séparés par des plaines, dont les plus grandes se trouvent essentiellement au bord de la mer, sauf trois, celle d’Éleusis, celle d’Athènes et celle de Marathon (appelée aussi plaine de la Mésogée), qui s’étendent loin à l’intérieur des terres.
D’un point de vue géologique, l’Attique est à la fois une terre bénie et damnée. Les matières
premières y abondent : les sculpteurs et architectes ont réalisé des chefs-d’œuvre avec les excellents marbres du Pentélique et de l’Hymette, le poros du Pirée et le calcaire gris-bleu d’Éleusis ; l’argile du cap Côlias près de Phalère contribua à la création d’un art de la céramique de très haute qualité ; quant aux mines d’argent du Laurion, elles firent la fortune de la cité. Mais si l’Attique ne manque pas de ressources naturelles, en revanche, la céréaliculture y est
1. A. Philippson, dans Philippson, Kirsten 1952, p. 753-765 (généralités), p. 765-778 (géologie), p. 778-783
(climat), p. 802-814 (l’Hymette), p. 901-904 (la plaine à l’ouest de l’Hymette) ; Bursian 1977, I, p. 251-366 ;
J. E. Skydsgaard, dans Isager, Skydsgaard 1992, partie I chap. 1.
22 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
difficile : la terre est légère, sèche et parsemée de roches calcaires, ce qui la rend plus propice à la culture de la vigne et de l’olivier qu’à celle des céréales, à l’exception des plaines fertiles d’Éleusis et de la Mésogée. En maints endroits, le sol s’étend en de longues surfaces, où seule une mince couche de terre recouvre le rocher naturel. Ces conditions peu favorables à un bon rendement céréalier sont dues essentiellement au manque d’eau : aucun des cours d’eau qui parcourent l’Attique ne coule toute l’année jusqu’à la mer. Tous s’assèchent en été, par évaporation, ou sont absorbés dans un sol trop sec. L’Attique est aussi pauvre en sources d’eau potable, manque que les habitants s’efforçaient de combler par des citernes, des puits et des aqueducs 2. Un avantage de cette aridité est la rareté des marais ; par conséquent, le climat de l’Attique est globalement sain.
Les palynologues estiment que le climat de la Grèce actuelle n’a pas changé par rapport à
l’Antiquité. L’Attique était donc, hier comme aujourd’hui, l’une des zones les plus arides de Grèce, avec les îles du golfe Saronique, les Cyclades du Sud et de l’Ouest, et le sud-est de la Crète. Le climat, de type méditerranéen, se caractérise par des hivers doux et pluvieux et des étés chauds et secs. Les précipitations, en principe inférieures à 600 mm par an, ne sont pas distribuées également sur l’année : les torrents gonflent en hiver et s’assèchent complètement en été. Durant la saison estivale, la chaleur peut être écrasante, mais souvent, en seconde partie de journée, un vent maritime frais se lève. En hiver, il ne neige que rarement et la température n’est qu’exceptionnellement négative 3. Le climat attique n’autorise donc pas une production agricole massive, mais la douceur de l’hiver et les précipitations, même peu abondantes, permettent d’obtenir des fruits variés et de qualité 4.
L’occupation humaine de la région du futur dème d’Aixônè s’est développée dans un
territoire relativement étroit, bordé par le mont Hymette à l’est et la mer à l’ouest, qui fait partie d’une longue plaine côtière s’étendant entre la baie de Phalère et le cap Zôster sur 14 km. Cette plaine est qualifiée de « monotone, très pierreuse et maigre » par C. Bursian au xixe s. ; le géographe ajoute qu’elle est parcourue de nombreux ruisseaux, asséchés la plupart du temps 5. La portion de côte après Phalère est pourvue de petites péninsules (cap Cosmas, cap Exonis), avec quelques écueils dans la mer qui rendent l’approche du rivage délicate. Comme nous le verrons dans un prochain chapitre, c’est sur et aux alentours du cap Exonis qu’ont été repérées les premières traces d’occupation durables dans la région du futur dème 6. La baie au nord du cap (fig. 2), où se trouve aujourd’hui la plage de sable de Glyphada, fournissait un point d’ancrage protégé. À l’est du cap se trouvait dans l’Antiquité un marais salant, qui se prolongeait au sud jusqu’à l’actuelle station balnéaire de Voula ; il a donné son nom au dème voisin, Halai Aixônidès, et plus tard à la zone d’Haliki (fig. 8-9).