Une Microhistoire D’athènes
Principes D’édition des Inscriptions
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 40 parties.
Ces divinités fondamentales résument à elles seules la totalité de l’univers : le ciel (Zeus), la
terre (Déméter), le soleil (Apollon) ou la mer (Poséidon). Ce lien entre les divinités des serments et les réalités cosmiques appartient au très ancien fond culturel des Grecs : chez Homère déjà, on trouve l’écho de serments par la Terre, le Ciel et l’Eau 298. On y reconnaît les mêmes éléments
NGSL 1, l. 57-62 (Thorikos, serment de l’euthyne et de ses parèdres par Zeus, Apollon et Déméter). Dans
Démosthène, C. Euboulidès (57), 26 et 63, il est question du serment prêté par les démotes d’Halimonte avant
de se prononcer sur le cas d’Euxithéos, en tant que tribunal de première instance, et du serment des démotes
lors de la révision de la liste de leurs membres, mais le texte de ces serments n’est pas reproduit. 294. Sur la pratique du serment en Grèce aux époques archaïque et classique, voir Sommerstein, Bayliss 2013,
notamment le chap. 5 sur la sphère judiciaire ; A. H. Sommerstein, I. C. Torrance, Oaths and Swearing in
Ancient Greece (2014) ; pour l’époque hellénistique, voir E. Krob, « Serments et institutions civiques à Cos à
l’époque hellénistique », REG 110 (1997), p. 434-453. 295. 2 Par exemple IG II 97, 111, 1183 (voir GHI 63 ; Vivliodetis 2007, E 3), 1243 ; Andocide, 1, 98 (sur
l’authenticité du décret cité dans ce passage, voir en dernier lieu Sommerstein 2014) ; Démosthène,
C. Timokratès (24), 151.
296. 2 IG II 1183, l. 11-12 (voir GHI 63 ; Vivliodetis 2007, E 3). 297. StV II 289, l. 67 (avec Kéos, 362 av. J.-C.) ; 309, l. 38 (avec les rois de Thrace, de Péonie et d’Illyrie,
356 av. J.- C.) ; 403, l. 2 (ligue de Corinthe, 338 av. J.-C.). Voir Brulé 2005.
298. Il. III 277 ; XIX 258.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 233
que dans le serment de notre stèle aixonéenne. Zeus est par ailleurs le garant des serments par excellence, et il porte parfois l’épiclèse Horkios, « du serment » 299.
Plusieurs commentateurs ont rapproché le serment aixonéen de celui des héliastes, prêté chaque
année par les 6 000 jurés tirés au sort, ceci en raison du formulaire des lignes 6-8 et de la triade divine invoquée aux lignes 17-22 300. Les trois dieux invoqués dans le serment reproduit chez Démosthène sont en effet Zeus, Poséidon et Déméter, mais d’autres sources mettent Apollon ou Hélios à la place de Poséidon 301. Vu le caractère apocryphe de ce serment dans le corpus démosthé-nien, plusieurs chercheurs ont voulu corriger le texte, et remplacer Poséidon par Apollon 302. Il n’est pourtant pas sûr qu’il faille modifier le nom de la divinité : si les spécialistes s’accordent pour dire que le serment a été inséré après coup dans le discours lors de sa publication, sa source d’inspiration est débattue. D’après P. Orsini dans sa notice de l’édition parue dans la Collection des Universités de France, ce serment a été probablement copié dans un recueil juridique ou sur une inscription officielle, ce qui augmenterait considérablement son indice de fiabilité 303. Par ailleurs, si l’on en croit une scholie à l’Iliade, il est possible que Poséidon ait déjà eu sa place dans les serments athéniens sous Dracon 304. Mais en l’absence de certitude, mieux vaut peut-être ne pas se prononcer pour le moment sur la présence ou non de Poséidon dans le serment des héliastes.
Selon A. C. Scafuro, les serments que l’on trouve dans les inscriptions des dèmes d’Hagnonte
(ou de Myrrhinonte) 305 et d’Aixônè copient celui des héliastes ; elle pense que d’un point de vue idéologique, ces serments de dèmes ont pu servir à éduquer les démotes dans le sens du système de valeurs de la polis, surtout pour les jeunes hommes de moins de trente ans, qui ne pouvaient pas encore être héliastes, mais qui étaient déjà assez âgés pour participer aux affaires du dème 306. Outre que, comme nous l’avons vu, le texte exact du serment des héliastes est loin d’être établi, dans le texte d’Hagnonte (ou de Myrrhinonte) c’est Apollon qui figure dans la triade, et non Poséidon comme à Aixônè. Il n’y a donc pas d’uniformité parmi les dèmes dans le choix des divinités du serment. Au-delà de ces considérations, A. C. Scafuro va sans doute trop loin dans son interprétation, qui conduit à voir dans les dèmes des imitateurs serviles des pratiques civiques : l’« idéologie » de ce type de serment dépasse le niveau de la cité d’Athènes, puisqu’on la trouve déjà chez Homère. Plus que d’« idéologie », il vaudrait mieux parler de coutumes religieuses, lesquelles appartiennent au fond culturel de tous les Grecs.
299. Xénophon, Anabase II 5, 7 et III 1, 21-22, Helléniques V 4, 1 ; Diodore, XVII 84, 2 ; Plutarque, Eumène 17, 8. 300. Démosthène, C. Timokratès (24), 149-151. Déjà Lolling avait établi le rapprochement, et plus récemment
Scafuro (2004). Sur ce serment et son inauthenticité, voir D. C. Mirhady, « The Dikast’s Oath and the
Question of Fact », dans A. H. Sommerstein, J. Fletcher (éds), Horkos: the Oath in Greek Society (2007),
p. 48-59 ; Canevaro 2013, p. 173-180 ; A. H. Sommerstein, dans Sommerstein, Bayliss 2013, p. 69-80. 301. Pollux, VIII 122 : à la place de Poséidon il cite Apollon Patrôos, et pour Zeus il précise Zeus Basileus ; on trouve
aussi Apollon Patrôos dans la scholie à Eschine, 1, 114 (éd. F. Schultz, Aeschinis orationes [1865]), qui se réfère
à Dinarque. Dans Lexica Segueriana, s.v. « ǾƴƨƫƷƷƲƵ », on a Zeus, Déméter et Hélios (lequel est mis peut-être
pour Apollon).
302. E.g. M. Fränkel, « Der attische Heliasteneid », Hermes 13 (1878), p. 452-466 ; Canevaro 2013, p. 180 ;
A. H. Sommerstein, dans Sommerstein, Bayliss 2013, p. 72 et p. 79.
303. Contra Canevaro 2013, p. 180, selon lequel le serment « was at best a clumsy reconstruction from the orators’
allusions to the oath, at worst a forgery ». Il conclut : « In any case, it does not represent a reliable source for
the Heliastic oath ». A. H. Sommerstein, dans Sommerstein, Bayliss 2013, p. 79, penche pour l’option
« optimiste » de la proposition de Canevaro.
304. Schol. Venet. à Il. XV 36 : ƨƭɖ Ʒƴƭ˒ư ƨɘ Ȕư ȆƬƲƵ Ȯuưǀưƥƭ· ɇƵ ƉƴƠƮƼư ȆƷƥƱƩ, Ɖƣƥ ƕƲƶƩƭƨ˒ưƥ ǺƬƫưʙư, Ʋȟ ƨɘ Ɖƣƥ
ƕƲƶƩƭƨ˒ưƥ ƉƢuƫƷƴƥư, ɇƵ ƉƫuƲƶƬơưƫƵ Ȃư Ʒ˓ƮƥƷɖ ƘƭuƲƮƴƠƷƲƸƵ. 305. 2 IG II 1183, l. 8-13 (voir GHI 63 ; Vivliodetis 2007, E 3). 306. « Auf der ideologischen Ebene könnten diese Eide, die offenbar dem Heliasteneid nachgebildet waren, zur
Erziehung der Demoten im Sinne der in der Polis verkörperten Wertordnung gedient haben » (Scafuro
[2004], p. 106).
234 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
Cette inscription d’Aixônè, unique en son genre dans l’épigraphie attique, réglemente
l’utilisation des pâturages, et notamment, dans la partie qui nous est parvenue, le paiement de l’ennomion. En cas de litige entre le dème et ceux qui ne s’acquitteraient pas de cette taxe, ces derniers ont la possibilité de recourir à l’arbitrage des démotes, sinon, l’affaire est portée directe ment devant le tribunal de la cité. Le dème possédait donc des pâturages, sur les flancs de l’Hymette probablement ; nous avons vu dans le chapitre 3 que les pâturages de la région fournissaient encore à l’époque moderne une source de revenus non négligeable.
Le serment de la face B était prêté par les utilisateurs des pâturages, qui jurent de respecter
les clauses du règlement de la face A, et de dénoncer les personnes qui feraient déborder leur zone de pâture sur les sanctuaires voisins. Sans doute des abus avaient-ils été commis, que ce soit dans le paiement de l’ennomion (retards dans le versement, non paiement, fourniture de garanties non valables) ou dans la violation des espaces sacrés des sanctuaires environnants.
Ce document révèle donc l’existence d’une autre source de revenus pour le dème, à côté de
la location de terres et du prêt à intérêt qui sont apparus dans le numéro 7 : la perception d’une taxe sur le droit de pacage. Nous allons voir maintenant d’autres activités économiques, qui concernent des individus cette fois et non le dème dans son ensemble, et qui sont documentées sur des bornes hypothécaires trouvées sur le territoire d’Aixônè mais aussi en dehors.
LE PRÊT HYPOTHÉCAIRE ET LA GARANTIE DOTALE : LE MONDE DES HOROI
Le lecteur ne trouvera pas ici une analyse complète des bornes hypothécaires attiques,
déjà menée de façon exemplaire dans deux monographies, pourvues chacune d’un catalogue des exemplaires connus : la publication des bornes de l’Agora par J. V. A. Fine, et la thèse de doctorat de M. I. Finley 307. Alors que ce dernier place son analyse dans une réflexion plus large sur l’histoire économique et sociale athénienne, J. V. A. Fine porte sur ce matériel le regard d’un historien du droit, ce qui le conduit parfois à des erreurs de jugement importantes, comme nous le verrons par la suite. L’article fondamental de P. Millett présente dans son appendice II les bornes publiées depuis M. I. Finley, soit 65 bornes supplémentaires, c’est-à-dire une augmentation du corpus de plus d’un tiers ; elles proviennent surtout de l’Agora 308. Malgré cet apport important, P. Millett n’observe pas de grands changements d’un point de vue statistique par rapport aux résultats de M. I. Finley 309. Relevons qu’aucun de ces historiens n’a travaillé sur les inscriptions originales, mais uniquement, et dans le meilleur des cas, sur des
307. Fine 1951 publie dans son chapitre I 35 horoi inédits, tous trouvés sur l’Agora d’Athènes sauf deux. Dans son
chapitre II, il énumère tous les autres horoi connus à son époque, sans donner systématiquement le texte grec,
soit 28 spécimens pour l’Attique, 24 pour les îles. Son corpus se monte donc à 87 bornes, plus quelques cas
incertains. Finley 1951 avait déjà presque terminé son étude quand l’ouvrage de Fine est paru, mais il a pu
intégrer les nouvelles bornes de l’Agora dans son annexe III et corriger quelques lectures. Il reproduit les textes
des autres bornes connues à son époque dans son appendice I. Pour son étude, il a retenu 154 bornes sur les
182 de son corpus, celles dont la lecture est sûre. On trouvera une traduction française de plusieurs dizaines
de textes par Dareste dans RIJG I, chap. VIII p. 107-142. 308. Millett 1985, qui révise également quelques lectures faites par les auteurs précédents. Millett 2002
mentionne aussi quelques corrections apportées sur des points de détail par divers chercheurs. Les bornes
trouvées sur l’Agora figurent désormais chez G. V. Lalonde, Agora XIX, p. 22-51. Shipton 2000,
appendice III p. 117-128 a établi une base de données de toutes les bornes athéniennes, mais notre borne 12
lui a échappé ; et son tableau comporte des erreurs, par exemple pour notre numéro 9 (= Shipton no 29), où le
montant indiqué pour l’argent prêté est faux (voir infra le commentaire ad loc.). 309. Les tableaux chez Millett 1985, p. XXXI-XXXIII sont en effet presque identiques à ceux de Finley 1951,
p. 172-176. Le plus grand changement concerne la valeur médiane des dots, voir infra, p. 265.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 235
photographies ; or, nous verrons dans l’analyse de la borne 9 que rien ne vaut un examen de la pierre afin de rétablir un texte correct.
Au début des années 1980, on connaissait donc près de 250 bornes ; leur nombre approche à
ce jour les 300, et les fouilles en mettent au jour régulièrement de nouvelles 310. Si les statistiques de M. I. Finley restent valables, de nombreux problèmes continuent d’alimenter les débats sur les bornes, notamment dans le domaine juridique ; j’y reviendrai à propos de la prasis epi lysei 311. Les inscriptions sur les bornes hypothécaires, dont la simplicité n’est qu’apparente, soulèvent donc des questions économiques et sociales complexes sur lesquelles il vaut la peine de s’arrêter 312.
Après quelques nécessaires considérations générales sur ce type de documentation, et une
analyse des bornes que j’ai retenues pour mon étude, je me concentrerai sur la pratique du prêt dans l’Athènes du ive s., et particulièrement sur les deux procédures attestées sur nos bornes : la vente sous condition de rachat (prasis epi lysei) et la garantie dotale (apotimèma proikos).
Les bornes hypothécaires en Attique : considérations générales
Pour commencer, il convient de préciser le vocabulaire : le terme horos appliqué à des bornes de pierre les désigne avant tout en tant que marqueurs. Le terme est utilisé par les anciens Grecs notamment pour les bornes de limites, que l’on trouve dans toute la Grèce et qui servent à délimiter un espace, qu’il soit privé ou public, sacré ou profane. Le même mot est employé dans nos sources pour les bornes hypothécaires, qui indiquent l’hypothèque grevant un bien-fonds 313. Notons qu’a priori, une borne pouvait très bien remplir les deux fonctions à la fois 314. Par commodité, j’utiliserai les termes de horos et de « borne » uniquement dans le deuxième sens, puisque mon corpus ne comprend que des bornes hypothécaires.
Rares sont les mentions des horoi dans la littérature, et elles sont toutes issues du corpus
des orateurs et des lexicographes qui les commentent 315. Nos informations à leur sujet sont
310. E.g. SEG XXXII 236, XLV 164, XLVIII 172-173 + LV 288-289, et récemment quatre nouvelles bornes de
Naxos (Matthaiou 2010-2013, p. 389-396 nos 2-5). Les bornes de Lemnos ont été éditées par Culasso
Gastaldi 2006 et 2011 ; son analyse a été largement reprise par Ficuciello 2013, p. 286-289, p. 300-301 et
p. 335-337.
311. Les théories divergentes sur les questions juridiques des garanties foncières ont été très bien résumées par
Harrison 1968-1971, I, p. 253-304 et appendice E p. 316-317 (critique des positions de U. E. Paoli), avec
une importante bibliographie.
312. Pace les auteurs du RIJG, pour qui « les inscriptions hypothécaires sont ordinairement si simples et si claires
qu’il est superflu d’en donner une explication détaillée » (RIJG I, p. 133). 313. Notons une autre fonction encore chez Hérodote, I 93, 3, où les horoi sur la tombe d’Alyatte II indiquent
l’investissement en travail de chaque groupe social pour l’érection de la sépulture. L’étymologie de horos est
débattue, voir Wade-Gery 1932, p. 877-880 (de ȯƴƠƼ, « veiller sur »), contra Chantraine 1999, s.v. « ȳƴƲƵ »
(fait dériver le mot de ƲɀƴƲư [sillon], tout en soulignant le lien avec la notion de limite). Sur l’étymologie du
mot, voir encore H. Engelmann, R. Merkelbach, « ƔɀƴƲƵ, ȳƴƲƵ », ZPE 8 (1971), p. 97-98. 314. Contra Wade-Gery 1932, pour qui les bornes hypothécaires, étant individuelles, ne pouvaient délimiter une
propriété. Il n’en reste pas moins possible qu’on ait gravé une hypothèque sur une des bornes de limites du
terrain mis en gage, voir le commentaire au numéro 13 et supra, p. 214-215 à propos du numéro 7. 315. Démosthène, C. Onètôr II (31), 3-4 et 12-13, C. Spoudias (41), 6 et 16, C. Aristogeitôn I (25), 69 ;
Ps.- Démosthène, C. Timothéos (49), 11-12 ; Harpocration, s.v. « ȳƴƲƵ » (id. chez Photius et la Souda. Harpo-
cration nous apprend qu’il était question d’horoi dans Lysias, Contre Eschine le socratique [frag. 3 Sauppe] et
dans Ménandre, Le Dépôt [frag. 295 Kassel-Austin], œuvres aujourd’hui perdues) et « ǶƶƷƭƮƷƲư ƺƼƴƣƲư » (id.
chez Photius et la Souda), Pollux, III 85 et IX 9, Hésychius, s.v. « ȳƴƲƵ », Lexica Segueriana, s.v. « ȳƴƲư ȂƳƭƬƩʶưƥƭ
ƺƼƴƣː » et « ȳƴƲƵ ».
236 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
principalement tirées des inscriptions qu’elles portent, essentielles pour l’étude du système des hypothèques en Attique.
Quelles raisons pouvaient conduire un Athénien à hypothéquer sa propriété ? Les bornes
révèlent quatre situations : pour garantir le retour d’une dot ou la constitution de celle-ci, pour garantir la restitution de son patrimoine à un orphelin mineur, pour garantir un prêt. Une autre catégorie de documents, les baux, montrent que l’hypothèque pouvait aussi garantir le paiement d’un loyer 316. Traditionnellement, et ce déjà dans les IG, on classe les bornes d’après le type de transaction qu’elles consignent. Jusqu’aux deux articles fondamentaux d’E. M. Harris 317, on distinguait l’hypothèkè (hypothèque simple), la prasis epi lysei (vente sous condition de rachat), et l’apotimèma (garantie sur la propriété évaluée), cette dernière catégorie étant subdivisée en garantie dotale et garantie pour le patrimoine d’un orphelin. Mais E. M. Harris a révélé que ces distinctions établies par les modernes ne correspondent pas à la réalité des anciens Grecs, j’y reviendrai.
L’usage de graver sur des bornes de pierre l’hypothèque grevant un bien foncier est sans
aucun doute né en Attique, car l’immense majorité des spécimens provient de la péninsule même. Notons que, en raison de l’histoire des fouilles, les bornes qui se dressaient dans la campagne sont sous-représentées en regard des très nombreux exemplaires exhumés dans les fouilles de l’Agora d’Athènes. Quelques îles égéennes ayant subi plus ou moins durablement la présence athénienne sur leur sol à l’époque classique, à savoir Lemnos, Skyros, Amorgos et Naxos, nous fournissent le reste des bornes hypothécaires connues.
Caractéristiques physiques et épigraphiques, et critères de datation
Les bornes hypothécaires constituent une catégorie de documents très variée. Elles peuvent être de simples blocs de pierre bruts gravés sans soin de lettres grossières, ou, à un autre extrême, des stèles taillées portant de belles lettres gravées, aux allures de texte officiel 318. Même notre modeste corpus donne des exemples de chacun de ces styles. Les bornes se dressaient, évidemment, sur le bien hypothéqué, de manière visible pour le passant : en bordure de terrain, à côté d’une maison ou insérées dans le mur d’un bâtiment ; l’inscription pouvait aussi être directement gravée sur un bloc du bâtiment concerné. Les caractéristiques physiques des pierres permettent généralement de savoir comment elles étaient exposées : quand seule la partie supérieure est lissée pour recevoir l’inscription, alors que la base est laissée brute ou grossièrement taillée en pointe, la borne était clairement fichée dans le sol. Les pierres ne mesurant que quelques centimètres de hauteur étaient sans doute insérées dans le mur du bâtiment hypothéqué, ou, si elles ne marquent qu’un champ, placées sur un support 319.
L’épigraphie des horoi est extrêmement répétitive et elliptique. Dans la majorité des cas,
l’inscription consiste seulement en quelques mots. Comme il importe surtout d’indiquer l’existence d’une charge sur la propriété, les informations minimales nécessaires sont la désignation de l’objet grevé (terrain, maison, jardin, atelier, etc.) et un terme indiquant l’hypothèque (ȻƳƲƮƩƣuƩưƲƵ, ƳƩƳƴƠuƩưƲƵ ȂƳɜ ƯǀƶƩƭ, DzƳƲƷƣuƫuƥ). Les noms des contractants, le
316. Voir l’analyse du numéro 7.
317. Harris 1988 et 1993.
318. 2 IG II 2678 est une exception, gravée sur un segment d’une patère en marbre. Pour les pierres, il n’y avait pas
de forme ou de taille standard, voir le tableau chez Fine 1951, p. 44. Sur les caractéristiques physiques des
bornes hypothécaires, voir E. Ziebarth, « Neue attische Hypothekeninschriften », SBBerlin 1897, p. 670-
671.
319. Probablement insérées dans un mur : e.g. IG II2 2660, 2741. Ne marquant qu’un champ : e.g. IG II2 2705.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 237
montant emprunté, la date, la mention d’un contrat ne sont visiblement pas indispensables, car ils ne sont pas systématiquement mentionnés 320. Selon M. I. Finley, il y avait sûrement accord entre les deux parties sur ces points, ainsi que sur la date et les modalités du remboursement de la dette (taux d’intérêt, périodicité des versements, etc.).
Très souvent, une même borne indique l’hypothèque de plusieurs biens pris ensemble 321.
On compte généralement une borne par opération hypothécaire, mais on observe parfois qu’une borne a été réutilisée pour marquer plusieurs hypothèques successives (c’est le cas de notre numéro 9 par exemple).
En l’absence d’une date archontale, précision rarement donnée 322, les bornes sont très
difficiles à dater : la pierre est le plus souvent brute, les lettres gravées avec peu de soin, le formulaire pauvre, et la terminologie plutôt flottante. La datation paléographique est délicate, car c’est une documentation de nature essentiellement privée, à laquelle les tendances observées pour l’épigraphie officielle ne s’appliquent pas forcément 323. Quelques exemplaires peuvent être datés par la prosopographie, mais rares sont les bornes donnant suffisamment de précision (patronyme et/ou démotique) pour identifier les personnes nommées.
La répartition chronologique des bornes 324
Si les bornes hypothécaires sont un phénomène d’origine athénienne, précisons que la pratique de l’hypothèque elle-même n’a rien de proprement attique : c’est le fait de l’inscrire sur une borne plantée sur le bien hypothéqué qui l’est. Il est par ailleurs tout à fait envisageable de procéder à des hypothèques foncières sans horoi, en se contentant par exemple de contrats et de témoins 325.
On ignore l’époque à laquelle les Athéniens ont commencé à utiliser des bornes
hypothécaires. La première mention littéraire d’un horos dans ce sens vient de l’orateur Isée
320. 2 IG II 2715 est un exemple de formulaire dépouillé à l’extrême : [ȳƴƲƵ ƺ]ƼƴƣƲƸ [ƳƩƳƴƥ]uơưƲ [ȂƳɜ Ưǀ]ƶƩƭ. Autres
exemples, à peine plus étoffés : IG II2 2694, 2711-2714 (montant mais sans le créancier), 2706 (créancier mais
sans le montant).
321. 2 E.g. IG II 2718 : des terrains, des jardins et une maison ; 2725 : des terrains et des maisons. 322. Seules une vingtaine des bornes attiques connues jusqu’à présent sont datées de cette manière. Millett 1985,
p. IX-X en dresse la liste, en tenant compte des recherches de Meritt sur les archontes athéniens (B. D. Meritt,
« Athenian Archons 347/6-48/7 », Historia 26 [1977], p. 161-191. Pour la période 300/299-228/7, on se
reportera désormais à M. J. Osborne, « The Archons of Athens 300/299-228/7 », ZPE 171 [2009], p. 83-99,
et à la discussion dans id., Athens in the Third Century B.C. [2012], chap. III p. 111-158). 323. Par exemple, il n’est pas rare de trouver le signe de l’aspiration (« H ») sur des documents bien postérieurs à la
réforme d’Euclide ; les auteurs du RIJG, p. 118 signalent que le sigma lunaire et l’epsilon lunaire apparaissent
sur les bornes dès le ive 2 s. (par exemple IG II 2677). D. M. Robinson, « A New Mortgage Inscription from
Ikaria », Hesperia 19 (1950), p. 23-24, fait quelques remarques sur la paléographie des bornes, et considère
qu’un démotique abrégé indique une date dans la seconde moitié du ive s., pas avant ; mais l’abréviation du
démotique n’est pas un critère pertinent car ce choix est dicté par l’économie de place sur la pierre. 324. La chronologie proposée par L. R. F. Germain dans divers travaux (« Antinomie entre le témoignage des horoi
et celui des orateurs attiques », Akten des VI. Internationalen Kongresses für griechische und lateinische Epigraphik
[1973], p. 430-433 ; id. 1975) n’est pas à retenir car il part du principe, hautement criticable, selon lequel plus
un texte de horos est court, plus il est ancien. De plus, il considère comme critères chronologiques des petites
inconstances ou anomalies du langage, or Millett 1985 ne cesse de démontrer qu’on ne peut rien déduire
des déviations de la norme, qui sont assez nombreuses, car ce sont des amateurs qui gravent les bornes : les
pierres sont souvent mal aménagées pour recevoir l’inscription, les fautes d’orthographe et autres erreurs sont
fréquentes, et la terminologie est imprécise (voir aussi Finley 1951, p. 59-60 et p. 66-67). Pour une critique
argumentée de la méthode de Germain, voir Millett 1985 dans son appendice I. 325. R. Thomas, Oral Tradition and Written Record in Classical Athens (1989), p. 55-59.
238 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
dans un discours de 365/4 ou 364/3, mais un texte de Solon parlait vraisemblablement déjà de bornes hypothécaires, que le législateur a fait arracher lors de l’abolition des dettes 326. On ne dispose cependant d’aucune borne pour l’époque archaïque : le premier horos portant une date archontale remonte à 363/2, mais il est possible que certains soient plus anciens encore 327. L’absence de preuve archéologique pour les hautes époques s’explique peut-être par l’usage d’un support périssable, tel que le bois, une pratique bien attestée dans les définitions des lexicographes 328. J. V. A. Fine envisage cette explication, qu’il abandonne bien vite, « faute de preuves », en faveur d’une autre, qui n’est pourtant pas moins hypothétique : comme il ne trouve aucune preuve de l’existence de l’hypothèque foncière en Attique avant la guerre du Péloponnèse, il conclut que la terre resta inaliénable jusqu’aux bouleversements engendrés par ce conflit, qui vit la campagne attique dévastée par les invasions spartiates, la population décimée par la peste et la campagne de Sicile, et le retour de milliers de clérouques à Athènes après la défaite d’Aigos-Potamos 329. Or, outre le texte solonien, une preuve indirecte de l’existence de la pratique de l’hypothèque foncière par les Athéniens avant la guerre du Péloponnèse est donnée par le décret d’Aristotélès, à l’aurore de la Seconde Confédération athénienne, où il est stipulé que les Athéniens ne pourront acquérir de biens fonciers sur les terres des alliés, que ce soit par l’achat ou la prise d’hypothèque ou de toute autre manière 330 ; ils l’avaient donc probablement fait à l’époque de la ligue de Délos.
La limite chronologique inférieure des bornes hypothécaires ne cesse de baisser au fur et
à mesure des découvertes. La plus récente date archontale sur un horos est celle de 184/3, mais l’examen paléographique permettrait de dater au moins un spécimen du ier s. 331. Il est difficile de savoir quand le phénomène a pris fin. À l’époque impériale, en tout cas, les bornes ont complètement disparu. J. V. A. Fine conjecture que les bornes ont été remplacées par un
326. Isée, 6, 36. Solon : Ath. Pol. 12, 4 ; Plutarque, Solon 15, 6. La nature des bornes de Solon est débattue.
L’interprétation traditionnelle, que j’adopte ici, a encore été affirmée récemment par J.-M. Roubineau,
« Les Hektémores », dans J. Andreau, V. Chankowski (éds), Vocabulaire et expression de l’économie dans
le monde antique (2007), p. 193-199 ; voir aussi les arguments développés par G. E. M. de Sainte-Croix
dans deux lettres publiées à titre posthume (« Solon, the Horoi and the Hektemoroi », dans D. Harvey,
R. Parker [éds], Athenian Democratic Origins and Other Essays [2004], p. 109-128). Cette interprétation a
été attaquée notamment par Sancisi-Weerdenburg 1993 et L. Gallo, « Solone, gli hektemoroi e gli horoi »,
AION(archeol) 6 (1999), p. 59-71. Le débat porte surtout sur le lien entre ces bornes et l’hektémorie, et
sur ce que sont exactement les hektémoroi : outre les travaux cités supra, voir K.-W. Welwei, « Ursachen
und Ausmass der Verschuldung attischer Bauern um 600 v. Chr. », Hermes 133 (2005), p. 35-43 (repris
dans I. Samotta [éd.], Nachlese: kleine Schriften zur Sozial- und Herrschaftsgeschichte in der griechischen und
römischen Welt [2012], p. 217-231). Pour un bilan historiographique et une mise au point récente sur les
réformes économiques de Solon, voir M. Faraguna, « Hektemoroi, isomoiria, seisachtheia: ricerche recenti sulle
riforme economiche di Solone », Dike 15 (2012), p. 171-193. 327. 2 e 363/2 : IG II 2654 (archontat de Charikleidès) ; peut-être de la fin du v s. : SEG LVI 219. Les deux bornes
de Lemnos longtemps datées du ve s. ont été récemment ramenées dans la première moitié du ive s. (Culasso
Gastaldi 2006, nos 1 et 2).
328. Voir Pollux, III 85 (ȳƴƲƸƵ ȂƹƭƶƷƠưƥƭ ƺƼƴƣːž ƶƥưɜƵ ƨ’Ȕư Ȑ ƶƷƢƯƫ ƷƭƵ ƨƫƯƲ˅ƶƥ ɇƵ ȆƶƷƭư ȻƳƿƺƴƩǁư Ʒƭưƭ Ʒɞ ƺƼƴƣƲư) ;
Lexica Segueriana, s.v. « ȳƴƲư ȂƳƭƬƩʶưƥƭ ƺƼƴƣː » (ƷƲ˅ ƨƥưƩƭƶƥuơưƲƸ Ʒɞ ȲưƲuƥ ȂƧƴƠƹƩƷƲ ƩȞƵ ƶƥưƣƨƥ, Ʈƥɜ ȂƮƴƩuʙƷƲ
ȂƳɜ ƷƲ˅ DzƧƴƲ˅ ) et « ȳƴƲƵ » ([…] ȆƶƷƭ ƨɘ ȯ ȳƴƲƵ Ʈƥɜ ƶƥưƣƨƭƲư Ʒɞ ȂƳƭƷƭƬơuƩưƲư ƷƥʶƵ ƲȞƮƣƥƭƵ Ʈƥɜ ƷƲʶƵ ƺƼƴƣƲƭƵ
ȂƧƮƥƷƥƳƫƧưǀuƩưƲư ƷƲʶƵ ȂưƩƺƸƴƭƥƪƲuơưƲƭƵ ƳƴɞƵ ǵ ȮƹƩƣƯƲƸƶƭư Ʋȟ ƨƩƶƳƿƷƥƭ […]). De même, les dettes envers
la cité étaient inscrites sur des écriteaux en bois, voir Démosthène, C. Aristogeitôn I (25), 70. Voir encore
Etymologicon Magnum, s.v. « ƶƥưƣƵ » (708.13-15) ([…] ƶƥưƣƨƩƵ ƨɘ, Ȃư ƥȥƵ ȂƧƧƴƠƹƲưƷƥƭ Ʋȟ ȮƹƩƣƯƲưƷơƵ Ʒƭ Ʈƥɜ Ʋȟ
ȎƨƭƮƫƮƿƷƩƵ Ʒƣ).
329. Fine 1951, p. 55-60, chap. VIII (p. 167-208). Pébarthe 2006, p. 79 n. 74 rejette également l’hypothèse de
bornes en bois pour l’époque archaïque, mais en s’appuyant sur les arguments contestables de Fine. 330. GHI 22, l. 35-42.
331. 184/3 : SEG XXI 654 (archontat de Pleistainès) ; ier s. : SEG LII 161.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 239
registre officiel des hypothèques, dont on n’aurait aucune trace parce qu’il était en matériau péris sable. M. I. Finley estime qu’on les a remplacées par une autre forme de publicité, sans plus de précision. Les auteurs du RIJG pensent que les Athéniens ont renoncé à toute forme de publicité et se sont contentés des contrats écrits 332. Il est possible que l’implantation romaine en Grèce ne soit pas étrangère à la disparition des bornes hypothécaires : elle a peut-être entraîné une certaine rationalisation dans la manière d’enregistrer les terres à l’échelle des cités de l’empire, qui se serait traduit à Athènes par la constitution de registres des ventes et des hypothèques 333.
La majorité des bornes date de la seconde moitié du ive s., une concentration que l’on
peine à expliquer et pour laquelle on a parfois invoqué des motifs vagues et peu convaincants. W. S. Ferguson avait pensé à Démétrios de Phalère, qui aurait établi une loi ordonnant de dater les contrats concernant les hypothèques foncières et de les déposer chez un tiers, ce qui se serait répercuté sur les bornes 334. Cette théorie n’a pas tenu face aux nouvelles découvertes, ce qui a été suffisamment démontré par M. I. Finley 335. Ce dernier avoue cependant que l’observation générale de W. S. Ferguson reste valable, à savoir la concentration des bornes dans la période de gouvernement de Démétrios et peu près. Il ne parvient pas à trouver une explication satisfaisante, évoquant vaguement les conditions politiques générales, singulièrement perturbées après la mort d’Alexandre, ou un incident particulier, qui auraient pu mener à une nouvelle procédure ou à un désir de noter sur la pierre une pratique qui n’était pas neuve. Mais là encore, au fur et à mesure des découvertes, cette concentration des bornes hypothécaires durant et juste après le gouvernement de Démétrios s’avère être plus une vue de l’esprit qu’un reflet de la réalité : en l’état actuel de la documentation, il y a autant de bornes datant du gouvernement de Démétrios que de bornes datant de bien avant ou de bien après 336.
Plus récemment, pour E. Giannopoulou-Konsolaki, la concentration des horoi dans la
seconde moitié du ive s. s’explique par les conditions économiques, sociales et politiques de la cité athénienne à cette époque, « et plus particulièrement par la grande importance qu’avait la propriété terrienne, privilège exclusif du citoyen athénien » (je traduis) 337 ; or il est évident qu’avant et après le ive s., la propriété terrienne n’était pas moins importante.
Il me semble que cette concentration des bornes s’explique plus par le recours croissant à
l’épigraphie sur pierre, que l’on constate en Attique au ive s., que par un profond changement social, économique ou législatif : il est frappant que le floruit des bornes hypothécaires corresponde à celui de l’épigraphie attique en général.
332. Fine 1951, p. 55-60 ; Finley 1951, p. 27 ; RIJG, p. 118. 333. Sur la bibliothèque des acquêts en Égypte, instaurée semble-t-il dans les années 60 apr. J.-C., voir en dernier lieu
A. Jördens, « Nochmals zur Bibliotheke Enkteseon », dans G. Thür (éd.), Symposion 2009 (2010), p. 277-
290, et la réponse de U. Yiftach-Firanko p. 291-299. Je dois ces références bibliographiques à B. Le Teuff,
dont l’aide a été précieuse pour la rédaction du commentaire qui précède. Voir maintenant B. Le Teuff,
« Enregistrer les propriétés dans les cités de l’Orient romain : archives civiques et documents cadastraux sous
le Haut-Empire », dans F. Lerouxel, A.-V. Pont (éds), Propriétaires et citoyens dans l’Orient romain (2016),
p. 157-173.
334. Ferguson 1911 b, suivi encore récemment par Banfi 2010, p. 203-213. Le corpus de Ferguson ne se
composait alors que de douze horoi datés par la mention de l’archonte (de 315/4 à 276/5), presque tous datant
de 315/4 ou peu après.
335. Finley 1951, appendice II. L’une de ses idées maîtresses (exprimée par exemple p. 113-114) est que la pratique
de l’hypothèque à Athènes, du moins au ive s., ne découle pas d’un code de lois, mais de l’usage. 336. Voir supra, p. 238.
337. Giannopoulou-Konsolaki 1990, p. 111.
240 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
Fonctions des bornes
Comme M. I. Finley le souligne, la fonction essentielle des bornes est celle de l’annonce : elles fonctionnent comme des affiches qui informent les intéressés qu’il y a une charge sur telle propriété, et que celui qui l’a mise en gage n’est pas libre de la vendre ou de l’aliéner d’une autre manière 338. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il n’existait pas à Athènes, du moins pas avant l’époque romaine, de registre des ventes et des hypothèques 339, et que c’est justement pour cette raison que l’on a recouru aux horoi. D’autres cités ont adopté des moyens différents pour assurer la publicité des opérations impliquant le transfert ou l’engagement de la propriété foncière : ainsi, on connaît en plusieurs endroits des « actes de vente » gravés sur la pierre et dressés aux yeux de tous 340. À Athènes, rien de tel, comme le laisse d’ailleurs entendre Théophraste, dans un fragment du Traité des Lois 341 : le philosophe expose les diverses manières adoptées par les cités pour faire connaître l’état des propriétés foncières et notamment l’établissement de registres des propriétés et des contrats. Or, pour Athènes, la procédure qu’il expose se passe de documents de ce genre : celui qui veut vendre une propriété doit l’annoncer 60 jours à l’avance, de sorte que quiconque puisse contester la vente et fournir des témoins, par exemple si le terrain est grevé de dettes. Les rationes centesimarum, un registre épigraphique établi à l’époque de Lycurgue consignant l’impôt perçu par la cité sur la vente de terrains par des groupes subciviques à des particuliers, n’aboutissent pas au même résultat que les « actes de vente » mentionnés ci-dessus, contrairement à ce que disent les auteurs du RIJG 342. Quant aux comptes des pôlètes, ils ne concernent que les ventes des propriétés confisquées par la cité.
Une autre fonction des horoi est la protection du créancier. Une borne constituait une
sécurité non négligeable en cas de litige et on ne manquait pas de l’invoquer dans les procès, même si elle ne fournissait pas une preuve suffisante de l’existence ou de l’absence d’une charge sur le terrain, puisqu’elle était susceptible d’être déplacée, escamotée ou falsifiée 343. Le recours aux témoins restait la meilleure preuve, avec la production d’un contrat.
On pourrait en déduire que c’était le créancier qui faisait ériger la borne ; il en est ainsi en
tout cas pour les prêts consentis par le dème d’Hagnonte (ou de Myrrhinonte) sur l’argent de ses dieux 344.
338. Finley 1951, chap. II.2. C’est ce qui ressort des définitions des lexicographes cités supra, n. 315, par exemple
Harpocration, s.v. « ȳƴƲƵ » : « Les orateurs attiques appelaient ainsi les inscriptions placées sur les maisons
et terrains hypothéqués, montrant qu’ils sont donnés en gage à un créancier » (ƲȿƷƼƵ ȂƮƠƯƲƸư Ʋȟ ǺƷƷƭƮƲɜ Ʒɖ
ȂƳƿưƷƥ ƷƥʶƵ ȻƳƲƮƩƭuơưƥƭƵ ƲȞƮƣƥƭƵ Ʈƥɜ ƺƼƴƣƲƭƵ ƧƴƠuuƥƷƥ, ƨƫƯƲ˅ưƷƥ ȳƷƭ ȻƳƿƮƩƭưƷƥƭ ƨƥưƩƭƶƷʩ). 339. Il n’existait pas non plus de cadastres dans l’Athènes classique, car ainsi que le remarque Finley 1951, p. 13-
15 et 207-208, les orateurs y auraient recouru dans leurs discours. M. Faraguna, « Registrazioni catastali nel
mondo greco: il caso di Atene », Athenaeum 85 (1997), p. 7-33 pense qu’il existait des registres fonciers, tenus
par les démarques, mais la preuve manque ; il semble au contraire que les listes de propriétaires fonciers dans
chaque dème étaient établies de manière ponctuelle, en cas de besoin (voir Ps.- Démosthène, C. Polyklès [50],
8, dans le cadre d’une proeisphora) ; voir aussi supra, p. 208 sur le timèma. En revanche, dans les dèmes qui
percevaient l’enktètikon (voir supra, p. 189 et n. 77), il est possible qu’aient été tenues des listes des propriétaires
fonciers originaires d’un autre dème.
340. Ces documents ont été rassemblés dans Game 2008. 341. A. Szegedy-Maszak, The Nomoi of Theophrastus (1981), fr. 21.1 = Stobée, Florilège 44, 20, 18-21 (éd. O. Hense). 342. RIJG, p. 105-106. Les rationes centesimarum ont été commodément édités par Lambert 1997. 343. Dans Démosthène, C. Phainippos (42), 5 et 28, l’adversaire de Phainippos (on est dans une affaire d’antidosis) va
avec quelques parents et amis sur son domaine et constate qu’il n’y a pas de bornes hypothécaires ; mais il demande
tout de même à Phainippos de confirmer que son domaine n’est pas chargé. Dans d’autres plaidoiries, on voit
que celui qui veut frauder un ayant droit peut poser de fausses bornes sur un terrain convoité (Démosthène,
C. Onètôr II [31], 3-4) ou enlever les bornes de son domaine (Ps.-Démosthène, C. Timothéos [49], 12). 344. IG II2 1183, l. 29 (voir GHI 63 ; Vivliodetis 2007, E 3).
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 241
Ce que les bornes ne nous disent pas
Il est important de préciser ce que l’on ne peut apprendre des bornes. Comme le dit M. I. Finley, il est impossible d’en tirer des statistiques sur la valeur des terrains ou des maisons 345. Les sommes figurant sur les horoi représentent en effet la valeur de la dette ou de la dot et non celle de la propriété hypothéquée 346. Dans de rares cas où la chose est possible, on a pu déterminer que la valeur vénale d’un bien hypothéqué pouvait être bien supérieure au montant de la dette qu’il garantit 347. À supposer même que le montant indiqué ne soit pas trop éloigné de la valeur de la propriété hypothéquée, les bornes ne décrivent pas suffisamment le bien-fonds pour pouvoir utiliser ces chiffres : il est question de chôrion, oikia, ergasterion, sans plus de détail. Archéologiquement, il est souvent impossible de mettre en rapport la borne avec le bien qu’elle marquait, car il s’agit souvent de pierres errantes, et qui ne donnent pas d’indication géographique 348.
Ces considérations générales faites, braquons à nouveau le projecteur sur nos Aixonéens,
présents sur quelques bornes trouvées dans leur dème ou ailleurs en Attique.
Les Aixonéens dans les bornes hypothécaires
Dans mon corpus, j’ai retenu six bornes hypothécaires : deux seulement proviennent d’Aixônè (12 et 13), les autres sont prises en considération dans la mesure où elles mentionnent des Aixonéens (ce n’est qu’une supposition pour le numéro 14). Je les ai classées d’après le type d’hypothèque qu’elles annoncent : bornes de prêt pour commencer (9-12), bornes de garantie dotale ensuite (13-14).
Borne hypothécaire pour un prêt de Nikogénès d’Aixônè (no 9*)
ME 10100.
Stèle en marbre gris-bleu.
La pierre comporte un petit éclat en haut à gauche, et un gros éclat en bas à gauche. Sur la face antérieure, la surface a été lissée à l’endroit de l’inscription ; le reste est travaillé au grain d’orge. L’arrière est simplement dégrossi.
Dimensions : 0,41 × 0,26 × 0,04. Hauteur des lettres : 0,015 (0,01 lettres rondes). À la l. 1, les lettres sont plus grandes (hauteur : 0,02) : la date archontale a été mise en évidence. Les lettres sont très épaisses, profondes et irrégulières.
Éditions : E. ZIEBARTH, SBBerlin 1897, p. 665 no 4 ; H. J. W. TILLYARD, ABSA 11 (1904-5), p. 71 no 20 ; Ch. Michel, RIG suppl. no 2 1739 (> Ziebarth et Tillyard) ; J. Kirchner, IG II 2726 (> Ziebarth + estampage) (Finley 1951, no 27 ; Giannopoulou-Konsolaki 1990, p. 112-113 no 3 ; Banfi 2010, p. 205). Traduction : Banfi, p. 205 n. 23 (en italien).
Commentaires : Robinson 1944, p. 16 n. 1 ; Fine 1951, p. 47 ; Finley, p. 229 n. 37 et 273 n. 66. Reproductions : Tillyard (fac-similé) ; fig. 35.
345. Finley 1951, p. 56-65. Voir supra, p. 180, sur les tentatives (vaines) d’estimer le prix de la terre à Athènes. 346. Contra Culasso Gastaldi 2006, no 6, et ead. 2011, p. 71, sur la base d’une fausse interprétation de ƳƥưƷƿƵ
respectivement aux l. 4-5 et 2.
347. Dans Démosthène, C. Pantainétos (37), Pantainétos hypothèque un atelier et ses esclaves pour un prêt de 105
mines (§ 4), mais plus loin (§ 31 et 50), il le vend pour 3 talents et 2 600 dr. Sur la borne SEG XXXIII 175,
un domaine entier avec terrain, maison et jardins est mis en gage pour garantir seulement la moitié de la valeur
du terrain, qu’il reste vraisemblablement au débiteur à payer (sur cette borne, voir infra, p. 262 n. 460). 348. Sauf si c’est nécessaire pour éviter une confusion avec un autre bien ou pour distinguer plusieurs biens
hypothéqués sur la même borne, voir notre numéro 11, Finley 1951, n o 2 14, IG II 2718, IG XII 7, 58
(Amorgos), IG XII suppl. 194 (Naxos).
242 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
̹ȂƳɜ ƕƴƥƱƭƦƲǀƯƲƸ̺
ȳƴƲƵ ƺƼƴƣƲƸ Ʈƥ [ɜ]
ƲȞƮƣƥƵ ƳƩƳƴƥu-
ơưƼư ȂƳɜ ƯǀƶƩƭ
5 ̹ƒƭƮƲƧơưƩƭ̺ ƆȞƱƼ(ưƩʶ)
6 ̹ƌƌƌƌƉƉƮ̺ƥƷɖ ƶƸưƬƢ-
̹ƉƉߚŮŮƎƎƎƎ$̺
7 ƮƥƵ ƷɖЙ ƮƩƭuơưƥƵ
Ƴƥƴɖ̹ƛƥƭƴƩƨƢuƼƭ̺
̹ˋƥuư̺(ƲƸƶƣƼƭ).
L. 2 : Ʈƥ|[ɜ] Michel, ce qui est improbable car on ne voit pas de iota au début de la l. 3 ; l. 5 : ƆȞƱ(ƼưƩʶ) Tillyard, Michel ; l. 6 : ƌƌƌƌƉ> Ziebarth ; lors de l’érasure, le graveur a effacé le kappa de ƮƥƷƠ par erreur et a dû le réinscrire ; l. 6-7 : un chiffre est gravé entre les lignes 6 et 7, en lettres légèrement plus petites. ƉƉƈƌƌƎƎƎ< Ziebarth ; Michel, à la suite de Tillyard, écrit le chiffre correctement, mais sur une seule ligne (la l. 6), ce qui lui fait écrire ƮƥƷɖ ƶƸưƬƢ- à la ligne 7 ; ƉƉƈŮƌƎƎƎ estampage Kirchner, qui corrige ƉƉƈŮŮŞƎŞƎƎƎ< (le signe de la drachme à la file 5 et le signe de l’obole à la file 6 se touchent presque, de manière à ce qu’ils semblent former le signe de la centaine) ; Giannopoulou-Konsolaki ne signale pas cette ligne intermédiaire ; l. 7 : Ʒɖ[Ƶ] Tillyard, Michel ; l. 8-9 : Ƴƥƴɖ ƛƥƭƴƩƨƢuƲ[Ƹ] ˋƥuư(ƲƸƶƣƲƸ) err. Tillyard.
Sous l’archontat de Praxiboulos. Borne du terrain et de la maison vendus sous condition de rachat à Nikogénès d’Aixônè (pour un prêt de) 447 dr. 4 ½ ob. selon le contrat déposé chez Chairédèmos de Rhamnonte.
Cette borne marquait le terrain et la maison hypothéqués par un personnage inconnu
pour un prêt de 447 dr. 4 ½ ob., consenti par un certain Nikogénès d’Aixônè. Un contrat a été établi entre les deux parties et déposé chez un citoyen de Rhamnonte, Chairédèmos 349. La pierre a été trouvée dans des circonstances obscures, avant 1897. On ignore dans quel dème elle se dressait ; on pourrait penser à Aixônè ou Rhamnonte, mais ni l’origine du créancier ni celle du dépositaire du contrat ne sont des indices fiables du lieu d’exposition d’une borne 350.
L’examen de la pierre m’a permis d’observer deux étapes dans la gravure : lors d’une première
phase ont été gravées des lettres plus épaisses et plus effacées, sur une surface lissée ; dans un second temps, ont été inscrites sur rasura des lettres plus fines et plus nettes. Malgré ces différences, il me semble que la même main a œuvré pour les deux phases.
Jusqu’à présent, les éditeurs ne signalaient que l’érasure de la l. 5. Certains commentateurs,
qui n’avaient pas vu l’original, ont pensé que le nom du créancier Nikogénès avait été effacé 351. E. Giannopoulou-Konsolaki en déduit que le prêt avait été remboursé entièrement, mais M. I. Finley s’étonne que le démotique du créancier, le nom de la personne ayant la garde du contrat, et la date archontale figurent toujours. L’autopsie de la pierre révèle que le nom Nikogénès a en réalité été gravé sur rasura, ainsi que la date archontale, la somme d’argent prêtée et le nom du gardien du contrat.
349. Giannopoulou-Konsolaki croit que le débiteur est Chairédèmos, or ce dernier n’est mentionné qu’en sa qualité
de dépositaire du contrat.
350. 2 Voir par exemple IG II 2701, 2724, 2725, 2727, Agora XIX H 115. 351. Fine ; Finley, p. 19 ; Giannopoulou-Konsolaki.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 243
D’autres commentateurs supposent que le prêt n’avait été remboursé qu’en partie, car ils
jugent que la première somme prêtée était de 420 dr. (le chiffre de la l. 6), somme qui aurait été ensuite effacée, et en dessous de laquelle aurait été ajouté le solde à rembourser par le débiteur (27 dr. 4 ½ ob.) 352. Or, l’examen de la pierre montre que les chiffres de la ligne 6 et de l’intervalle entre les lignes 6 et 7 sont à lire ensemble (le delta du second chiffre est aligné sur le êta du premier), et qu’ils ont été ajoutés dans une rasura. La place disponible étant trop étroite pour ce nouveau chiffre, le graveur a inscrit le reste du montant entre les lignes 6 et 7. La somme prêtée dans cette deuxième hypothèque était donc de 447 dr. 4 ½ ob. 353.
Selon M. I. Finley, le chiffre de 27 dr. 4 ½ ob. pourrait indiquer l’intérêt du prêt. Il aimerait
lire 29 dr. et 2 ½ ob. car cela ferait exactement 7 % de la dette. Outre que les intérêts des prêts figurent très rarement sur les bornes et ne sont jamais exprimés de cette manière, et que les inté-rêts ne sont pas obligatoires, on peut se demander pourquoi Finley attend un taux de 7 % 354. G. Billeter a montré que le taux le plus courant en Attique au ive s. pour les prêts « sûrs », c’est-à-dire garantis par la propriété foncière, était de 12 % 355.
Il est donc clair qu’il s’agit d’une nouvelle hypothèque, à l’occasion de laquelle une pierre
ayant déjà servi pour une opération similaire a été réutilisée : un nouveau contrat a été établi, et sur la borne on a modifié en conséquence la date archontale, le nom du créancier, le montant et le nom du gardien du contrat. On connaît d’autres exemples de bornes où le texte a été corrigé : nom du créancier effacé ou remplacé, chiffre effacé partiellement ou modifié quand la dette est remboursée en partie, description du bien hypothéqué modifiée 356. On peut se servir d’une même borne pour plusieurs hypothèques successives par l’érasure, mais aussi en retournant la pierre pour inscrire la nouvelle hypothèque à un autre endroit 357.
Sur notre document, la somme prêtée est remarquablement précise, à l’obole près, ce qui a
surpris les éditeurs car les montants des prêts sur les bornes sont toujours exprimés en chiffres ronds, jusqu’à la précision de la drachme 358. Un discours du pseudo-Démosthène montre pourtant le stratège Timothéos contractant un emprunt de 1351 dr. 2 ob. auprès du banquier
352. Ainsi Shipton 2000, appendice III no 29, où la somme prêtée est indiquée comme étant de 420 dr. 353. Seuls Tillyard (mais il traduit par erreur « 447 drachmae 3 ½ obols »), Michel et Fine lisent le chiffre
correctement.
354. Finley, p. 229 n. 37 et p. 273 n. 66, repris par Davies 1981, p. 62-64. Finley remarque pourtant lui-même
p. 86 que la mention des intérêts est rare sur les bornes, et il déclare même p. 37 que le prêt à intérêt n’était
pas la règle, et encore p. 85 : « Hence it is incorrect to assume that all the obligations indicated on the horoi
were necessarily interest-bearing ». Millett 2002, p. 281 n. 13 considère ce taux supposé de 7 % comme
« doubtful ».
355. Billeter 1898, p. 10-57 (spécialement p. 14-15 et p. 18-20), se fondant sur Démosthène, C. Aphobos I (27),
9, 17, 23, 35, et II (28), 13 (le discours date de 364, mais il se réfère à la période 376-366), Aristote, Rhét. III
10, 1411 a (vers 360-350), Démosthène, C. Pantainétos (37), 5, 27, 29 (348/7), notre bail 7. On peut ajouter
Ath. Pol. 52, 2. Pour le iiie s., aucun exemple ne provient de l’Attique ; Billeter cite p. 58-73 les prêts consentis
par le temple d’Apollon à Délos et le contrat de prasis epi lysei d’Amorgos IG XII 7, 55 (Game 2008, no 77),
qui donnent un taux de 10 %. Voir encore infra, p. 257. 356. 2 2 Nom du créancier effacé : IG II 2736 ; nom du créancier remplacé : IG II 2689 ; chiffre effacé partiellement
ou modifié : 2 IG II 2686, 2724, et peut-être IG XII 7, 56 d’Amorgos ; description du bien hypothéqué
modifiée : 2 IG II 2655.
357. 2 Par exemple Agora XIX H 114 ; IG II 2693 (il n’est cependant pas totalement sûr que le même bien soit
impliqué dans les deux opérations, voir Finley 1951, p. 20 et p. 125). Dans Culasso Gastaldi 2011, une
même borne est utilisée pour plusieurs opérations hypothécaires, la deuxième et la troisième étant venues
s’ajouter à la première et ne concernant pas les mêmes biens que celle-ci ; le troisième prêt a probablement été
remboursé car il a été martelé.
358. E.g. SEG XLIII 57 : 65 dr.
244 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ
Pasion, car « c’était, disait-il, la somme qu’il lui fallait » 359 ; notre somme pourrait donc tout à fait être acceptable en l’état. Il n’est pas impossible qu’elle ait servi à couvrir le remboursement d’une dette, avec les intérêts, ce qui expliquerait ce chiffre si précis 360.
Notre document présente la double particularité de donner la date de l’accord, par la
mention de l’archonte, et de préciser que le contrat est déposé chez un tiers 361. La pratique athénienne en la matière est fort variable : alors que la plupart des horoi ne portent aucune de ces informations, on constate que les bornes mentionnant un contrat ne sont pas forcément datées 362, et vice-versa 363.
Comme nous l’avons vu dans l’analyse du bail 7, le terme synthèkai, au pluriel donc, est
le mot habituel pour désigner le contrat 364. Ainsi, dans les baux attiques, synthèkai désigne couramment le contrat de location, en tant que document. Sur les horoi, quand un contrat écrit est mentionné, on indique systématiquement le nom de celui qui le conserve ; en cas de litige, le renom du dépositaire a son importance dans la détermination de l’authenticité du document, car le contrat présenté en justice n’a de valeur que s’il est authentifié par celui qui en avait la garde ou par des témoins du contrat 365. C’est pourquoi le dépositaire, tout comme les témoins (dont il fait parfois partie), est choisi parmi les hommes de confiance 366.
Parmi les bornes connues, seule une minorité mentionne un contrat 367. M. I. Finley en
déduit qu’il n’avait lieu que pour des cas particuliers ou complexes 368. Or rien n’indique sur les bornes portant mention d’un contrat qu’elles aient consigné des opérations particulièrement complexes ou spéciales. Par ailleurs, il n’est pas de bonne méthode de déduire la fréquence de la pratique du contrat écrit d’après sa mention sur les bornes : le langage elliptique de ce type de documentation et l’absence fréquente d’informations importantes (comme la date du paiement, le taux d’intérêt, etc.) invitent à penser que la plupart du temps, les parties avaient
359. C. Timothéos (49), 6 et 8 (trad. L. Gernet, éd. CUF). 360. Étienne 1990, p. 64 interprète les deux montants comptés à l’obole près dans le registre des ventes de Ténos
(IG XII 5, 872, § 7 et 11 ; Game 2008, nos 57 et 42) comme le capital additionné des intérêts d’un prêt gagé
sur le bien vendu ; il s’agirait dans les deux cas d’une résiliation d’une prasis epi lysei. 361. 2 L’archonte Praxiboulos, 315/4. Du même archonte datent également les bornes IG II 2725, 2744, 2745,
Finley 1951, no 2 14. Pour un autre exemple de cette double mention, voir IG II 2724. 362. E.g. IG II2 2701, 2741, 2758.
363. 2 o E.g. IG II 2680, 2744, 2762, Finley 1951, n 71, SEG XLIV 82. 364. Voir supra, p. 187.
365. Démosthène, C. Apatourios (33), 36 donne la raison du dépôt des contrats privés chez un homme de confiance :
« c’est pour pouvoir, en cas de contestation, se reporter au texte et trancher le cas » (trad. L. Gernet, éd. CUF). 366. À Orchomène dans le contrat de prêt avec Nicaréta (IG VII 3172, 222-200 av. J.-C. Voir L. Migeotte,
L’emprunt public dans les cités grecques : recueil des documents et analyse critique [1984], no 13), les documents
de l’accord sont confiés à deux des sept témoins (l. 37-45 et 88-92), et les garants sont choisis parmi les
personnages les plus considérables de la cité (quatre ont été polémarques). Certaines bornes attiques indiquent
que le contrat est déposé chez un banquier ( 2 o IG II 2741) ou chez les thesmothètes (Finley 1951, n 17). Les
dépositaires de contrat ont été bien étudiés à Délos, voir Cl. Vial, « La conservation des contrats à Délos
pendant l’Indépendance », dans D. Knoepfler (éd.), Comptes et inventaires dans la cité grecque (1988), p. 49-
60, et M.-Fr. Boussac, « Archives personnelles à Délos », CRAI 1993, p. 677-693. 367. Agora XIX H 115 ; Finley 1951, nos 3 A, 6, 17 ; IG II2 2701, 2724, 2725, 2727, 2741, 2758, 2759, 2767 (sans
mention du dépositaire) ; Culasso Gastaldi 2006, nos 9, 10 (mention d’un grammateion), 13, 14 ; ead. 2011 ;
IG XII 7, 412 (Amorgos) ; Matthaiou 2010-2013, p. 391-392 no 3 et p. 393-396 no 5 (Naxos). On trouve
des mentions d’un contrat dans une opération de prêt par exemple chez Démosthène, C. Apatourios (33), 15,
C. Phormion (34), 6, C. Lacritos (35), 1-13, C. Dionysodôros (56), 6. On ne sait pas ce que contenaient ces
contrats, car aucun n’a survécu ; on peut s’en faire une idée en lisant Démosthène, C. Pantainétos (37), 7 et 29.
Sur la mention de contrats dans les horoi, voir Finley 1951, chap. II.3. 368. Il est suivi par Kussmaul 1969, chap. IV.
LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 245
établi un contrat, où tous les détails de l’accord figuraient. La mention d’un contrat me semble plutôt découler du choix personnel du commanditaire de la borne : ici, ce dernier a voulu visiblement donner à cet horos des allures de document officiel, par la mention non seulement du contrat, mais aussi de la date archontale, par la forme du support (une stèle et pas une simple pierre brute), et par une orthographe irréprochable.
Les commentateurs reconnaissent en Chairédèmos de Rhamnonte, le dépositaire du contrat,
le père du célèbre sculpteur Chairestratos, auteur de la statue cultuelle de Thémis dans le temple de Némésis à Rhamnonte vers 300, et bouleute en 328/7 369. Si c’est bien le cas, alors Chairé-dèmos devait avoir atteint un âge avancé quand le contrat d’hypothèque lui a été confié.