Une Microhistoire D’athènes

D. Ackermann · Chapitre 2 sur 2 · partie 7/40

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Une Microhistoire D’athènes

Principes D’édition des Inscriptions

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 40 parties.

their appearance after the creation of Hadrianis » (p. 64).

144. Ath. Pol. 62, 1. Rhodes 1993, p. 690-691 place un terminus ante quem pour ce changement vers 370, date

à laquelle il suppose un usage généralisé des klèrôtèria pour la désignation des magistratures tirées au sort.

On apprend dans Ath. Pol. 22, 5 qu’en 487/6, on tira au sort les archontes par tribu parmi 500 candidats

sélectionnés par les dèmes, mais Rhodes 1993, p. 273-274 pense qu’il s’agit d’une confusion avec la désignation

des bouleutes ; voir cependant l’interprétation de K. von Fritz, E. Kapp, Aristotle’s Constitution of Athens and

Related Texts (1950), p. 166-167.

145. Voir l’introduction supra, p. 7-9.

146. Voir B. Dreyer, « Wann endet die klassische Demokratie Athens? », AncSoc 31 (2001), p. 27-66, qui place « le

début de la fin » de la démocratie classique à partir de 260 (après la guerre de Chrémonidès), avec une autre

césure encore en 86 (après la prise d’Athènes par Sylla). Grieb 2008, plus optimiste, souligne la continuité

des institutions politiques traditionnelles de la cité à l’époque hellénistique, en tout cas jusqu’à la fin du iie s.

(p. 36-50 ; pour les dèmes, voir p. 36-40). Sur l’Athènes syllanienne et postsyllanienne, voir D. J. Geagan,

The Athenian Constitution after Sulla (1967) et id., « Roman Athens 86 B.C.-267 A.D. », ANRW II 7, 1

(1979), p. 371-437 ; Habicht 2006, p. 347-359.

D’AIXÔNÈ À GLYPHADA : HISTOIRE DE L’OCCUPATION DU SITE 89

 

les prytanes, les tribus sont encore bien attestés à l’époque impériale et les dèmes continuent d’être mentionnés dans les inscriptions, qu’elles soient publiques ou privées. Jouissant de l’autonomie municipale, l’Athènes romaine devait probablement continuer de s’appuyer sur ses subdivisions civiques pour la gestion de ses affaires intérieures 147. Il est donc surprenant que certains auteurs nient aux dèmes toute existence politique : les Athéniens auraient-ils choisi d’honorer l’empereur Hadrien en créant une nouvelle tribu portant son nom et un nouveau dème portant celui de son amant Antinoüs, si ces subdivisions n’avaient plus aucun sens ? Et quelques années auparavant, Hadrien fait citoyen athénien n’avait-il pas été enrôlé dans le dème de Bèsa ? Par-delà les vicissitudes de l’histoire politique de la cité, l’appartenance à un dème reste le marqueur essentiel de la citoyenneté athénienne.

 

APRÈS LA DISPARITION DU DÈME

 

On ignore quand exactement les dèmes institutionnels cessèrent de fonctionner. Dans les sources épigraphiques, le démotique disparaît à la fin du iiie s. apr. J.-C., sauf rares exceptions 148, mais il ne faudrait pas conclure que les dèmes n’existaient plus 149 : le démotique figure rarement dans les inscriptions avant 400, or personne n’en déduirait que les dèmes ne fonctionnaient pas au ve s. De plus, le sac d’Athènes par les Hérules en 267 apr. J.-C. constitue le terminus ante quem pour presque toutes les inscriptions athéniennes, mais on sait que les institutions de la cité continuèrent de fonctionner pendant quelque temps encore 150.

 

L’époque byzantine (ive-xve s.)

 

Avec l’entrée d’Athènes dans l’empire byzantin, le système des dèmes cessa à coup sûr de fonctionner, tout comme les institutions civiques dont il était l’une des composantes. Mais la campagne attique ne se dépeuple pas pour autant et connaît même un renouveau durant

 

147. Ismard 2010 postule, à partir de la basse époque hellénistique, « le déclin de l’activité des dèmes et des phratries,

à la fois comme structures de participation civique et cadres d’organisation des pratiques de sociabilité »

(p. 406) ; ils auraient été remplacés dans ces rôles notamment par les génè, « qui deviennent progressivement

une marque distinctive de l’élite athénienne, jusqu’à peut-être constituer un véritable ordo dans l’Athènes

impériale » (p. 407). Le maintien des dèmes institutionnels ne me semble pas incompatible avec la montée en

puissance des génè, selon le principe de l’« hybridation institutionnelle » mis en évidence par A. Heller, « La

cité grecque d’époque impériale : vers une société d’ordres ? », Annales (HSS), mars-avril 2009, no 2, p. 353-

354. Ainsi que le reconnaît Ismard, même en supposant que les bouleutes étaient pris parmi les gennètes à

partir du début de l’époque impériale, la procédure « aurait respecté deux des éléments traditionnels de la

politéia athénienne, le principe du tirage au sort et la répartition des bouleutes en fonction de leurs tribus »

(p. 403). L’oligarchisation des institutions civiques n’est donc pas incompatible avec le maintien de certaines

règles démocratiques traditionnelles.

148. 2 e Le démotique figure encore dans IG II 13279, l. 4 (inscription honorifique, iv s. apr. J.-C. ?), et 13627, l. 2

(signature du commanditaire sur un cadran solaire, fin ive-début ve s. apr. J.-C.). 149. Contra Antoniou 1990, p. 89-91, qui voit dans l’absence de tout démote de Philaidai dans les inscriptions à

partir de 230-235 apr. J.-C. un signe du déclin définitif de ce dème (et des autres) en tant qu’entité politique,

le coup de grâce ayant été donné par l’invasion des Hérules.

150. Après le sac des Hérules, la Tholos est réparée, et reste en usage jusqu’à la fin du ive s. apr. J.-C., tout comme

le portique de Zeus, le portique royal, le théâtre de Dionysos (lequel accueillait l’Assemblée) (Rhodes 1972,

p. 32 et p. 222-223 ; A. Frantz, The Athenian Agora XXIV: Late Antiquity: A.D. 267-700 [1988], p. 4, 25,

48-49, 53-56, 61). Naturellement, cela ne signifie pas que ces bâtiments gardent leur fonction originelle à

ces époques tardives, mais on peut souligner que le peuple des Athéniens, le conseil de l’Aréopage et la Boulè

sont attestés épigraphiquement au moins jusqu’à la fin du ive 2 s. apr. J.-C. ( IG II 13274, après 372 apr. J.- C.).

Synésios de Cyrène, de passage à Athènes en août 399 apr. J.-C., a visité plusieurs dèmes (Anagyronte,

Sphettos, Thria, Kèphisia, Phalère) mais il ne les mentionne pas en tant que tels ; ils ne semblent être pour lui

que des localités (Correspondance, lettre 136.4-8 à son frère Euoptios, éd. CUF).

90 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

les ive-vie s. : les traces d’occupation augmentent en effet de manière très visible et nombre d’anciens sites abandonnés sont réoccupés, un constat qui a été fait dans d’autres régions de Grèce également 151.

 

Après la fermeture des écoles de philosophie en 529, rares sont les mentions de l’Athènes

byzantine dans les écrits de l’époque, sans parler de la campagne attique 152. Pour Aixônè, seules les trouvailles archéologiques permettent d’éclairer quelque peu cette longue période.

 

À Glyphada, les vestiges d’occupation de l’époque byzantine ne sont pas nombreux mais

suffisent à montrer que la population continue de fréquenter cette portion de la plaine côtière. En témoignent les vestiges d’habitation (A 1), les quelque 42 tombes des ive-vie s. trouvées au nord-est du cap Exonis (B 16), ainsi que la basilique paléochrétienne construite au bord de la mer vers 500, détruite vers les vie-viie s., reconstruite à la période méso-byzantine avec des dimensions réduites, à nouveau démolie par la suite et rebâtie à la période ottomane sous la forme d’une petite chapelle 153. Quelques tombes chrétiennes ont été exhumées juste au sud de la basilique 154 et au nord-est de celle-ci (B 26). Le bâtiment profane le plus important est sans conteste le palais méso-byzantin de Karvelas (A 11), qui devait appartenir au maître de la région. On a trouvé aussi à Glyphada un trésor de monnaies du xie s. 155. À l’endroit de l’un des points névralgiques de l’ancien dème, dans la zone probable du sanctuaire d’Hébé, les habitants construisent la petite église d’Aghios Nikolaos, semble-t-il à la fin de l’époque byzantine 156.

 

L’époque ottomane (xve-début du xixe s.)

 

On est très peu renseigné sur l’occupation de la région de l’ancien dème durant la période otto-mane. Le toponyme « Aixônè » n’existe plus, car il n’est attesté sur aucune carte ni dans une autre source. Dans l’Égée, et particulièrement au xviie s., la piraterie est virulente et meurtrière ; les habitants de nombreux bourgs maritimes doivent abandonner le littoral pour bâtir un nouveau village à l’intérieur des terres 157. C’est le cas semble-t-il à Aixônè, où l’habitat consiste au mieux en hameaux, établis à l’intérieur des terres près des pâturages des flancs de l’Hymette, hameaux qui ont pris des noms turcs ou albanais, tels « Prinari » et « Stimonari » notés sur la carte de W. M. Leake parue dans le volume II de The Topography of Athens (fig. 6). La région conserve un caractère agricole, et fait partie du grand domaine de Trachônès.

 

Le toponyme Trachônès, qui a survécu aujourd’hui sur la commune d’Alimos où il qualifie

un quartier, désignait au xixe s. à la fois un village et un grand domaine agricole, lequel

 

151. G. Fowden, « City and Mountain in Late Roman Attica », JHS 108 (1988), p. 48-59 ; Alcock 1993,

p. 33-49 ; Lohmann 1993, I, p. 260-261 ; T. Mattern, « Eine ‘skythische Wüste’? Attika in spätantiker

und frühbyzantinischer Zeit », dans H. Lohmann, T. Mattern (éds), Attika. Archäologie einer « zentralen »

Kulturlandschaft (2010), p. 201-230.

152. Voir supra, p. 27. Parmi les exceptions figure Michel Choniatès, métropolite d’Athènes à la fin du xiie s., qui

brosse un tableau plutôt déprimant de la ville, mais dont le témoignage doit être nuancé (voir K. M. Setton,

« Athens in the Later Twelfth Century », dans id., Athens in the Middle Ages [1975], p. 179-208). 153. Voir Orlandos 1930 ; id., ȉƸƴƩƷƢƴƭƲư Ʒ˒ư ƑưƫuƩƣƼư ƷʨƵ ȉƯƯƠƨƲƵ, A 1 Ƨ (1933), p. 153-154 ; J. Koder,

F. Hild, Hellas und Thessalia, Tabula imperii byzantini 1 (1976), p. 165 ; Giannopoulou-Konsolaki 1990,

p. 155-160 ; Pallis 2009, p. 422 no Z.1.7 ; Kaza-Papageorgiou 2016, p. 44 fig. 74. 154. E. Gini-Tsofopoulou, AD 41 1986 (1990) Chron. B1, p. 27. Elles sont impossibles à dater plus précisément

en raison de leur mauvais état de conservation.

155. Chronique du BCH, 1931, p. 455 et 1933, p. 238. 156. Voir A. K. Orlandos, ȉƸƴƩƷƢƴƭƲư Ʒ˒ư ƑưƫuƩƣƼư ƷʨƵ ȉƯƯƠƨƲƵ, A 1 Ƨ (1933), p. 154 ; Giannopoulou-

Konsolaki 1990, p. 155-160 ; Pallis 2009, p. 422 no Z.1.8. 157. Slot 1982, I, p. 254-256.

D’AIXÔNÈ À GLYPHADA : HISTOIRE DE L’OCCUPATION DU SITE 91

 

s’étendait de Brachami (act. Aghios Dimitrios) au cap Exonis, et englobait donc la quasi-totalité de la commune actuelle de Glyphada. Au début du xixe s., il était partagé entre deux propriétaires : au nord, le domaine de Katô Trachônès, qui appartenait au mufti d’Athènes Hamza ; au sud, Anô Trachônès, propriété de l’agha Hussein, lequel sera appelé plus tard Moustapha Bey. Anô Trachônès nous intéresse en priorité, car c’est cette portion du domaine qui englobait l’ancien dème d’Aixônè, ainsi que l’a démontré Th. Drikos à partir de quelques documents d’archives 158.

 

Il y avait deux zones d’habitat distinctes : d’une part quatre fermes et une tour et d’autre part

quatre autres fermes à Pournar (= Pirnari), avec un rucher et seize aires de battage. Le domaine était également pourvu d’un grand terrain arable, le terrain « des huit paires » (soit environ deux hectares) 159, et de pâturages d’hiver et d’été. Le propriétaire d’Anô Trachônès possédait aussi un tiers de la saline qui bordait le cap Exonis à l’est, dont les deux autres tiers faisaient partie du domaine de Vari, géré par le monastère de Pétrakos. Un document important, analysé par Th. Drikos et A. P. Matthaiou à sa suite, permet de délimiter la frontière entre le domaine d’Anô Trachônès et celui de Vari : elle se trouvait à peu près à l’endroit de la limite actuelle entre les communes de Glyphada et de Voula 160.

 

Th. Drikos estime qu’il ne devait pas y avoir plus de 50 personnes qui vivaient à Anô

Trachônès avant la Révolution (il compte une famille de six personnes environ pour chacune des huit fermes du domaine). On ignore d’où venaient exactement les quelques familles qui y habitaient ; Th. Drikos suppose qu’il s’agissait d’Arvanites, comme dans presque toute la campagne attique à cette époque. Il n’est donc pas étonnant que les voyageurs du xixe s. passant par le domaine de Trachônès aient noté la désolation qui y régnait, comme on l’a relevé dans le chapitre 2. La situation devait être encore pire après la Révolution, car les rares fermes qui s’y trouvaient ont été détruites.

 

DE L ’INDÉPENDANCE À NOS JOURS

 

Après la Révolution eut lieu en Grèce une grande vente des domaines turcs. Les deux domaines de Trachônès ont été vendus par les héritiers de Hamza et Moustapha Bey, morts pendant la guerre. Le premier acheteur de ces deux domaines fut un Grec, L. Pyrrhos 161. Il acheta le domaine d’Anô Trachônès pour 19 000 piastres et Katô Trachônès pour 7 200 piastres, selon le registre des ventes des propriétés ottomanes consulté par Th. Drikos. Il procéda à l’achat vers fin décembre 1830-début janvier 1831.

 

158. Drikos 1994, chap. V p. 47-67 sur les domaines d’Anô et Katô Trachônès. L’auteur se fonde sur des

archives du xixe s., notamment le chotzeti d’Ismaïl Bey sur la base duquel il a vendu le domaine d’Anô

Trachônès à L. Pyrrhos, la déclaration des témoins de la vente à A. Louriôtis devant l’Elliniki Epitropi

le 27 juillet 1831, les contrats du notaire K. Kokidis concernant la location du pâturage de Pirnari,

d’autres accords entre A. Louriôtis et des bergers de Pirnari et de Trachônès, et la description des

limites des domaines d’Anô et de Katô Trachônès par A. Louriôtis. Il donne les textes dans son annexe

p. 119-190.

159. Une paire désigne une aire qui peut être labourée par une paire de bœufs en une journée. Une paire, ou jugère,

équivaut environ à un quart d’hectare.

160. Accord du 4 avril 1824 entre le chef du monastère, Dionysios, et le propriétaire turc du domaine d’Anô

Trachônès. Voir Drikos 1994, p. 103-104 n. 213, et Matthaiou 1992-1998. 161. Drikos 1994 relève que dans le registre de l’Elleniki Epitropi de 1831, le premier acheteur d’Anô

Trachônès est G. Môraïtis ou G. Apostolopoulos. Mais on n’a pas de chotzeti sous ces noms ; soit le

chotzeti avec l’un ou l’autre nom n’a jamais été consigné, et a été remplacé par le nom de l’acheteur

suivant (L. Pyrrhos), soit G. Apostolopoulos ou G. Môraïtis a vendu le domaine très rapidement à

L. Pyrrhos.

92 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Le 26 janvier 1831 déjà, L. Pyrrhos vendit les deux domaines à K. Zôgraphos, lequel agissait

au nom de A. Louriôtis, pour la somme de 29 520 piastres 162. Il n’était pas certain que le nouvel État grec reconnaîtrait les achats des domaines turcs effectués, mais acheter des terres en Attique était attractif car Athènes était pressentie pour être la capitale et de plus le climat était réputé agréable.

 

Il est intéressant de constater que les pâturages du domaine d’Anô Trachônès étaient attrayants

et pouvaient rapporter de belles sommes d’argent au propriétaire, comme le montrent plusieurs contrats par lesquels A. Louriôtis les a loués à des bergers nomades pour l’hiver ; c’était déjà le cas dans l’Antiquité, comme le montre le règlement juridique 8.

 

À la mort de A. Louriôtis en 1850, le domaine échut à son fils Théodôros, puis à la mère

de ce dernier, Loutsika. En 1868, elle le vendit à son frère Th. Komninos. Ce dernier apparaît sur une plaque commémorative fixée à l’intérieur de la chapelle d’Aghios Nikolaos de Pirnari, sur laquelle on peut lire qu’il releva l’église de ses ruines en 1877. L’édifice avait dû être détruit durant la Révolution, car il était encore debout au tout début du xixe s., lors du passage de E. Dodwell 163.

 

Entre 1894 et 1899, le domaine d’Anô Trachônès est vendu par les héritiers de Th. Komninos

à K. Karapanos 164. Le domaine connaissait des problèmes d’irrigation, comme le montre le contrat de 1899 où il est stipulé que l’acheteur du domaine, K. Karapanos, garde le droit d’utiliser la source de l’Église Rouge du domaine de Katô Trachônès pour abreuver son bétail. Ces problèmes d’irrigation sont une constante en Attique, comme nous l’avons vu dans le chapitre 1. K. Karapanos développa le potentiel agricole du domaine, en y installant huit cultivateurs et leurs familles ; le développement de la ville d’Athènes à partir des années 1880 et l’accroissement de sa population ont en effet stimulé les productions agricoles des domaines alentour. C’est ainsi que le domaine se couvrit à nouveau de champs et de vignes, comme dans l’Antiquité. Outre la maison du propriétaire, le domaine comportait les maisons des cultivateurs et leurs dépendances, ainsi qu’une auberge et une taverne pour les chasseurs, les pêcheurs de passage, les promeneurs du dimanche.

 

L’un des fils de K. Karapanos, Pyrrhos, hérita du domaine à la mort de son père. En avril

1920, il vendit le domaine aux entrepreneurs I. Zépos, K. Vaos, D. Zamanos et N. Yarmenitis, qui le transformèrent en terrain à bâtir. Une fièvre bâtisseuse s’empara alors de la région, à partir des années 1920, phénomène auquel n’est pas étrangère la grande migration de Micrasiates suite à la catastrophe de 1922. Peu de temps après, commença l’exploitation touristique du rivage, pourvu de belles plages de sable. La nouvelle localité fut baptisée Glyphada (« saumâtre »), reprenant un toponyme qui désignait la partie côtière du domaine d’Anô Trachônès (sous la forme ƇƯƸƺƠƨƥ) en raison de ses eaux salées 165. Glyphada devint donc une station balnéaire et un lieu de villégiature très couru.

 

162. Konstantinos Zôgraphos (1796-1856) fut un combattant de la Révolution de 1821. Il mena ensuite une

brillante carrière politique : il fut ministre de la Guerre en 1833, le premier ambassadeur grec à Constantinople

en 1834, et ministre des Affaires étrangères vers 1838. Andréas Louriôtis (1789-1850) était un politicien

fameux, qui a joué un rôle déterminant dans la Révolution.

163. Voir supra, p. 34-35. On trouvera une photo de la plaque commémorative chez Kaza-Papageorgiou 2016,

p. 48 fig. 80.

164. Konstantinos Karapanos (1840-1914) était un célèbre homme politique, banquier et archéologue, découvreur

du sanctuaire oraculaire de Dodone en Épire. Sa collection d’antiquités a été donnée au Musée national en 1902. 165. I. Sarris, « Ƙɖ ƷƲƳƼưǀuƭƥ ƷʨƵ ǺƷƷƭƮʨƵ », Athina 40 (1928), p. 141 ; P. A. Phourikis, « ƗƸuƦƲƯɚ ƩȞƵ Ʒɞ

ƷƲƳƼưƸuƭƮɞư ƷʨƵ ǺƷƷƭƮʨƵ », Athina 41 (1929), p. 83. Voir http://7gym-glyfad.att.sch.gr/ist/neot.htm sur le

développement de Glyphada à partir des années 1920.

D’AIXÔNÈ À GLYPHADA : HISTOIRE DE L’OCCUPATION DU SITE 93

 

En 1926, la région de Glyphada, qui faisait partie jusqu’à cette date de la commune de

Brachami, devint une commune autonome. En 1943, les communes de Glyphada et d’Elliniko furent supprimées et remplacées par la commune d’Euryali, avec pour siège la ville de Glyphada. En 1945, la commune fut rebaptisée Glyphada, et redevint autonome, ainsi qu’Elliniko 166.

 

Le visage de la plaine côtière entre la baie de Phalère et le cap Zôster a connu une

transformation très rapide (fig. 13-14), ainsi qu’en témoigne A. Philippson vers 1950. Cette plaine :

[…] war vor 60 Jahren meist öde Phrygana-Steppe, Winterweide, im südlichen Teil von

Kiefernbeständen unterbrochen. Nur einige Gutshöfe lagen im nördlichen Teil: ausser Karás

(an Vorhügeln des Hymettos), Brachámi, Tráchones, Chasáni (jetzt amtl. Komniná, 608 Einw.).

Die Küste war völlig einsam. Heute bietet das Land ein ganz anderes Bild. Der Anbau hat sich

ausgedehnt […]. Die niedrige Steilküste […] ist heute die Riviera und der Badestrand von Athen

geworden […]. Das Binnenland ist leider weniger anziehend. Die Besiedelung ist, wie überall am

Rande Athens, ungeordnet ; jeder baut sich an, wo und wie er will ; zahllose kleine Häuser, Häuschen

und Baracken liegen zerstreut, dazwischen nackte Flächen mit Schutt und Abfällen, wo Hühner und

einige Hausziegen ihre Nahrung suchen 167.

 

Devenue un quartier suburbain très chic de la banlieue athénienne, la Glyphada moderne

ne cesse de voir son taux de résidents augmenter : en 1920, il n’y avait que 173 habitants ; en 1928, déjà 1 691 habitants, la population estivale atteignant 10 000 personnes ; en 1940, 3 148 habitants ; en 1951, 8 256 habitants ; en 1961, 12 361 habitants 168. Actuellement, la ville compte environ 100 000 résidents, répartis sur une surface de 25 km2.

 

* * *

Ce tableau, nécessairement impressionniste, de l’histoire de l’occupation du site de notre

dème a permis de montrer que le territoire sur lequel s’est développé Aixônè était déjà peuplé depuis longtemps, et que les occupations humaines s’y sont succédé avec une remarquable continuité. Si les vestiges d’habitat sont quasiment inexistants avant l’époque classique, les tombes montrent que la région a attiré très tôt une concentration humaine importante, déjà à l’époque mycénienne, ainsi qu’en témoigne la riche nécropole d’Haliki. Lors de la réforme clisthénienne, le dème n’a donc certainement pas été créé ex nihilo, même si pour le moment aucun village préclisthénien n’a pu être identifié.

 

Durant la période d’existence du dème, plusieurs points névralgiques se dégagent, d’après la

concentration de vestiges et les lieux d’exposition mentionnés dans les inscriptions officielles : le sanctuaire d’Hébé, que l’on situe dans la zone de l’église d’Aghios Nikolaos ; le théâtre, qui se trouvait peut-être à proximité de là, sur la pente naissante de l’Hymette ; peut-être une agora, comprenant la leschè et des sanctuaires, à 600 m au nord-ouest d’Aghios Nikolaos. La zone portuaire constituait un autre centre d’activité, ainsi qu’en témoignent quelques bâtiments liés à l’artisanat, au commerce et peut-être à la vente aux enchères. La pêche y était évidemment pratiquée, notamment celle du fameux rouget, dont la réputation dépassait les frontières de l’Attique. D’autre part, les terrasses agricoles, les murs de clôture, les amas de pierres issus du nettoyage des champs, témoignent des efforts des Aixonéens pour cultiver la moindre par-celle de terre. La plupart des habitations se concentrent dans la zone qui s’étend sur environ 500 m au sud et à l’ouest de l’église d’Aghios Nikolaos, mais il faut probablement compter

 

166. I. Sarris, MEE, s.v. « ƈƯƸƹƠƨƥ » ; coll., ƆƷƷƭƮƢ. ƉƢuƲƭ Ʈƥƭ ƏƲƭưƿƷƫƷƩƵ (2005), p. 82-85. 167. A. Philippson, dans Philippson, Kirsten 1952, p. 902. 168. I. Sarris (n. 166).

94 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

avec d’autres noyaux d’établissement, par exemple à 1,5 km de là en direction du nord-est, où ont été trouvées des structures agricoles en grande quantité et quelques tombes. Les fouilles archéologiques ont aussi permis de dégager un réseau de routes, dont les axes principaux étaient la route d’Athènes à Sounion, qui longeait le flanc ouest de l’Hymette, et la route côtière prove-nant de Phalère. De ces axes partaient plusieurs embranchements, qui menaient au port d’une part, et aux champs et pâturages situés à flanc de montagne d’autre part. Le long de ces routes se dressaient des monuments funéraires, dont certains témoignent de la richesse de quelques habitants.

 

Si la grande majorité des vestiges datent de l’époque classique, la région n’était de loin

pas abandonnée à l’époque hellénistique et romaine. Des routes, des maisons, des tombes, quelques inscriptions prouvent que le dème continuait d’être occupé, certes d’une manière moins dense. Nous avons vu que, contrairement à la théorie du déclin des dèmes à partir de l’époque hellénistique, théorie dont j’ai montré les faiblesses, le système des dèmes, loin de péricliter ou de disparaître à l’époque hellénistique, s’est maintenu jusqu’à la fin de l’Antiquité.

 

Après la disparition du dème, un regain d’occupation s’observe pour les ive-vie s. Ensuite, les

sources se font rares, mais il semble que le territoire ait abrité essentiellement des agriculteurs et des éleveurs, en très petit nombre, dispersés dans des hameaux. Sous la domination turque, de riches propriétaires se partageaient les terrains ; après la Révolution, ces terrains furent vendus et morcelés entre divers propriétaires. À partir des années 1920, la région de Glyphada s’urbanisa à vive allure, et la densité de la population augmenta sans cesse, jusqu’à aujourd’hui.

 

Maintenant que le cadre géographique, historique et archéologique est posé, pénétrons au

cœur du dème et suivons les Aixonéens dans leur vie quotidienne.

SECONDE PARTIE

 

AU CŒUR DU DÈME

CHAPITRE 4

 

LA VIE POLITIQUE

 

Il n’y a pas, en effet, de plaisir humain qui se rapproche plus

de la divinité que la jouissance causée par les honneurs 1.

Xénophon, Hiéron 7, 4

 

Les sources, épigraphiques essentiellement, montrent les Aixonéens engagés dans des activités politiques, tant dans la cité que dans leur dème. La seconde moitié du ive s. est la période la mieux représentée car on dispose de plusieurs décrets du dème lui-même, mais l’étude prosopographique que j’ai menée (annexe IV) permet de suivre les Aixonéens jusqu’à l’époque romaine incluse.

 

Nous commencerons par l’étude des décrets honorifiques du dème, qui témoignent de

l’activité politique des Aixonéens au niveau local. Une autre section considérera cette même activité mais cette fois-ci au niveau civique. Nous terminerons par quelques études de cas, c’est-à-dire de démotes sur lesquels les sources sont suffisamment abondantes pour pouvoir suivre une partie de leur vie.

 

QUELQUES REMARQUES SUR LES DÉCRETS HONORIFIQUES DES DÈMES

 

Les honneurs octroyés par les cités à leurs bienfaiteurs, qu’ils soient étrangers ou citoyens, sont bien connus 2. Mais bien d’autres communautés sont susceptibles d’octroyer des honneurs dans le monde grec. Pour Athènes, on dispose de décrets honorifiques émanant de tribus, de dèmes, de phratries, de génè, de thiases, de groupes d’orgéons, d’artistes dionysiaques, etc. Ils constituent, pour les dèmes, les deux tiers de leurs documents officiels gravés sur la pierre 3.

 

1. Əƥɜ Ƨɖƴ ƲȺƨƩuƣƥ DzưƬƴƼƳƣưƫ ȏƨƲưɚ ƷƲ˅ ƬƩƣƲƸ ȂƧƧƸƷơƴƼ ƨƲƮƩʶ ƩȤưƥƭ Ȑ ȏ ƳƩƴɜ ƷɖƵ ƷƭuɖƵ ƩȺƹƴƲƶǀưƫ (trad.

E. Talbot, éd. Hachette).

2. L’ouvrage de référence reste Gauthier 1985. Voir aussi, pour les dèmes athéniens, Lasagni 2004. 3. Voir supra, p. 13.

98 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Le formulaire des décrets honorifiques des dèmes est si semblable à celui des décrets de la cité

que l’on pense que les dèmes se sont inspirés de ce modèle, ce qui est en effet probable. Mais, pour le reste, les dèmes font comme bon leur semble : ils honorent qui ils veulent, même des étrangers 4, et accordent les honneurs qui leur paraissent adéquats, en fonction de leurs moyens.

 

Les considérants sont d’une importance capitale, car c’est par eux que l’accord des honneurs

est justifié. Ils servent à rendre manifeste la qualité de bienfaiteur du personnage honoré, pour prouver qu’il remplit les conditions exigées pour l’octroi des privilèges. La mise par écrit des considé rants dans tout décret honorifique a même été rendue obligatoire à Athènes, comme le révèle un décret du dème d’Éleusis et des garnisaires athéniens en poste dans le dème honorant l’épimélète des Mystères Xénoklès : dans les considérants, on apprend qu’inscrire dans tout décret hono rifique ce en quoi le bénéficiaire a dispensé ses bienfaits à la cité était exigé par la loi 5. Cependant, les considérants que l’on a sous les yeux, gravés sur la pierre, ne sont souvent qu’un résumé de ceux qui figuraient dans le texte conservé aux archives 6. C’est pourquoi ils sont le plus souvent succincts, uniformes et assez vagues, même si, avec le temps, ils ont tendance à devenir plus détaillés. Une exception dans notre corpus, due au caractère exceptionnel du document lui-même, est le décret honorant Démétrios de Phalère (6), dont les considé rants semblent davantage détaillés ; les considérants qui, comme ici, relatent une partie de la carrière du personnage honoré, sont des morceaux d’histoire. La perte d’une grande partie de ce décret est d’autant plus regrettable.

 

Ph. Gauthier souligne que les bienfaiteurs des cités sont récompensés comme les vainqueurs

des concours 7 : leur nom et leur origine sont proclamés par le héraut et une couronne leur est accordée. Le vocabulaire montre bien que les Grecs des cités se représentent les bienfaiteurs (citoyens ou étrangers) comme des concurrents participant à une course aux honneurs ; cela apparaît nettement dans l’ajout fréquent d’une formule hortative, encourageant l’émulation parmi les bienfaiteurs potentiels. Les décrets de notre dème en fournissent plusieurs exemples. Il n’est donc pas étonnant que, dans la plupart des cités, en tout cas dès la fin du ive s., les deux honneurs traditionnellement octroyés aux bienfaiteurs furent l’éloge public et la couronne. Comme l’explique Ph. Gauthier, le premier équivalait à la proclamation du vainqueur dans le stade et avait lieu aussi lors de concours, le plus souvent aux Dionysies. La seconde était comparable à la couronne de l’athlète victorieux.

 

Les récompenses

 

Dans les décrets honorifiques des dèmes, les récompenses accordées dépendent naturellement de l’importance du bienfait accompli, des capacités financières de l’autorité émettrice, mais aussi des circonstances de l’octroi, j’y reviendrai. Les récompenses standard sont l’éloge public et une couronne, conformément à l’habitude prise au niveau de la cité à partir du ive s. Ces couronnes sont soit en feuillage (généralement de l’olivier, à l’occasion du lierre, du laurier, du myrte), soit en or. Dans ce dernier cas, et quand le montant est précisé, la valeur oscille entre 500

 

4. Par exemple, Éleusis honore plusieurs Thébains (IÉleusis 70 et 71, milieu du ive s.), dont Damasias, métèque

résidant dans le dème, qui a entre autres formé et instruit deux chœurs dithyrambiques pour les Dionysies

locales. Damasias reçoit l’éloge public, une couronne d’or de 1 000 dr., la proédrie et l’atélie. On connaît aussi

un décret de deux génè (les Eumolpides et les Kérykes) pour des étrangers auxquels le peuple a antérieurement

accordé une couronne d’or et la sitèsis : les génè octroient l’éloge public et une couronne (IÉleusis 221). 5. IÉleusis 95, l. 7-10, 321/0 ou 318/7 : [ȂƳƩƭ]ƨɚ ȯ [ưƿ]u[ƲƵ Ʈ]ƩƯƩǀƩ[ƭ] Ƴƴ[ƲƶƧƴ]ƠƹƩƭư Ȃư [Ʒ˒ƭ ƻ]Ƣƹƭƶ[uƥƷƭ ƷɞưƯƥ]u-

[Ʀ]ƠưƲưƷƥ ƨ[Ƽ]ƴƩɖư ȳ[Ʒƭ] Ʃ[ȺƩƴƧơƷ]ƫƮƩư Ʒɚư Ƴƿ[Ưƭ]ư. 6. Gauthier 1985, p. 15-16.

7. Ibid., p. 12.

LA VIE POLITIQUE 99

 

et 3 000 dr. dans les décrets de la cité, entre 100 et 1 000 dr. dans les dèmes 8. À Aixônè, la couronne d’or se monte toujours à 500 dr., la valeur la plus courante dans les dèmes, sauf une exception (4 : 100 dr.), que je tenterai d’expliquer plus loin. Parfois, une somme d’argent est donnée en sus, qui servait à financer un sacrifice : cette somme est de 10 dr. à Aixônè, mais le montant maximal connu est de 100 dr. dans la documentation athénienne 9.

 

Parmi les personnages honorés par les Aixonéens, il y a essentiellement des magistrats et

des liturges, récompensés pour leur activité au sein du dème uniquement. Le décret pour Démétrios de Phalère (6) fait exception, puisque les actions de ce dernier ont concerné toute la cité. On trouve ainsi des personnages honorés pour avoir organisé la fête d’Hébé (16 : hiéropes, sophronistes, héraut, prêtres, archonte), des syndikoi (1), des chorèges vainqueurs du concours de comédie des Dionysies locales ( 2, 3, 4). Les personnages honorés dans les numéros 5 et 17 sont difficiles à qualifier. Pour les magistrats, la condition nécessaire à l’octroi des honneurs était le passage des euthynai avec succès 10, ce qui est bien le cas des hiéropes d’Hébé, et sans doute celui des syndikoi.

 

Il est intéressant de constater qu’ils ne sont pas tous récompensés de la même manière : les

chorèges reçoivent invariablement l’éloge, la couronne d’or et 10 dr. pour un sacrifice ; il en est de même pour les personnages honorés dans les décrets 5 et 17, sauf l’argent pour le sacrifice. Les hiéropes, sophronistes, héraut, prêtres et archonte de la fête d’Hébé reçoivent l’éloge et une couronne végétale. Les syndikoi bénéficient de la proédrie et d’autres honneurs qui ne sont pas détaillés, parmi lesquels figurait sans doute une couronne. Les honneurs accordés à Démétrios de Phalère (6) ne sont hélas pas conservés.

 

Notons que la couronne végétale n’est pas forcément le signe que le service rendu par le

personnage honoré était moins important que celui rendu par le bénéficiaire d’une couronne d’or : le contexte religieux peut expliquer la préférence pour une couronne de feuillage, une récompense plus modeste qui correspond mieux à la piété manifestée par les personnages honorés 11 ; il est possible aussi qu’une raison économique soit à l’origine du choix de couronnes végétales par le dème, comme nous le verrons à propos du décret 16.

 

Les vertus 12

 

Les sources épigraphiques à elles seules ne permettent pas de saisir exactement la signification des mots utilisés pour décrire les qualités récompensées. Il faut aller chercher dans les sources littéraires, tout en ayant conscience que le sens n’était pas forcément le même dans une inscription honorifique que dans un traité de philosophie. D. Whitehead remarque que quelques-unes de ces vertus font leur première apparition dans des documents de dèmes et non de la cité 13 : faut-il en déduire que les dèmes pouvaient parfois donner le ton dans le formulaire des décrets, et influencer la cité ? On est pourtant habitué au contraire. Il n’en est pas moins vrai que les

 

8. M. Blech, Studien zum Kranz bei den Griechen (1982), p. 153-161 ; Henry 1983, p. 24-28 ; Whitehead

1986, p. 162-163.

9. IÉleusis 70, l. 35 : le dème d’Éleusis et les garnisaires athéniens accordent 100 dr. au Thébain Damasias pour

le sacrifice (milieu du ive s.).

10. On le voit bien chez Eschine, 3, 11, 13, 14 et 31. Voir Chr. Veligianni, « Belobigung und Bekränzung von

Rat und Magistraten im Zusammenhang mit der Rechenschaftsablegung », Hellenika 40 (1989), p. 239-256. 11. Sur les couronnes végétales, voir Henry 1983, p. 38-42. 12. A. W. H. Adkins, Merit and Responsibility: a Study in Greek Values (1960), chap. X-XII ; Whitehead 1993 ;

Veligianni-Terzi 1997.

13. Whitehead 1993.

100 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

premières attestations de dikaiosynè, eusébéia, philotimia, sôphrosynè viennent d’un dème ou d’une tribu. Il est donc possible que les assemblées de ces subdivisions civiques aient contribué à l’émergence de ces « vertus cardinales » sur la pierre, ainsi que le pense D. Whitehead.

 

Quatre vertus m’intéressent en premier lieu, car ce sont celles qui apparaissent dans les

décrets honorifiques aixonéens. Passons-les en revue.

– la philotimia 14 : elle apparaît pour la première fois peu avant le milieu du ive s., au

niveau des dèmes 15. Signifiant littéralement « l’amour de l’honneur », la philotimia ne doit naturellement pas procéder d’une attitude égoïste, mais se révéler profitable à toute la communauté 16. À partir de la fin des années 320, cette qualité est quasiment omniprésente dans les décrets honorifiques, car elle motive autant le magistrat à bien remplir son office que le particulier à agir pour le bien de sa communauté ou d’autrui ;

– l’andragathia 17 : K. J. Dover, se fondant sur Hérodote et Thucydide, définit cette vertu

comme « le fait de posséder ou de montrer des qualités qui inspirent le respect et l’admiration » 18. C’est, à l’origine, la qualité de l’anèr agathos, celui qui s’élève au-dessus de ses semblables non par la naissance, mais par ses vertus. Elle s’apparente à l’arétè, dont elle est parfois synonyme dans les décrets honorifiques (par exemple notre numéro 5). Cela explique que, dans les décrets honorifiques, cette qualité soit attribuée à toutes sortes de personnages. On trouve par exemple cette désignation (sous le qualificatif anèr agathos ou le substantif andragathia) pour des proxènes béotiens, un chorège de la tribu Pandionis, des citoyens morts à la guerre, un Cyrénien qui s’est montré secourable envers les prisonniers athéniens à Syracuse, le héraut de la Boulè et du peuple, les taxiarques, etc. Dans les décrets honorifiques des dèmes, sont qualifiés ainsi par exemple des soldats d’élite, ou le commandant d’une garnison 19. À Aixônè, cette vertu qualifie Démétrios de Phalère (6) et des démotes dont la fonction est obscure (5) ;

– la dikaiosynè 20 : elle apparaît au début du ive s., au niveau tribal, et seulement à partir de

343/2 au niveau de la cité 21. C’est une vertu moins générale que la philotimia ou l’andragathia, elle ne peut s’appliquer à n’importe quel bienfaiteur ou magistrat. Dans les sources épigraphiques, il faut traduire par « honnêteté » selon D. Whitehead, car le mot désigne le comportement de quelqu’un qui aurait pu profiter de sa position pour son propre intérêt mais qui ne l’a pas fait. Je préfère traduire par « esprit de justice », car comme l’ont rappellé J. et L. Robert, la dikaiosynè « n’est nullement dans les inscriptions honorifiques un mot passe-partout comme DzƴƩƷƢ ou ƩȾưƲƭƥ ; elle fait toujours allusion à la “justice” » 22 ; elle signifie que la personne n’a

 

14. Veligianni-Terzi 1997, p. 211-212, p. 223, p. 268-269, p. 275-276, p. 283-284, p. 291-292, p. 302-303 ;

Whitehead 1983, lequel considère uniquement les décrets qui datent entre 350 et 250 environ, pour des

raisons de place.

15. 2 SEG LV 252 (Halai Araphènidès) ; IG II 1173 (Acharnes ?) ; IÉleusis 70. Première attestation au niveau de la

cité en 325/4 (IG II3 367).

16. Voir Xénophon, Hiéron 7, 3-4, où le poète Simonide explique au tyran Hiéron en quoi la philotimia est louable. 17. Whitehead 1983, p. 69-70 et, de manière plus détaillée, id. 1993, p. 55-62 ; Veligianni-Terzi 1997,

p. 192-195, p. 217-218, p. 247-254, p. 265-267, p. 270-272, p. 279-280, p. 293-294, avec les remarques

de D. Whitehead, « Andragathia and Arete », dans L. Mitchell, L. Rubinstein (éds), Greek History and

Epigraphy. Essays in Honour of P. J. Rhodes (2009), p. 47-58. 18. K. J. Dover, Greek Popular Morality in the Time of Plato and Aristoteles (1974), p. 165 (je traduis). Il renvoie à

Hérodote, I 99, 2 et 136, 1, V 39, 1 et 42, 1, VI 128, VII 166, et à Thucydide, III 57, 1 et 64, 4. 19. 3 2 Proxènes béotiens : IG I 97 ; chorège de la tribu Pandionis : IG II 1138 et 1139 ; citoyens morts à la guerre :

SEG 3 2 2 XXVIII 46 ; Cyrénien : IG I 125 ; héraut de la Boulè et du peuple : IG II 145 ; taxiarques : IG II 500 ;

soldats d’élite : 2 IG II 1209 (dème inconnu) ; commandant d’une garnison : IRham. 15. 20. Whitehead 1993, p. 67-68 ; Veligianni-Terzi 1997, p. 209-211, p. 222, p. 280-281, p. 286-287, p. 299-300. 21. 2 3 Tribu : IG II 1140, 1142, 1145, etc. Cité : IG II 306. 22. Bull. ép. 1958, 356 (citation p. 289).

LA VIE POLITIQUE 101

 

pas abusé de sa position et a fait preuve d’équité, sans favoriser ni négliger qui que ce soit. C’est une qualité que l’on trouve appliquée de préférence à des magistrats, par exemple l’anagrapheus, des bouleutes, les mérarques du dème d’Athmonon, les syllogeis du peuple, mais elle peut être appliquée aussi à des évergètes 23. À Aixônè, on qualifie ainsi les hiéropes d’Hébé à l’occasion de leur reddition de comptes (16), les organisateurs d’une fête (17) et les démotes du décret 5 ;

– l’épiméléia 24 : cette qualité s’applique évidemment aux épimélètes de toute sorte, c’est-à-

dire à ceux qui prennent soin de quelque chose ou de quelqu’un au-delà du strict minimum. C’est un terme courant pour les organisateurs de fêtes (17), ou ceux qui ont la responsabilité d’un groupe, comme les chorèges de notre numéro 2, ou les personnes qui s’occupent des éphèbes 25.

 

Il est temps maintenant de passer à l’analyse des décrets honorifiques aixonéens 26. Comme

plusieurs d’entre eux concernent des chorèges, j’ai consacré en outre une section au théâtre et aux concours dramatiques dans les dèmes.

 

DÉCRET HONORIFIQUE POUR DES SYNDIKOI (no 1*)

 

Par ce décret, le dème récompense un collège de syndikoi, assistants juridiques du démarque, aux côtés duquel ils représentaient le dème dans les affaires judiciaires. On connaissait déjà des syndikoi au niveau de la cité, mais, pour les dèmes, le terme n’est attesté à ce jour qu’à Aixônè, par cette inscription et par le règlement juridique 8.

 

Le lieu de découverte de la pierre

 

L’inscription a été publiée pour la première fois en 1879 par H. G. Lolling. Rien dans le texte ne permet d’attribuer ce décret aux Aixonéens, pourtant tous les commentateurs l’attribuent à notre dème. La chose est en effet assurée par le lieu de découverte de la pierre, donné par H. G. Lolling comme étant Pirnari 27, et le fait qu’elle ait été trouvée avec un décret assurément aixonéen (3). Le théâtre du dème, où était exposé ce décret, devait donc se trouver dans cette zone 28.

 

La pierre a fait partie de la collection de K. Karapanos, propriétaire du domaine d’Anô

Trachônès entre la fin du xixe et le début du xxe s., collection qui a été donnée au Musée national en 1902 29.

 

Le texte 30

MN Kar. 1205.

Stèle de marbre blanc brisée en haut et à droite. On observe quelques éclats sur les bords. L’arrière est dégrossi au pic, ce qui indique que la stèle se dressait probablement contre un mur. Une couronne d’olivier est gravée sous l’inscription.

 

23. 3 2 2 2 Anagrapheus : IG II 469 et IG II 487 ; bouleutes : IG II 1142 ; mérarques d’Athmonon : IG II 1203 ; les

syllogeis 2 du peuple : IG II 1257. Pour d’autres exemples, voir Whitehead 1993, p. 68 n. 112. Voir aussi la

discussion sur l’expression DzƴƩƷɚ Ʈƥɜ ƨƭƮƥƭƲƶǀưƫ infra, p. 130. 24. Whitehead 1993, p. 68-69 ; Veligianni-Terzi 1997, p. 212-213, p. 276, p. 300, p. 303. 25. 3 2 Par exemple IG II 917, IG II 1159, IÉleusis 84. 26. À l’exception des numéros 16 et 17, que je réserve pour le chapitre sur la vie religieuse. 27. Voir le commentaire au numéro 3.

28. Voir la discussion sur le théâtre d’Aixônè supra, p. 69-71. 29. Sur Karapanos, voir supra, p. 92.

30. Je remercie K. Takeuchi de m’avoir fait part de ses notes critiques sur la lecture de l’inscription, et P. Hamon

dont les remarques m’ont permis d’améliorer ma restitution des l. 5-6.

102 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Les lettres sont fines, profondes, régulières.

Dimensions : 1,18 × 0,435 (au milieu)-0,49 (en bas) × 0,08 (au milieu)-0,095 (en bas). Hauteur des lettres : 0,009-0,011, 0,007-0,008 (thêta, omicron, oméga). Espacement : 0,008-0,009 (0,005-0,009 l. 9).

Éditions : LOLLING 1879, p. 195-198 no 2 (Haussoullier 1883, p. 215-216 no 4 ; U. Koehler, IG II 5, 584 d) ; J. Kirchner, 2 IG II 1197 + Add. p. 672 (> estampage ; Papagiannopoulos-Palaios 1952, p. 59 no 3 ; Giannopoulou-Konsolaki 1990, p. 99 no 2). Traduction : Jones 2004, p. 103 no 3 (en anglais). Commentaires : Milchhöfer 1888, p. 358 no 729 a ; Eliot 1962, p. 7-8 (lieu de trouvaille) ; M. Th. Mitsos, AEph 1968, p. 117 no 3 (SEG XXV 144) (sur le nom des l. 3-4) ; Whitehead 1986, p. 375 no 6 ; Veligianni-Terzi 1997, p. 138 no D17 (l. 15-18).

Reproductions : Lolling (fac-similé, reproduit chez Koehler) ; fig. 15 a et b.

 

Stoichedon 24 31

 

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

Ɔ [. . . . . . . . . . . . .23. . . . . . . . . . .]

Ƶ 19 ƈƯЈ ?[. . . . . . . . .. . . . . . . . . . ƶ]-

ƬƩưƫД 19 [. . . . . . . . . .. . . . . . . . .]

ƣƨƫư 18 Əƥ [. . . . . . . . . .. . . . . . . .]

5 ư ƚƭƯƲƬћ [ƴƲƸ ƷƩ Ʈƥɜ ƷƲɠƵ ƥȺƷƲʶ]-

Ƶ 7 ƶƸưƥƮƲ [ ƯƲƸƬƲ˅ưƷƥƵ . . . .. . .]

Ʒƫư 15 ǺưƷƭО [ ƥ . . . . . . .. . . . . . . .]

ƏƥƯƯƣƲƸ 12 , ƈƲ [ ƴƧ . . . . .. . . . . . Ɛ]-

ƩǁƹƭƯƲư ƊȺƨќ [ƮƲƸ, ƮƥƯƩʶư ƨɘ ? ƥȺƷƲ]-

10 ɠƵ ƩȞƵ Ʒɚư ƳƴƲЌ [ƨƴƣƥư Ʒɞư ƨƢuƥ]-

ƴƺƲư Ʒɞư DzƩɜ ƨƫГ[ƥƴƺƲ˅ưƷƥ Ʈƥɜ]

ƩȤưƥƭ ƥȺƷƲʶƵ ƷɖƵ ƥшЛɖЙ [ƨƼƴƩɖ]-

Ƶ ȳƶƥƭƳƩƴ Ʈƥɜ ƷƲʶƵ ƶƸưƨƣƮƲƭ[Ƶ]

ƷƲʶƵ ƳƩƴɜ ƐƠƺƫƷƥ ȳƶƥƭ ƮƥƷɖ ƷЖ-

15 ɠƵ ưƿuƲƸƵ ƨơƨƲưƷƥƭ· ȣưƥ Ʈƥɜ Ʋȟ

ǶƯƯƲƭ ƹƭƯƲƷƭu˒ưƷƥƭ ƩȞƨƿƷƩƵ

ȳƷƭ ƺƠƴƭƷƥƵ DzƳƲƯƢƻƲưƷƥƭ Ƴƥƴ-

ɖ Ʒ˒ư ƨƫuƲƷ˒ư, DzưƥƧƴƠƻƥƭ ƨɘ Ʒƿ-

ƨƩ Ʒɞ ƻƢƹƭƶuƥ ƩȞƵ ƶƷƢƯƫư ƯƭƬƣ-

20 ưƫư ƚƭƯƿƬƫƴƲư Ʒɞư ƨƢuƥƴƺƲư v

Ʈƥɜ ƶƷʨƶƥƭ Ȃư Ʒ˒ƭ ƬƩƠƷƴƼƭ. vvv

vacat 0,10 m

corona oleaginea

 

Sauf indication contraire, les restitutions sont de Lolling.

L. 2 : Lolling et Kirchner ont vu un alpha à la 3e file, mais je ne distingue pas de barre centrale ; il doit s’agir d’un lambda. Takeuchi (per litt.) propose, e.g., ƈƯЈ[ƸƮƣƨƫư] vel ƈƯЈ[ǀƮƼưƥ], noms de démotes bien attestés

 

31. Le stoichedon est parfait, sauf à la l. 20, qui ne comporte que 23 lettres, et peut-être à la l. 9 (voir les notes

critiques).

LA VIE POLITIQUE 103

 

dans la 2 e e e moitié du iv s. (voir annexe IV , s.v. ) ; pour la 4 lettre, on voit encore la partie inférieure d’une haste oblique repérée déjà par Lolling ; ƗƕƆƐ err. Haussoullier ; ƥƧƥ err. Giannopoulou-Konsolaki ; l. 2-3 : rest. Koehler ; pour la 5e lettre de la l. 3, on voit la haste verticale gauche que distinguait déjà Lolling ; l. 4 : Lolling voyait la haste oblique gauche et le départ de la barre centrale du alpha, mais ces traces ne sont plus visibles aujourd’hui en raison d’un éclat ; -]| 32 ƣƨƫư Ə [- Koehler ; [ ƊȺƱƩư ] ƣƨƫư Əƥ [ ƯƯƣƳƳƲƸ ] Mitsos ; l. 5-6 : rest. Ackermann, sauf pour le patronyme, déjà restitué par Lolling et accepté par tous les éditeurs ; ƷƲɠ]Ƶ ƶƸưƥƮƲ[ƯƲƸƬ- (?) Koehler ; -]Ƶ ƶƸưƥƮƲ[ƯƲƸƬ- Kirchner ; l. 6-7 : [ƏƥƯƯƭƮƴƠ]Ʒƫư Lolling dans ses notes, mais si ma restitution de la l. 6 est correcte, ce nom est trop long. Il y a trop de possibilités pour pouvoir restituer, ne serait-ce que parmi les noms attestés pour des Aixonéens, par exemple Antikratès, Dèmokratès, Euthykratès, Ménékratès, etc. ; l. 7 : Anticharès et Anticharmos sont les seules possibilités. Lolling et Kirchner penchent pour le second, mais les deux sont attestés à Aixônè (voir annexe IV, s.v.) ; l. 8 : ƈƔ‒Ɛ Haussoullier ; ƈƲ[ƴƧƭ Koehler ; Ʋ[ƴƧ Giannopoulou-Konsolaki ; plusieurs noms conviendraient, par exemple Gorgias, fréquent dans l’onomastique athénienne ; l. 9 : rest. Koehler (sans ƨơ), suivi par Kirchner ; Lolling avait déjà songé à ce nom dans son commentaire, et il propose pour la suite [ƩȞƶƠƧƩƭư ƥȺƷƲ]|ɠƵ ; l. 12 fin. : rest. Koehler ; Ʒƭuɖ]Ƶ Lolling, mais cela ne respecte pas le stoichedon ; l. 13 : ȳƶƥƭ ƳƩƴ Lolling ; ȳƶƥƳƩƴ err. Giannopoulou-Konsolaki ; le dernier iota de ƶƸưƨƣƮƲƭƵ, relevé par Lolling, n’est plus visible aujourd’hui en raison d’un éclat.

 

…, Gla(?)… fils de …, …sthénès fils de …, …idès fils de Ka…, … fils de Philothèros, et ceux qui les accompagnent, …tès fils d’Anticha…, … fils de Kallias, Gorg… fils de …, Léôphilos fils d’Eudikos, que le démarque qui sera en fonction les invite à la proédrie et qu’ils reçoivent les mêmes récompenses que celles qui ont été accordées aussi aux syndikoi de Lachès, autant que les lois le permettent ; et afin que les autres rivalisent d’ardeur sachant qu’ils recevront en retour des témoignages de reconnaissance de la part des démotes, que le démarque Philothèros transcrive ce décret sur une stèle de pierre et la dresse dans le théâtre.

 

Notes critiques

– l. 5 : on pourrait penser aussi à ƚƭƯƲƬћ[ƴƲƸ Ʈƥɜ ƷƲɠƵ ȂƮƩƣưƲƭ]Ƶ, tournure beaucoup plus rare dans les inscriptions athéniennes.

– l. 6 : Lolling, dans son édition de l’inscription, cherchait un anthroponyme, mais dans ses notes on voit qu’il avait pensé à la restitution ƶƸưƥƮƲ[ƯƲƸƬ-] 33. Le verbe ƶƸưƥƮƲƯƲƸƬƩʶư n’est, à ma connaissance, pas attesté épigraphiquement dans le contexte d’un collège de magistrats, mais il est le seul à faire sens dans la lacune (voir le commentaire infra sur les DzƮƿƯƲƸƬƲƭ de certains magistrats). – e l. 9 : notons que pour la 11 file, la haste verticale est à l’extrême gauche de la file et non pas centrée : on pourrait donc restituer, e.g., ƊȺƨћ[uƲƸ], bien attesté à cette époque en Attique (voir LGPN, s.v.). Mais le rapprochement avec le seul autre Athénien nommé Léôphilos (voir infra) semble pleinement justifier la restitution du patronyme ƊȺƨƣƮƲƸ dans notre inscription. Cette ligne n’est pas alignée sur la grille du stoichedon e , les lettres sont plus serrées ; cela pourrait expliquer le décalage vers la gauche du iota de la 11 file.

Par ailleurs, il est possible que cette ligne ait comporté quelques lettres de plus, auquel cas on pourrait restituer la particule de liaison attendue (voir infra, p. 104).

 

La date

 

J. Kirchner note que Léôphilos fils d’Eudikos (l. 8-9) apparaît comme diaitète dans une liste datée par lui des environs de 325 (voir annexe IV, s.v.) ; il était alors dans sa soixantième année, l’âge requis pour exercer cette charge. Il en déduit que notre inscription a été gravée à cette date ou envi-ron une décennie avant, sans doute parce qu’il pense que la fonction de syndikos, lourde de respon-sabilités, ne pouvait être confiée à des hommes trop jeunes. Mais la liste à laquelle il fait référence

 

32. 2 Le nom d’Euxénidès fils de Kallippos est restitué d’après IG II 1927, l. 48-49 ([ƊȺ]ƱƩưƣ[ƨƫƵ] [ƏƥƯƯƣ]ƳƳƲ[Ƹ]),

une liste de citoyens classés par tribus et par dèmes, de la seconde moitié du ive s. (sur la nature de cette

inscription, voir infra, n. 34). Mitsos voit un argument dans le fait que son collègue Léôphilos fils d’Eudikos

est présent dans les deux inscriptions.

33. Le Lolling Nachlass est conservé au DAI à Athènes. La transcription de notre inscription, ainsi que celle des

autres documents d’Aixônè édités par le savant allemand, figurent dans son carnet sur la fouille du tumulus de

Ménidi (Ausgrabung des Kuppelgrabes von Menidi, inv. no 504), avant qu’il n’aborde son sujet principal.

104 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

ne concerne probablement pas des diaitètes 34. Il vaut donc mieux suivre les éditeurs précédents, qui datent l’inscription de peu avant la fin du ive s. (U. Koehler) ou plus largement de la seconde moitié du ive s. (B. Haussoullier), probablement sur la base de la simple observation de la forme des lettres, ce qui n’entre d’ailleurs pas en contradiction avec la date proposée par J. Kirchner.

 

H. G. Lolling, qui renvoie déjà au Léôphilos fils d’Eudikos de la liste mentionnée ci-dessus,

date cependant notre document du début du iiie s., car il pense voir dans Anticharmos (?) (l. 7) et Kallias (l. 8) le hiérope et le prêtre du numéro 16 (320/19). Ces rapprochements prosopographiques sont très incertains, car dans un cas on ne dispose que de l’onoma, dont la lecture n’est pas assurée, et dans l’autre cas du patronyme seul. De plus, une date dans la seconde moitié du ive s., plutôt dans le troisième quart de ce siècle, convient mieux à la paléographie 35.

 

Les personnages honorés

 

Le début du décret, où figuraient probablement le préambule et les considérants, est manquant. Les huit premières lignes du texte qui nous reste, très lacunaires, sont difficiles à restituer car elles consistaient essentiellement en anthroponymes, ceux des personnages honorés. Les autres décrets honorifiques du dème d’Aixônè commencent presque toujours par le nom du proposant (X fils de Y ƩȤƳƩư) 36, précédé souvent par une invocation aux dieux (ƬƩƲƣ), et parfois accompagné d’une formule de résolution ou de sanction. Il devait en être de même ici. Les noms des personnages honorés sont à l’accusatif ; on en déduit qu’ils entraient dans une proposition infinitive, qui dépendait de la formule de résolution ou de sanction, et qui conférait sans doute la couronne gravée à la suite du décret, ainsi que l’éloge public. Cela implique que la proédrie ne soit pas le premier honneur concédé, mais le stoichedon empêche de restituer la particule de liaison nécessaire après ƮƥƯƩʶư 37. Il est possible cependant que cette ligne n’ait pas respecté le stoichedon, comme je l’ai supposé dans les notes critiques, auquel cas on pourrait ajouter dans la restitution la particule attendue. Une autre solution serait de supposer que d’autres personnes honorées étaient mentionnées dans les considérants, et que la série de noms à l’accusatif était précédée d’une formule du genre ƷƲɠƵ ƨɘ ǶƯƯƲƸƵ, sur le modèle du décret honorifique athénien IG I3 102, l. 25-30 (410/9) ; mais la rareté de cette tournure, et le fait qu’il ne doive pas manquer beaucoup de lignes au début de notre inscription d’après les dimensions de la stèle, affaiblissent cette hypothèse.

 

Aux lignes 2-9, il semble que huit personnes étaient nommées, réparties en deux groupes :

quatre personnages « et ceux qui les accompagnent », au nombre de quatre également. Il est possible qu’il faille comprendre « ceux qui les accompagnent » au sens de « ceux qui les assistent, qui les aident ». On aurait ainsi un cas assez semblable à celui des juges étrangers secondés par leurs 38 DzƮƿƯƲƸƬƲƭ.

 

34. 2 e IG II 1927 est une liste de citoyens classés par tribus et par dèmes, de la seconde moitié du iv s. La nature de

cette liste est difficile à établir ; il ne s’agit en tout cas ni d’une liste de diaitètes ni d’une liste de bouleutes, ainsi

que l’a démontré Humphreys 2010, p. 77-78.

35. Haste horizontale centrale du epsilon tantôt plus courte, tantôt encore de même longueur que les autres ;

nu déséquilibré ; forme encore « classique » du pi ; sigma aux branches écartées ; upsilon aux hastes obliques

rectilignes ; oméga déjà ouvert ; lettres rondes plus petites ; absence d’ornements. 36. Une exception est le numéro 5, dont le préambule est particulièrement développé. 37. On attendrait en effet la particule de liaison ƨơ ou la conjonction de coordination Ʈƥƣ, cette dernière étant

moins fréquente, voir les exemples donnés par Henry 1983, p. 156 n. 112 (à propos des décrets de proxénie),

et ses réflexions p. 133 et p. 156 n. 110-112.

38. L. Robert, « Les fêtes de Dionysos à Thèbes et l’Amphictionie », OMS VII (1990) [1977], p. 771 et n. 6, avec

des exemples d’DzƮƿƯƲƸƬƲƭ honorés dans des décrets avec les gens qu’ils assistent (technites, mystes, stratège,

cithariste, juges étrangers venus à Mylasa).

LA VIE POLITIQUE 105

 

En l’absence du début du décret, on ignore a priori qui sont les personnages honorés et

pourquoi ils le sont. Le fait que le dème les récompense sur le modèle des syndikoi de Lachès a fait dire aux commentateurs du décret qu’il s’agissait aussi d’un groupe de syndikoi, ce qui doit être exact.

 

Les syndikoi, littéralement « ceux qui prennent part à un procès », agissent dans un contexte

judiciaire au nom d’une personne ou d’une communauté. Ils sont attestés dans plusieurs cités grecques. Dans l’Athènes classique, le mot peut recouvrir différentes réalités : assistants de particuliers dans les procès privés, cinq membres d’une commission élus annuellement pour examiner la constitutionnalité des nouveaux projets de lois et défendre les lois de la cité contre toute tentative d’abrogation ou de modification, avocats publics défendant les intérêts de la cité devant une instance extérieure à celle-ci, collège de magistrats institués après la chute des Trente en 403 dont la juridiction s’étendait à tous les procès concernant les confiscations de biens de particuliers par la cité 39. Aixônè est à ce jour le seul dème attique où des syndikoi sont attestés ; outre notre document, on les trouve aussi dans le règlement juridique 8, où ils sont chargés d’assister le démarque en cas de litige avec les utilisateurs des pâturages communs, et représentent avec lui le dème au tribunal de la cité. En revanche, on a un exemple de synégores dans un dème, qui représentent les intérêts de ce dernier lors de la procédure des euthynai 40. Ce mot désignait probablement la même fonction que syndikos, les deux termes étant largement interchangeables. Il ne faudrait donc pas conclure que la fonction remplie par les syndikoi était une particularité aixonéenne.

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