Une Microhistoire D’athènes

D. Ackermann · Chapitre 2 sur 2 · partie 13/40

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Une Microhistoire D’athènes

Principes D’édition des Inscriptions

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 40 parties.

 

On possède deux autres bases de statues-portraits signées par le célèbre sculpteur, elles aussi

trouvées en remploi dans la zone de l’Agora d’Athènes :

– celle d’une prêtresse de Déméter et Coré, Chairippè, fille de Philophrôn du dème de

Kèphisia, consacrée par ses frères Aristodèmos et Philophrôn 377 ;

– celle de Kléiokratéia fille de Polyeuktos du dème de Teithras, représentée avec son mari

Spoudias d’Aphidna, dédiée à Déméter et Coré 378. La statue de Kléiokratéia était accompagnée de celle de son mari, œuvre d’un autre sculpteur dont le nom est lacunaire.

 

Il est possible que notre base se soit dressée dans l’Éleusinion et que, comme la Chairippè

de la base de Monastiraki, Archippè ait été prêtresse de Déméter et Coré. Mais on ne peut en être sûr, car il existait un grand nombre de dédicaces sur l’Agora, érigées pour des raisons très diverses 379. Du moins peut-on dire qu’Archippè appartenait à une riche famille d’Aixônè, suffisamment aisée pour pouvoir s’offrir les services de Praxitèle.

 

Une famille très influente : Léôn-Kichèsias 380

 

Cette famille était l’une des plus influentes dans l’Athènes hellénistique 381. Ses membres, que l’on peut suivre sur pas moins de neuf générations, ont en effet rempli les fonctions les plus prestigieuses dans la cité athénienne, et ont été également actifs sur la scène internationale.

 

Le premier membre de la famille à apparaître dans nos sources est Léôn I, fils de Kichèsias I.

Alors que la cité vivait une période d’indépendance contrariée (le Pirée étant toujours en mains macédoniennes), il proposa deux décrets probouleumatiques honorant des taxiarques : l’un, en 281/0, en l’honneur des taxiarques invités aux Basiléia de Lébadée (notons qu’un autre Aixonéen, Euxénos fils de Kallias, est le secrétaire de la prytanie dans ce même document), et l’autre, en 275/4 382.

 

Kichèsias II, fils de Léôn I, fut thesmothète en 214/3, à un âge déjà avancé 383. À ma connais-

sance, c’est le seul membre de la famille à avoir été archonte. Il a eu pour fils un éphèbe de

 

377. Elle a été trouvée en remploi à Monastiraki durant les fouilles du métro ; elle est datée de 360 environ. Voir

Orphanou-Phloraki ; Ajootian (2007), p. 25-27 ; A. Corso, The Art of Praxiteles 2 (2007), p. 202-203 no 26.

Cl. Ruggeri et al. 2007, p. 86 no E 19 précisent qu’on ne peut savoir si le monument provient de l’Éleusinion

ou du temple de Déméter, Coré et Iacchos dans les environs du Pompéion.

378. Agora XVIII H 320 (avant 361). Voir Corso (2004), p. 229-232 no 14 (vers 365) ; Pasquier, Martinez 2007,

no 1 ; Ajootian (2007), p. 20-25 (360-350 ?). Elle a été trouvée en remploi près de la stoa de Zeus Éleuthéros.

Ruggeri et al. 2007, p. 90 no E 26 envisagent à nouveau les deux provenances, avec une préférence pour le

temple des environs du Pompéion, suivis par D. J. Geagan, Agora XVIII, p. 305. 379. Voir les inscriptions rassemblées par D. J. Geagan dans Agora XVIII. 380. Habicht 1982, p. 194-197, avec le stemma de la famille ; Habicht 2006, p. 157 et n. 56, p. 230, p. 232,

p. 303, p. 317, p. 355, p. 359 ; Perrin-Saminadayar 2007, p. 194 ; Schmalz 2009, p. 272 (Kichèsias V). 381. Habicht 1982, chap. VII (p. 178-197) étudie en détail cinq familles athéniennes dirigeantes de la fin du

iiie au début du iie s. Outre celle de Léôn-Kichèsias, il traite d’Eurykléidès et Mikiôn de Kèphisia, Droméas

d’Erchia, Alexiôn et Speusippos d’Azènia, Echédèmos de Kydathènaion. Les critères retenus par l’auteur pour

les classer parmi les familles dirigeantes sont : exercer des activités politiques et diplomatiques (par exemple,

proposer des décrets du peuple politiquement cruciaux, représenter Athènes à l’étranger comme ambassadeur,

médiateur ou autre), des magistratures majeures (par exemple magistrat monétaire, agonothète, prêtre de cultes

importants, stratège, hipparque), participer à des épidoseis de la cité, faire des dédicaces ou des fondations,

recevoir des honneurs de la cité et surtout d’États étrangers, appartenir à l’éphébie (qui, à cette époque, n’est

plus obligatoire) ou au corps des cavaliers.

382. IG II3 882 (281/0) et 897 (275/4).

383. 2 IG II 1706, l. 116. J. S. Traill, PAA 570340, lui réserve une entrée séparée, tout en admettant qu’il soit peut-

être le même que le père de Léôn II (PAA 570342).

LA VIE POLITIQUE 171

 

Kichèsias I

 

Léôn I

 

Kichèsias II

 

Léôn II = Thémistodikè (de Kèphisia ?)

 

Kichèsias III Kallippos

 

Mikiôn de Kèphisia Léôn III Léôn V

 

Habryllis = Kichèsias IV

 

Léôn IV

 

Kichèsias V

 

236/5, sans doute Léôn II, d’après une restitution de J. Kirchner 384. Léôn II serait donc né vers 255.

 

Léôn II est le personnage le plus célèbre de la famille, car il joua un rôle de premier plan dans

la politique internationale du début du iie s. À l’automne 192, le roi séleucide Antiochos III avait débarqué en Grèce, ce qui équivalait à une déclaration de guerre vis-à-vis de Rome. Une faction athénienne, dirigée par un certain Apollodôros, demanda à la cité de s’unir au roi. Une émeute était sur le point d’éclater, mais les partisans de Rome l’emportèrent finalement car ils rappelèrent Flamininus d’Achaïe, lequel arriva à Athènes avec une cohorte de 500 Achéens sous prétexte de protéger le Pirée. Léôn poursuivit en justice Apollodôros ; ce dernier fut condamné à l’exil 385. Athènes avait choisi le bon camp, en partie grâce à Léôn. En 189, le même Léôn participa à l’ambassade des Athéniens qui, avec les Rhodiens, accompagnèrent les négociateurs étoliens à Rome à propos de la paix provisoire romano-étolienne. Les Étoliens avaient ratifié cette paix, il restait aux Romains à le faire. Le succès de Léôn face à Apollodôros quelques années auparavant et son philoromanisme affiché expliquent certainement qu’il ait été désigné pour participer à cette ambassade. Le Sénat se montra d’abord fort mal disposé à l’égard des Étoliens. C’est alors que Léôn prononça un discours mémorable, qui persuada les sénateurs de conclure la paix 386.

 

Léôn était donc un habile orateur, et un homme cultivé. Il commanda d’ailleurs au

poète Phaidimos de Bisanthè, l’un des plus grands spécialistes de l’époque, une épigramme votive dédiée à Artémis pour célébrer la naissance de son fils Kichèsias III, qu’il a eue de son

 

384. 3 IG II 1027, l. 56 : [ƐơƼư] ƏŞƭƺƫƶƣƲƸ. J. S. Traill, PAA 570330, isole cette entrée dans son recueil, comme s’il

s’agissait d’un autre Kichèsias encore.

385. Tite-Live, XXXV 50, 4, d’après Polybe.

386. Polybe, XXI 31, 5-6 et 16 ; Tite-Live, XXXVIII 10, 4-5. Chez Polybe, XXI 31, 6, le nom de Léôn a été

corrompu en Damis : Th. Buettner-Wobst dans l’édition Teubner corrige en Damôn, qui serait une erreur de

Polybe pour Léôn (Damôn était un envoyé rhodien dans la même ambassade, voir Polybe, XXI 31, 5). Sur le

rôle diplomatique des grandes familles athéniennes de cette époque, voir E. Perrin-Saminadayar, « Les succès

de la diplomatie athénienne, de 299 à 168 av. J.-C. », REG 112 (1999), p. 444-462 (p. 459-461 sur Léôn).

172 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

épouse Thémistodikè 387. Cette dernière appartient peut-être à l’une des plus illustres familles athéniennes du moment, celle d’Eurykléidès et Mikiôn de Kèphisia 388.

 

Kichèsias III a dû naître vers 220 au plus tôt, car il est rogator d’un décret des cavaliers

hono rant leur hipparque en 187/6 389 ; il était donc très probablement cavalier lui-même. Le démotique est presque entièrement restitué, mais cette combinaison de nom et de patronyme en fait claire ment un membre de la famille d’Aixônè. Il faut peut-être aussi reconnaître Kichèsias III dans le stratège des hoplites de 177/6, qui figure dans une inscription (Cécropis) trouvée sur l’Agora d’Athènes 390.

 

Léôn II eut un autre fils, Kallippos, qui fut trésorier de la Boulè en 178/7 391. Chr. Habicht

observe que les familles dirigeantes athéniennes de cette époque rechignent à faire partie du Conseil 392. Notre documentation est cependant trop incomplète pour vérifier cette impression. Dans le cas de cette famille d’Aixônè, le seul bouleute attesté est, outre Kallippos, Léôn I 393.

 

À cause du nom de ce trésorier, S. Dow suppose un lien matrimonial entre la famille Léôn-

Kichèsias et une autre illustre famille aixonéenne, celle de Kallippos II. C’est possible, mais comme le note J. K. Davies, l’écart chronologique entre les deux familles est considérable, et le nom Kallippos très commun ; on ne peut donc pas exclure une simple coïncidence 394.

 

Le fils de Kallippos, Léôn V, fut vainqueur de la course de bige de guerre aux Panathénées de

170/69 395. Seule la tribu est précisée dans l’inscription (Cécropis), mais il s’agit très probable-ment d’un membre de la famille Léôn-Kichèsias. Les participants à cette épreuve fournissaient eux-mêmes le char et les chevaux, ce qui confirme que Léôn V appartenait aux couches les plus aisées de la société athénienne.

 

Léôn III, fils de Kichèsias III, apparaît dans nos sources en 160/59, lorsqu’il fut membre

d’une commission chargée à Délos de fabriquer et ériger des statues en l’honneur du roi du Pont Pharnace Ier 396 et de son épouse la reine Nysa, fille du prince séleucide Antiochos. Il fut

 

387. Anthol. Pal. VI 271; A. S. F. Gow, D. L. Page, The Greek Anthology. Hellenistic Epigrams (1965), I, v. 2901-

2906, et le commentaire dans ibid., II, p. 453-4. Sur les commandes d’Athéniens issus des grandes familles

auprès des artistes et des écrivains, qui suivent ainsi l’exemple de la cité dans sa politique culturelle, voir

Perrin-Saminadayar 2007, p. 193-194.

388. 2 Selon l’hypothèse de S. B. Aleshire, S. D. Lambert, « Making the Peplos for Athena: a New Edition of IG II

1060 + 2 IG II 1036 », ZPE 142 (2003), p. 80, acceptée par Chr. Habicht, « Eurykleides III of Kephisia,

Victor at the Anakaia », ZPE 158 (2006), p. 159-163. Sur la famille d’Eurykléidès et Mikiôn de Kèphisia, voir

encore Habicht 1982, p. 179-182 (avec le stemma de la famille, repris et complété par Perrin-Saminadayar

2007, p. 95).

389. SEG XXI 435, l. 14 : ƏƭƺƫƶƣƥƵ ƐơƲưƷƲƵ ƆŞ[ȞƱƼưƩǀƵ]. Tracy 1990, p. 160-161 attribue cette inscription à un

graveur dont la carrière s’est écoulée entre 169/8 et 135/4 ; il suppose donc que ce texte faisait partie d’un

monument honorant un personnage important au sommet de sa carrière, monument sur lequel auraient été

recopiés les décrets antérieurs votés en son honneur. Parmi les personnages possibles, il mentionne Léôn II, le

père du proposant.

390. 3 IG II 1313, l. 100. Voir Chr. Habicht, The Hellenistic Monarchies: Selected Papers (2006), p. 295 (addendum à

la n. 49 de la p. 164). J. S. Traill, PAA 570345 identifie sans hésitation le rogator du décret des cavaliers avec

le stratège des hoplites. D’autres informations sur cette famille sont à attendre d’inscriptions encore inédites,

notamment le décret Agora I 7485, voir Habicht 2006, p. 463 n. 47.

391. 3 IG II 1310, l. 39 et 123-124.

392. Habicht 1982, chapitre VII (p. 178-197). 393. Puisqu’il a proposé des décrets probouleumatiques, voir supra, p. 160 n. 323. 394. S. Dow, Prytaneis: a Study of the Inscriptions Honoring the Athenian Councillors (1937), p. 124 ; Davies 1971, p. 276. 395. SEG XLI 115 I, l. 16.

396. ID 1497 bis b, l. 45.

LA VIE POLITIQUE 173

 

également actif à Athènes, où il est attesté comme agonothète des Thèséia vers 142/1 397. Cette fonction d’administrateur des concours n’était assumée que par des citoyens très riches, car les agonothètes avaient la responsabilité d’une somme d’argent public considérable pour financer la fête, à laquelle ils ajoutaient souvent de leur poche. Vers 140, Léôn III fut honoré de la proxénie par les Delphiens, pour ses services rendus au sanctuaire et à la cité 398. Il est intéressant de constater que dans la même inscription, un parent de Léôn, Mikiôn de Kèphisia, lui aussi issu d’une famille dirigeante, fut également honoré par les Delphiens, très probablement en sa qualité de théore aux Sôtèria selon Chr. Habicht 399. Enfin, le nom de Léôn III est restitué par J. Kirchner dans un catalogue d’aristocrates de la fin du iie s. 400.

 

Léôn III eut pour fils Kichèsias IV, que l’on identifie avec le cavalier de la tribu Cécropis

qui participa à la Pythaïde de Delphes en 128/7 401. Aixônè est en effet le seul dème de la Cécropis où le nom Kichèsias est attesté 402. Depuis sa libération du joug macédonien en 229/8, Athènes manifestait la volonté de réactiver les cultes traditionnels ; cela se traduisit notamment par l’envoi, à nouveau, d’une Pythaïde à Delphes, délégation formée de représentants des meilleures familles 403. Kichèsias IV apparaît aussi comme dédicant sur une base de statue en l’honneur de la prêtresse de Déméter et Coré Habryllis, fille de Mikiôn de Kèphisia, datant de la seconde moitié du iie s. Habryllis était probablement son épouse. Les autres dédicants sont Mikiôn et Eurykléidès, le premier étant sans doute le père d’Habryllis 404. Se sont ainsi unies deux des principales familles dirigeantes d’Athènes de l’époque, peut-être pour la seconde fois après l’union de Léôn II et Thémistodikè 405.

 

On ne peut rien dire de sûr à propos de Léôn IV, fils de Kichèsias IV et père de Kichèsias V.

Peut-être apparaît-il sur une base de statue inédite de l’Agora, qui ne doit pas être plus ancienne que la fin du ier s. selon Chr. Habicht. Mais G. C. R. Schmalz opte pour le fils supposé de Kichèsias V, Léôn VI 406. Il faut attendre la publication de la pierre pour pouvoir trancher. Par ailleurs, Chr. Habicht se demande si le Léôn attesté en 106/5 à Delphes comme secrétaire des cavaliers athéniens appartient à cette famille, mais le nom figure dans l’inscription sans patronyme ni démotique ni mention de la tribu ; et l’onoma Léôn me paraît trop courant en Attique pour établir ce rapprochement 407.

 

La famille ne semble pas active à Délos, après que l’île fut redonnée aux Athéniens en 167,

contrairement à d’autres familles athéniennes qui y acquirent richesse et influence grâce au

 

397. 2 IG II 960, l. 2-4 et 6. Sur les agonothètes des Thèséia, voir G. R. Bugh, « The Theseia in Late Hellenistic

Athens », ZPE 83 (1990), p. 22.

398. FD III (2) 93, l. 2.

399. Habicht 2006, p. 303. Sur sa parenté avec Léôn III, voir infra à propos de Kichèsias IV. 400. 2 IG II 2452 I, l. 27, vers 100 selon Tracy 1990, p. 214-215. J. S. Traill, PAA 570350 fait une entrée séparée

pour le patronyme, Kichèsias, tout en admettant la possibilité qu’il soit le même que Kichèsias III ou Kichèsias IV. 401. FD III (2) 27 II, l. 15. J. S. Traill, PAA 570355 fait une entrée séparée pour ce Kichèsias, tout en admettant

la possibilité qu’il soit le même que le dédicant à Habryllis.

402. D’après le LGPN, s.v., outre à Aixônè, il y a un Kichèsias à Skambônidai, mais dans un contexte de fiction (une

pièce de Ménandre), et deux à Sounion.

403. Karila-Cohen 2005 ; ead., « La Pythaïde et la socialisation des élites athéniennes aux iie et ier siècles avant

notre ère », dans J.-Chr. Couvenhes, S. Milanezi (éds), Individus, groupes et politique à Athènes de Solon à

Mithridate (2007), p. 365-383.

404. A. A. Themos, « ȗ DzưƥƬƫuƥƷƭƮɚ ȂƳƭƧƴƥƹɚ ƷʨƵ ǻƦƴƸƯƯƣƨƲƵ DzƳɞ Ʒɚư ƖƼuƥƽƮɚ ǺƧƲƴƠ », Horos 17-21 (2004-

2009), p. 147-152 (SEG LVI 235). Le lien de parenté d’Eurykléidès avec Habryllis n’est pas clair, il s’agit

peut-être de son oncle, voir ibid., p. 149.

405. Voir supra, p. 171-172.

406. Agora I 7410. Voir Habicht 1982, p. 194-197 ; Schmalz 2009, p. 272. 407. FD III (2) 28 III, l. 40. Voir Habicht 1982, p. 194-197. Il y a 95 occurrences de l’onoma Léôn dans le LGPN.

174 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

commerce ou en occupant des postes clés 408. À l’époque postsyllanienne, la famille maintient son influence sur la vie publique athénienne. Kichèsias V, fils de Léôn IV, est membre du génos des Kérykes : il figure en 20/19 dans un décret du peuple honorant le dadouque Thémistoklès d’Hagnonte, parmi les personnes désignées par ce génos pour témoigner devant le peuple à propos de l’honorandus 409.

 

Il est rare de pouvoir retracer sur une aussi longue période les carrières des membres des

familles athéniennes influentes. On peut citer comme parallèle la famille de Zènôn-Pamménès de Marathon, que l’on peut suivre du iie s. à la fin du règne d’Auguste 410. Ses membres ont occupé les plus hautes magistratures à Athènes (stratège des hoplites, archonte, magistrat monétaire), mais aussi à Délos (épimélète de l’île, gymnasiarque, prêtre d’Apollon), où une partie de la famille s’est établie peu après 167. On ne leur connaît en revanche aucune occupation à Marathon : comme la famille de Léôn-Kichèsias, celle de Zènôn-Pamménès a exercé son activité principalement, si ce n’est exclusivement, en dehors de son dème d’origine.

 

* * *

Il est temps de clore ce chapitre sur la vie politique des Aixonéens. Nous avons vu ces derniers promulguer un grand nombre de décrets honorifiques dans la seconde moitié du ive s., surtout en faveur de leurs co-démotes, qui se sont illustrés dans la chorégie lors du concours de comédie des Dionysies locales, ou qui ont bien rempli leur devoir de magistrat. Est apparue dans ce contexte une magistrature jusque-là unique dans un dème, celle de syndikos, assistant juridique du démarque. D’autres magistrats étaient en revanche tout à fait attendus, comme le démarque ou les trésoriers. Cette image sera complétée dans les chapitres suivants lors de l’analyse des autres inscriptions aixonéennes, où l’on trouvera encore d’autres charges locales.

 

Le lecteur sera peut-être étonné de la discrétion dans nos sources des Aixonéens ayant rempli

la magistrature de démarque, alors qu’il s’agit de la figure politique majeure d’un dème. En effet, les trois démarques aixonéens connus par leur nom, Dèmosthénès, Hègèsiléôs et Dôrothéos, n’apparaissent pas ailleurs dans un autre rôle, que ce soit dans le dème ou dans la cité. Cela semble être pourtant la situation normale, comme l’a observé D. Whitehead, qui y voit le signe d’une fonction tirée au sort 411 : si les démarques avaient été élus, on les aurait certainement choisis dans les familles les plus en vue, et on aurait plus de chances d’être renseigné sur eux ou sur leurs proches.

 

L’analyse de ces quelques décrets honorifiques aixonéens a conduit à des considérations

dépassant largement le niveau local. Le décret 5 a révélé pour la première fois une hiérarchisation

 

408. Par exemple Sarapion de Mélitè, Mèdéios du Pirée, Pyrrhos et Byttakos de Lamptrai, Dioskouridès de

Myrrhinonte. Sur la composition sociale de la population athénienne à Délos à cette époque, voir P. Roussel,

Délos colonie athénienne2 (1987), p. 33-41 ; E. Rolando, « Prosopografia e onomastica : alcune riflessioni

sullo status dei cleruchi ateniesi a Delo », dans E. Culasso Gastaldi (éd.), La prassi della democrazia ad Atene

(2004), p. 129-187 ; M.-F. Baslez, « Les dévots de l’Apollon de Délos : au-delà du panhellénisme officiel »,

dans ead. (éd.), Prosopographie et histoire religieuse (2005), p. 35-49 (p. 43-44) ; Habicht 2006, p. 317. 409. IÉleusis 300, l. 24. Voir Habicht 2006, p. 359. 410. D. J. Geagan, « A Family of Marathon and Social Mobility in Athens of the First Century B.C. », Phoenix 46

(1992), p. 29-44 ; S. Follet, « Les deux archontes Pamménès du ier s. a.C. à Athènes », REG 113 (2000), p. 188-192. 411. Whitehead 1986, p. 236-237 et p. 115-116 n. 153 ; il suppose qu’au départ les démarques étaient élus et

qu’ils sont tirés au sort à partir de la seconde moitié du ve s. Sur les 50 démarques connus (dont 40 par leur

nom), on n’a pu établir des liens prosopographiques que pour un quart à un tiers d’entre eux, voir ibid. dans

l’annexe prosopographique p. 408-415. Voir encore A. Damsgaard-Madsen, « Le mode de désignation des

démarques attiques au quatrième siècle av. J.-C. », dans O. S. Due et al. (éds), Classica et mediaevalia: Francisco

Blatt septuagenario dedicata (1973), p. 92-118, qui se prononce aussi en faveur du tirage au sort.

LA VIE POLITIQUE 175

 

des assemblées dans un dème, par la mention d’une assemblée principale (agora kyria), ce qui, à ce jour, n’était connu qu’au niveau de la cité.

 

De nouveaux arguments ont été donnés en faveur d’une datation des décrets honorifiques 4

et 5 en 340/39, au lieu de la date de 313/2 retenue par la très grande majorité des chercheurs. Cela a des conséquences importantes pour la question de la suppression de la chorégie et de la création de l’agonothésie à Athènes, particulièrement sur le rôle de Démétrios de Phalère dans cette réforme, et sur son impact dans les dèmes : le décret 4 ne peut désormais plus être invoqué pour dater l’abolition de la chorégie après 313/2, ni pour dire que cette réforme n’a pas affecté les dèmes. C’est donc bien Démétrios qui doit être l’auteur de ce changement, probablement au tout début de son gouvernement.

 

Concernant l’important décret des Aixonéens en l’honneur de Démétrios de Phalère (6), la

restitution de nomothétès à la ligne 11 a été favorisée, alors que la plupart des commentateurs adoptent la restitution d’épimélètès ou de stratègos. Ainsi, c’est en sa qualité d’ambassadeur et de nomothète que les Aixonéens honorent le gouverneur. Ce document, à ce jour le seul de son espèce, n’était probablement pas unique en Attique : la cité avait sans doute elle-même décrété des honneurs pour le gouverneur, initiative qui a dû être plus ou moins suivie par les dèmes. Le décret d’Aixônè, hélas incomplet, loue particulièrement en Démétrios le pacificateur qui mit fin à la stasis entre les Athéniens pro- et antimacédoniens, et qui permit à la ville d’être à nouveau unie à son port.

 

Dans l’avant-dernière section, a été soulignée la présence importante des Aixonéens dans

la vie politique de la cité. Si certains démotes ont déménagé à Athènes ou au Pirée, centres de la vie politique et commerciale de la cité, bon nombre d’Aixonéens sont restés dans leur dème d’origine, ce qui ne les empêchait pas de participer aux délibérations des assemblées civiques et aux tribunaux, grâce à la proximité géographique du dème par rapport à la ville. Les quelques études de cas menées dans la dernière section montrent la forte implication de certaines familles dans la vie civique (Lachès, Chabrias, Léôn-Kichèsias), ce qui suppose qu’elles se sont établies en ville ou dans ses environs. Certains démotes se sont même illustrés à l’extérieur de la cité, comme Kallippos II, qui régna sur Syracuse pendant quelques mois, ou les vainqueurs des concours de la période (la famille de Lysis II, Chabrias). D’autres ont été particulièrement actifs dans leur dème, à l’image des fils de Chrémès, de Nausôn et ses fils, d’Aristokratès fils d’Aristophanès, d’Autéas fils d’Autoklès. D’autres Aixonéens enfin, de riche extraction, ont côtoyé des artistes ou philosophes célèbres (Lachès, Lysis II, Chabrias, Archippè).

 

La variété de ces portraits montre bien que les Aixonéens ont su combiner dans un savant

équilibre activité politique locale et pleine participation à la vie civique. R. Étienne et A. Muller, dans leur article sur les mouvements migratoires des démotes de la Mésogée d’après les stèles funéraires, ont été frappés par le nombre de ces migrants, qui serait bien plus élevé que celui des « sédentaires », et ont conclu à une « société en mouvement » 412. L’étude d’Aixônè confirme en partie ce constat, mais fait apparaître aussi la nécessaire présence d’une bonne partie des démotes sur le territoire du dème et leur implication dans la vie locale. Une migration permanente massive des démotes aurait mené à la disparition du dème.

 

Si les activités politiques dans le dème et dans la cité devaient passablement occuper les

démotes, elles ne leur permettaient pas de vivre, et occasionnaient plutôt des frais importants. Nous allons maintenant traiter des activités économiques des Aixonéens, desquelles ils tiraient leur subsistance et, pour certains, leur prospérité.

 

412. Étienne, Muller 2007. Sur les limites de l’utilisation des stèles funéraires pour l’étude des mouvements

migratoires en Attique, voir infra, p. 342-343.

CHAPITRE 5

 

LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES

 

Un dème est susceptible d’être le théâtre et l’acteur de toutes sortes d’activités économiques : l’agriculture, l’élevage, le commerce, l’artisanat, les activités financières et, pour les dèmes côtiers, la pêche. La documentation dont nous disposons pour Aixônè permet de développer trois activités économiques :

– l’agriculture, à travers un célèbre bail par lequel le dème loue un terrain à deux démotes

(7), et aussi par les traces archéologiques de cultures en terrasses sur les flancs de l’Hymette et de murs de limites entre les propriétés agricoles, discutés dans le chapitre 3 ;

– l’élevage, essentiellement par une inscription juridique portant sur les pâturages du dème

(8), mais aussi par les animaux sacrifiés mentionnés dans le règlement religieux 15 ;

– les prêts hypothécaires pratiqués par les particuliers, documentés par quelques bornes

de pierre qui marquaient les terrains donnés en gage par les débiteurs (9-12). D’autres bornes signalaient un terrain mis en gage par l’époux pour garantir une dot (13-14).

 

Le dème abritait encore bien d’autres activités économiques, mais elles ne sont pas

suffisamment documentées pour que l’on puisse en disserter. Ainsi, les fouilles archéologiques à Glyphada ont permis de dégager quelques bâtiments artisanaux, mais leur fonction précise est souvent difficile à établir. Il semble du moins que l’on ait pratiqué dans le dème l’exploitation du sel par évaporation de l’eau de mer, peut-être déjà à l’époque archaïque (annexe V, C 4, C 7, C 8, H 6, H 7). La fabrication de briques est bien attestée pour la seconde moitié du ive s. (C 5). En plusieurs endroits, on a constaté l’utilisation du rocher naturel comme carrière de pierre, à usage local uniquement (B 13 ?, C 5, C 9, D 20, D 22, D 28). Le port du dème, situé selon toute vraisemblance dans la baie au nord du cap Exonis, a certainement été le théâtre d’une activité commerciale florissante. Hélas, la zone est entièrement bétonnée et aucune installation portuaire n’a pu être repérée sur le terrain. Cependant, une curieuse structure circulaire a peut-être accueilli les ventes aux enchères des produits de la mer 1, parmi lesquels devait se distinguer

 

1. Voir supra, p. 75-77.

178 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

le fameux rouget d’Aixônè, connu loin à la ronde, ainsi que le révèlent les sources littéraires (annexe III, textes 1, 5, 8.2, 10.1, 11.5, 14.3). La vente du poisson, considéré comme un mets raffiné et onéreux, devait être très rémunératrice 2. Un autre produit de luxe, plus célèbre encore que le rouget, a été exploité par les habitants d’Aixônè : le miel. Quelques fragments de ruches ont en effet été trouvés dans une maison d’époque hellénistique (annexe V, A 9), indiquant la pratique de l’apiculture, ce qui n’a rien de surprenant car le miel de l’Hymette était très réputé, dans l’Antiquité comme aujourd’hui 3.

 

Comme de coutume, c’est le ive s. qui est la période la mieux documentée à Aixônè. Mais cela

ne doit pas nous amener à penser que l’activité économique du dème était inexistante avant et marchait au ralenti ensuite. Si les indices sont plus ténus en dehors du ive s., c’est dû au caractère de notre documentation, essentiellement épigraphique. On dispose tout de même de quelques solides données archéologiques pour l’époque hellénistique et romaine, qui montrent la poursuite de la vie économique du dème, notamment dans les domaines de l’artisanat et du commerce 4.

 

Après une section introductive sur l’agriculture et l’élevage en Attique, nous étudierons de

près le bail et le règlement juridique sur les pâturages. Ensuite, nous nous intéresserons aux prêts hypothécaires et à la garantie dotale, à travers l’analyse de quelques bornes.

 

AGRICULTURE ET ÉLEVAGE EN ATTIQUE 5

 

L’histoire agricole et rurale du monde grec connaît depuis une quarantaine d’années un renouvel-lement sans précédent, grâce notamment à de nombreuses prospections qui permettent de mieux connaître le territoire des cités. Si certains historiens ont minimisé la place de l’agriculture dans l’économie attique, nos sources montrent pourtant qu’elle constituait l’activité économique principale des citoyens, lesquels, par définition, étaient les seuls à bénéficier du droit de posséder une terre, à part les quelques non-citoyens bénéficiaires de l’enktèsis. Certes, pour la Grèce des cités, nos sources sont peu abondantes, comparées à l’Égypte ptolémaïque ou à l’Italie de la fin de la République, mais elles ne cessent de mettre en évidence l’importance de l’agriculture. Là encore, l’Attique est le vivier de la majorité de nos informations, alors que son sol est généralement considéré comme hostile aux travaux des champs 6.

 

2. E.g. Plutarque, Propos de table 4, 4, 2 (Moralia 668 b). Voir R. Nadeau, « La consommation de poisson en

Grèce ancienne : excès, faste et tabou », Food and History 4 (2006), p. 59-73 (spécialement p. 65-68). 3. Voir supra, p. 23 et infra, p. 288-289. Sur l’apiculture attique, voir R. Bortolin, Archeologia del miele (2008),

p. 42-43 et 70-75 ; Lohmann 1993, p. 39-40 ; J. E. Jones, « Hives and Honey of Hymettus: Beekeeping in

Ancient Greece », Archaeology 29 (1976), p. 80-91 ; Jones J. E., Graham, Sackett 1973 (notamment sur la

pratique de l’apiculture dans la ferme de Vari, située à peu de distance au sud d’Aixônè et active entre la fin du

ive s. et le début du iiie s.) ; J. E. Jones, « Ancient Beehives at Thorikos: Combed Pots from the Velatouri »,

dans H. F. Mussche et al., Thorikos IX (1990), p. 63-71. Pour un essai de typologie des ruches attiques,

voir G. Lüdorf, « Leitformen der attischen Gebrauchskeramik: der Bienenkorb », Boreas 21-22 (1998-1999),

p. 41-130. Sur l’importance économique du miel, voir Cl. Balandier, « L’importance de la production du

miel dans l’économie gréco-romaine », Pallas 64 (2004), p. 183-196. 4. Voir supra, p. 74-75.

5. L’ouvrage fondamental pour la Grèce des cités à l’époque archaïque et classique est Isager, Skydsgaard

1992. On consultera également avec profit Burford 1993. On trouvera aussi des études intéressantes dans

M. I. Finley (éd.), Problèmes de la terre en Grèce ancienne (1973), ainsi que dans B. Wells (éd.), Agriculture

in Ancient Greece (1992). Pour une bibliographie récente, voir Chr. Feyel, Chr. Pébarthe, « Le point sur

économies et sociétés de 478 à 88 en Grèce ancienne (Grèce continentale, îles de l’Égée et cités côtières d’Asie

Mineure) », Historiens et Géographes 399 (2007), p. 99-144. 6. Pour les sources sur l’agriculture dans la Grèce des cités, voir Isager, Skydsgaard 1992, début de la partie

I (Skydsgaard) et début de la partie II (Isager). Skydsgaard déconseille d’utiliser les sources littéraires latines

pour la Grèce des cités, car il y a trop de différences selon lui ; pourtant, on remarque souvent que les mêmes

LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 179

 

Les recherches de ces dernières décennies sur les dèmes et la campagne attique, notamment

les prospections accomplies par H. Lohmann et son équipe dans la zone d’Atènè 7, ont permis de nuancer certaines idées reçues. On a pensé longtemps qu’au ive s., la majorité des Athéniens avait délaissé la campagne et vivait à Athènes, car on y avait trouvé une grande quantité de stèles funé raires de démotes originaires de dèmes ruraux 8. Or, les prospections intensives de la campagne menées depuis les années 1970 révèlent de nombreuses preuves archéologiques de l’habitat rural et de la pratique de l’agriculture à cette époque 9. Bien entendu, le citoyen propriétaire foncier n’était pas forcément lui-même fermier : s’il ne résidait pas sur place avec sa famille, il pouvait louer son domaine à un concitoyen, ou faire travailler sa terre par des esclaves ou des travailleurs journaliers, sous la surveillance d’un régisseur. Il n’était donc pas attaché à la terre et les sources révèlent plusieurs cas de citoyens qui ont leurs affaires en ville mais qui retournent régulièrement sur leurs terres pour vérifier que tout aille bien 10. Certains possédaient plusieurs terres dans des dèmes différents 11. On peut préciser dès à présent, mais on aura l’occasion d’y revenir, que les terres agricoles des dèmes n’étaient pas toutes en mains privées. Notre bail (7) fournit un bon exemple, qui n’est pas sans parallèle, d’un dème louant un terrain lui appartenant, afin que le locataire en prenne soin et le mette en valeur. En effet, les dèmes comportaient des terres publiques ou communes (dèmosia ou koina), dont certaines étaient gérées au nom d’une divinité 12.

 

On considère généralement que l’agriculture attique était pratiquée dans sa grande majorité

par des petits paysans, travaillant des terres de faible surface, suffisant seulement à assurer leur subsistance 13. Certes, comme nous le verrons plus loin, la plupart des citoyens étaient propriétaires terriens et on peut penser que la loi sur l’héritage à Athènes, qui prescrit le partage des domaines familiaux entre les héritiers, engendrait un morcellement sans fin des terrains. Mais il est remarquable que sur les trente-six fermes repérées par H. Lohmann à Atènè, huit fassent partie de domaines de 20 ha et que les fermes du dème concentrent en moyenne 9 ha de terrain, ce qui est bien supérieur aux estimations que l’on avançait jusqu’alors pour l’Attique 14.

 

pratiques agricoles sont conseillées en Grèce et en Italie, voir infra à propos de la culture de la vigne et des

oliviers ; c’est que les agronomes latins puisaient leurs informations en grande partie dans des sources grecques :

Varron, Rust. 1, 1, 8 mentionne plus de 50 ouvrages en grec sur l’agriculture, dont l’immense majorité a dis-

paru. Voir aussi Skydsgaard 1992.

7. Lohmann 1993.

8. Pour des explications de ce phénomène autres que celle d’un exode rural, voir infra, p. 336-338 et p. 349-350. 9. Lohmann 1992 ; Steinhauer 1994.

10. Par exemple Xénophon, Écon. 11. Comme le remarque J. E. Skydsgaard dans Isager, Skydsgaard 1992, I.4,

une partie de la population paysanne vivait en ville (il constate que les pressoirs se trouvent souvent dans les

zones urbaines), comme Euphilètos dans le premier discours de Lysias.

11. Par exemple Apollodôros, fils du banquier Pasion, qui avait des propriétés dans trois dèmes différents

(Ps.- Démosthène, C. Polyklès [50], 8) ; lui-même avait quitté le Pirée après la mort de son père et s’était installé

à la campagne, ce qui ne l’empêchait pas de s’absenter pour accomplir des liturgies en ville ou pour des affaires

privées, auquel cas il confiait son domaine à un homme de confiance (Ps.-Démosthène, C. Nicostratos [53], 4).

Pour d’autres exemples, tirés des « Stèles Attiques » et des orateurs, voir Davies 1981, p. 53-54 et Cohen 2000,

p. 125-126 (mais il est excessif de parler comme ce dernier d’une « society of absentee owners » [p. 128]). 12. S. Isager dans Isager, Skydsgaard 1992, chap. II.7. Il ne faut pas opposer terres publiques et terres sacrées,

comme l’a montré Rousset 2013 : les secondes faisaient partie des premières, sans être pour autant confondues. 13. E.g. Andreyev 1974 ; Burford 1993, p. 68-71. Mais selon M. H. Jameson, « Agricultural Labor in Ancient

Greece », dans B. Wells, Agriculture in Ancient Greece (1992), p. 145-146, la pratique d’une agriculture

intensive permet aux paysans de l’Athènes classique de dépasser la seule subsistance. 14. Andreyev 1974, p. 14 observe qu’une bonne partie des terrains connus dans les sources du ive s. valent entre

2 000 et 3 000 dr., ce qui équivaut selon lui à des surfaces de 3,6 à 5,3 ha, soit « a medium size peasant estate »,

suffisant pour entretenir une famille. Mais les chiffres fondés sur d’autres données que celles de l’archéologie

sont douteux, voir infra, p. 180. Pour Atènè, voir Lohmann 1992 et 1993, p. 224-226.

180 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

De plus, on pensait que les grandes et moyennes propriétés étaient logiquement concentrées dans les zones les plus fertiles, à savoir la Mésogée et la plaine d’Éleusis, et que les petites propriétés dominaient dans les zones côtières 15 ; or Atènè est un dème de la Paralie. Fort de ses résultats pour le dème d’Atènè, H. Lohmann va jusqu’à dire qu’au cours du ive s., en Attique, s’observe la tendance à concentrer la propriété terrienne dans les mains de gros fermiers. Encore récemment, L. Foxhall a avancé que près de la moitié des terres agricoles de l’Attique classique était contrôlée par environ 9 % de la population, soit l’élite riche, qui tirait les ficelles de l’économie athénienne, mais elle utilise pour cela une méthode purement statistique peu fiable 16. Certes, les sources révèlent l’existence de domaines gigantesques à l’époque classique : celui de Phainippos, que l’on estime habituellement à 300 ha mais qui en réalité devait être plus proche des 40-80 ha, comme l’a démontré G. E. M. de Sainte-Croix ; le domaine d’Alcibiade, de 300 plèthres environ (soit à peu près 27 ha) ; celui d’Aristophanès, aussi de 300 plèthres environ 17. Mais il s’agit là de cas exceptionnels, et l’unique source documentaire permettant d’estimer la proportion d’Athéniens propriétaires terriens montre que la grande majorité des citoyens possédaient un domaine, du moins aux alentours de 400 18. Il semble donc que le propos de H. Lohmann doive être à son tour nuancé : si les grandes propriétés foncières étaient, selon son observation, nombreuses à Atènè, c’était peut-être en raison de la faible population de ce dème 19, répartie sur une surface assez grande ; il est douteux que le modèle aténéen puisse être étendu à tous les autres dèmes ruraux, ni même à une majorité d’entre eux.

 

Les historiens de l’économie antique ont souvent été tentés d’appliquer une méthode statis-

tique pour évaluer la valeur de la terre à telle époque, la surface moyenne des domaines, la propor tion de terrains consacrée à telle activité agricole ou encore le pourcentage de terrains détenus par les riches citoyens 20. Mais force est d’avouer que ces démarches sont purement spécu la tives, nos sources ne nous ayant livré que trop peu de chiffres. Pour s’en convaincre, l’article de G. E. M. de Sainte-Croix sur le domaine de Phainippos est particulièrement éclairant 21. De même, on ignore tout du rendement de la terre en Attique, car les sources n’en parlent pas 22. Le plus sage est sans doute de renoncer à apporter une réponse à ces questions.

 

15. E.g. Andreyev 1974, p. 13-14.

16. Foxhall 1992. Pour une critique de la statistique pure dans ce domaine, voir infra, avec les notes 20-22. 17. Phainippos : Démosthène, C. Phainippos (42) ; de Sainte-Croix 1966. Alcibiade : Platon, Alcibiade 123 c.

Aristophanès : Lysias, 19, 29 et 42.

18. Denys d’Halicarnasse, Sur Lysias 34 : après la guerre du Péloponnèse, si la proposition de Phormisios avait été

acceptée (c’est-à-dire de priver de leur citoyenneté ceux qui ne sont pas propriétaires fonciers), 5 000 citoyens

auraient été déboutés, ce qui signifie qu’environ cinq Athéniens sur six étaient propriétaires fonciers (sur

l’estimation de 30 000 citoyens pour le ive s., voir infra, p. 339 n. 54). Le déclin démographique engendré

par la guerre du Péloponnèse avait laissé de nombreuses terres sans propriétaire, qui furent redistribuées aux

Athéniens survivants, ce qui a certainement favorisé l’accès à la terre pour la majorité. 19. 2 Déduite du quota bouleutique, de trois seulement, pour une surface de 20 km environ. 20. E.g. Andreyev 1974, au prix de considérations parfois totalement arbitraires, ainsi p. 12 : sur la base des

bornes de prasis epi lysei, il estime le rapport entre la valeur du terrain hypothéqué et le montant de la dette à

2 : 1, simplement « because it seemed most likely », tout en ajoutant qu’un rapport de 1,5 : 1 est aussi possible.

Sur le prix de la terre en Attique, voir infra, p. 241 (à propos des bornes hypothécaires). 21. De Sainte-Croix 1966. Par exemple, R. Osborne, « “Is it a Farm?”, The Definition of Agricultural Sites and

Settlements in Ancient Greece », dans B. Wells (éd.), Agriculture in Ancient Greece (1992), p. 21-25 (repris

dans id., Athens and Athenian Democracy [2010], p. 127-138, avec quelques remarques supplémentaires)

parvient, au prix de calculs extrêmement hypothétiques, à la conclusion que les 2 000 Athéniens les plus riches

possèdent un quart à un tiers des terres cultivables attiques. Ces chiffres sont très contestés, comme le montre

la discussion qui suivit sa communication (voir les critiques exprimées par H. Lohmann surtout) ; d’ailleurs,

Foxhall 1992 arrive à un résultat différent avec les mêmes données (voir supra). 22. Les calculs de Jardé 1925, p. 31-60 sont fondés sur la Grèce moderne non industrialisée. Osborne 1987, p. 44-

45 estime la proportion graine-rendement entre 1 : 3 et 1 : 10. Le rendement variait beaucoup en fonction

LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 181

 

Par ses pratiques agricoles, l’Attique appartient au monde insulaire égéen plus qu’à la Grèce

continentale 23. Cela n’est que le reflet de sa géographie et de ses conditions climatiques, dont l’agriculture est, évidemment, fortement dépendante. Il vaut la peine de dire quelques mots sur les principales activités agricoles de l’Attique, à savoir la céréaliculture, l’arboriculture et l’élevage, puisqu’on les retrouve dans les documents aixonéens.

 

Les cultures : céréales, vigne, olivier

 

Malgré un sol globalement peu fertile, l’agriculture constituait la principale activité économique de l’Attique. Au prix de beaucoup de soin et de travail, les Athéniens exploitèrent la moindre parcelle, jusqu’au flanc des montagnes. Certaines terrasses, encore visibles aujourd’hui, témoi-gnent de ces aménagements.

 

Les principales cultures agricoles de l’Attique sont les céréales, les oliviers et la vigne : ce

que l’on appelle « la triade méditerranéenne » 24. Oliviers et vignes se contentent de sols pauvres sur des terrains difficiles, grâce à leurs racines qui plongent profondément, d’où leur succès dans les zones semi-arides de Grèce. Les cultures issues du jardinage ou d’autres arbres fruitiers (les figuiers par exemple) sont généralement qualifiées d’accessoires, mais il se peut que, dans nos sources, elles n’aient pas eu la place qu’elles méritaient 25. De même, il ne faut pas limiter l’agriculture attique à la plaine : la terminologie des terres agricoles notamment montre que les terres géographiquement marginales étaient aussi cultivées 26.

 

Les céréales 27

 

À part quelques régions privilégiées, comme la plaine éleusinienne ou la plaine marathonienne, le sol attique convient mal à la céréaliculture, gourmande en sols épais et gras. On le sait, l’Attique n’était pas autosuffisante dans ce domaine, elle était largement dépendante des importations et des largesses des bienfaiteurs 28.

 

de la nature du sol, des précipitations, etc., c’est pourquoi J. E. Skydsgaard dans Isager, Skydsgaard 1992,

chap. I.6 estime tout calcul du rendement vain. Garnsey 1992 tente quelques chiffres d’après le seul document

attique donnant une idée de la production de céréales (IÉleusis 177), mais il ne concerne que le froment et

l’orge et n’est valable que pour l’année 329/8 ; et comme le dit Garnsey, cela ne nous fait pas connaître la

productivité du sol car on ignore les surfaces semées et le taux de semailles.

23. Ce rapprochement entre l’Attique et les îles égéennes a été établi également pour l’élevage par Chandezon

2003, p. 303.

24. Sur les différentes cultures et le calendrier agricole, voir J. E. Skydsgaard dans Isager, Skydsgaard 1992,

chap. I.2 ; Brumfield 1981, chap. 2 p. 11-53 ; Sarpaki 1992.

25. Les figues séchées de l’Attique pouvaient coûter très cher et Athénée leur consacre un long développement

(XIV 652 b-653 b). Théophraste, CP IV 8, 1 et HP VIII 1, 3-4, VIII 3, 4, VIII 7, 2, VIII 9, 1-3 donne une

belle place aux légumes. Les anciens savaient déjà que les légumes revigoraient un sol fatigué par la culture des

céréales (Géoponiques 2, 12, 2) ; certains baux attiques prescrivent d’ailleurs au locataire de semer des légumes

à un moment donné. Dans les environs immédiats d’Athènes il y avait des jardins (kèpoi) qui répondaient à la

demande en légumes des citadins. Sur les différentes ressources végétales de la chôra, bien plus variées qu’on

ne le croit mais qui nous échappent souvent par un effet de sources, voir M.-Cl. Amouretti, « Les ressources

végétales méconnues de la chôra », dans M. Brunet (éd.), Territoires des cités grecques (1999), p. 357-369. 26. Voir Jameson 2002 et Krasilnikoff 2008.

27. Jardé 1925, chap. I.1. sur les espèces et I.2. sur les techniques agricoles ; Isager, Skydsgaard 1992, p. 21-26. 28. Cette dépendance, bien réelle, ne doit cependant pas être exagérée selon P. Garnsey, Famine and Food Supply

in the Graeco-Roman World (1988), p. 89-106 : d’après ses calculs, l’Athènes classique, en temps normal,

n’importait jamais plus de la moitié du grain consommé dans la cité, ce qui est inférieur aux estimations

habituelles.

182 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Dans ces conditions naturelles difficiles, on comprend que l’orge domine nettement dans

la production céréalière, car c’est une espèce résistante et peu exigeante. Son rendement est bien plus élevé que celui du froment, plus délicat, comme on le constate dans les comptes de l’aparchè versée à la Déméter d’Éleusis chaque année par tous les propriétaires fonciers d’Athènes et de son empire 29.

 

Les céréales sont semées surtout en automne, car semer au printemps nécessite une irriga-

tion, ce qui n’était pas aisément praticable en Attique 30. Outre le labour d’automne, destiné à recouvrir les semences, les spécialistes antiques prescrivent plusieurs labours par année, pour aérer la terre et garder l’humidité 31. La moisson de l’orge commence en mai, celle du froment un peu après car cette céréale fleurit plus tardivement. Ensuite, on écrase le grain, en juin et juillet.

 

La vigne 32

 

Les sources montrent que la viticulture était très présente dans la campagne attique, et elle était toujours combinée, autant qu’on puisse en juger, avec d’autres cultures. Certains toponymes, où l’on devine la racine du mot oinos, révèlent une activité viticultrice, comme dans le cas des dèmes d’Oinoè par exemple. Les sols peu profonds, rocailleux et stériles de l’Attique conviennent parfaitement pour la culture de la vigne.

 

Les vins attiques ne jouissaient pas d’une excellente réputation, contrairement au miel ou à

l’huile d’olive, et servaient à la consommation locale ; ceux jugés dignes d’être mentionnés dans la littérature sont rares 33. La vigne ne fournissait pas que du vin, mais aussi du raisin de table, du raisin sec, du vinaigre et même des médicaments 34.

 

La culture de la vigne est une affaire de spécialistes, car elle requiert énormément de soins et

de talent tout au long de l’année, bien plus que les autres cultures ; la taille notamment est d’une importance primordiale 35. La plantation d’une nouvelle vigne, qui avait lieu généralement en mars, exigeait des travaux complexes, et dérangeants pour les autres activités agricoles 36. Avant de procéder à la plantation, il fallait défricher et défoncer le terrain, au moins un an à l’avance. Puis, pendant la longue période de leur enfance, les jeunes vignes exigeaient des labours fréquents, hersage et sarclage pour aérer la terre et enlever les mauvaises herbes. En automne, et ce pendant les cinq premières années, on déchaussait les ceps pour couper les

 

29. IÉleusis 28, l. 5-7 (vers 440-435) et 177, l. 392-418 (329/8) : l’aparchè représente 1⁄600 de la récolte d’orge et

1 ⁄ de la récolte de froment. Il est regrettable que cette dernière inscription n’énumère les versements que par

1200

tribus et pas par dèmes, car cela nous aurait permis de nous faire une idée du rendement céréalier de l’Attique

par dèmes.

30. Voir J. A. Krasilnikoff, « Innovation in Ancient Greek Agriculture: Some Remarks on Climate and Irrigation

in Classical Attica », C&M 64 (2013), p. 95-116. Sur le temps des semailles (novembre) et de la moisson (mai-

juin), voir Hésiode, Trav. 383-4 ; Théophraste, HP VIII 2, 7 et 6, 1. Voir encore le calendrier agricole dressé

par Isager 1983, p. 92-93, et Amouretti 1986, p. 77.

31. Hésiode, Trav. 458-461 et 479-490 ; Théophraste, CP III 20, 1. 32. Sur la vigne, Billiard 1913 reste un ouvrage de référence. Voir aussi Hanson 1992 ; Amouretti 1992 ;

Brun J.-P. 2003, p. 25-121 ; I. Pernin, « La culture de la vigne en Attique, à l’époque classique, d’après les

inscriptions », dans K. Konuk (éd.), Stephanèphoros. De l’économie antique à l’Asie Mineure. Hommages à

Raymond Descat (2012), p. 139-144.

33. Le vigneron Trygée dans la Paix d’Aristophane trouve son vin exquis, mais ce n’est sans doute pas un témoin

objectif. Un cépage attique, le nikostratéios, est tout de même mentionné chez Athénée, XIV 654 a. 34. Voir Amouretti 1992 et Brun J.-P. 2003, p. 48-49 sur les diverses utilisations de la vigne. 35. On trouvera chez Hanson 1992 une énumération des divers travaux exigés par la vigne, avec les sources. 36. Sur le mode de plantation d’une nouvelle vigne et les soins exigés par les jeunes plants, voir Billiard 1913,

I-II p. 261-303 (avec les sources) et Brun J.-P. 2003, p. 29-34.

LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES 183

 

racines superficielles, qui prenaient naissance et se fortifiaient au détriment des racines profon-des. Puis on rechaussait les ceps et on les buttait avant l’hiver. Dans beaucoup de cas, la première taille ne pouvait avoir lieu que la troisième année.

 

La taille principale de la vigne avait lieu entre janvier et mars, avant la floraison 37. Les

vendanges se déroulaient généralement en septembre-octobre. À Athènes, l’ouverture officielle du vin nouveau avait lieu le jour des Choes lors des Anthestéries, en février.

 

L’olivier 38

 

Si le vin attique n’était pas très réputé, l’huile d’olive était en revanche exportée dans tout le monde grec. L’olivier est sensible au gel, et son altitude de prédilection se situe au-dessous de 300 m. Cet arbre se plaît dans des terrains secs, caillouteux ou même argileux s’ils sont bien drainés. Il s’accommode fort bien d’une certaine aridité et de sols pauvres, or comme nous l’avons vu dans le chapitre 1, l’Attique est l’une des régions les plus arides du monde grec. La mythologie reflète l’importance de l’olivier pour les Athéniens : c’est la déesse Athéna elle-même qui leur a donné la culture de cet arbre, ce qui les a décidés à la choisir pour déesse tutélaire.

 

On plantait généralement les oliviers au printemps 39. Cela se faisait par la greffe, le bouturage

ou le recépage 40. Les oliveraies étaient implantées plutôt sur des collines, on évitait les fonds de vallée car l’humidité des bas-fonds peut nuire à la floraison, et est même catastrophique en cas de gel. Les oliviers étaient plantés en files, en bordure des chemins et des limites de propriété ou en rangées régulièrement espacées. Les travaux exigés par les oliviers ne demandent pas d’effort permanent contrairement à la vigne, mais les aménagements nécessités par une nouvelle plantation peuvent être importants : il faut arroser le jeune olivier et le protéger du vent, labourer, tailler, mettre de l’engrais, déchausser. Le moment le plus délicat est la taille, qui dure un bon mois au printemps, et qui touche aussi les racines, pour les forcer à plonger plus bas dans la terre.

 

Aujourd’hui, on cueille les olives de l’automne au début du printemps 41. Certains oliviers

donnent jusqu’en avril, la récolte peut donc s’échelonner sur une longue période.

 

L’olivier est un arbre précieux : on peut en retirer l’huile d’olive, qui occupe une grande

place dans l’alimentation, mais qui peut servir aussi de combustible, pour les soins du corps, l’éclairage, le graissage, l’artisanat textile, les parfums et les médicaments 42. Le rendement moyen d’un olivier adulte est de trois litres d’huile, ce qui fait dire aux spécialistes que le surplus et la vente de ce produit ne concernent que les plus grands domaines 43. Les olives étaient naturellement consommées. Le bois d’olivier pouvait aussi rapporter quelque profit à la vente, comme le montre le bail 7 ; il était utilisé notamment pour l’incinération des défunts (B 15).

 

37. Théophraste, HP III 4, 2 et 5, 4 ; Columelle, Rust. 4, 10, 1 ; Géoponiques 5, 23. 38. Sur la culture de l’olivier en Grèce, l’ouvrage de référence est Foxhall 2007. Voir aussi Amouretti 1992 et

Brun J.-P. 2003, p. 123-184.

39. Voir ibid., p. 128-135 sur la plantation des oliviers et les soins exigés par la culture de cet arbre. 40. Voir Amouretti 1992, p. 80. Le bouturage était la technique la plus utilisée d’après Xénophon, Écon. 19, 1,

11 et Théophraste, HP II 5, 1, car c’est la plus rapide et la plus sûre selon Amouretti. J. E. Skydsgaard dans

Isager, Skydsgaard 1992, chap. I.2 rappelle qu’on ne semait jamais les noyaux ou les pépins pour planter de

nouveaux arbres fruitiers, car ils retournent à des formes plus primitives et même parfois à l’état sauvage. 41. Sur la récolte des olives, voir Amouretti 1992, p. 85 ; Brun J.-P. 2003, p. 137-142. 42. Voir ibid., p. 169-184 sur les diverses utilisations de l’huile. 43. Par exemple Amouretti 1992, p. 86.

184 UNE MICROHISTOIRE D’ATHÈNES. LE DÈME D’AIXÔNÈ DANS L’ANTIQUITÉ

 

Agriculture mixte et rotation biennale

 

Les sources antiques montrent que l’on pratiquait une agriculture mixte, mêlant céréales, olive-raies, vignes, vergers 44. C’est exactement ce qui ressort du bail d’Aixônè (7) : une nette distinc-tion est établie entre céréales (l. 19 : ƉƫuƢƷƴƭƲƵ ƮƥƴƳƿƵ, littéralement « le fruit de Déméter ») et plantes ligneuses (l. 19-20 : ƱǀƯƭưƲƵ ƮƥƴƳƿƵ), ce qui est conforme à la pensée des Anciens, qui faisaient la différence entre agriculture légère (céréales) et lourde (arbres) 45. Les lignes 42-43, qui stipulent la coupe des oliviers « avant le labour », indiquent que la culture des céréales se faisait parmi les arbres. Pratiquer l’interculture présente des avantages : cela empêche la crois sance excessive des arbres, ce qui les fatiguerait, et le labour permet d’aérer la terre et de maîtriser la mauvaise herbe.

 

Le système de rotation biennal, avec alternance céréales-jachère sur chaque moitié du terrain,

attesté par notre inscription 7, est couramment présent dans les sources 46. Dans ce dernier document, le locataire est libre d’adopter le système biennal, mais les démotes lui imposent pour la dernière année du bail de laisser à la disposition du locataire suivant une moitié du terrain en jachère (l. 14-16), probablement pour que ce dernier puisse faire une récolte dès la première année du nouveau contrat 47.

 

L’élevage 48

 

Nos sources parlent peu du bétail. Pourtant, Xénophon cite l’élevage parmi les activités permet tant de parvenir honorablement à la fortune, après le travail de la terre et avant la guerre 49. L’historien qui s’intéresse à l’élevage dispose d’un nombre de sources encore inférieur à celui qui s’attache à la culture des plantes et des céréales : comme le note Chr. Chandezon, les animaux ne sont pas évoqués dans les baux et les inventaires, car ils appartiennent aux locataires, non aux bailleurs ; on les voit en filigrane à travers la mention de bâtiments (bergeries, étables, granges) ou de parcelles (prairies) 50. Les archéologues ont souvent de la

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