Wish T2 Evie
Chapitre 7
Ils me poursuivent encore. Anakin, Dakota et Maquilla. Je n’aurais jamais dû aller à la falaise toute seule. Toko m’a prévenue mille fois de ne pas y aller, mais j’adore la vue et j’aime lire et faire mes devoirs là-bas. C’est un endroit spécial pour moi. Mais Toko m’a prévenue de ne pas m’éloigner. Et Toko sait tout. J’aurais dû l’écouter.
Mes poumons sont en feu, je cours à travers les plaines du désert. J’aperçois le haut des toits de la réserve, de l’autre côté du grillage que j’escalade pour aller à la falaise. Je fonce vers les maisons aussi vite que possible, serrant mon cartable fort contre moi. Les larmes coulent sur mes joues et le vent agite mes cheveux, qui tombent sur mon front mouillé et me piquent comme des aiguilles.
– Reviens ici, bilagáana ! crie Anakin, employant le terme navajo pour « blanc ».
– Ouais, continue de courir, sale Blanche ! hurle Dakota.
– Attrapez-la ! ajoute Maquilla.
J’entends le bruit de leur pas sur le sol du désert. Un bruit sourd qui décuple ma colère. Ma peau est bouillante et des gouttes de sueur s’accrochent à mes aisselles, ma nuque et mes cheveux. Mon cartable en devient glissant et commence à m’échapper, mais je m’y agrippe en grinçant des dents. C’est trop. Mon pied se prend sur un caillou, ma cheville se tord et je m’écroule.
– Ha haaaa ! crie un des garçons.
Une douleur vive se propage sur mon crâne lorsque l’un d’eux empoigne mes cheveux et tire ma tête en arrière. Un autre me pince la fesse et éclate de rire lorsque je crie.
Je roule sur le côté et me mets en boule, genoux contre poitrine.
– Non, non ! Arrêtez ! Vous me faites mal !
– Quelle idiote de bilagáana ! grogne l’un d’eux. T’as pas ta place ici.
– Regarde comme t’es moche, avec ta peau blanche et tes cheveux jaunes. T’es répugnante ! ricane Maquilla alors que Dakota me crache dessus.
Je sens sa bave sur mon bras et tremble de peur.
– Arrêtez, s’il vous plaît. Je vous en supplie, je sanglote.
Anakin empoigne de nouveau mes cheveux et s’assoit à cheval sur moi, vidant tout l’air de mes poumons. Il tire sur mes mèches et les arrache en me forçant à me cambrer, je crie de toutes mes forces.
– Pleure, petite Blanche. Pleure, pleure, pleure jusqu’à ce que tu crèves, siffle-t-il en éclatant de rire.
– Lâche-la. Tout de suite, ordonne une nouvelle voix, grave et puissante.
Sa voix.
– T’en mêle pas, Milo. C’est entre nous et la vilaine limace blanche qui envahit notre réserve, ricane Anakin et tirant de nouveau sur mes cheveux.
Je sanglote et ma vue devient floue, comme si j’allais m’évanouir.
Soudain, l’un d’eux me met un coup de pied dans la cuisse, je tressaute et la douleur remonte le long de ma jambe, si vive que mon estomac se tord, me faisant vomir.
– Beurk, dégueulasse ! se moque Anakin juste avant que son poids ne disparaisse de mon dos, me permettant enfin de respirer.
Je me roule de nouveau en boule, sur le côté, et prie pour que ça s’arrête bientôt.
– Lève-toi, Evie ! gronde Milo juste avant qu’un des garçons ne pousse un cri de douleur.
Je me dépêche de me mettre à genoux, mais ma cheville me fait un mal de chien, tout comme l’autre jambe après qu’ils l’ont frappée. Mon crâne est brûlant, comme s’il était à vif. J’essuie la poussière de mes yeux et de ma bouche et regarde Milo Chavis, le garçon le plus gentil de la réserve, déjà immense pour son âge, mettre un coup de poing dans le nez d’Anakin. Une giclée de sang jaillit et le garçon hurle en se couvrant le visage.
Maquilla tacle Milo, et les deux garçons tombent à terre, faisant voler un nuage de poussière et de cailloux. Milo prend vite le dessus et se met à cheval sur l’autre, le frappant deux fois au visage.
Il se lève ensuite et fusille Dakota, le plus jeune de la fratrie, du regard.
– Tu aimes cracher sur les gens ? dit-il.
Il gonfle ses poumons, émettant un bruit répugnant, et crache au visage du garçon, qui se fige et tremble de la tête aux pieds. Il n’a qu’un an de plus que moi, et il semble s’avouer vaincu.
– Si vous vous amusez à la toucher encore une fois, je saurai vous trouver. Pas la peine de vous cacher, ça ne servira à rien. Maintenant rentrez chez votre nimá ! crie-t-il, employant le terme navajo pour « maman ».
Il tape du pied par terre, comme s’il était prêt à leur bondir dessus. Les trois garçons déguerpissent.
– Je vous retrouverai ! hurle Milo, comme pour sceller une promesse.
Il se tourne alors vers moi. Je suis immobile, un pied appuyé sur l’autre car je ne peux pas le poser par terre. Il respire fort et son torse se soulève brusquement à chaque inspiration. Son tee-shirt blanc est couvert de gouttes de sang et de terre. Dans mon esprit de petite fille, il ressemble à un guerrier.
– Je veux voir Tahsuda le sage. C’est mon Toko, je marmonne en fuyant le regard de Milo.
– Est-ce que ça va ?
Milo est immense pour son âge. Il n’a que quatre ans de plus que moi, mais il fait deux fois ma taille.
Les larmes coulent sur mes joues et je me mets à trembler, mais je hoche la tête sans lever les yeux.
Il se place devant moi, cachant le soleil, et soulève mon menton du bout des doigts.
– C’est Evie, c’est ça ?
J’acquiesce, surprise qu’il connaisse mon prénom. On s’est croisés sur la réserve, bien sûr, mais on ne s’est jamais parlé.
– Tu es rayonnante comme le soleil, dit-il d’un ton tendre en étudiant mon visage, essuyant mes joues couvertes de terre et de larmes.
Je lève alors les yeux vers lui, plongeant mon regard dans ses iris noirs, aussi gentils que ceux de mon grand-père. Ses cheveux sont lâchés, avec une raie au milieu, et coiffés derrière ses oreilles. Ils lui arrivent juste au-dessus des épaules. Sa peau est d’un brun bronzé, bien plus foncée que ma peau à peine hâlée.
Il est super-mignon. C’est le plus beau garçon que j’aie jamais vu.
Il dégage mes cheveux de mon visage mais garde une mèche entre ses doigts, la frottant entre son pouce et son index.
– Tes cheveux sont beaux, comme toi, dit-il.
– Je suis moche, je réponds en secouant la tête. Tout le monde le pense.
– Pas moi, répond-il.
C’est alors que Milo me sourit pour la première fois. Je ne l’avais jamais vu sourire, avant. Il a toujours l’air si sérieux, à faire ses devoirs sur la table de jardin, devant sa maison. À travailler avec son père sur la réserve, dressant leurs chevaux, nettoyant les box. Toko appelle ces tâches du travail d’homme, or Milo n’a que douze ans.
– Est-ce que tu trouves que le soleil est moche ? demande-t-il.
– Non.
– Tu brilles comme mille soleils. J’ai entendu ta famille t’appeler Taabe. Ça veut dire « soleil », et tu es comme lui. Le soleil apporte la lumière et la chaleur. Ça signifie que tu illumines et réchauffes le monde, non ?
Je ferme fort la bouche et réfléchis à ce qu’il dit.
– Pourquoi t’es si gentil avec moi ?
– Pourquoi je ne le serais pas ?
– Parce que je suis différente, je réponds en haussant les épaules.
Il tourne la tête et fronce les sourcils en balayant la vaste plaine du regard, puis il désigne un buisson, à quelques mètres de nous.
– Tu vois ces papillons ?
Je suis son regard et vois un papillon si blanc qu’il est presque phosphorescent. L’autre est noir et orange.
– Oui.
– Est-ce que tu les trouves beaux tous les deux ?
Je regarde les insectes voleter sur les feuilles et les petites fleurs du désert.
– Oui, ils sont magnifiques.
– C’est la différence qui est magnifique, Evie.
Je le regarde un long moment tandis que mon petit cœur se remplit d’un amour que je ne comprends pas encore, du haut de mes huit ans.
Milo regarde autour de nous et voit mon cartable plein de livres, qu’il se baisse pour ramasser. Il le garde sous le bras, je le dévisage, ne sachant pas quoi dire.
– Viens, je te ramène à Tahsuda le sage, dit-il en passant un bras autour de ma taille pour m’aider à marcher jusqu’à la réserve.
Tahsuda, avec le sixième sens qu’ont tous les anciens de la tribu, m’attend sur le porche. Lorsqu’il nous voit, il se précipite vers nous et, deux secondes plus tard, je suis dans ses bras. En sécurité contre lui, je craque de nouveau et je pleure à chaudes larmes dans le cou de mon grand-père.
– Taabe, qui t’a fait mal ? demande-t-il d’une voix douce.
– Je l’ai trouvée de l’autre côté du grillage. Anakin, Dakota et Maquilla étaient en train de l’agresser. De lui faire mal.
Le regard de Toko s’enflamme sous sa colère.
– Les garçons Chee ?
Milo hoche la tête.
– Qu’est-ce que tu as fait ?
– J’ai frappé Anakin dans le nez pour qu’il saigne. J’ai frappé Maquilla au visage pour qu’il saigne aussi. Et j’ai craché sur Dakota. L’un d’eux a mis un coup de pied à Evie et lui a pincé la fesse. Un autre lui tirait les cheveux en s’asseyant sur elle, et ils lui ont craché dessus. Tout ça après l’avoir poursuivie jusqu’à ce qu’elle se torde la cheville. J’aurais dû faire plus.
La bouche de Toko est comme une ligne sur son visage furieux.
– Tu as fait ce qu’il fallait, jeune homme. Merci d’avoir protégé ma petite-fille, ajoute-t-il en inclinant la tête en signe de reconnaissance, quelque chose qu’on voit rarement chez un ancien.
Milo se redresse alors fièrement.
– Ils ne lui feront plus mal. Je les ai mis en garde.
Toko esquisse alors un sourire et caresse tendrement mes cheveux.
– On dirait que tu as un ange gardien, en dehors de ta Kaku, dans l’au-delà, me dit-il en parlant de ma grand-mère, décédée deux ans auparavant d’un cancer.
– Laisse-nous, fils. Je m’en occupe.
Milo hoche la tête et m’offre un regard tendre avant de tourner les talons.
Je me blottis contre mon grand-père et réalise soudain que je n’ai pas remercié le garçon qui m’a sauvée.
– Milo !
– Je suis là, Nizhoni, dit-il d’une voix qui me semble très mature.
J’observe un instant ce garçon, si fort et si fier, qui attend sagement que je dise ce que j’ai à dire.
– Merci ! je dis alors, mettant toute ma gratitude dans ce simple mot.
– Merci pour quoi ? répond-il, même si je ne vois pas sa bouche bouger.
– Merci de m’avoir sauvée ! j’insiste.
– Evie, réveille-toi, tu me fais peur.
Sa voix inquiète me fait sortir de ma torpeur. Le désert et la réserve deviennent flous et disparaissent lorsque j’ouvre les yeux sur une pièce obscure.
Milo est assis sur le lit et sa main chaude repose sur ma nuque.
– Evie ?
Je cligne plusieurs fois des yeux et regarde cet homme, que j’adule depuis que j’ai huit ans. Ses yeux onyx sont fous d’inquiétude, il fronce les sourcils en me regardant.
Je lève la main et la pose sur sa joue.
– Tu m’as sauvée. Tu es mon héros, Milo.
– Quand est-ce que je t’ai sauvée ? Dans ton rêve ?
Je souris et caresse sa lèvre avec mon pouce.
– Oui, et non, je réponds en effleurant cette fois sa lèvre supérieure.
– Je ne comprends pas, chuchote-t-il contre mon pouce.
– Quand j’étais petite. Tu m’as sauvée de ces brutes.
– Ah, tu rêves du passé. Pourquoi ça ?
– Il fait partie de moi.
– Mais tu n’es plus cette petite fille, aujourd’hui.
– Ah non ? Est-ce qu’on n’est pas définis par la façon dont on a été éduqués, par les choses qu’on a faites et qu’on a vécues, bonnes ou mauvaises ?
Il caresse mon épaule, puis mon bras et ma main, entrelaçant nos doigts. Il pose ensuite ma main sur son torse nu, où je sens battre son cœur sous nos mains jointes.
– Je ne pense pas que cela nous définisse, non. On change et on grandit chaque jour. On choisit, chaque jour, ce qu’on va faire et ce qu’on va être ; pour aujourd’hui, et pour notre avenir.
– Tu ne crois pas que tout ça est prédéterminé ?
– Tu parles du destin ?
Je hausse les épaules.
– Pour certaines choses, oui. Étais-je destiné à être là le jour où ces brutes t’ont attaquée ? Je le crois, oui.
– Pourquoi ?
– Parce que j’étais censé compter pour toi. Et toi pour moi. Nous sommes liés l’un à l’autre par notre passé et maintenant, dans cet instant, dit-il avant de porter ma main à sa bouche pour embrasser chacun de mes doigts.
– Et le futur ? je chuchote.
– C’est à nous de le définir. Il n’est pas encore écrit dans les étoiles, Nizhoni.
– Je ne crois pas que ce soit si simple, je dis en tirant sur ma main jusqu’à ce qu’il la lâche.
Il se lève et pose ses mains sur ses hanches. Au clair de lune, il ressemble à la statue d’un dieu.
– Décale-toi, dit-il d’une voix grave et ferme.
– Mais je croyais que…
– Evie… prévient-il.
À cette mise en garde, je glisse de l’autre côté du lit – froid – en emportant un oreiller avec moi.
Milo s’allonge sur le matelas, sur le côté, passe son bras sur ma taille et plaque son torse contre mon dos. La chaleur et le sentiment de sécurité que m’offre son corps massif sont si intenses que j’en ai le souffle coupé. Il promène sa main le long de mon bras, jusqu’à ma main, qu’il empoigne pour la poser sur sa poitrine.
– Laisse ta lumière se reposer, Evie, murmure-t-il dans mon oreille. Demain est un nouveau jour.
Instinctivement, je me blottis davantage contre lui, et il me serre encore plus fort, comme s’il refusait de me lâcher un jour.
Je n’ai jamais connu ça avec un homme, ce sentiment de sécurité. Je sais que je ne peux pas m’y fier, j’en profite néanmoins autant que possible pour en garder le souvenir, le jour où il se lassera de moi. Je me remémorerai alors ce moment où j’ai été tenue, où je me suis sentie aimée et où j’étais en sécurité dans les bras de Milo Chavis.
– Dors, Nizhoni, dit-il avant que je ne sombre dans un profond sommeil.
Ce n’est pas le soleil qui me réveille, mais un martèlement sourd.
Milo s’assoit sur le lit et dégage ses cheveux de son visage avant de s’immobiliser pour observer les environs. Je pousse sur mes avant-bras pour me redresser et en faire de même, mais je peine à me réveiller.
Le martèlement reprend.
– Yázhi, crie une voix à l’étage du dessous.
À l’intérieur.
Mon Dieu !
– Shimá est là. Ce qui veut dire qu’Azhé’é l’est aussi, dit Milo en se levant d’un bond pour filer dans son dressing.
Sa mère et son père sont là.
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !
Je me lève à mon tour et regarde autour de moi, consciente que mes seuls vêtements consistent en une robe ultra-sexy et des talons aiguilles.
Mon Dieu, ils vont penser que…
Je coiffe mes cheveux en arrière et les tiens dans ma main en paniquant.
Milo sort de son dressing vêtu d’un tee-shirt et de son pantalon de pyjama. Il me tend un jogging pile au moment où la porte de sa chambre s’ouvre brusquement.
– Yázhi… dit sa mère, comme si elle entrait régulièrement dans la chambre de son fils adulte.
Elle écarquille les yeux avant de me fusiller du regard, notant mes cheveux décoiffés, mon tee-shirt trop grand et mes jambes nues.
Elle esquisse une affreuse grimace et se met aussitôt à attaquer son fils en navajo. Le langage est bien trop soutenu pour que je comprenne tout, mais je n’ai pas de mal à comprendre Bilagáana et Kiiya’ sizini. Le premier mot veut dire « femme blanche ». J’ai appris l’autre quand j’avais treize ans, et je n’ai pas oublié que cela signifie « pute ».
Je ferme les yeux et baisse la tête, dévastée et morte de honte.
Milo ne se laisse pas faire et contre-attaque en me prenant la main. J’essaie de la retirer, mais il ne la lâche pas, la serrant au contraire plus fort. Ensuite, il m’attire contre lui et me tient par la taille. Ne sachant quoi faire, je pose ma main sur son ventre.
Hélas, la situation empire lorsqu’un homme âgé entre dans la pièce. Il a les mêmes cheveux que Milo et est son double avec vingt-cinq ans de plus.
– Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il à sa femme en navajo, avant de remarquer son fils aux côtés d’une femme qu’il ne connaît pas.
Mon Dieu, tuez-moi tout de suite.
Milo décide alors de parler principalement anglais.
– Má, voici Evie, dit-il.
– Je me fiche de savoir comment s’appelle cette Bilagáana. Tu n’as pas appris la leçon avec Kimberly ? Ce sont toutes des Kiiya sizini qui en veulent à ta terre et ton argent ! siffle-t-elle en me lançant un regard si noir que ma peau en est comme brûlée au fer.
– Laisse mon fils parler, Asdzáan, dit son père, « femme » en navajo, en posant une main sur l’épaule de sa femme.
– Shimá, Azhé’é, je vous présente Evie Ross. La petite-fille de Tahsuda le sage. Elle est de notre peuple.
– La fille de Catori ? demande sa mère d’un ton accusateur.
Milo hoche la tête et je me mords la lèvre en essayant de respirer par le nez.
– Une mère horrible. À laisser ses enfants bilagáana pour que la tribu s’en occupe chaque fois qu’elle partait.
Si elle cherchait à me transpercer jusqu’à l’os, elle n’aurait pas pu s’y prendre mieux, et je tressaute dans les bras de Milo, comme si elle venait de me gifler.
– Má…, gronde Milo d’un ton furieux qui se déverse comme un poison dans la pièce.
Je me tourne dans les bras de Milo et pose une main sur son cœur.
– Laisse. Elle a raison. Je n’ai pas eu une enfance rêvée. Ma mère parcourait le monde pour assouvir ses propres désirs égoïstes, nous laissant, Suda Kaye et moi, chez Toko entre les mains de la tribu. Elle n’a pas tort. Je comprends ses peurs.
Pour autant que je me souvienne, je me suis toujours sentie différente, mi-amérindienne et mi-caucasienne par mon père. J’ai toujours eu un pied dans un monde et le second dans un autre. Je n’ai jamais eu de véritable maison. Et avec mon physique, étant la seule blonde aux yeux bleus et à la peau pâle de la réserve, où tout le monde avait les yeux et les cheveux noirs et la peau brune, j’étais impossible à rater.
Je me tourne vers les parents de Milo.
– Monsieur et Madame Chavis, j’étais ravie de vous voir, même si les circonstances sont à déplorer. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…
Je quitte les bras de Milo pour me réfugier dans la salle de bains, où j’ai laissé mes vêtements et mon sac. Je me dépêche d’appeler un Uber et suis ravie de constater qu’il y a un véhicule à quelques kilomètres à peine d’ici.
J’enlève le tee-shirt de Milo et le plie en un carré parfait. Lorsque j’ai mis ma robe et mes chaussures, je me brosse les dents et tresse mes cheveux, qui m’arrivent au milieu du dos.
Une voiture klaxonne dehors – ouf, mon issue de secours.
Je sors de la salle de bains et trouve Milo assis sur le lit.
– Ils sont partis… commence-t-il à dire lorsque je lui fais signe d’arrêter et sors de la chambre pour dévaler les escaliers.
– Evie, gronde-t-il, mais je me précipite vers la porte.
Il me rattrape avant que j’aie pu l’ouvrir et pousse dessus avec sa main pour la maintenir fermée.
– Ne t’en va pas, me supplie-t-il, plaquant son torse contre mon dos, me faisant presque changer d’avis.
– Il le faut, j’insiste en secouant la tête.
– Ne les laisse pas nous diviser, chuchote-t-il dans mon oreille.
Je ravale les émotions qui menacent de jaillir et me force à repenser aux termes qu’à employés sa mère.
Bilagáana : blanche.
Kiiya sizini : pute.
Ces mots suffisent à rouvrir les blessures qui avaient disparu hier soir en m’endormant aux côtés de Milo.
– C’est trop tard.
La voiture klaxonne trois fois et j’ouvre brusquement la porte, soulagée qu’il me laisse faire. Je me faufile dans l’embrasure et dévale les marches pour rejoindre la Hyundai grise qui m’attend.
– Nizhoni, crie Milo.
Je me tourne vers lui, la main sur la portière ouverte.
– Ce n’est pas fini, promet-il d’un ton solennel.
Je ferme les yeux, retenant mes larmes, et je me force à dégainer les défenses qui me protègent depuis si longtemps contre les hommes. Tous les hommes, y compris celui de mes rêves, Milo Chavis.
– Pour moi, si. Au revoir, Milo, je réponds en m’installant dans la voiture et en claquant la porte. Partez vite, s’il vous plaît ! j’ordonne au conducteur.
Toutefois, je ne peux pas m’empêcher de regarder par la vitre alors que la voiture fait demi-tour.
Milo est debout sur son porche, les pieds légèrement écartés, les bras croisés. Son pantalon de pyjama est tendu sur ses cuisses musclées et le tissu fin de son tee-shirt laisse entrevoir chacun de ses abdos parfaits. Ses cheveux que j’aime tant sont lâchés et scintillent sur ses joues.
Il est comme un dieu qui se prépare à se battre.
Un guerrier.
Un chasseur.
Et je viens de devenir sa proie.
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