Wish T2 Evie

Audrey Carlan · Chapitre 2 sur 24

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Wish T2 Evie

Prologue

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Il y a dix ans…

Mes larmes coulent sur mes joues tandis que Tahsuda, mon Toko, qui signifie « grand-père » en comanche, me tend une pile d’enveloppes maintenues ensemble par un ruban. Sur la première, je vois la superbe écriture de ma mère. Il se tourne vers Suda Kaye, ma sœur de dix-huit ans, et lui donne également une pile d’enveloppes.

– C’est de ma Catori, pour ses Taabe et Huutsuu, dit-il, employant les surnoms comanches que ma mère nous avait attribués. Pour qu’elle puisse être avec vous le jour de votre anniversaire ; celui-ci, mais aussi les autres, ainsi que pour toutes les étapes importantes de vos vies. Je vous laisse en paix pour lire la première, mais je suis là pour vous. Aujourd’hui, comme pour toujours.

Tahsuda joint ses mains sous son vieux poncho rouge usé, et incline légèrement la tête. Ses longs cheveux noirs et soyeux brillent d’un éclat bleu sous les rayons de soleil qui pénètrent dans notre chambre. Ma mère avait exactement les mêmes cheveux, et je déglutis pour retenir le sanglot qui menace de jaillir tandis qu’une vague immense de misère et de tristesse menace de m’engloutir.

Je me sens misérable, car j’en veux terriblement à ma mère pour tout le temps que l’on aurait pu passer ensemble. Et je suis triste, car elle a quitté ce monde il y a six mois et qu’à présent, alors que ma sœur fête ses dix-huit ans et moi mes vingt ans, nous devons affronter le monde seules. Car, cette fois, elle n’est pas partie pour une de ses nombreuses aventures. Or, nous nous étions habituées à sa routine ; elle voletait dans la maison, préparant sa valise en nous disant tout ce qu’elle espérait voir durant son voyage. Elle parcourait le monde après nous avoir déposées dans la réserve de notre grand-père, sans que nous ne sachions pour combien de temps. Elle déboulait dans nos vies plusieurs mois plus tard, le cœur léger et un immense sourire sur les lèvres, comme si elle n’était jamais partie.

Mais, au moins, elle revenait.

J’ai eu beau détester chacun de ses départs, je savais qu’elle reviendrait toujours à la maison. Ses ailes finissaient par se fatiguer, et elle arrivait chez Toko pleine de récits à propos de choses que je n’avais pas envie de connaître. Je n’ai jamais ressenti l’envie de voir un coin de la planète qui m’obligerait à abandonner ma famille. Qui forcerait ma famille à se demander où j’étais, avec qui et si j’allais bien.

Jamais. Ce genre de vie n’était pas pour moi. Et ça ne le serait jamais.

J’effleure du bout du doigt le ruban qui entoure les enveloppes et vais m’asseoir dans le fauteuil en osier de la chambre que je partage avec ma sœur, tandis qu’elle s’allonge sur son lit. Nous vivons dans un trois-pièces à Pueblo, où j’étudie à la fac alors que Suda Kaye vient de finir le lycée.

La seule chose que Catori Ross n’avait jamais envisagée, c’est de tomber malade. Avec ses voyages aux quatre coins du globe, elle n’a pas pris le temps de voir un médecin régulièrement. N’ayant pas tendance à être malade, maman n’avait pas vu de docteur depuis une bonne dizaine d’années lorsqu’elle a commencé à se sentir mal. Après trois mois de fatigue intense et de dépression, ce qui était parfaitement anormal pour ma mère, les premiers résultats ont été la pire des douches froides.

Un cancer.

De stade quatre.

Elle était intimement persuadée qu’elle pouvait le combattre mais, comme le dit Toko, le cancer lui aura pris sa femme, puis sa fille. Il dit que c’était écrit dans les étoiles. C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’a jamais reproché à maman ses voyages ; car, selon lui, chacun doit écouter son cœur. Les rêves ne sont pas seulement pour ceux qui dorment ; on est censé les pourchasser et les attraper.

Notre mère a vécu. Elle a traqué chacun de ses rêves avec une faim insatiable. Et je crains que ma sœur en fasse de même.

Suda Kaye s’assoit contre la tête de lit et je m’installe en tailleur sur ma chaise. Je défais le ruban et ne garde que la première lettre, sur laquelle sont écrits la date d’aujourd’hui ainsi que le surnom qu’elle m’avait donné, Taabe, qui veut dire « soleil » en comanche.

Maman m’a appelée ainsi, car j’ai la peau claire là où elle et ma sœur sont plus sombres. Comme Toko, maman était une Amérindienne pure souche. Suda Kaye et moi ne le sommes qu’à moitié, et nous avons des pères différents. J’ai donc hérité des gènes de mon père, Adam Ross, comme lui mes cheveux sont blond doré et j’ai les yeux bleus. Toutefois, mes pommettes sont hautes et j’ai les yeux en amande, comme ma mère. Suda Kaye est brune, avec des yeux ambrés, et elle aura bientôt un corps de rêve. Sa silhouette commence à dessiner un joli huit, avec une poitrine généreuse, de longues jambes, des hanches marquées avec une taille fine. Quant à moi, j’ai un corps mince et athlétique. Néanmoins, personne ne peut nier notre héritage amérindien, même si nous n’avons pas les cheveux, les yeux et la peau foncés de notre mère.

Nos traits ne mentent pas : nous sommes les filles de Catori et nous portons les gènes de nos pères biologiques. Ceci étant dit, nous ne savons pas grand-chose du père de Suda Kaye, seulement ce que notre mère nous a dit il n’y a pas si longtemps ; qu’elle avait fait une erreur. Elle et son mari, mon père, avaient traversé une période difficile dans leur couple et se sont séparés pendant un an. Durant ce temps, Catori est partie à l’aventure et est tombée enceinte de ma sœur. Je n’avais que deux ans lorsqu’elle est née, donc tout ça n’a jamais eu d’importance pour moi. Mon père a toujours traité Suda Kaye comme sa fille, même si finalement ça n’avait pas grande importance puisqu’il était rarement présent, lui aussi, étant sans cesse en mission pour l’armée.

Je caresse l’enveloppe et retrace du bout du doigt l’écriture de ma mère.

Tu me manques, maman.

Je respire, recule dans ma chaise et ouvre la première lettre.

Evie, ma Taabe dorée,

Je n’ai jamais pensé me retrouver dans cette situation. Pas une seule seconde je n’ai imaginé quitter ta sœur et toi pour ne jamais revenir. Je sais que tu as toujours détesté mon besoin de vagabonder qui m’éloignait de Suda Kaye et de toi ; mais vous étiez constamment dans mon cœur et dans mes pensées. Vous étiez sans cesse aimées.

Je devais partir en quête de mes rêves, Taabe. Un jour, tu comprendras.

J’espère du fond du cœur que tu sais que mon amour pour toi transcende toute réalité, tout lieu et toute destination, même si celle-ci est ma dernière. Mon amour pour toi est comme le soleil ; il brille chaque jour sans faute. Il est infini, toujours chaud, et baignera toujours ta sœur et toi de sa lumière.

Maintenant que je suis partie et que tu n’as plus à t’occuper de moi et de ta sœur, je veux que tu penses sérieusement à ce que tu veux, dans la vie. Toi, seulement toi. Rien n’est hors d’atteinte. N’aie pas peur de vivre.

Qu’y a-t-il à explorer, au dehors ?

Quelle aventure souhaites-tu entamer ?

Pense à toute la beauté que je vous ai décrite durant toutes ces années, grâce à mes histoires et à mes photos. Toutes ces expériences font partie intégrante de moi, et je me sens chanceuse de les avoir vécues. Elles m’ont permis d’ouvrir les yeux et de comprendre que tout est possible.

Mon seul regret est d’avoir dû vous laisser, ta sœur et toi. J’espère seulement que, maintenant, tu vas prendre du temps pour toi.

Tes pieds sont si fermement ancrés dans le sol, Evie. Tire sur tes racines, ma chérie. Romps ces attaches qui te maintiennent en place et autorise-toi à vivre une expérience qui ne ressemble à aucune autre. Peut-être comprendras-tu alors mon besoin de partir, de sentir le vent dans mes cheveux, le sable sous mes pieds nus. J’ai profité au maximum de chaque instant, et je désespère que tu n’en fasses pas de même.

S’il te plaît, utilise l’héritage que je te laisse pour vivre.

Découvre le monde, ma fille chérie.

Avec tout mon amour,

Maman

Je grince des dents et essuie mon nez du revers de la main. Je replie la lettre et la remets brusquement dans son enveloppe. Je me racle la gorge et porte le papier à mon nez pour respirer son parfum d’agrume et de patchouli.

– Ça sent son parfum, je dis avant de me racler de nouveau la gorge alors qu’une larme coule sur ma joue.

Suda Kaye imite mon geste et me sourit tristement.

– Maman disait toujours que quitte à porter du parfum, il fallait qu’il soit naturel. Des fruits et des épices.

– Rien que des délices ! j’ajoute en gloussant tristement.

Je soupire car le poids des mots de ma mère écrase mon cœur, s’ajoutant à l’immense peine qui ne me quitte pas depuis qu’elle est décédée il y a six mois.

– Elle me manque. Parfois, j’imagine qu’elle est simplement repartie à l’aventure. Comme ça, je peux être en colère contre elle et prévoir toutes les horreurs que je vais lui dire quand elle rentrera enfin, la valise pleine de vêtements sales et de cadeaux avec lesquels elle espère nous amadouer et nous faire oublier tout le mal que nous a fait son absence.

Ma sœur soupire et ses beaux yeux ambrés se remplissent de larmes.

– Evie, elle ne voulait pas partir…

Je ferme les poings, ma tristesse cède la place à la colère qui bouillonne en moi chaque fois que je pense au temps qu’on aurait pu passer avec elle.

– Pas cette fois, Kaye, mais tu fais quoi de toutes les fois précédentes ? Des années et des années perdues. Et tout ça pour quoi ? je gronde en me levant et en faisant les cent pas dans notre chambre, les lettres de maman plaquées sur ma poitrine, comme un doudou adoré. Pour s’amuser. Découvrir de nouvelles choses. Partir à l’aventure ! Ça l’a tuée. Son besoin de voir si l’herbe est plus verte ailleurs l’a tuée ! Eh bien, je ne ferai pas comme elle. C’est hors de question. Moi, mes pieds sont bien ancrés dans le sol. Je vais finir le lycée, décrocher une licence en finance, puis un master, et je ferai quelque chose de ma vie. Et je compte bien être heureuse !

Cependant, je ne sais pas comment réussir à être heureuse sans ma mère. Je n’ai jamais su remplir le vide qu’elle laissait en moi chaque fois qu’elle partait à l’aventure. Au contraire, ce vide semblait grandir sans cesse. Toutefois… ma mère était solaire. Elle était lumineuse et pleine de vie et, quand elle était là, sa présence était immanquable. Quand elle rentrait, elle n’avait aucun mal à rassembler les morceaux brisés de mon cœur.

Faire les cent pas ne m’aide en rien, et je balance mes lettres sur le fauteuil avant de me jeter à plat ventre à côté de ma sœur, sur le lit, le visage caché dans le creux de mon coude. Je me force à respirer lentement et me retiens de craquer devant ma petite sœur.

Elle caresse lentement mes cheveux pendant plusieurs minutes et, lorsque je me sens plus calme, je roule sur le côté pour la regarder.

– Que dit ta lettre ? je demande.

Elle fuit mon regard. Kaye et moi n’avons pas de secret l’une pour l’autre, mais je devine qu’elle préférerait ne pas me révéler celui-ci. Toutefois, elle finit par me tendre sa lettre. Je me redresse et m’assois en tailleur sur le lit pour la lire à voix haute.

– Suda Kaye, ma petite Huutsuu, je commence avant de fermer les yeux et de me couvrir la bouche.

Maman avait donné à Suda Kaye le surnom de Huutsuu, qui veut dire « petit oiseau » en comanche. Ma sœur a toujours été partante pour l’aventure. Avec elle, un aller-retour à la supérette devenait pour tout le monde l’événement de la semaine. Faire les courses, laver la voiture, faire le tour du pâté de maisons est toujours pour ma sœur l’occasion de faire une nouvelle expérience, de voir, d’entendre, de sentir. Ma sœur croque la vie à pleines dents. Hélas, comme le dit le proverbe, la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre.

– Pour toujours et à jamais, Taabe, chuchote-t-elle en souriant jusqu’aux oreilles.

Ne souhaitant pas rendre ma petite sœur plus triste qu’elle ne l’est déjà, je me dépêche de lire sa lettre en silence. À chaque mot, ma poitrine se resserre un peu plus. En gros, maman lui dit de partir. De monter en voiture et de partir à la découverte du monde, à commencer par les États-Unis. De me laisser trouver ma propre voie, sans que je n’aie à m’inquiéter pour ma petite sœur. Mon estomac et ma gorge se nouent tandis que je lis les dernières lignes, dans lesquelles elle lui dit que si Camden, son petit ami de longue date, l’aime vraiment, il la laissera partir.

Mes mains tremblent lorsque je lui rends la lettre, crispée des pieds à la tête. Les mots de ma mère m’ont transpercé le cœur comme les plus aiguisés des poignards.

Ma mère veut que ma sœur, ma meilleure amie, me quitte.

Qu’elle parte pour aussi longtemps que nécessaire afin de se trouver.

– Tu ne vas pas le faire, si ? je demande d’un ton inquiet.

Elle se mord la joue et hoche la tête.

– Kaye… ne fais pas ça. Et Camden, dans tout ça ? Il ne comprendra pas. Un mec comme ça… La vie qu’il veut t’offrir… Tu… tu ne peux pas…

Je ne termine pas ma phrase, prenant les mains de ma sœur dans les miennes pour lui transmettre la peur et la tristesse que je ressens à l’idée qu’elle m’abandonne. Toutefois, je ne le lui dis pas. Car elle doit prendre cette décision toute seule, pour elle.

Je ravale un sanglot et la regarde dans les yeux.

– Qu’est-ce que tu vas faire ? je chuchote.

Son regard me transperce jusqu’au fond de l’âme quand elle prononce ces mots que je ne veux pas entendre.

– Je vais m’envoler. Être libre.

Je ferme les yeux et me penche pour l’embrasser sur le front.

– Je t’aime, Suda Kaye.

Il n’y a rien d’autre à dire.

– Tu sais, tu pourrais venir avec moi ? demande-t-elle d’un ton plein d’espoir.

Mais il ne faut pas que j’empêche ma sœur de s’envoler, que je prenne des décisions à sa place. Maman a été très claire dans la lettre de ma sœur. Dans la mienne aussi, d’ailleurs.

Je secoue la tête et prends son visage dans mes mains.

– Tu dois faire tes propres choix, je réponds.

Elle hoche la tête, range sa lettre dans son enveloppe et noue la pile avec le ruban.

N’étant pas du genre à perdre de temps, ma sœur se lève, saisit l’énorme valise que ma mère lui a offerte le jour de sa remise de diplôme et la pose sur le matelas. Ensuite, méthodiquement, sans un mot, je l’aide à faire sa valise. La dernière chose qu’elle y met est une photo de maman, elle et moi, prise l’an dernier, avant que maman ne soit trop malade. Nous avions passé une belle journée à pique-niquer dans le parc. À rire, à grignoter et à écouter les histoires de maman.

Je savais que son état se dégradait rapidement, donc je l’encourageais à parler. Bien sûr, Suda Kaye était suspendue à ses lèvres.

– Tu sais où tu vas aller, après avoir vu Camden ? je demande, consciente qu’elle ne partira pas sans lui dire au revoir.

– Je vais filer vers le centre du pays, répond-elle en haussant les épaules. Je vais choisir une direction et rouler jusqu’à ce que je sois trop fatiguée. Ensuite, je m’arrêterai pour décider où aller.

– Appelle-moi, hein ? Je viendrai te chercher n’importe où, n’importe quand. Quoi qu’il arrive, je dis d’une voix tremblante en l’attirant dans mes bras pour respirer son parfum de cerise.

Je m’imprègne autant que possible de son parfum, consciente que j’aurai besoin de m’en souvenir lorsque je me sentirai seule dans les mois, voire les années, à venir.

Suda Kaye fait le tour de sa voiture et ouvre la portière conducteur.

– Languis-toi de moi, dit-elle.

Un déluge de larmes coule aussitôt sur mes joues.

– Et toi de moi, je chuchote en levant la main, paume tournée vers elle.

Elle imite mon geste et pose sa main contre la mienne.

– Toujours, dit-elle.

Je la regarde ensuite partir jusqu’à ce que ses feux arrière disparaissent dans la nuit. Quelques minutes plus tard, je lève la tête vers le ciel étoilé.

Je choisis alors une étoile et formule le même souhait que j’adresse au ciel depuis que je suis petite.

– Un jour, j’aimerais que quelqu’un que j’aime reste.

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