Wish T2 Evie
Chapitre 21
L’adresse que papa nous a laissée nous amène dans un quartier calme de Chicago, où les rues sont bordées d’arbres centenaires dont les branches se rejoignent au centre pour former une arche. La maison elle-même est bâtie en brique, elle est petite et bien entretenue. Le rez-de-chaussée s’étale sur différents niveaux, de sorte que le bas des fenêtres arrive au niveau de la pelouse.
Elle a beau être charmante, Suda Kaye et moi la regardons comme si elle était remplie de serpents ou de dangereux explosifs.
– On n’est pas obligées de faire ça. On peut juste trouver le numéro et l’appeler au téléphone, je dis en prenant la main de ma sœur.
– Et si mon père biologique était là ? Et s’il ne voulait pas me voir ?
Je vois une larme couler sur sa joue. Je savais que ce moment allait arriver, mais jusqu’à maintenant, Suda Kaye n’avait rien laissé transparaître de son angoisse vis-à-vis de son père biologique.
– Tu veux que j’entre la première ? je demande.
– Toute seule ? C’est mort ! s’exclame-t-elle en serrant si fort ma main qu’elle me fait mal, même si je ne dis rien. Avec nous, c’est tout ou rien, sœurette !
– Peut-être qu’on aurait dû venir avec Milo et Cam. Au moins, ils n’y auraient pas été par quatre chemins et ils nous auraient obligées à le faire, même s’ils avaient dû nous traîner par la peau des fesses.
Suda Kaye éclate de rire et regarde nos mains jointes.
– Promets-moi quelque chose, dit-elle avant de plonger ses yeux caramel dans les miens.
– Ce que tu voudras.
– Quoi qu’il se passe là-dedans, qu’ils nous veuillent dans leur vie ou non, quoi qu’ils fassent… à long terme, ce sera toujours toi et moi. Promets-moi qu’on ne laissera ni cette femme ni Ian s’immiscer entre nous.
Je prends son visage dans mes mains.
– Toi et moi, sœurette. Ce sera toujours toi et moi.
Elle hoche la tête, et nous sursautons lorsque quelqu’un frappe à la vitre, côté passager. C’est un homme roux, barbu, avec des yeux verts très doux. Il nous salue de la main et me fait signe de baisser la vitre.
Mon cœur bat la chamade et je tremble tellement que j’ai du mal à appuyer sur le bouton. J’ouvre assez la vitre pour l’entendre, mais pas assez pour qu’il puisse passer une main dans la voiture, la sécurité avant tout.
– Bonjour, Mesdemoiselles. Vous cherchez quelqu’un ?
Suda Kaye devient parfaitement muette.
– Euh… oui, en fait. C’est bien l’adresse d’Isabeau Collins ? je demande, ravalant la balle de golf qui s’est logée dans ma gorge.
– Ça l’est de nouveau, oui ! répond-il en souriant. Elle vient de finir la fac et de rentrer à la maison, explique-t-il en nous regardant tour à tour avant de froncer les sourcils. Vous êtes des amies de l’école ?
Moi, une amie de fac ? Ma crème de nuit antirides doit vraiment marcher s’il pense que j’ai l’âge de sa fille.
– Pas vraiment, mais nous avons une connaissance en commun, je réponds vaguement.
Il sourit de nouveau et agite la main.
– Eh bien, entrez. Elle est en cuisine, occupée à préparer des donuts maison. J’ai dû aller acheter des ingrédients de dernière minute, répond-il en désignant son sac de courses.
– Oh, vous savez, on ne veut pas déranger…
– Pas du tout, venez. Ma petite boule de feu fait toujours à manger pour une équipe de football. Elle ne sait pas cuisiner en petites quantités, dit-il en riant et en ouvrant ma portière. Je m’appelle Casey, je suis son père.
Je fais les gros yeux à Suda Kaye.
– C’est maintenant ou jamais, sœurette, dit-elle en ouvrant la portière côté conducteur.
Ma sœur est vêtue d’une de ses maxi-robes longues, dans des tons rouges, orange et turquoise, et chaussée de sandales couvertes de perles. Quant à moi, j’ai mis un pantalon trois-quarts blanc, avec un débardeur couleur pêche rentré dedans, une ceinture dorée et des sandales assorties. On a toutes les deux lâché nos cheveux ; les miens sont ondulés, ceux de Suda Kaye plutôt bouclés.
Nous nous tenons la main en suivant Casey, qui nous fait entrer sans hésitation, ignorant clairement que nous sommes toutes les deux terrorisées.
– Izzy ! Tu as de la visite ! annonce-t-il en nous guidant vers la cuisine.
– Je veux le mien recouvert de chocolat, tu sais combien j’aime ça, dit un homme à l’allure athlétique en se frottant les mains.
Il porte un pantalon vert citron rentré dans des rangers jaunes à lacets noirs, un blouson aviateur argenté et un débardeur noir. Ses cheveux blond platine sont coiffés en piques.
– Jasper, tu aimes surtout les mecs chocolat, rétorque la jeune fille rousse qui est occupée à pétrir une boule de pâte.
Ses cheveux sont en vérité auburn, dont les boucles lui arrivent dans le dos, comme nous. Elle a de superbes pommettes saillantes, des lèvres pulpeuses comme les miennes et un petit nez recouvert de taches de rousseur. Toutefois, c’est son sourire qui me coupe le souffle.
Car c’est le sourire de maman, de Suda Kaye et le mien aussi. Cette jeune femme superbe et pleine de vie a exactement le même sourire que nous.
Un très bel homme est assis à une table, à côté de la cuisine ouverte. Ses cheveux sont bruns, sa peau a la couleur des amandes grillées et il a un sourire ravageur. Toutefois, ce n’est pas ce qui pousse ma sœur à se couvrir la bouche. Ce sont ses yeux ambrés, les mêmes que les siens, qui sont désormais pleins de larmes.
Ian, car il est évident que c’est lui, laisse tomber son journal et se lève brusquement.
Casey pose son sac de courses sur le plan de travail, et tout le monde nous regarde.
– Ces jeunes femmes attendaient dans leur voiture, devant la maison. Elles viennent voir Izzy. Apparemment, vous avez un ami en commun ?
J’ouvre la bouche pour parler.
– Euh… peut-être qu’on devrait revenir une autre fois ?
Suda Kaye saisit mon avant-bras et plante ses ongles dedans.
– Je suis désolée mais… on a un ami en commun ? demande Isabeau en essuyant ses mains sur un torchon.
– Tu lui ressembles tellement, chuchote Ian en venant vers nous. Catori…
Il lève la main pour caresser le visage de ma sœur, mais elle recule en me tirant avec elle.
– Suda Kaye ? dit-il d’une voix torturée.
– Non, c’est impossible… dit Casey en avançant.
– Evie ? demande alors Ian en me regardant, étudiant les traits de mon visage.
Je hoche la tête.
– Est-ce que quelqu’un peut me dire ce qui se passe ? demande Isabeau en prenant la main du jeune homme à la tenue multicolore.
Peut-être que c’est son frère ou un ami ? Elle a dit qu’il aimait les mecs à la peau chocolat, donc j’imagine que ce n’est pas son petit ami.
– Izzy, ma chérie, ton père et moi avons quelque chose à te dire, déclare Casey alors que Suda Kaye et moi restons muettes.
Ses paroles me ramènent sur terre, car il est évident qu’Isabeau ne sait rien de notre mère ni de nous deux. Or, elle ne peut pas l’apprendre devant nous.
Je plonge ma main dans mon sac et en sors les lettres de maman ainsi qu’une copie du testament de papa.
– Excusez-nous d’être venues sans prévenir. Hélas, j’ai des choses à te donner, Isabeau.
Elle fronce les sourcils et m’étudie froidement.
– Vous êtes qui ?
– Je suis Evie, et voici Suda Kaye Ross. Tes pères t’expliqueront tout ça plus en détail, je dis en donnant les lettres de maman à Casey. Voici le testament et les dernières volontés de notre père… je continue en prenant la chemise cartonnée.
Ian grimace et regarde Suda Kaye comme si elle était un mirage.
– Et Catori ? demande-t-il.
– Elle est décédée il y a onze ans… Désolée, je déclare froidement, peinant à garder le contrôle de mes émotions.
Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais découvrir qu’ils n’ont jamais parlé à Isabeau de maman me fait un mal de chien.
– Ce document explique tout, je poursuis en tendant la chemise à Ian. Papa a laissé une large somme à Isabeau, son avocat a besoin de la contacter.
– Quoi ? Qui m’a laissé quoi ? Et pourquoi tu as parlé de ma mère ? Il ne peut pas y avoir des dizaines de Catori dans le monde.
Je ferme les yeux, ne pouvant retenir mes larmes, et j’inspire lentement alors que ma sœur pleure contre mon épaule.
– Pourquoi a-t-il fait ça ? demande Casey en me regardant tendrement.
– Parce qu’il aimait notre mère et les enfants qu’elle a mis au monde, qu’ils soient de lui ou non. Il voulait protéger sa descendance.
– Ses enfants… Vous insinuez que vous deux, dit Isabeau en nous pointant du doigt, vous êtes mes demi-sœurs ?
Je regarde Casey, puis Ian, qui n’a pas quitté Suda Kaye des yeux.
– Catori Ross était votre mère aussi ? Mon Dieu ! s’exclame-t-elle en souriant. Vous êtes des dons d’ovocytes aussi, et vous m’avez retrouvée ? C’est génial ! s’écrie-t-elle en sautillant sur place. Je parie qu’on doit avoir plein de frères et sœurs !
Je penche la tête sur le côté, ne sachant pas comment lui dire qu’elle se trompe.
– Euh… pas exactement, non. Comme je l’ai dit, il fallait qu’on t’apporte ces éléments, mais on va partir maintenant, je dis en sortant une carte de visite de mon sac à main pour la poser sur le plan de travail. Mais euh… quand tu auras eu le temps de digérer tout ça, si tu veux, tu peux appeler ce numéro. C’est mon portable. On reste en ville encore quelques jours.
– Vous habitez où ? demande Ian, les yeux rivés sur ma sœur.
– On habite dans le Colorado. Je suis à Pueblo, Evie est à Colorado Springs.
C’est la première chose qu’elle dit depuis qu’on est arrivés, et je suis fière d’elle.
– Suda Kaye, il faut qu’on parle, dit Ian avant de me regarder. On a tous besoin de parler.
– Oui, on est d’accord, mais je crois que vous avez un sujet plus important à aborder, je réponds en désignant Isabeau d’un mouvement de tête.
– Vous n’êtes pas des dons d’ovocytes, hein ? dit-elle.
Je secoue la tête.
– Je ne comprends pas, reprend-elle en fronçant les sourcils tandis que son ami la prend dans ses bras et l’embrasse sur la tempe.
– Tu comprendras bientôt. Merci de nous avoir reçues. On va y aller, maintenant.
Nous reculons pour partir, mais Ian saisit ma sœur par le bras et l’attire contre lui. Il caresse ses cheveux alors que les larmes ruissellent sur ses joues, Suda Kaye lève des mains tremblantes pour les passer dans son dos.
– J’ai rêvé de ce moment. Chaque jour de ma vie depuis vingt-huit ans, j’ai rêvé de te tenir dans mes bras. Ma fille, dit-il avant de reculer et de prendre son visage dans ses mains. Tu es superbe. Comme ta mère. Une véritable merveille.
– Ta fille ? s’exclame Isabeau en posant sa main sur son cœur.
– Chéri, laisse-la partir, dit Casey.
– Je ne veux jamais la lâcher. Plus jamais. Je n’aurais jamais dû…
Ma sœur se dégage et tourne les talons, elle s’enfuit en courant, claquant la porte derrière elle. Ian s’effondre dans les bras de son mari, sanglotant contre lui, plantant ses doigts dans son dos, comme si son cœur se brisait sous nos yeux.
– Je suis désolée. On n’aurait pas dû venir, je dis d’une voix rauque.
– Non, vous avez bien fait. Je regrette seulement que ça n’ait pas été vingt-cinq ans plus tôt, répond Casey d’un ton solennel. On aurait dû insister. On l’a su dès qu’elle est partie, quand Isabeau avait trois mois, mais on avait tous les trois fait une promesse.
– Il y a des promesses qu’il ne faut jamais briser, je réponds, mais mon sang se glace.
Je tourne les talons et m’en vais à mon tour, mais je n’ai fait que quelques pas dehors lorsqu’une voix m’interpelle.
– Eh !
Je m’arrête et me retourne vers ma demi-sœur. Au soleil, ses cheveux auburn sont flamboyants et sublimes. Elle porte un legging et un débardeur moulant qui révèle les courbes de sa silhouette.
– Quand tout sera réglé, là-dedans, dit-elle en désignant sa maison, je t’appellerai.
– Et je répondrai.
Elle sourit, et cela me transperce le cœur. J’ai envie de courir vers elle, de lui dire que quoi qu’il arrive, tout ira bien. Or, il n’existe pas de garanties en matière d’amour et de famille. On va devoir affronter les prochaines étapes une par une.
– Ça va aller ? demande-t-elle en désignant Suda Kaye, qui est assise dans la voiture et sanglote dans ses mains.
– Oui, ça va aller. Je vais m’en assurer. C’est à ça que servent les sœurs. On prend soin les unes des autres, je chuchote.
– Alors j’ai hâte, répond-elle en souriant une dernière fois avant de rentrer dans la maison et de fermer la porte derrière elle.
Je lève la tête en sentant une brise légère caresser tendrement ma peau, apaisant tous mes sens.
– On s’en occupe, maman. La boucle finira par être bouclée, je murmure dans le vent avant de marcher jusqu’à la voiture.
Je monte et Suda Kaye se tourne aussitôt vers moi.
– Je suis désolée de m’être enfuie.
– Ne sois pas désolée. Ils nous appelleront et on trouvera un moyen pour que ça marche, je dis en prenant sa main dans les miennes.
– Tant que je suis avec toi, je peux affronter n’importe quoi, Evie.
– On est ensemble. Et bientôt, on aura Isabeau, aussi.
– Et Ian ? demande-t-elle d’une voix tremblante.
– Sœurette, il voulait te tenir dans ses bras et ne plus jamais te lâcher, je réponds en souriant. Il faudra juste du temps. Vous avez beaucoup de choses à vous dire, mais je compte rester à tes côtés et t’aider autant que je le pourrai.
Ce soir-là, mon téléphone a sonné. C’était Ian qui voulait parler à Suda Kaye. J’ai fait le tour de la chambre d’hôtel, de la salle de bains et du balcon, pour qu’elle ait son intimité sans qu’elle se sente seule. Ils se sont parlé pendant deux heures. À un moment, elle s’est mise à pleurer si fort que je l’ai prise dans mes bras, comme Milo le fait avec moi. Elle s’est agrippée à moi mais n’a pas raccroché, libérant sa frustration de ne jamais l’avoir connu, sa colère de savoir qu’il n’a jamais exigé de la voir, et tout le reste.
La conversation a été maladroite, pleine d’émotion et difficile, mais elle a raccroché en ayant de l’espoir, et c’est tout ce qu’on pouvait espérer, à ce stade.
Le lendemain, c’est Isabeau qui nous a appelées. Elle semblait fatiguée et avait du mal à comprendre où était sa place dans cette nouvelle situation, à comprendre son lien avec les autres filles biologiques de sa mère, et elle nous a demandé de lui laisser du temps.
Honnêtement, avec Suda Kaye nous avons également besoin de temps. La route va être longue, mais l’issue sera belle, je le sens.
Je prends la main de ma sœur tandis que notre avion atterrit à Denver. Nous n’avons pas beaucoup parlé durant le vol, toutes les deux perdues dans nos pensées.
Toutefois, main dans la main, nous marchons vers la sortie et trouvons Milo et Camden qui nous attendent côte à côte, deux forces de la nature, prêts à prendre soin de nous, émotionnellement, mentalement et physiquement.
Ma sœur et moi nous regardons en souriant jusqu’aux oreilles, puis nous nous lâchons la main pour courir vers nos hommes. Suda Kaye saute dans les bras de Camden et entoure sa taille avec ses jambes, ne perdant pas de temps pour s’emparer de sa bouche.
Milo m’empoigne par la taille et me serre fort contre lui. Je niche mon nez dans ses superbes cheveux pour respirer son parfum de cuir et de feu de bois. Il prend mon visage dans ses mains et me regarde longtemps dans les yeux.
– Tu souffres, déclare-t-il.
– L’amour est parfois blessant, j’admets.
– Pas le nôtre, répond-il en caressant mon visage du bout du doigt, comme s’il ne m’avait pas vue depuis plusieurs mois.
– Non, en effet. Et j’ai l’espoir que tout le reste rentrera dans l’ordre.
Milo m’embrasse lentement, tendrement, pendant longtemps. Je soupire contre sa bouche et laisse mon cœur se remplir de joie et de beauté, comme si je rechargeais mes batteries émotionnelles après un énième chamboulement dans ma vie.
– Rentrons à la maison, dit-il en passant son bras dans mon dos.
Je vois Camden tirer l’énorme valise que Suda Kaye a été obligée d’enregistrer, alors que je n’ai pris qu’un bagage cabine.
Je salue ma sœur de la main, et elle en fait de même.
– Languis-toi de moi ! crie-t-elle à travers le hall, attirant l’attention des autres passagers.
– Et toi de moi ! je réponds en riant.
Je lève la main, paume tournée vers elle, et elle en fait de même, comme si nous nous touchions à distance.
– Toujours ! s’exclame-t-elle en souriant jusqu’aux oreilles, la main en l’air, me rappelant qu’elle a fait la même chose il y a onze ans, quand elle est partie pour se trouver.
Mais, cette fois, elle ne part pas pour dix ans. Elle rentre chez elle, avec son mari qui la gardera en sécurité et l’aimera plus que tout au monde. Et c’est à trente minutes de chez moi. Je n’aurais pas pu rêver mieux pour elle.
– Rentrons à la maison, Nizhoni. Tu m’as manqué et je veux te souhaiter la bienvenue comme il se doit. En privé, murmure-t-il contre mon oreille, me faisant frissonner d’excitation et de joie.
Je lève les yeux vers l’homme de mes rêves, celui qui sera bientôt mon époux, et j’appuie ma tête contre son corps puissant tandis qu’il m’escorte à sa voiture pour rentrer à la maison.
À notre maison.
En fait, le bonheur de Suda Kaye n’est pas la seule chose dont j’ai rêvé…
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