Wish T2 Evie

Audrey Carlan · Chapitre 6 sur 24

Pages du PDF

Wish T2 Evie

Chapitre 4

 

Une fois douchée et habillée, je file au travail. Heureusement, je n’avais pas de réunion ce matin, car le temps que j’arrive dans mes bureaux de Colorado Springs, il est déjà onze heures.

Regina Procopio, mon assistante, est une petite femme italienne de soixante ans passés. Elle est la mère de quatre filles qui la rendent chèvre, mais qui l’admirent et l’adorent. Elle me traite comme sa cinquième fille, se mêlant toujours de mes affaires, râlant à propos de mon manque de vie sociale et amoureuse, me disant que je travaille trop.

– Tu n’as pas de rendez-vous, aujourd’hui, mais tu dois encore rappeler Monsieur Chavis. Il est insistant, celui-là, dit-elle en me tendant une dizaine de Post-it où sont notés divers messages.

– Je lui ai déjà parlé. Ou plutôt, j’ai dîné avec lui hier soir et on a… bref, tu peux le mettre de côté, je réponds en désignant le petit carré de papier jaune qu’elle me tend.

Je passe devant son bureau pour me rendre au mien et me laisse tomber dans mon fauteuil, soufflant fort pour dégager la mèche qui tombe sur mes yeux.

Regina se lève sans un mot et se plante devant mon bureau, avec un sourire étrange. Pour une femme de soixante-deux ans qui fume comme un pompier, elle est vraiment en forme. Elle n’a que quelques rides du sourire autour de la bouche et des yeux, et ses yeux noisette me transpercent jusqu’au fond de l’âme.

– Quoi ? je demande en lui faisant les gros yeux.

– Tu as dîné avec Monsieur Chavis. L’homme à la grosse voix incroyable.

– Mmm-hmmm, j’acquiesce en regardant par la fenêtre.

– Et de quoi avez-vous parlé ?

– Ça ne te regarde pas, je réponds en le regrettant immédiatement.

Dire à une femme comme Regina que quelque chose ne la regarde pas la met automatiquement dans les starting-blocks pour en savoir plus. C’est la pire des commères, elle ne tient pas en place et elle se sert de ma vie et de celle de ses proches comme terrain de jeux préféré. Elle vit par procuration en prétendant mener la vie qu’elle aime avec ses enfants, sa petite maison, Dieu et ses clopes.

Le regard de Regina s’illumine et elle s’assoit sur la chaise face à mon bureau, croisant les jambes en souriant jusqu’aux oreilles.

Merde.

Elle est mon assistante depuis que j’ai monté ma boîte il y a une dizaine d’années. Quand Suda Kaye est partie à l’aventure, j’ai passé tous mes Noëls et mes anniversaires avec Regina et sa famille. Je sais donc qu’il n’y a rien que cette deuxième mère aime autant que des infos juteuses à propos d’un homme. Quand je suis sortie avec Stan pendant deux ans, elle me répétait sans cesse qu’elle ne pensait pas qu’il était fait pour moi. Elle le trouvait trop ennuyeux. En fin de compte, elle avait raison même si je le suis sans doute tout autant pour le sexe masculin. Je suis clairement accro à mon travail.

– Ah bon… Ça ne me regarde pas ? Très bien, dit-elle en tapotant son ongle rose sur sa lèvre. En dix ans, à peu près tout ce qui te concerne m’a concernée également. Et comme ta mère, paix à son âme, ajoute-t-elle en se signant, n’est plus de ce monde pour s’occuper de toi, Dieu a décidé de me mettre sur ta route. Cela implique donc qu’il est de mon devoir de le faire. De m’inquiéter, d’être à tes côtés et surtout d’entendre tous les détails croustillants de ton dîner avec Milo Chavis la grosse voix. Maintenant, crache le morceau ! insiste-t-elle d’un ton ferme.

Je croise les bras sur mon bureau et repose ma tête sur mes avant-bras.

– C’est mon béguin d’enfance. Je suis amoureuse de lui depuis que j’ai huit ans. Tout à coup, il a décidé qu’il voulait qu’on fusionne nos entreprises, mais aussi qu’on sorte ensemble. Je suis complètement paumée et je panique, et je viens de réaliser que je dois parler de toi à ma psy, et lui dire que toi et tes filles me rendez heureuse, et que c’est une autre chose, pour lui prouver que je ne suis pas une grosse loseuse !

– Revenons plutôt au dîner avec Milo. Que s’est-il passé ?

Je fronce les sourcils et appuie mon menton sur mes bras pour regarder le visage tendre de mon assistante.

– J’ai trop bu. Il m’a ramenée chez moi. Je me suis réveillée vêtue de sa chemise en ne me souvenant de rien…

Cette fois, c’est Regina qui écarquille les yeux.

– Et…

– Apparemment, il ne s’est rien passé. Il m’a préparé un petit dej. On s’est embrassés deux fois, et il a dit qu’il m’appellerait.

Regina bondit de sa chaise et sautille sur place avant d’esquisser une petite danse.

– Dieu soit loué, le soleil brille de nouveau sur toi !

– Argh ! Pas du tout. Tu ne m’as pas entendue dire que je panique ? Je ne comprends pas pourquoi il me veut. Il n’a jamais fait attention à moi quand on était petits, en dehors de la fois où il m’a sauvée d’une bande de brutes. Et la dernière fois que je l’ai croisé, ou plutôt l’avant-dernière, puisqu’il était aussi à l’inauguration de la boutique de Suda Kaye…

– Il y était ? Mince, je suis tellement dégoûtée d’avoir raté ça ! Si mes filles ne m’avaient pas offert une croisière aux Bahamas avec ma sœur, tu sais bien que j’aurais été là.

– Je sais, je sais, je réponds en me relevant. Bref, l’avant-dernière fois que je l’ai vu, il déjeunait au restaurant avec sa femme !

Regina retient son souffle avec un cri aigu et pose ses mains sur son cœur.

– Il est marié ! s’offusque-t-elle.

– Plus maintenant, apparemment. Du moins, c’est ce que dit Suda Kaye, mais je ne connais pas les détails. Tout ce que je sais, c’est qu’elle était blonde et superbe.

– Il aime un certain type de femmes, alors, dit-elle en souriant. Le tien.

Je me passe la main dans les cheveux et ferme les yeux.

– Je ne sais pas, Reggie. Le timing est bizarre, et le fait qu’il me parle de travail me fait douter de ses intentions.

– Tu penses qu’il se sert de ton attirance pour lui pour faire affaire avec toi ?

– Honnêtement… je suis paumée. Je ne sais pas quoi penser.

– Que te dit ton cœur ?

– Qu’il est tout ce dont j’ai toujours rêvé, je réponds en toute sincérité.

– Et ta tête ?

– Que je suis morte de trouille, je déclare tout aussi sincèrement.

Regina fronce les sourcils, fait le tour du bureau et me tend les bras. Je pousse mon fauteuil en arrière et me lève pour la serrer contre moi, savourant son étreinte. Elle caresse tendrement mes cheveux pendant plusieurs minutes et, quand je me sens plus calme, elle recule et prend mon visage dans ses mains.

– Evie, tu es gentille, tu as réussi en affaires, tu es intelligente et tu es une belle jeune femme. Tous les hommes sans exception se battraient pour t’avoir dans leur vie. Il n’y a rien d’étrange au fait qu’un bel homme veuille être avec toi. Je le sais, parce que je remercie le Ciel de t’avoir dans ma vie et je prie pour te garder avec moi le plus longtemps possible.

Mes yeux se remplissent de larmes parce que la seule mère que j’ai depuis dix ans me déclare son amour.

– Peut-être est-il temps de parier sur un rêve qui ne concerne pas ton travail ? Tu mérites davantage. Je veux plus pour toi, tout comme ta sœur, et ta mère au paradis. Tu mérites d’être avec un homme bon. De fonder une famille. N’en doute jamais, pas une seconde.

– Je t’aime, Reggie.

Elle sourit et m’embrasse sur le front.

– Je t’aime aussi, ma chérie. Maintenant, prends le temps de respirer, récite-toi un de ces discours motivants que j’entends quand tu penses que personne n’écoute et mets-toi au travail. Et quand Milo t’appellera, plus tard, fais-toi un joli cadeau et décroche.

Lorsqu’elle a fini de me faire part de sa sagesse, elle marche lentement vers la porte.

– Je vais m’en griller une.

– Les cigarettes te tueront ! je lance.

– Sans doute. Mais au moins je mourrai en faisant ce que j’aime ! C’est pas beau, le libre arbitre ?

Le libre arbitre est génial, en effet.

Si seulement je pouvais l’appliquer à ma vie privée, ce serait super.

 

La clochette au-dessus de la porte de Gypsy Soul, la boutique de ma sœur, tinte joyeusement lorsque j’entre.

Il y a une quinzaine de clientes parsemées dans la boutique, et je repère ma sœur, qui est en train de danser sur « Mamma Mia » d’Abba, derrière sa caisse. Elle tient par la main son employée de seize ans, la faisant tourner sur elle-même sous les applaudissements de la cliente qui attend pour payer.

– J’arrive en retard à la fête, apparemment, je dis en posant mon sac sur le comptoir.

– Sœurette ! s’exclame Suda Kaye en lâchant la main d’Addy pour courir vers moi.

Elle se jette sur le comptoir et m’attire brusquement dans ses bras.

– Oh, tu m’as manqué ! s’exclame-t-elle en m’embrassant. Je sais qu’on en a parlé, mais… tu m’en veux encore ?

– Non. Même si un peu de shopping me ferait le plus grand bien. Les dernières quarante-huit heures ont été un peu bizarres.

Elle plonge sa main dans ses boucles brunes pour leur donner du volume, faisant carillonner le milliard de bracelets dorés qu’elle porte à son poignet. Elle est vêtue d’un crop top et d’une longue jupe ample. Je ne vois pas ses pieds mais, la connaissant, ils sont chaussés de talons compensés couverts de perles ou de paillettes, ou bien de bottes de cow-boy.

– Tu m’as parlé de ton dîner avec Milo tout à l’heure, mais est-ce que tu as décidé de ce que tu vas faire ?

– Non. C’est pour ça que je suis venue. J’ai besoin de l’amour de ma sœur et de faire chauffer ma carte bleue.

– Tu sais bien que je te fais une réduc sur tout ce que tu veux. Du moment que tu couvres mes frais, c’est nickel, dit-elle en souriant.

– Kaye, tu ne gagneras jamais d’argent si tu fais des réduc à tout le monde.

– Roh, arrête. Je m’en sors à merveille grâce à mon homme et aux conseils de la meilleure conseillère financière du monde ! s’exclame-t-elle en tournant sur elle-même, faisant voler sa jupe, révélant une paire de sandales spartiates rouges qui se nouent sous son genou.

Mon Dieu, parfois, je regrette de ne pas être aussi libre et excentrique que ma sœur.

– Merci, Huutsuu. Je vais faire un tour.

– Oooh ! J’ai une superbe-robe à te faire essayer, dit-elle en claquant des doigts.

– Tu veux me la faire essayer, ou que je sois ton mannequin ? je demande d’un ton suspicieux.

La dernière fois qu’elle m’a fait essayer une robe, elle a sorti son téléphone pour prendre des photos, qu’elle a ensuite postées sur son nouveau site internet.

– Je ne peux pas avoir qu’Addy et ses amies comme mannequins, râle ma sœur. Elle a seize ans. Il me faut des femmes plus mûres, aussi ! Et tu m’as promis de m’aider autant que possible. Alors, viens avec moi.

– Eh, oh, tu me dois déjà gros pour m’avoir fait danser devant Milo, tu as oublié ? je marmonne en la suivant à la cabine d’essayage.

– Quoi ? De quoi tu parles ? répond-elle en posant une main sur sa hanche. Tel que je le vois, tu as eu deux baisers sulfureux et tu as vu ton mec en maillot de corps pour la première fois. Selon moi, c’est plutôt toi qui me dois gros ! lance-t-elle en souriant.

Je la fusille du regard, bouche bée.

– Et d’après toi, je devrais te remercier pour ce que tu as fait ?

– Ouaip ! Enfile quelques tenues, et on sera quittes, dit-elle joyeusement.

– Mon Dieu, est-ce que tout le monde est fou, aujourd’hui ? Toi, Milo, Regina ?

– Oh, comment va Regina ? Je l’adore.

– Bien. Elle veut organiser un brunch avec nous et ses filles, un de ces quatre. Elle dit qu’elle veut rassembler tous ses bébés. Tu sais qu’elle t’a adoptée comme sa sixième fille ?

– Ça me va, acquiesce Suda Kaye en haussant les épaules. J’adore cette femme. Je lui dois beaucoup, étant donné qu’elle s’est occupée pendant dix ans de la personne qui compte le plus pour moi.

– Camden ? je plaisante.

– Non, espèce d’andouille, répond-elle en me mettant un coup d’épaule. De ma sœurette. Hmmm, je vais lui trouver un joli foulard ou un bracelet ; je le lui apporterai. Oooh, et quelque chose pour ses filles, aussi. Ça me fera de nouvelles clientes, ajoute-t-elle en souriant.

Je prends le temps de regarder le visage sublime de ma sœur. Elle est vraiment superbe, avec ses longs cheveux bruns, ses yeux caramel, ses pommettes hautes et ses lèvres pulpeuses.

– Tu m’impressionnes, sœurette. Des cadeaux marketing. C’est très futé.

– N’est-ce pas ? Cam m’a convaincue de suivre un cours de marketing à distance, avec la fac de Colorado Springs.

Je m’arrête, stupéfaite.

– Tu es sérieuse ? Tu m’avais dit que tu ne mettrais jamais un pied à la fac. Que les études n’étaient pas pour toi.

– Et c’est vrai. Je ne suis qu’un cours de marketing. À distance. Je n’ai aucune envie de décrocher une licence, je veux juste apprendre deux ou trois trucs qui pourraient m’aider. Si je laisse tomber en cours de route, tant pis.

– Si tu décroches un C ou mieux, je te laisserai m’habiller comme tu veux et prendre des photos où tu veux.

Elle me regarde, bouche bée, et me tend la main pour que je la serre.

– Deal ! Ah ! Tu vas le regretter. J’ai un tas de maillots de bain qui arrivent pour l’été !

Je serre sa main plus fort, refusant de la lâcher.

– Je t’ai dit combien je suis fière de toi ? je demande, la gorge nouée.

Elle m’attire dans ses bras.

– Merci. Venant de toi, je suis particulièrement touchée, dit-elle.

– Tu sais, maman vanterait tes louanges aussi, j’ajoute, et mes yeux se remplissent de larmes.

– J’espère, répond-elle avec un sourire adorable. Tout ça est un tout nouveau monde pour moi, mais je m’y sens bien. Toi, Cam, sa famille, Gypsy Soul, Toko… tout ça me semble juste. Mon cœur et mon âme sont à leur place. Je n’ai jamais été aussi heureuse.

– Ce doit être merveilleux de pouvoir se réjouir de ce qu’on a, je dis, regrettant de ne pas pouvoir en dire de même pour moi.

– Et toi ? Est-ce que tu es satisfaite de ta vie ?

J’y réfléchis longuement, non pas parce que je ne connais pas déjà la réponse mais parce qu’il me faut du temps pour l’accepter.

– En partie, oui.

Suda Kaye hoche la tête d’un air solennel.

– Alors, on va trouver un moyen de combler les trous !

Elle est toujours si positive, à voir le verre à moitié plein. L’avantage, c’est qu’avec elle, j’y crois presque. En tout cas, j’ai envie d’y croire. C’est déjà un début, non ?

 

Mon téléphone se met à sonner alors que j’enfile une troisième robe pour ma sœur. Je m’étudie dans le miroir en fouillant dans mon sac, décrochant sans même regarder qui m’appelle, occupée à enfiler les talons compensés argentés que ma sœur m’a donnés pour aller avec la robe.

– Evie Ross, je réponds, un peu à bout de souffle.

– Nizhoni, tu as répondu. Tu m’en vois ravi.

Merde ! Je n’avais pas prévu de décrocher et je ne pensais pas qu’il appellerait si tôt. Je recule le téléphone et suis surprise de voir qu’il est dix-huit heures pile.

– Euh… salut, Milo. Comment tu vas ?

– Mieux, maintenant que j’entends ta voix. Tu as déjà dîné ?

– Euh… non, je réponds bêtement, tout en enfilant la deuxième chaussure.

Elles sont un peu petites, mais ce n’est pas grave, puisque c’est seulement pour faire une photo.

– Parfait. Alors, je passe te prendre dans une heure.

– Attends, quoi ? Je ne peux pas, je rétorque en dégageant mes cheveux de mon visage, sursautant lorsque ma sœur ouvre le rideau de la cabine.

– Nom d’un chien ! Tu es méga-canon, Evie ! Waouh ! Les nanas vont s’arracher cette robe quand elles vont voir la photo sur le site.

– Kaye, je suis au téléphone. Donne-moi une minute, je marmonne en me concentrant sur ma conversation avec Milo.

– Tu es habillée comment, Evie, demande Milo d’un ton langoureux.

– Je te demande pardon ? Ah, oui, j’essaie des robes pour ma sœur. Je lui sers parfois de mannequin pour qu’elle ait de nouvelles photos sur son site.

– Et d’après ta sœur, tu es canon.

Je me sens rougir des joues jusqu’aux seins.

– C’est elle qui le dit, pas moi.

– Tu es une femme sublime, Evie. Et comme tu la portes déjà, pourquoi ne pas garder la robe pour que je la voie ? Je suis déjà en route.

– Non ! je m’écrie. Je ne suis pas chez moi, je suis à la boutique de Suda Kaye.

– Je m’en doutais, adinidiin. Je suis à Wigwam, à côté de Pueblo. J’étais en rendez-vous avec un client.

– Allez, dépêche-toi, je veux te prendre en photo, râle ma sœur. Et Cam veut m’emmener au restau, ce soir.

J’agite la main pour dire à Suda de me laisser tranquille.

– Je dois aider ma sœur. Et on est censées dîner avec son mari, je mens.

Suda Kaye fronce les sourcils, penche la tête sur le côté et articule : « Milo ? » Je hoche la tête et elle sourit jusqu’aux oreilles.

– Bien sûr que Milo peut dîner avec nous ! crie-t-elle, si fort que toute la boutique peut l’entendre.

Milo éclate joyeusement de rire.

– Je vois que ta sœur est aussi pressée de nous voir ensemble que moi. Je la remercierai en personne. J’arrive dans vingt minutes. Et… Evie ? dit-il, alors que mon cœur bat la chamade. Mets la robe. Pour moi, déclare-t-il avant de raccrocher.

Je verrouille mon téléphone et le jette dans mon sac.

– Je n’en reviens pas que tu m’aies fait ça ! Encore une fois ! je siffle en grinçant des dents.

– Quoi ? Tu ne voulais pas dîner avec nous ? C’est pas ce que tu as dit au téléphone ? dit-elle en faisant une moue qui se transforme vite en sourire machiavélique.

Une autre sonnerie retentit et Suda Kaye fouille dans son décolleté pour en sortir son téléphone. Elle sourit jusqu’aux oreilles et répond, levant son index vers moi pour me dire d’attendre.

– Bonsoir, Milo, ronronne-t-elle. Oui, Evie porte toujours la robe canon. Mmm-hmmm. Bien sûr que tu peux. Je te fais la réduc familiale, dit-elle joyeusement en se dirigeant vers la caisse. Avec la réduc, elle est à soixante-dix-neuf dollars. Les chaussures sont à quatre-vingts. Ah, le vrai prix ? Quatre-vingt-neuf et quatre-vingt-dix-neuf. Mmm-hmmm. Oh, mais ça me fait plaisir de te faire un prix. Comme pour Evie. Mais elle ne me laisse jamais faire, elle non plus. Vous êtes tous pareils, dans les finances, râle-t-elle en secouant la tête tout en notant quelque chose. Donc, ça fait cent quatre-vingt-huit dollars. Non, en revanche je refuse de compter la TVA. Ok, ça roule. La première tournée est pour toi, acquiesce-t-elle en tapotant sur sa machine.

– Qu’est-ce que tu fais ? je siffle en grimaçant dans les chaussures trop étroites. Aïe ! je m’exclame en la rejoignant sur la pointe des pieds.

– Evie, ces chaussures sont trop petites. Je te donne la taille au-dessus, dit Addy en filant en réserve.

– Pas de problème, poursuit Suda Kaye avant de me regarder. Elle est à couper le souffle. Je te promets que tu ne pourras pas la quitter des yeux. Ni t’empêcher de la toucher, d’ailleurs, ajoute-t-elle en se mordant la lèvre pour se retenir de rire.

Je lui fais les gros yeux, bouche bée.

– Tu es morte ! je chuchote avant de pousser un petit cri en trébuchant dans ces affreuses chaussures.

– Ah ! C’est le karma ! répond-elle en couvrant son téléphone pour que Milo ne l’entende pas. J’ai hâte, lui dit-elle ensuite. À tout de suite. Ciao !

– Ma propre sœur. La pire des traîtresses, je gronde d’un ton menaçant.

Suda Kaye s’éloigne de la caisse pour venir vers moi et pose ses mains sur mes bras.

– J’ai fait ça pour ton bien. Tu plais à Milo. Et Milo te plaît.

– Mais…

Elle secoue la tête et agite son index sous mon nez.

– Pas de « mais ». La vie est trop courte pour se soucier de ce qui peut se passer ou non. Pour une fois dans ta vie, saute à pieds joints pour saisir quelque chose dont tu as toujours rêvé. Arrête de peser le pour et le contre, et d’imaginer les risques. Jette-toi à l’eau, c’est tout. Je suis persuadée que Milo sera là pour te rattraper. Et si ce n’est pas le cas, je serai là pour toi et j’encaisserai tous tes « je te l’avais dit » sans rien dire.

– Et s’il me brise le cœur et que je suis inconsolable ?

– Je te tiendrai dans mes bras et te répéterai qu’il ne sait pas ce qu’il perd, et je pleurerai avec toi. Sœurette… tu ne peux pas savoir ce que tu rates si tu n’oses jamais saisir les occasions qui se présentent. C’est ce que j’ai fait, moi, et regarde ce qui s’est passé. Je suis avec le seul homme que j’aie jamais aimé. Je porte son alliance. J’ai ma propre boutique. Ma sœur est dans ma vie. J’ai une famille. Je ne parcours plus le monde à la recherche de ce que j’avais déjà. Mais je ne regrette pas d’être partie. Je ne saurais pas la chance que j’ai si je ne pensais pas l’avoir perdue. C’est ta chance d’avoir ce que tu as toujours désiré, Evie. Saisis-la. Tu ne sauras jamais si tu ne te jettes pas à l’eau. Si tu ne tentes pas vraiment ta chance.

Mes épaules s’affaissent et je baisse les yeux sur les chaussures qui me coupent la circulation. C’est alors qu’Addy arrive avec la taille au-dessus. Je les enfile et elles me vont comme un gant. Soudain, je les trouve sublimes. Elles ne me font pas mal. Mon cœur s’emballe et je ne peux pas m’empêcher de voir une analogie entre la première paire et la seconde. J’ai essayé la première et elles ne m’allaient pas. Elles me faisaient souffrir et me blessaient à chaque pas. Or, les mêmes chaussures, dans une taille différente, semblent soudain faites pour moi. Elles me vont, elles sont hyper-sexy, et je suis même à l’aise avec.

Se pourrait-il que l’univers essaie de me dire que Suda Kaye a raison ?

– Très bien. On dîne avec vous. Mais je ne promets rien.

– Super. Et il t’a offert la robe et les chaussures. Il a dit qu’il paierait n’importe quel prix pour te voir dans une tenue canon, dit ma sœur en souriant jusqu’aux oreilles.

Je secoue la tête en soupirant, épuisée.

– Tu peux prendre tes photos pour que je puisse me refaire une beauté avant le restau ?

– Mets-toi là-bas, devant les tableaux.

J’obéis à ma sœur, posant ma main sur ma hanche, faisant scintiller le tissu pourpre sous les derniers rayons de soleil de la journée. Je regarde par la fenêtre et me demande si je suis vraiment capable de prendre un risque avec Milo. En plus de me briser le cœur, il pourrait me dégoûter des hommes à tout jamais. On ne s’est embrassés que deux fois, et tout ce que j’ai vécu avant lui semble déjà insignifiant.

Comment je survivrai si je me donne à lui et qu’il me quitte ? Car il me quittera, c’est certain. Comme tout le monde. Son travail lui prendra trop de temps, ou une autre femme le séduira. Ou, simplement, il finira par se lasser de moi. Après tout, comme me l’a fait remarquer ma psy, ma vie tourne autour du travail et je n’ai aucune passion. Or, Milo est trop intègre pour me tromper. Il se lassera et me quittera. Comme je l’ai fait avec Stanley.

Est-ce qu’une minuscule dose de bonheur avec Milo pourra me suffire et durer tout le reste de ma vie ?

Je ne sais vraiment pas si le jeu en vaut la chandelle.

OceanofPDF.com