Wish T2 Evie

Audrey Carlan · Chapitre 10 sur 24

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Wish T2 Evie

Chapitre 8

 

 

Le soleil survole lentement le désert, pointant son nez derrière les falaises à l’horizon. La réserve est silencieuse et paisible. J’inspire profondément, laissant le parfum de la terre remplir mes poumons et m’apporter le calme dont j’ai tant besoin aujourd’hui. D’habitude, à la maison, je fais des exercices de respiration pour me débarrasser de mon angoisse ou de ma gêne. Mais aujourd’hui, j’avais besoin de me sentir en sécurité dans ma véritable maison. Peu importe que certains membres de la tribu me considèrent comme une étrangère à cause de ma couleur de peau, peu importe que bien des enfants m’aient harcelée parce que j’étais différente.

Ma maison est là où se trouve Toko, où ma mère revenait après ses voyages et où ma sœur et moi avons appris à parler comanche et navajo ainsi que des bribes d’autres dialectes.

Je suis arrivée avec suffisamment d’affaires pour tenir une semaine. J’ai hésité à partir pour une destination tropicale, mais c’est plutôt la méthode de Suda Kaye. La mienne est de me réfugier dans ce que je connais le mieux, là où je me sens en sécurité. Or, en cet instant, il n’y a qu’avec Toko que je me sens à l’abri.

Lorsque je suis arrivée, il était debout sur le porche, les cheveux au vent, tenant dans sa main un verre de son vin amérindien préféré.

Il n’a rien dit lorsque j’ai sorti ma valise du coffre et l’ai traînée jusqu’à la maison pour la poser au pied des marches.

Il n’a rien dit en ouvrant les bras pour m’inviter à m’y blottir. Il est resté silencieux lorsque j’ai incliné la tête et que mes yeux se sont remplis de larmes.

Il n’a rien dit tandis que je pleurais dans ses bras jusqu’à l’épuisement.

Il m’a emmenée dans la maison où j’ai grandi, dans la chambre que j’ai partagée avec ma sœur, et il m’a fait signe de m’asseoir sur le lit.

Il s’est alors accroupi et a enlevé mes ballerines, puis il a retiré la couverture tricotée par Kaku, notre grand-mère, pour notre mère, et qui nous couvrait d’amour la nuit. Il m’a bordée tendrement de tous les côtés et, quand il a eu fini, il a pressé ses lèvres sur mon front pour m’embrasser. Il a ensuite dégagé mes cheveux de mon visage et l’a pris dans ses mains.

– Sois la bienvenue, Taabe, a-t-il dit en comanche. Quelle que soit la raison qui t’a amenée ici ce soir, j’en fais mon fardeau. Donne-le-moi. Cette nuit, je combattrai tes démons. Dors. Demain, nous panserons tes blessures.

J’ai posé ma main sur la sienne et j’ai frotté ma joue contre sa paume chaude.

– Je t’aime, Toko.

Il s’est baissé et m’a de nouveau embrassée sur le front.

– Je t’aime aussi. Maintenant, repose-toi.

J’ai hoché la tête en fermant les yeux. J’avais l’impression qu’un siècle était passé depuis que je m’étais enfuie de chez Milo, blessée et honteuse. Mon Uber m’a emmenée chez ma sœur où j’ai récupéré ma voiture pour rentrer à Colorado Springs. J’y ai préparé ma valise à la hâte et je suis tout de suite venue ici. Je me souviens à peine du trajet. Je me souviens seulement des paroles de sa mère, qui ont prouvé ce que je savais déjà.

Milo et moi n’étions pas faits l’un pour l’autre.

Je lève ma tasse de café et laisse le fumet réchauffer mon visage. Je suis assise sur une des chaises du porche, enveloppée dans une autre couverture de Kaku.

Derrière moi, la porte grince et Toko me rejoint. Il est en survêtement, avec un poncho d’inspiration amérindienne que je lui ai offert il y a quelques Noëls, turquoise, avec des triangles noirs et des lignes blanches. Ses cheveux sont attachés en queue-de-cheval sur sa nuque par un fin cordon de cuir, comme le fait Milo.

– Tu t’es levée avec le soleil, dit Toko en posant sa tasse sur la rambarde en bois avant de porter son regard vers l’horizon.

– Je suis désolée d’être arrivée sans prévenir, hier soir. J’aurais dû t’appeler, je réponds en regardant le soleil se lever sur le désert, un spectacle qui ne cesse jamais de m’émerveiller.

– Ta maison est ici, tu n’as jamais besoin d’appeler, répond-il en sirotant son café.

Je me mords la lèvre en respirant lentement, essayant de réprimer la vague d’émotions qui menace de noyer mon cerveau. Toko reste silencieux, me laissant réfléchir jusqu’à ce que je sois prête à parler. Il n’a jamais été du genre insistant.

– Est-ce que tu me trouves différente ? je demande d’une voix tremblante.

Il tourne lentement la tête vers moi et hoche la tête.

Mon cœur se brise un peu plus.

– On est tous différents. Toi, moi. Cet arbre, ce cactus, cette fleur, répond-il en désignant chacun de ces éléments. Ce sont nos différences qui nous rendent uniques, pas nos ressemblances.

Je déglutis et prends une inspiration tremblante, essayant de reformuler mon propos.

– Non, je veux dire… différente de notre peuple.

Il se tourne pour me faire face et s’adosse à un pilier.

– Explique-toi.

– Ça ? je dis en lui montrant mes cheveux. Et ça ? j’ajoute en désignant mes yeux. Et ça, encore ? j’insiste en caressant ma peau claire.

De tout temps, j’ai pensé que je serais prête à tout pour ressembler à ma mère et à mon grand-père.

Ce dernier se crispe et fronce les sourcils.

– Je ne te ressemble pas, je déclare sans pouvoir retenir mes larmes qui coulent de nouveau. Je ne ressemble pas aux gens de notre peuple. Je n’ai pas ma place ici. Je n’ai de place nulle part.

Toko ne dit rien, mais il vient s’asseoir à mes côtés, tendant le bras pour prendre un petit couteau avec lequel il sculpte des figurines en bois.

– Donne-moi ta main, dit-il simplement.

Je la lui tends et il prend mon index qu’il presse contre la lame du couteau, créant une légère entaille dont jaillit une petite goutte de sang. Il en fait de même avec son doigt, puis il place nos index l’un à côté de l’autre.

– N’a-t-on pas la même couleur de sang ?

– Toko…

Il ne comprend pas.

– N’a-t-on pas tous les deux un cœur qui bat ? poursuit-il d’une voix plus ferme.

J’essaie de retirer ma main, mais il m’en empêche.

– Tu es mon sang. Ce sang, ajoute-t-il en désignant son doigt. Mon sang a participé à ta création. Mes ancêtres se sont battus et ont saigné de ce même sang, à travers le pays, pour te donner la vie. Les cheveux, la couleur des yeux ou de la peau ne définissent pas ta place dans ce monde. Car c’est à moi que tu appartiens. Ta place est avec moi. Tu comprends ?

Je ferme le poing et appuie mon visage contre son torse.

– Merci.

Il me serre fort dans ses bras et me laisse pleurer en silence.

– Qui t’a fait douter de ton appartenance ? demande-t-il d’un ton sévère.

– Peu importe…

– Dis-moi, insiste-t-il.

Incapable de garder cela pour moi plus longtemps, je raconte à Toko toute l’histoire avec Milo. Son intention de me séduire et de faire de moi sa femme. Sa gentillesse quand je me suis évanouie au restaurant. Je lui explique que j’ai dormi dans son lit tandis qu’il dormait sur le canapé, préférant ne pas lui raconter qu’il m’a rejointe dans son lit après mon cauchemar. Je lui explique ensuite que ses parents m’ont trouvée dans sa chambre et ce qu’a dit sa mère. J’explique qu’elle me déteste parce que je suis blanche et que je ressemble à son ex-femme qui l’a trompé. Je ne révèle pas, en revanche, que sa mère m’a traitée de pute, car je n’ai pas le cœur de dire à mon grand-père que quelqu’un a employé un tel mot au sujet de sa petite-fille.

Toko m’écoute sans m’interrompre, sans réagir.

– Donc j’ai décidé que j’avais besoin de faire une pause. De tout réévaluer, mon travail, ma vie amoureuse inexistante, et surtout de comprendre ce qui me rend heureuse.

– Je vais en parler avec les Chavis et le sage des Navajos.

– Non ! Toko ! je m’exclame en paniquant. Tu ne peux pas faire ça ! Tu ne vois pas que je suis déjà suffisamment morte de honte comme ça ? Je ne veux pas que mon grand-père mène mes batailles. Je suis une adulte, une grande fille.

– Tu es mon enfant.

Mes épaules s’affaissent.

– Le racisme est intolérable, insiste-t-il.

Bien sûr, je sais qu’il a raison. Seulement, je ne souhaite pas devenir un martyr ni que Toko fasse un scandale.

– Toko, j’ai besoin de m’en sortir toute seule.

Sa bouche se ferme, dessinant un trait plein de colère.

– Mais tu n’es pas seule, Taabe. Tu as une famille. Une tribu. Tu es comanche, dit-il d’un ton empli de fierté.

Un autre jour, j’aurais applaudi son zèle. Mais pas aujourd’hui.

– Ce n’est pas ma part comanche qui leur pose problème. Et tu ne peux pas changer le fait que mon père est Adam Ross, un blond à la peau blanche et aux origines européennes. Ça ne changera jamais.

– Et ça ne doit jamais changer. Mais Evie, ça ne change en rien ton héritage amérindien, qui est riche et vaste et qui devrait être respecté par tous les membres de notre peuple.

– Ce n’est pas si simple, je rouspète et m’affaissant.

Je soupire longuement, réalisant que j’ai raté le moment où le soleil se détache de l’horizon – c’est mon moment préféré. Tant pis, peut-être demain.

– Si, justement. C’est aussi simple que ça, déclare Toko en posant sa main sur mon épaule.

Il se lève alors et me laisse en paix. Il entre dans la maison, sans doute pour préparer le petit déjeuner.

Il va faire quelque chose : impliquer les anciens, parler aux parents de Milo et faire un scandale, même si je sais qu’il agira calmement, sans jamais lever la voix.

Je suis foutue.

Je bois lentement mon café tiède et soupire en me rendant finalement compte que je me fiche pas mal de ce que Toko va faire. Honnêtement, la situation ne peut pas être pire.

Du moins, c’est ce que je pensais.

Le lendemain, je suis de nouveau assise sur le porche, occupée à sculpter un morceau de bois. Toko dit que se concentrer sur une tâche précise aide à apaiser l’esprit. Étant donné mon manque de talent en la matière, je ne suis pas sûre d’y croire.

– Pourquoi tu es à la réserve aujourd’hui ? demande ma sœur, au téléphone.

Je devine qu’elle est dans sa boutique puisque j’entends la voix de Bob Marley ainsi que celle d’Addy, au loin.

Je croise les jambes et me concentre sur mon morceau de bois, qui ressemble pour l’instant à une sorte de chouette monstrueuse.

– J’avais besoin de prendre l’air, c’est tout.

– Ça ne te ressemble pas. Tu n’as jamais besoin de « prendre l’air », surtout avec ton boulot. Et surtout, tu évites soigneusement de parler de ce qui s’est passé avec Milo, l’autre soir.

– Il ne s’est rien passé. J’ai dormi dans son lit, et lui dans son canapé. Je suis allée récupérer ma voiture et j’ai décidé que j’avais envie de voir Toko et le désert. Et, tu sais… gratter la terre.

– N’importe quoi. Tu détestes te salir !

Évidemment, elle a deviné que je mens.

– Mais j’aime le désert.

Ce qui est vrai. Et ça ne changera jamais. J’aime la nature. Le chalet de Milo est l’endroit rêvé pour moi. Je pourrais facilement passer des heures sur son porche, les yeux perdus à l’horizon.

– Mais tu aimes encore plus ton travail, insiste-t-elle brillamment.

– Ouais, ben, j’avais besoin d’un break.

– Tu avais besoin de fuir Milo et ses manières insistantes. Tu ne m’auras pas, sœurette, je te connais par cœur.

Je grince des dents, agacée. Elle n’a pas tort. Milo m’a écrit tous les jours pour me dire de l’appeler. Il a laissé des messages sur mon répondeur qui disaient la même chose. D’après Regina, il a également appelé au bureau et laissé des messages pour moi. Mais je l’évite, car s’il y a quelqu’un qui m’embrouille l’esprit, c’est bien Milo Chavis.

– Ok. J’ai besoin de temps avec Milo, j’admets, pour qu’elle lâche l’affaire.

– Je ne comprends pas. Tu es amoureuse de lui depuis que tu es gamine. Et maintenant, il te montre enfin que tu lui plais…

Je ne dis rien.

– On peut changer de sujet ? Je suis venue me reposer. Parler de Milo ne m’aide pas.

Suda Kaye soupire longuement.

– Ok, très bien. Comment va Toko ?

– Il aimerait te voir plus qu’une fois tous les deux mois…

– Je sais, je sais, soupire ma sœur. C’est juste difficile de partir, avec la boutique. Pour l’instant, je n’ai qu’Addy pour m’aider, et c’est une ado qui va au lycée. Elle ne peut pas faire l’ouverture et la fermeture.

– Tu ne crois pas qu’il est temps d’embaucher quelqu’un d’autre ? Pour te permettre d’avoir un week-end libre de temps en temps ?

Suda Kaye travaille d’arrache-pied depuis l’ouverture de sa boutique, même si ça ne se voit pas tant elle déborde d’énergie.

– Cam et moi en avons parlé, justement. Il veut m’emmener randonner et camper. Il dit aussi qu’il veut me voir en bikini sur une plage. J’en crève d’envie, c’est clair, mais je ne sais pas…

– Qu’est-ce que tu ne sais pas ?

– Ça me semble un peu irresponsable, et je l’ai suffisamment été pour toute une vie.

– Ce n’est pas faux, je réponds en riant.

– Et je veux prouver à Cam, à toi, et surtout à moi-même, que je suis capable de faire de Gypsy Soul un succès. Si je claque la porte chaque fois que l’envie m’en prend, l’affaire pourrait s’effondrer, et j’ai pris de sérieux engagements.

Les doutes de ma sœur sont parfaitement légitimes, et si elle n’était pas mariée à Cam, je m’inquiéterais moi aussi. Toutefois, depuis qu’elle est revenue et qu’elle a monté son affaire, sa façon de voir la vie a complètement changé. Elle est heureuse et comblée, et elle est clairement devenue responsable.

C’est drôle, d’ailleurs. J’ai passé toute ma vie d’adulte à essayer de convaincre Suda Kaye de prendre racine quelque part. Et maintenant que c’est fait, c’est ma vie à moi qui se retrouve sens dessus dessous. Je suis paumée, et ma sœur est stable.

– Tu n’as rien à me prouver, Kaye. Je crois en toi, et tu fais du super-boulot dans ta boutique. Il n’y a pas de mal à vouloir prendre du temps pour toi ou pour ton mari. Garde simplement un pied sur terre, sœurette, et tout ira bien.

– Et toi ? Tu ne devrais pas en faire de même, frangine ?

Je souris et me rends compte combien cela me fait du bien de parler à Suda Kaye. J’aime remplir mon rôle de grande sœur. Ma vie a beau être chamboulée en ce moment, conseiller ma sœur m’aide à me tranquilliser, comme quand on s’enroule dans une couverture douillette par un jour de pluie.

– Je vais bien, j’avais juste besoin de rentrer à la maison. Je vais marcher le long des falaises, aujourd’hui, pour réfléchir. Languis-toi de moi !

– Et toi de moi !

– Toujours, je réponds en souriant. Passe le bonjour à Cam de ma part.

– Ça roule. Je t’aime, dit-elle avant de raccrocher.

Je pose mon téléphone et me lève pour m’appuyer à la rambarde du porche, laissant mon esprit divaguer jusqu’à ce que je voie deux silhouettes marcher vers moi.

La maison de Toko est en bordure de l’immense réserve, elle offre une vue imprenable sur les falaises. Le désert s’étend à perte de vue, nous avions l’habitude de nous y promener, à pied ou à cheval. C’est là que ma mère nous emmenait regarder les étoiles et faire nos vœux. C’est là aussi que Toko nous a enseigné notre héritage, tout au long de notre enfance.

Qui que soient ces personnes, elles viennent forcément voir Toko.

– Toko ! je crie en essayant de deviner de qui il s’agit.

Un homme et une femme, je crois.

– Tu as de la visite !

Mon grand-père sort sur le porche, tenant dans ses mains deux assiettes garnies de succotash, un plat à base de jambon, de maïs, d’oignon, d’ocra, d’épices et de légumes en tous genres que Toko fait pousser dans son jardin. En accompagnement, il y a des tomates vertes poêlées, et je salive en prenant une des assiettes, ne pouvant pas résister à l’envie d’y tremper mon doigt pour le lécher. C’est divin.

– Mmm, c’est délicieux, je marmonne en redécouvrant la saveur de mon plat préféré.

Toko esquisse un sourire amusé.

Je m’assois et me mets aussitôt à manger, oubliant complètement les visiteurs. Lorsque je lève la tête, mon grand-père semble furieux. Il pose son assiette et croise les bras, comme s’il se préparait au combat.

Je tourne la tête vers les visiteurs et m’arrête alors que je m’apprête à avaler une autre bouchée de succotash. La sauce retombe dans mon assiette et je me crispe des pieds à la tête en voyant Monsieur et Madame Chavis approcher.

Merde !

Je m’essuie la bouche et vérifie que ma robe n’est pas tachée, poussant mon assiette de côté avant de serrer les poings, nerveuse et sur la défensive.

Je les regarde avancer en silence, mais ils restent au pied des marches, inclinant la tête en signe de respect.

Quant à mon grand-père, il ne dit rien. Il reste immobile, les bras croisés.

– Tahsuda le sage, nous sommes venus vous parler de votre petite-fille, déclare le père de Milo.

Je me mets à trembler, néanmoins je me lève pour me placer derrière Toko, telle une enfant et non une femme de trente ans qui se dit capable de se défendre.

Toko me lance un regard de mise en garde, m’ordonnant de ne pas parler, c’est entre lui et eux, même si tout ça est clairement à cause de moi.

Je n’oserais jamais manquer de respect à mon grand-père en me mêlant d’un sujet qu’il a fait sien, mais ça m’agace. Pourtant, je resterai silencieuse pour ne pas faire de vagues, ce en quoi je suis devenue experte au fil des années.

– Sage Tahsuda, nous sommes venus vous présenter nos excuses. À vous et à Evie, dit Sani, le père de Milo.

Tahsuda plisse les yeux, mais il ne dit toujours rien.

– Lina n’aurait pas dû dire ce qu’elle a dit, poursuit-il en désignant sa femme qui reste muette, les yeux rivés sur ses sandales.

– Lina, tu as quelque chose à dire ? demande Toko d’une voix tonitruante qu’il n’emploie quasiment jamais.

La mère de Milo lève la tête et plonge sur moi un regard affreusement triste. Elle hoche la tête et s’adresse ensuite à mon grand-père.

– J’ai été surprise de trouver votre petite-fille avec mon fils. Sa couleur de peau me rappelle sa femme. Une femme qui lui a fait beaucoup de mal. J’ai dit des choses terribles, qui n’étaient pas destinées à Evie mais à Kimberly, dit-elle en m’adressant un regard malheureux. Evie, ma chère, je suis désolée. Sincèrement. Je te supplie de m’excuser.

Sa voix se met à trembler et elle baisse la tête tandis que Sani pose sa main sur son dos.

– Sage Tahsuda, pouvez-vous nous pardonner ?

Mon grand-père me regarde et je serre son bras, profondément émue.

– Toko, je leur pardonne, je chuchote, assez fort pour que tout le monde entende.

Tahsuda hoche une fois la tête et je suis fascinée de voir les parents de Milo se détendre visiblement.

– Est-ce que vous acceptez que Milo fréquente ma petite-fille, descendante de ma lignée, mi-amérindienne et mi-européenne ? demande Toko d’un ton ferme.

Il contracte sa mâchoire, et j’observe sa colère avec un mélange de fascination et de crainte.

Sani regarde Toko droit dans les yeux et hoche la tête.

– Oui. Elle semble adorable, dit-il avant de me regarder à mon tour dans les yeux. Je ne la connais pas, en dehors de ce que mon fils nous a dit et de ce que vous avez dit hier. Or, mon fils tient énormément à elle.

Je grince de nouveau des dents en ayant la confirmation que Toko n’a pas perdu de temps pour parler aux Chavis, alors que j’étais occupée à sculpter du bois et à faire le tri dans mes pensées.

– Le monde a changé, tout comme notre peuple. Nous ne sommes plus des tribus éparpillées sur notre terre. Dans beaucoup de domaines, nous ne formons qu’une seule tribu. Les Amérindiens dans leur ensemble ont un intérêt commun. Il serait bon que vous et votre femme vous en souveniez, déclare Toko.

Sani hoche la tête et prend sa femme par la taille.

– Viens, laissons-les manger.

– Evie, dit Lina avant de tourner les talons.

Je prends Tahsuda par le bras et m’appuie contre lui en attendant d’entendre ce qu’elle a à dire.

– Ne lui fais pas de mal. Il a déjà tant souffert.

Les parents de Milo partent alors, se tenant par le bras, et nous les regardons s’éloigner. J’attends un peu, puis je me tourne vers mon grand-père et le regarde en croisant les bras.

– Kee, dit-il.

Cela veut dire « non » en comanche. Il tend le bras, paume tournée vers moi, m’informant qu’il ne veut pas m’écouter.

– Toko, je t’avais dit de ne pas t’en mêler.

– Je suis ton grand-père. Je serai toujours mêlé à ta vie. Quand un mal est fait, il faut le corriger. C’est le cas, à présent.

– Ah oui ? Je parie qu’ils me détestent encore plus parce qu’ils ont dû faire des courbettes auprès d’un ancien à cause de moi ! je m’écrie en me retenant de taper du pied sur le plancher.

– Finis ton repas, dit-il en s’installant dans son fauteuil préféré.

– Ce n’est pas fini, je rouspète.

– Bien sûr que si, répond-il d’un ton ferme. Lorsque des excuses sont acceptées, on tourne la page. Le sujet est clos.

– Ce n’est pas comme ça, dans le monde moderne.

– C’est comme ça chez nous. Pour notre peuple.

Je pousse un grognement et rapproche mon assiette.

– Toko, tu as beaucoup à apprendre de ce qui se passe en dehors de la réserve.

– Il n’y a rien qui m’intéresse en dehors de la réserve, à part toi et Huutsuu, répond-il en me souriant tendrement.

Je suis forcée d’admettre que, quelles que soient les circonstances, je me sens un peu mieux.

Bien sûr, à peine mon cœur se sent-il plus léger que mon téléphone vibre sur la table, à côté de mon assiette. Je m’assois et le prends pour ouvrir le message.

Milo : Où es-tu ?

Je soupire et avale une tomate verte en balayant l’horizon des yeux. La nourriture est un peu froide, mais elle n’en est pas moins délicieuse.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à décider quoi faire de Milo.

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