Wish T2 Evie

Audrey Carlan · Chapitre 17 sur 24

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Wish T2 Evie

Chapitre 15

 

 

C’est étrange d’être dans mon appartement. Il me semble froid. Je regarde le salon et réalise le peu de joie qu’il me procure. C’est comme si ma vie tout entière avait changé en l’espace d’une semaine, d’une journée même. Je me suis rabibochée avec la famille de Milo. On a fait l’amour pour la première fois. J’ai appris que mon père était décédé. Milo et moi, on s’est dit qu’on s’aimait. Et, enfin, j’ai accepté d’emménager chez lui, de commencer une nouvelle vie ensemble.

Je rassemble les cadres des photos de Suda Kaye et moi, prises au fil de nos vies, et je les mets dans un carton. J’ai éteint mon téléphone et l’ai laissé dans mon sac, puisque Milo s’est chargé de contacter les personnes qui devaient l’être. Je n’ai aucune envie de parler à qui que ce soit. J’ai besoin de temps pour réfléchir, aux côtés de l’homme que j’aime. Le reste n’a pas d’importance.

– Même Suda Kaye, je chuchote en effleurant son visage sur la photo.

Ce n’est pas que je n’ai pas envie de parler à ma sœur, c’est que… je ne suis pas sûre d’en être capable. Trop de pensées se bousculent dans ma tête qui la concernent elle, mon père, notre mère et notre passé. J’ai besoin de temps pour faire le tri, et je ne veux pas la blesser ni me faire souffrir moi-même.

Je regarde la photo que Toko avait prise de mon père et moi, le jour de ma remise de diplôme. Suda Kaye était quelque part à l’étranger, elle ne s’était pas dit que je voulais qu’elle me voie terminer la fac. Je n’avais pas insisté, en même temps peut-être que j’aurais dû. J’ai rarement été aussi fière. J’avais entrepris quelque chose ; je voulais être la première de la famille à décrocher un master, et je l’ai fait. Le sourire étincelant de mon père, son bras sur mes épaules, mon chapeau de travers… C’était un moment merveilleux. La fierté dans les yeux de papa est impossible à rater.

Il n’était peut-être pas souvent là, mais il l’était dans les moments importants : mon dernier jour de lycée, celui de Suda Kaye, la mort de maman, ma remise de diplôme à la fac. Je sais qu’il faisait de son mieux pour être présent autant que possible et répondre aux besoins de sa famille, tout en remplissant sa mission de patriote pour laquelle il était né. Contrairement à notre mère, qui ne s’absentait que pour assouvir ses désirs égoïstes.

Je jette la photo dans le carton au moment où Milo sort de ma chambre, les bras chargés de vêtements.

– Je vais les déposer dans ton Cayenne. On mettra les cartons dans mon pick-up.

– Ok, merci, chéri.

Son visage s’illumine en m’entendant l’appeler ainsi. Il aime ça, et il me le fait savoir en m’embrassant brièvement avant de marcher vers la porte. Je me dépêche de la lui ouvrir et tombe nez à nez avec la mine déconfite de ma sœur. Ses yeux caramel sont rougis et boursoufflés, ses cheveux attachés en un chignon fouillis sur la tête, et elle porte un sweat d’homme à capuche qui lui arrive à mi-cuisse, un pantalon de pyjama et des pantoufles cotonneuses.

Elle fait peur à voir.

– Evie, dit-elle d’une voix tremblante avant de se jeter dans mes bras.

Je passe mes mains dans son dos, mollement, incapable d’y mettre beaucoup d’amour.

– Je pose ça dans la voiture et je vais récupérer d’autres cartons, dit Milo, attendant que je lui dise que je vais bien.

– Ça va, merci, je réponds.

Lorsque ma sœur a fini de sangloter contre moi, elle recule, les joues striées de larmes, et regarde mon visage stoïque en fronçant les sourcils.

– Evie… croasse-t-elle d’une voix rauque.

– Milo n’avait pas dit à Cam que je t’appellerais quand je serais prête ? je demande froidement.

Son menton se met à trembler et elle grimace de plus belle.

– Evie, il faut qu’on soit ensemble. Notre père vient de mourir.

– Notre père. Parce que c’est notre père, maintenant ? Si tu le dis…

Je lui tourne le dos et retourne à la bibliothèque, la débarrassant de ses livres que je jette dans un carton vide.

– Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? demande Suda Kaye en me saisissant le bras. Et pourquoi tu refuses de me regarder ?

Je hausse l’épaule pour dégager sa main.

– Ça ne se voit pas ? Je suis occupée à faire mes cartons.

– Si, je vois ça. Pourquoi ?

– J’emménage avec Milo. Je l’aime, il m’aime, et on ne veut plus perdre de temps pour construire notre vie ensemble.

Suda Kaye pousse un cri aigu et je tourne la tête vers elle.

– Evie, mon Dieu, c’est génial ! dit-elle, comme si je venais de lui annoncer que j’avais gagné au Loto.

– Oui, en effet. Donc, si ça ne t’embête pas, j’aimerais continuer, je gronde en fourrant une autre pile de livres dans le carton.

– Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu es bizarre et aussi froide ?

Elle se frotte les bras et cache ses mains dans ses manches, comme une fillette.

– Ah, je le suis ?

– Ben, ouais, renifle-t-elle avant d’essuyer son nez sur la manche de son sweat. Il faut qu’on parle de papa, on a des choses à régler.

Je retire un livre de l’étagère avec tant de force que deux autres s’écrasent lourdement par terre.

– Merde ! je jure en serrant les poings avant de me tourner vers elle. Papa avait déjà tout prévu pour ses obsèques. Tu le saurais si tu lui avais parlé plus d’une fois par an.

Son visage se transforme et elle recule la tête comme si je l’avais giflée.

– Tu… tu es en colère ? Contre moi ?

– Non. Je suis occupée, et tu me déranges.

Je m’attaque ensuite au tiroir à CD, que je vide, formant des piles sur le sol.

– Je te dérange ? Evie ? Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? Tu es vraiment bizarre.

– C’est gonflé, venant de toi. C’est moi qui suis bizarre ? Non, je crois que je me comporte de façon parfaitement normale, au contraire. Mon père vient de mourir. Son corps arrive dans une semaine et je vais devoir l’enterrer.

– C’était mon père aussi, chuchote-t-elle.

– Ah ouais ? Tu ne t’es pourtant jamais comportée comme sa fille, quand on était gamines. Tu évitais toujours de passer du temps avec lui quand il venait. Tu préférais voir tes amis. Ça t’a traversé l’esprit d’aller le voir, quand tu étais en Europe pendant des années ? Est-ce que tu l’aimais, au moins ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ? je m’écrie en agitant les mains, folle de rage.

Ma sœur fait plusieurs pas en arrière.

– Bien sûr, que je l’aimais, répond-elle d’une voix rauque. C’est le seul père que j’ai connu ! Comment tu peux suggérer que je m’en fiche ? Je veux bien admettre que je n’étais pas aussi proche de lui que toi, mais j’ai toujours pensé que toi tu étais proche de papa, et moi de maman. Ça s’équilibrait.

– Tu appelles ça de l’équilibre ? Tu parles, c’était plutôt de l’apathie. Tu te fichais de lui, admets-le. Quand tu as appris qu’Adam Ross n’était pas ton père biologique, tu l’as rayé de ta vie ! je ricane, disant ce que je pense pour la première fois.

Suda Kaye ferme la bouche et croise les bras, clairement sur la défensive.

– Je veux bien admettre que ça m’a fait un choc d’apprendre que ce n’était pas mon vrai père. J’ai toujours du mal à l’accepter, même à ce jour. Je ne sais pas qui est mon père biologique, Evie ! Maman n’a jamais voulu me le dire, et papa non plus, alors que je suis sûre qu’il savait. Et aucun des deux n’a pensé qu’il serait bon que je le sache ! dit-elle, soudain en colère.

– Oh, pauvre Suda Kaye ! Une mère, un père, une sœur et un grand-père qui l’aimaient tous à la folie et la traitaient comme une princesse, mais ce n’était pas assez. Pas pour toi, non. Il te faut toujours plus. Plus de fun, plus d’aventures, plus de tout. Et tu te fichais complètement des conséquences de tes désirs égoïstes sur les autres, je crache. Comme notre mère. Intrinsèquement égoïste.

– Si c’est égoïste de courir après ses rêves alors que toi, tu restais ancrée dans ta petite vie vide de tout, alors très bien, oui, je suis égoïste. Réveille-toi, Evie ! Le monde est à tes pieds et tu as peur de faire ne serait-ce qu’un pas. De faire quoi que ce soit qui pourrait être perçu comme risqué ou irresponsable.

– Parce que tout ce que tu as fait, toute ta vie, est irresponsable. En dehors de Cam, et encore ; seulement la deuxième fois que tu as daigné lui prêter attention ! Apparemment, tu as besoin de briser quelques cœurs avant de comprendre la leçon… y compris le mien !

Suda Kaye pâlit brusquement.

– Quand est-ce que je t’ai brisé le cœur ? chuchote-t-elle.

– Chaque jour où tu n’étais pas là ! je m’exclame, pleurant à mon tour. Chaque jour où je ne savais pas si tu étais en sécurité. Chaque jour où je n’ai pas entendu ta voix. Chaque jour où t’as choisi une vie sans moi, comme notre mère. Vous étiez vraiment deux plumes du même oiseau, hein, Huutsuu ? Maman a bien choisi ton surnom, hein, car tu passes ton temps à t’envoler, à laisser tout le monde derrière, nous obligeant à regretter de ne pas être suffisant bien pour que tu restes.

Elle pose sa main sur son cœur et hausse les sourcils.

– C’est ce que tu as pensé ? Que je suis partie parce que je ne voulais pas être avec toi ?

– C’est évident, non ? Dès que tu as eu ta voiture et empoché l’héritage de maman, tu es partie. Je ne t’ai pas vue pendant deux ans, et encore, seulement parce que je suis venue à toi. Après ça, encore trois ans sans te voir. Et c’est moi qui t’ai rejointe, encore. Tu es partie pendant dix ans, bon sang, Suda Kaye ! Dix ans !

Les larmes déferlent sur mes joues au point que ma sœur en devient floue.

– On se parlait tout le temps au téléphone. Et puis, j’ai fini par revenir, dit-elle. Pour toi, Evie. Je suis revenue pour toi.

Je ferme les yeux et laisse ses paroles me transpercer le cœur.

– Tu avais dit qu’on avait tourné la page sur ce problème. Et tu me rebalances ça à la figure, un an plus tard, ajoute-t-elle.

Ma poitrine est écrasée par le poids de ma souffrance, de ma peur, de ma peine et de mon deuil, et une colère noire remonte le long de mon dos et jaillit dans un torrent de haine.

– On ne se remet pas facilement d’être abandonnée par sa sœur pendant dix ans, Suda Kaye ! Surtout après vingt ans d’abandons répétés par sa mère et son père ! je hurle avant de tomber à genoux.

Ma sœur se précipite vers moi. Je suis à quatre pattes, secouée par les sanglots les plus violents de ma vie, comme si mon corps voulait se débarrasser de toutes ces années de frustration et de souffrance. Suda Kaye me prend dans ses bras, par-derrière, et appuie son menton sur mon épaule.

– Vide-toi, sœurette. Je suis là. Débarrasse-toi de tout ça.

– Pourquoi tout le monde me quitte ? je crie. Pourquoi je ne leur suffis pas ?

Je sens les larmes de ma sœur sur mon épaule, et elle me serre plus fort.

– Je suis désolée, sœurette, chuchote-t-elle. Je ne savais pas que tu souffrais.

– Tu t’en fichais ! je sanglote.

– Je ne savais pas. J’étais idiote. J’étais égoïste. Je n’ai rien vu. Evie… Je n’ai rien vu. Je suis désolée. Je suis tellement désolée.

– Tu n’es p… pas dé… désolée, je gronde d’un ton accusateur.

– Si, je le suis, Evie, dit-elle en pressant sa joue contre la mienne. Je t’aime plus que tout. Tu es la seule constante dans ma vie. Tu es l’étoile qui me guide, Evie. J’ai toujours su qu’où que j’aille, je serais aimée par toi. Je pensais que tu savais qu’il en était de même pour toi. Mais maintenant, je sais que tu t’es sentie rejetée, dit-elle d’un ton si triste que cela me fait encore plus de peine.

Car je ne veux pas qu’elle souffre. Je n’ai jamais voulu qu’elle souffre, or c’est justement moi qui suis en train de la blesser.

– Je mourrais pour toi, Evie. Sans question, sans hésiter, si ça te permettait d’être en vie et heureuse.

– Non ! je sanglote en passant ses bras sur ma taille et en m’y agrippant. J’aurais dû ne rien dire. Je ne sais pas pourquoi… je… je ne sais pas ce que je fais, j’admets en toute sincérité.

J’avance en eaux troubles et je n’ai pas de bouée de sauvetage. Comme dans un océan plein d’émotions et de cœurs brisés, et je ne sais pas quelle est la bonne direction, où aller pour m’en sortir en un morceau.

– Je suis désolée que tu te sois sentie abandonnée. Je suis désolée que ma relation avec papa t’ait fait du mal. Je suis désolée d’avoir suivi le même chemin que maman et que ça t’ait fait souffrir. Mais Evie, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Je pensais à toi tous les jours, même si je ne te voyais pas. Tu es ma grande sœur. La personne à qui je dis tout, même les choses les plus intimes. Je crois que tu as toujours su que j’allais partir, mais ça ne signifiait pas que je te quittais, toi.

Mes larmes continuent de couler sur mes joues, mais elles sont moins grosses, moins nombreuses.

– Je voulais suffire à te faire rester.

Suda Kaye soupire et je sens son souffle chaud dans mon cou. Elle libère son étreinte et rampe pour me faire face, puis elle prend mes mains dans les siennes et les tient contre sa poitrine avant de se pencher pour approcher son visage du mien.

– Tu as suffi à me faire rentrer, quand le moment était venu, dit-elle d’un ton sérieux qui me surprend.

Je ferme fort la bouche pour empêcher mes lèvres de trembler.

– Evie, j’ai voyagé dans le monde entier, j’ai vu tout ce que je voulais voir et vécu tout ce que je voulais vivre. Mais la seule chose qui m’importait quand j’ai eu envie de me poser, la seule personne, c’était toi. La seule personne sans qui je ne pouvais pas vivre, à long terme. Je suis désolée que mon besoin de voler t’ait blessée. Je ne peux pas revenir en arrière mais, honnêtement, je ne changerais rien. J’avais besoin de prendre ce temps pour moi. Pour grandir, changer et être la personne que j’étais censée être en dehors de la personne que j’étais pour toi.

– Sœurette… je chuchote.

– Tu te sous-estimes. Tu penses que je suis partie parce que tu n’étais pas une raison suffisante pour que je reste. Tu ne vois pas que je suis partie parce que je n’avais rien à offrir ? J’étais le centre de ton univers. Tu n’avais rien à toi. Tout ce que tu faisais était pour quelqu’un d’autre et, la plupart du temps, c’était pour moi. Je ne suis pas seulement partie pour me trouver ; je suis partie pour que tu puisses te trouver, toi aussi. J’ai toujours su que je rentrerais, que je te retrouverais où que tu sois, parce que tu es mon soleil, Evie. Tu es le soleil de tout le monde. De moi, de maman, de papa, de Toko, et maintenant de Milo.

– Suda Kaye…

Je porte ses mains à ma bouche et embrasse nos mains jointes.

– Ta lumière est si vive, Evie, que parfois elle met ceux qui t’entourent dans l’ombre. Je devais partir pour trouver ma propre lumière et ne pas être aveuglée par la tienne. Tu ne comprends pas ? C’est à toi que je me compare pour savoir si je suis assez bien, assez intelligente, assez accomplie, assez jolie ou assez féminine. Ma sœur est la femme la plus capable, sublime, brillante et vertueuse que je connaisse. Tu as la tête sur les épaules, toute ta vie est planifiée à la perfection.

– Non, arrête, je murmure, horrifiée d’apprendre qu’elle s’est sentie dans mon ombre alors que j’ai toujours pensé que c’était l’inverse.

– Laisse-moi finir, dit-elle avant de déglutir et de prendre une profonde inspiration. Quand j’ai appris qu’Adam n’était pas mon père, ça a cassé quelque chose en moi. Ça m’a fait tellement de mal que je ne l’ai jamais dit à personne. Pas même à toi.

Je pose sa main sur sa joue et regarde ses yeux se remplir de larmes.

– Ensuite, maman est morte. J’allais finir le lycée et je ne savais absolument pas quoi faire, comment me comporter ni qui j’étais. Je me comparais à toi tous les jours et je me trouvais nulle. J’avais des notes pourries, je n’arrivais même pas à garder un petit job et je n’étais douée pour rien. Donc, quand maman m’a dit, dans sa lettre, de découvrir le monde, j’ai sauté sur l’occasion, pensant que ça m’aiderait à me trouver. À comprendre qui j’étais, sans être dans ton ombre.

– Sœurette, non… Tu es tellement joyeuse et pleine de vie. Tu vis ta vie comme si tout pouvait s’arrêter demain…

– Parce que c’est le cas ! s’exclame-t-elle en serrant plus fort mes mains, comme si elle voulait que je comprenne l’importance de ce qu’elle essaie de me dire. Notre grand-mère est morte jeune. Notre mère aussi. Et maintenant Adam, à cinquante ans ? Il n’y a pas de temps à perdre et c’est pour ça que quand j’ai eu une idée de ce que je voulais faire, dans ma vie, ma première envie a été de la partager avec toi. C’est pour ça que je travaille si dur, à la boutique. Je veux, ou plutôt non, j’ai besoin que tu voies que je peux être responsable. Que je peux être accomplie. Que je mérite ta dévotion, ton dévouement.

– Tu le mérites, Suda Kaye. Mon Dieu, je suis tellement fière de toi. Tu as construit une superbe affaire. Tu as épousé l’homme de tes rêves et tu envisages de fonder ta propre famille.

– Je suis désolée d’être partie, Evie, mais j’espère que tu comprends pourquoi je l’ai fait.

J’appuie mon front contre le sien et prends son visage dans mes mains.

– Merci. Merci de me l’avoir dit, d’avoir été honnête. De m’avoir tout expliqué, même si ça a été difficile à entendre.

– Apparemment, on avait toutes les deux des perceptions biaisées de la situation, dit-elle.

Je hoche la tête et l’attire dans mes bras, la serrant cette fois avec tout mon amour.

– C’est fini, maintenant ? chuchote-t-elle dans mon oreille.

– Je pense, oui. Je crois qu’on a toutes les deux de belles blessures, mais on fait le premier pas vers la guérison. Un pas à la fois.

– Ouais, acquiesce-t-elle en nichant son visage dans mon cou.

– Je suis désolée de t’avoir accusée de te ficher de la mort de papa. C’était méchant. Je crois que je me suis servie de ma colère envers toi pour ne pas souffrir autant.

– Je comprends, ce n’est rien.

– Non, ce n’est pas rien. C’était mal et je suis désolée.

– Tu es toute pardonnée, dit-elle sans hésiter.

Nous restons un long moment dans les bras l’une de l’autre.

– Je t’aime plus que tout, Evie. Je ne compte aller nulle part, tu sais. Je construis ma vie ici. Ici, où ma sœur construit aussi la sienne. À ce propos… tu vides ton appart pour emménager avec Milo ? Milo le Musclor amérindien dont tu es amoureuse depuis que tu es petite… On peut en parler un peu, s’il te plaît ? Je veux le détail de comment ça s’est passé ! dit-elle, et son visage s’illumine, tout joyeux.

C’est tout elle, ça.

Je souris, puis me mets à rire, et c’est comme ça que Milo nous trouve lorsqu’il arrive, les bras chargés de cartons.

Il nous fait un signe de tête, nous contourne et retourne dans ma chambre : ce type ne perd jamais de temps.

– C’est lui qui gère tes vêtements ? demande ma sœur.

– Ouais. Il est super-autoritaire, en plus d’être têtu. Il veut que tous mes vêtements soient chez lui… pour que je sois obligée d’y rester ! je m’exclame en éclatant de rire.

Cela dit, après avoir été sans cesse laissé pour compte par son ex, je comprends qu’il veuille s’assurer que je n’aurai aucune raison de repartir.

– C’est génial ! ricane Suda Kaye. Et qu’en est-il du… tu sais… commence-t-elle en jouant des sourcils. Du sexe ? Il est immense, il doit forcément cacher un sacré monstre sous sa braguette.

Je me sens rougir, gênée, mais c’est la première fois depuis longtemps que je suis tout excitée de parler de ma relation. Or, celle-ci est saine et parfaite, et je n’ai aucun scrupule à assouvir la curiosité de ma sœur.

– Il est immense… partout ! je m’écrie.

– Waouh ! siffle Suda Kaye en s’éventant. Et… il sait s’en servir ?

– Eh bien, voyons. J’ai eu mes deux premiers orgasmes sur la réserve…

– Mais non ! Tu as couché avec ton mec chez Toko ? s’exclame-t-elle, bouche bée.

– Mais non, jamais de la vie. C’était sur les falaises. C’était magique. On a pris un pique-nique et une couverture, mais autant te dire qu’on n’a même pas touché à la nourriture.

Suda Kaye plaque sa main sur sa bouche, clairement folle de joie.

– Et son chalet ? Camden m’a dit qu’il y est allé une fois, avec son frère, et que c’est à couper le souffle.

– Carrément. Il est entouré de montagnes, de pins, et il y a même un lac avec un ponton et une barque. Il va m’y emmener ce soir, au clair de lune.

– Trop romantique ! Mais revenons-en au sexe, insiste mon obsédée de sœur.

Je sais qu’elle et Cam baisent comme des lapins, mais je peux enfin dire que j’ai mon propre sex-toy et je suis ravie de constater que celui-ci n’a pas besoin de piles.

– Hier soir, c’était sur le canapé, puis dans son lit après qu’il m’a dit qu’il m’aimait, je révèle en comptant les orgasmes sur mes doigts.

– Mon Dieu ! s’exclame Suda Kaye en sautillant sur ses genoux.

– Et ce soir, je mise sur la balade en barque.

Ma sœur se mord la lèvre et me regarde d’un air sincèrement heureux. J’espère qu’on va réussir à mettre nos rancœurs de côté, pour le moment, car je suis épuisée, mentalement comme physiquement.

– Tu es heureuse ? me demande-t-elle. Est-ce qu’il ne va pas trop vite ? Après tout, tu emménages chez lui le lendemain de votre première fois… Et puis, tu viens de vivre un drame.

– Ça va trop vite ? C’est toi qui dis ça ? Alors que tu as épousé Cam en quelques mois, après dix ans de séparation ?

– Oui, mais moi je suis folle et imprévisible, répond-elle en agitant la main, tout le monde le sait. C’est plutôt ma sœur, si rationnelle et mesurée, qui m’intéresse.

– Tu sais, au début, j’ai eu peur que ça aille trop vite, c’est vrai. Puis j’ai réalisé que je basais mon bonheur sur une série de règles arbitraires et de statistiques, alors que Milo et moi ne sommes pas des données à analyser. On est deux personnes de trente et trente-quatre ans qui se connaissent depuis plus de vingt ans, et qui ont toujours tenu l’une à l’autre. On a tous les deux connu les hauts et les bas de relations merdiques ; surtout lui. On sait ce qu’on veut, et ce qu’on veut, c’est être ensemble. Il n’y a aucune raison d’attendre pour être heureux. On va juste avancer et voir ce qui se passe.

Suda Kaye sourit si grand et si longtemps que je ne serais pas surprise qu’elle en ait des crampes. Sans prévenir, elle se lève d’un bond et fait un grand écart facial dans les airs, comme une cheerleader, en criant « Youpi ! » aussi fort que possible.

Milo se précipite dans la pièce et me trouve assise par terre. Il regarde ma sœur faire une petite danse en cercle, qui ressemble beaucoup à une danse de la pluie, et il rive alors son regard sur moi en haussant un sourcil.

Il est tellement cool.

– Tout va bien, chéri. Je parle de nous à Suda Kaye. Elle est… euh… contente pour nous.

Il ricane et secoue la tête. Il est coiffé d’une tresse africaine que j’ai réalisée moi-même. Après notre douche, j’ai indiqué le sol, au pied du lit, et lui ai dit de s’asseoir, ce qu’il a fait sans le moindre commentaire. Ma tresse lui va très bien, et il ne mentait pas en disant qu’il serait ravi que je le coiffe. Il a pratiquement ronronné tout le temps, et je compte bien le faire tous les jours, si nous en avons l’opportunité.

– Ton dressing est vide. Je vais m’attaquer à la commode. Est-ce qu’il y a quoi que ce soit que tu ne veux pas que je voie ?

Je le regarde en esquissant un sourire coquin.

– Et si tu choisissais plutôt quelque chose qui te plaît ? Mets-le de côté, et je te ferai un défilé ce soir.

– Deal, déclare-t-il en même temps que son regard s’embrase.

Il disparaît dans ma chambre et je l’entends ouvrir un tiroir.

– C’était méga-hot ! s’exclame Suda Kaye.

– Tout est hot avec Milo.

– Ce n’est pas faux, acquiesce-t-elle. Vous allez faire de superbes bébés, un jour.

– Ha ha ! Dans neuf mois, si je n’écoutais que lui !

– Sérieux ? demande ma sœur en haussant les sourcils. Peut-être que si tu commences ta famille la première, j’aurai moins peur de me lancer avec Cam. Il veut que je me fasse enlever mon stérilet, mais je ne me sens pas prête. J’ai l’impression qu’il me faut encore un an ou deux pour trouver mes marques en tant qu’épouse et femme d’affaires, tu sais ?

– Oui, je comprends. Du moment que tu es sincère avec lui, je suis sûre que Camden comprendra. Il faut que vous soyez prêts tous les deux.

– Et toi ? Tu es prête à avoir des enfants ?

Je hausse les épaules et me lève pour prendre un nouveau carton.

– Je ne le pensais pas jusqu’à maintenant, non. Mais à présent, avec Milo, je suis prête à en parler, oui. J’aimerais qu’on soit mariés avant d’essayer, mais je doute que je réussisse à le faire attendre au-delà de ça. Son horloge biologique est prête à exploser et il veut me mettre enceinte aussi vite que possible.

– Et si vous vous mariiez à la mairie ?

– C’est comme ça qu’il a épousé sa première femme, je réponds en secouant la tête.

– Et Vegas ? On pourrait retourner la ville, avec mon mec.

– Tu veux surtout dire que tu perdrais tout son argent aux jeux, non ?

– Ouais, sans doute. Je n’ai jamais été très douée au poker, admet-elle en souriant.

Et c’est vrai. Ma sœur n’a jamais su cacher ses émotions.

– Pourquoi ne pas organiser une petite cérémonie intime dans votre nouvelle maison ? propose Suda Kaye en vidant les derniers livres de la bibliothèque.

– Peut-être… on verra. Je ne veux pas mettre la charrue avant les bœufs. D’abord, j’emménage chez lui. Ensuite, il faut qu’on s’occupe des obsèques de papa.

– Est-ce qu’il connaissait des gens dans le coin, au moins ? demande-t-elle en grimaçant.

– Je crois que l’armée envoie des gens… Je ne sais pas. Je vais appeler son avocat demain. Je te dirai ce qu’il en est. Tout ce que papa m’a dit, c’est qu’il avait tout prévu et que je n’aurais pas à m’inquiéter.

– C’est tout lui, ça. Tu pourras m’appeler demain, après avoir parlé à son avocat ?

– Bien sûr, sœurette. Je ne te cacherai plus rien. Promis, je dis d’un ton solennel.

– Il me manque, admet-elle d’une voix tremblante.

Je marche vers elle et la prends de nouveau dans mes bras.

– Moi aussi. On va s’en sortir. Ensemble. Toi, moi, Milo, Cam et Toko. Ok ?

– Notre famille, chuchote-t-elle en me serrant contre elle.

– Oui, notre petite famille.

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