Wish T2 Evie

Audrey Carlan · Chapitre 18 sur 24

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Wish T2 Evie

Chapitre 16

 

 

Quelques jours plus tard, je suis installée dans un fauteuil, face à ma psy. Le docteur Williamson croise les jambes, attirant mon attention sur ses escarpins Valentino noirs à l’arrière ouvert. Je devrais les trouver sur internet, ils seraient parfaits avec un de mes tailleurs.

– J’adore vos chaussures, je murmure, les yeux rivés dessus avant de zyeuter mes ballerines roses.

Ce n’est clairement pas ce que j’ai l’habitude de porter en semaine. En temps normal, j’aurais une tenue aussi branchée et sexy que ma psy, mais je n’ai toujours pas repris le boulot et je n’ai pas fini de défaire mes cartons. Donc, à la place de mon tailleur habituel, je porte un jean boot-leg et un pull en maille couleur crème qui pend sur une épaule, par-dessus un débardeur assorti. Mes cheveux sont attachés en une queue-de-cheval basse, faisant ressortir mes créoles en or.

Je me sens assez apprêtée pour une session avec ma psy, mais également assez à l’aise pour faire les allers-retours entre ma nouvelle maison et mon ancien appart.

– Merci. Alors, comment gérez-vous la mort de votre père ? demande-t-elle, allant droit au but.

J’ai annulé mon dernier rendez-vous, parce que je venais d’apprendre la nouvelle.

– Comme n’importe qui, je suppose. Je suis triste. J’ai beaucoup pleuré. Je me suis disputée avec Suda Kaye.

– Parlez-moi de cette dispute.

– C’était bénéfique, en fait, je réponds en regardant par la fenêtre. Je l’ai accusée de se ficher de la mort de notre père.

– Comment cela a-t-il pu être bénéfique ?

Je fronce les sourcils et trifouille un fil qui dépasse de mon jean.

– Ça a soulevé beaucoup de problèmes qui n’avaient pas été résolus. Comme son départ, ce que ça m’a fait et pourquoi elle est partie. Ou le fait que j’ai eu l’impression qu’elle avait fait une croix sur Adam quand elle a appris qu’il n’était pas son vrai père. J’ai un peu pété un câble avec elle, en fait.

– Ah ?

– Ouais. Je lui ai fait du mal. Exprès. Je voulais la blesser.

– Pourquoi ?

– Parce que je voulais qu’elle souffre autant que moi. Autant que j’ai souffert quand elle est partie, à l’époque.

– Ah, donc vous vouliez vous venger.

– Je suppose, oui.

– Et qu’avez-vous ressenti ? demande-t-elle en tapotant son stylo sur son bloc-notes.

– Au début, ça m’a fait du bien. J’avais l’impression d’avoir gagné quelque chose. Mais en réalité, j’ai perdu, énormément. L’accuser ne m’a pas aidée à me sentir mieux à propos de papa. Cela dit, ça a été un déclencheur et ça m’a permis d’admettre ce que je pense vraiment de son départ, il y a onze ans. Et vous savez ce que j’ai découvert ?

– Que son départ n’avait rien à voir avec vous ? répond-elle avec un sourire en coin.

– Oui, exactement, je dis, surprise par la réponse de ma psy. Pendant tout ce temps, je me suis sentie abandonnée, alors que la véritable raison de son départ, c’est qu’elle avait besoin de se trouver. Parce qu’elle n’arrivait pas à briller en étant dans mon ombre. C’est ce qu’elle a dit : que ma lumière la plongeait dans l’ombre et qu’elle avait besoin de se chercher.

La psy hoche la tête, comme si tout ça était parfaitement logique.

– Ça fait onze ans que je lui en veux. Et maintenant…

– Et maintenant ? encourage la psy.

Je me penche en avant, appuyant mes coudes sur mes genoux pour prendre mon menton dans ma main.

– Je suis un peu perdue. Je suis soulagée de savoir que ma sœur n’est pas partie parce qu’elle voulait me fuir, mais je suis triste qu’elle ait eu besoin de s’éloigner de moi pour s’épanouir.

Le docteur Williamson écrit quelque chose sur son bloc-notes.

– Parfois, lorsqu’on comprend les motivations d’un autre, on se sent soulagé. Est-ce que vous avez l’impression que votre discussion a réglé vos problèmes ? Que vous pouvez tourner la page ?

– Je crois, oui. Maintenant que je la comprends, je ne sais pas… je me sens mieux.

– Et est-ce qu’à présent, vous comprenez mieux le comportement de votre mère ?

Je fronce les sourcils et recule dans mon fauteuil en soupirant.

– Comment ça ?

– Votre mère partait régulièrement quand vous étiez petite. Peut-être qu’elle se cherchait, elle aussi ?

– Je ne vois pas le rapport, je réponds, agacée.

La psy me regarde de cet air « creusez un peu » qu’elle maîtrise si bien.

– Catori Ross a choisi de devenir l’épouse d’un militaire, je rétorque sèchement. Elle a choisi d’avoir un enfant avec lui. Elle a choisi sa vie. Personne ne lui a forcé la main. Or, elle a préféré abandonner son enfant pour poursuivre d’autres intérêts.

– Et la différence avec votre sœur, c’est… ?

– Suda Kaye avait dix-huit ans. C’était une gamine, elle est partie pour se chercher. Son départ nous a fait souffrir, Cam et moi, et elle devra vivre avec ce fardeau toute sa vie. Ma mère a abandonné son enfant, elle a trahi l’homme qu’elle avait épousé et elle a eu un autre enfant. Qu’elle a abandonné aussi, encore et encore. Elle ne s’est arrêtée qu’une fois que son corps n’en pouvait plus. Et elle nous a quittées de nouveau en mourant.

– Parlons-en un peu, si vous le voulez bien. Comment sa mort équivaut-elle à un abandon ?

– Elle ne s’est jamais fait aider. Quand elle a fini par rentrer et qu’elle est allée voir un médecin, son cancer était déjà de stade quatre. Peut-être que si elle avait été à la maison, avec sa famille, on aurait pu l’encourager à se faire soigner plus tôt. Toko a toujours su déceler les maladies sous toutes leurs formes. Il l’aurait vue se comporter différemment.

– Alors, vous lui en voulez d’avoir eu un cancer ? demande la psy en baissant un peu la tête, comme si elle me jugeait.

– Non. Ce que je dis, c’est que si elle avait été chez elle, comme une mère normale qui ne se fout pas complètement de ses enfants, peut-être qu’elle aurait vécu encore trente ou quarante ans.

– Écoutez, Evie, je ne dis pas que vous avez tort de ressentir ce que vous ressentez. Tout le monde a droit à ses sentiments. Ce que j’essaie de vous faire voir, c’est que vous n’êtes pas la raison des départs de votre mère. Est-ce que vous le comprenez ?

Je grince des dents.

– Peut-être que si j’avais été meilleure ou qu’elle m’avait aimée davantage, elle aurait eu envie d’être une vraie mère.

– Elle ne l’était pas ? Est-ce qu’elle ne vous laissait pas entre les mains de quelqu’un qui était heureux de s’occuper de vous et de vous offrir une bonne éducation ? Elle ne vous a pas abandonnée à l’hôpital à votre naissance ou laissée à votre grand-père pour ne jamais revenir. Elle revenait souvent, vous le dites vous-même. Et quand elle était à la maison, j’ai l’impression qu’elle concentrait toute son attention sur vous et Suda Kaye. Je me trompe ?

– Ben, non. C’est vrai qu’elle nous emmenait dans de mini-aventures sur la réserve ou ailleurs. C’est comme ça qu’on a découvert Pueblo et qu’on est toutes tombées sous le charme de la ville. Elle nous a appris la danse du ventre et nous emmenait à ses cours, pour qu’on participe. Tout ce qu’on faisait avec elle était une petite aventure. Elle appelait ça « vivre haut et fort ». On allait au parc au milieu de la nuit et on faisait du toboggan ou de la balançoire, aussi haut que possible pour essayer de toucher les étoiles.

– Vous avez dû beaucoup vous amuser.

– Oui, c’est vrai. Mais on n’était pas dans la cuisine à faire des gâteaux ensemble et elle n’était pas là pour nous aider avec nos devoirs ou nous emmener à l’école.

– Vous n’avez pas dit que c’est Toko qui s’en chargeait ?

Je fronce les sourcils et y réfléchis un moment. Durant mon enfance, c’est Toko qui jouait le rôle du véritable parent. Il s’assurait qu’on se réveillait à l’heure, qu’on avait des vêtements propres, qu’on mangeait avant d’aller à l’école, qu’on faisait nos devoirs en rentrant avant de participer aux tâches de la réserve et de s’asseoir à table pour un dîner de famille, à trois, à quatre ou à cinq, selon que maman ou papa étaient là. Il nous bordait, nous racontait l’histoire de nos ancêtres, nous apprenait le navajo et le comanche. Il faisait toutes ces choses, c’est vrai, mais il n’aurait pas dû avoir à le faire.

– Ce n’était pas son rôle. C’était celui de ma mère. Et de mon père. Mais au moins, mon père partait pour travailler et il envoyait régulièrement de l’argent. On n’a jamais manqué de rien grâce à son travail.

– Et votre mère ?

– Elle rentrait et nous racontait ce qu’elle avait vécu. Elle nous transmettait ce qu’elle avait appris dans les différents pays qu’elle avait visités. Elle parlait tout le temps de nous montrer le monde quand on serait grandes, et que grâce à nous elle le redécouvrirait une nouvelle fois, à travers nos yeux.

– Apprendre d’autres cultures et d’autres styles de vie est un moyen plutôt cool de tisser un lien avec sa mère, non ?

– Mais ce n’était pas normal, je soupire. Quand j’ai eu mes premières règles, c’est à Toko que j’ai dû en parler. Quand j’ai eu le béguin pour Milo, c’est à ma sœur que je me suis confiée. Je n’avais personne à qui parler de mes hormones, du chamboulement que j’ai vécu à la puberté. Personne ne m’a appris à me maquiller, à choisir ma robe pour le bal de fin d’année du lycée. Quand j’ai eu le plus besoin d’elle, elle n’était pas là.

– Je comprends que ç’ait été douloureux.

– Ça l’était. Et c’était gênant, aussi. Tout le monde savait que Suda Kaye et moi étions celles dont la maman partait tout le temps. Puis elle revenait dans nos vies en sautillant gaiement, pleine d’histoires à raconter et de souvenirs rapportés des quatre coins du monde.

– C’était gentil, dit le docteur.

– Ça ne remplaçait pas son absence, je rétorque froidement.

– Non, c’est vrai. Je comprends qu’avoir une mère non conformiste a dû être difficile.

– Ça l’était, oui.

L’alarme du téléphone de la psy sonne, m’informant que la séance est terminée.

– Voici ce que j’aimerais que vous fassiez durant les deux prochaines semaines, dit-elle. J’aimerais que vous preniez le temps de penser aux bonnes choses que votre mère vous a apportées lorsqu’elle était là. Elle n’est plus là pour que vous la punissiez. Tout ce que vous faites, Evie, c’est vous punir vous-même, encore et encore, en étant en colère contre elle. Il est temps d’essayer de libérer cette colère. Ça ne vous aide pas. Au contraire, je crois que ça vous empêche d’avancer et de faire confiance aux autres.

Je me lève.

– Comment vous me conseillez de faire ?

– Je vous propose d’écrire vos souvenirs sur une feuille, ou de passer du temps avec quelque chose qui vous fait penser à elle, et à personne d’autre.

Ses lettres.

– Je peux le faire, oui. Merci, Docteur Williamson.

– Il n’y a pas de quoi, Evie. On se voit dans deux semaines.

– Ça marche. À dans deux semaines, alors.

 

De retour au chalet, je feuillette les enveloppes roses que j’ai ouvertes au fil des années. Je n’oserais jamais ouvrir celles qui sont encore fermées, pas tant que la date inscrite dessus n’est pas arrivée. Cela me semblerait cruel, comme un blasphème. En plus, chaque année, pour mon anniversaire, mon plus cadeau est de découvrir une autre lettre de ma mère.

Je lève les yeux sur le feu que Milo a allumé pour moi. Je l’entends préparer le dîner. Ça ne fait que quelques jours que je suis ici, mais j’ai déjà appris qu’en plus d’être un excellent cuistot, il adore ça. Cela dit, c’est désormais moi qui prépare le petit déj, car c’est une de mes spécialités. Je suis la reine des omelettes et des pancakes. Ce week-end, j’ai prévu de l’épater avec mes pains perdus. J’ai appris la recette de la maman d’une de mes copines de lycée. À l’époque, Suda Kaye et maman adoraient que j’en fasse, le week-end. Je les préparais le vendredi soir et les servais au petit déjeuner le samedi. Depuis, j’ai amélioré la recette et je n’ai pas peur de dire que le plat est vraiment délicieux. Or, mon mec aime les gourmandises le matin. Il aime aussi les gâteries, d’ailleurs, quand on est encore tout endormis, et c’est la plus belle façon de commencer la journée.

En dehors de la tristesse que je ressens à propos de mon père, la semaine passée a été merveilleuse. Milo me laisse parler de mes parents quand je le veux et autant que je le veux. Il n’est pas insistant ni intrusif, mais il m’écoute attentivement quand je ressens le besoin de parler. Tout ce que je sais, c’est qu’avec lui, ma vie est déjà plus belle. J’ai quelqu’un qui s’occupe de moi et dont je peux prendre soin en retour. Quelqu’un qui me tient la main lorsque je regarde la télé, un homme qui me dit chaque jour combien je suis belle. Et dans sa bouche, avec ses mots, je le crois.

Demain, nous avons rendez-vous avec l’avocat de papa pour la lecture de son testament et de ses dernières volontés. Suda Kaye et moi sommes les seules dont la présence est requise. Apparemment, Toko est mentionné dans le testament, mais l’avocat l’a déjà contacté et il ne veut pas venir, sachant que Milo et Cam seront à nos côtés. Toko ne va jamais aux obsèques ni aux veillées funèbres. Il va aux pow-wow sur la réserve, à une cérémonie de célébration de la vie avec ses tambours géants et ses danseurs costumés, ce genre de truc, mais il n’irait jamais à une messe funéraire dans une église.

En général, sur notre réserve, un feu est allumé à l’endroit où le corps va être enterré, afin qu’il redevienne poussière de nouveau. Un ancien de la tribu, ou un membre de la famille du défunt, maintient ensuite le feu allumé pendant plusieurs jours pour guider l’esprit vers son lieu de repos final.

Les cimetières ne sont pas pour Toko, ça c’est clair. Ma grand-mère et ma mère sont toutes deux enterrées en terre sacrée, sur la réserve. C’est Toko qui a officié pour les deux cérémonies au côté d’un des guides spirituels de la tribu comanche.

Je feuillette les enveloppes et en choisis une au hasard. Elle date de mes vingt-deux ans.

Evie, ma Taabe adorée,

À ce stade, tu es sans doute la première de notre lignée à être diplômée de la fac. Et je suis sûre que tu vas poursuivre l’exploit en décrochant un master aussi. Je te connais bien, ma chérie. Tu es brillante, capable et déterminée.

J’espère que tes exploits ne t’empêchent pas de prendre le temps de profiter de ta réussite. N’oublie pas, mon soleil, de garder du temps pour toi. Rien n’est gratuit dans la vie. On doit l’obtenir nous-mêmes et pour cela, il faut le poursuivre. Et même si ce n’est pas l’aventure que tu cherches, je suis fière de savoir que tu as poursuivi tes propres objectifs. Que tu t’y es tenue jusqu’à ce qu’ils soient réalisés.

Je regrette parfois de ne pas être davantage comme toi, Taabe. De ne pas pouvoir rester en place et prendre racine. Je regrette de ne pas être capable de me sentir accomplie et heureuse du travail que j’ai effectué seule. Je crois parfois que je suis cassée, qu’il me manque un morceau.

J’ai conscience que tu as toujours eu du mal à accepter mon besoin de parcourir le monde, parce que toi, tu es satisfaite de celui qui t’entoure. Moi, j’ai toujours su qu’il y avait plus que ce que je voyais par la fenêtre. Je ne dis pas que la vue sur la réserve ou que toi, ta sœur et mon père ne suffisaient pas à me rendre heureuse. Je dis juste que mon besoin de partir, de bouger et de vivre de nouvelles expériences ne m’a jamais quittée. Ce besoin est comme un être vivant dans mes entrailles et qui trépigne de découvrir les mystères de la vie.

Dans tout ça, avec tout ce que j’ai vécu, c’est toi, ta sœur et mon père qui me faisiez revenir. À chaque fois. Mon amour pour toi est plus fort que tout et quand j’étais partie et que je sentais ma connexion avec ma famille s’amoindrir, je revenais à la maison en courant.

Je suis désolée que tu aies souffert de mes absences. Je le voyais dans tes yeux, chaque fois que je partais : ta déception, ta peine, ta colère. Néanmoins, je savais que tu étais capable de prendre soin de toi, d’être indépendante, forte, et pleine de ressources, comme je suis sûre que tu l’es aujourd’hui.

Rentrer auprès de toi me manque, Evie. Chaque fois, je voyais ton regard s’illuminer et ton amour débordant pour moi, et je vivais pour ces moments. Le plus beau, lors de mes retours, était de voir ta joie.

En tant que mère, c’est le genre de moment dont on rêve, quand son enfant aime sa maman d’un amour féroce qui est aussi lumineux qu’un rayon de soleil perçant un nuage par une journée froide d’hiver.

Ces moments m’ont fait tenir des milliers de jours, loin de toi.

Souviens-t’en, Taabe, quand tu auras des enfants. Grave dans ta mémoire ce moment où ton enfant te regarde dans les yeux et qu’il ne voit que toi. Cet amour est pur, et si réel, que tu ne pourras jamais vraiment l’expliquer.

Merci pour ce cadeau, ma chérie.

Avec tout l’amour du monde,

Maman

– Le dîner est prêt ! dit Milo.

Je pose les lettres sur la table basse et rejoins Milo, qui a déjà dressé l’immense table. Huit des chaises sont vides mais, au milieu de la table, une bougie nous éclaire de sa lumière chaude et tamisée. En bout de table et sur la droite, juste à côté, nos assiettes nous attendent, remplies de poulet grillé, de haricots et de riz. Il y a aussi un petit bol de salade verte à côté de chaque assiette. Milo recule ma chaise, comme le gentleman qu’il est, et je ne peux m’empêcher de sourire de le voir si galant, même dans notre propre maison.

– Merci, chéri. Ça a l’air délicieux et ça sent divinement bon.

Il hoche la tête et s’assoit à sa place, dépliant sa serviette en désignant le canapé d’un mouvement de tête.

– Tu lisais quoi ?

Je réalise soudain que je ne lui ai pas expliqué d’où viennent ces lettres. D’ailleurs, je n’en ai jamais parlé à personne. Les seules personnes qui connaissent leur existence sont maman, Suda Kaye et Toko. Même mon père ne devait pas le savoir, puisqu’elle a écrit ces lettres quand elle était malade et que c’est à Toko qu’elle les a confiées.

– Ce sont des lettres de ma mère.

– Durant ses voyages, quand tu étais jeune ?

– Non, elle nous a écrit quand elle était malade et qu’on vivait à Pueblo. À l’époque, je croyais qu’elle écrivait un journal intime, mais j’ai su à sa mort qu’elle nous laissait une pile de lettres à chacune. Chaque lettre correspond à un anniversaire qu’elle ne pourra pas passer avec nous.

Milo penche la tête et mastique d’un air pensif.

– C’est un cadeau important qu’elle vous a fait.

– C’est vrai. Très spécial. Chaque année, j’ai hâte de pouvoir en ouvrir une autre.

– Et tu les relis ?

– Oui, ça m’aide souvent lorsque je suis triste. Or, souvent, je suis triste à cause d’elle : à cause de son absence quand j’étais petite, à cause de sa mort ou parce qu’elle me manque toujours, même si je suis adulte.

– Ça t’attriste de les relire ?

Je réfléchis un moment à sa question, et il ne me presse pas de répondre. Il est heureux de me laisser chercher ma réponse, confortable avec mon silence.

– Parfois, oui.

– Pourquoi ?

J’avale un délicieux morceau de poulet avant de répondre.

– C’est tellement bon, je déclare en désignant mon assiette avec ma fourchette.

Il hoche la tête mais, encore une fois, il attend ma réponse en silence.

– L’absence de ma mère est une blessure qui ne date pas de sa mort. Je crois que la plaie s’est ouverte quand j’étais petite et qu’elle a grossi avec chacun de ses départs. À tel point que la douleur s’est transformée en colère. Je ne me suis jamais remise de son besoin de partir. Même maintenant que je comprends un peu mieux ses raisons, je ne suis pas sûre de m’en remettre un jour.

– Il y a des choses dont on n’est jamais censé se remettre.

– Comment ça ? je demande en découvrant les arômes divins des haricots.

– Est-ce que tu penses que Tahsuda s’est remis de la mort de ta grand-mère ?

Je fronce les sourcils.

– Elle est décédée jeune, non ? Comme ta mère ?

– Oui.

– Est-ce qu’elle a passé sa vie sur la réserve ?

– Oui, clairement. Les choses étaient différentes, à l’époque. Ils se sont rencontrés jeunes ; je crois que Toko n’avait que seize ans, même s’ils ne se sont mis officiellement ensemble qu’une fois qu’il a eu atteint l’âge adulte.

– Et ils ont eu Catori quand ?

– Tout de suite. Je crois que ma grand-mère avait dix-neuf ou vingt ans.

– Et ils n’ont eu qu’un enfant ?

Je ne sais pas où mènent ses questions, mais si on veut apprendre à se connaître, l’histoire de nos familles est importante.

– Kaku a eu un accouchement difficile et elle a failli mourir. Ils ont dû lui faire une hystérectomie d’urgence.

– Et seulement vingt-cinq ans plus tard, environ, elle est morte d’un cancer ?

Je hoche la tête. Il est normal que sa famille connaisse l’histoire de la nôtre, je suppose, puisqu’on vit sur la même réserve, surtout maintenant que je sais que Lina a été très proche de ma mère quand elles étaient jeunes.

– Tu ne t’es jamais dit que le fait que ta grand-mère soit morte avant d’avoir pu voir le monde a eu un impact important sur Catori ?

Je fronce les sourcils et repose ma fourchette.

– Ta mère a vu la sienne passer toute sa vie sur la réserve, et elle est morte sans jamais l’avoir quittée. Peut-être que Catori a vu ça comme une opportunité ratée. Dans sa tête, sa mère n’a jamais eu l’occasion de vivre pour elle, de profiter de la vie. J’imagine qu’elle a voulu éviter de commettre la même erreur.

– Et pourquoi ce serait une erreur ?

Milo me sourit tendrement et tend la main pour prendre la mienne. Il la porte à sa bouche et embrasse mes doigts en me regardant dans les yeux.

– J’aime que tu ne voies pas ça comme un renoncement, car cela signifie que tu es heureuse avec une vie stable et que tu trouves ton bonheur dans la vie qui t’entoure. Tu n’as pas besoin de voir si l’herbe est plus verte ailleurs pour être heureuse.

– Non, c’est vrai.

– Et c’est très bien pour toi. Et pour moi. Nous n’avons besoin que l’un de l’autre et de nos êtres chers pour être heureux. Ta mère, de son côté, avait besoin de vivre des expériences. Elle aimait rentrer auprès de vous, mais elle avait besoin d’aventures pour se sentir comblée.

– J’aurais aimé qu’elle ait besoin de moi. Et de Suda Kaye, et de Toko. Mais elle avait besoin du monde, et plus encore.

– Peut-être, mais ça n’implique pas qu’elle ne t’aimait pas de tout son cœur, Adinidiin. Ça veut seulement dire qu’elle avait assez de place dans son cœur pour de nombreuses choses et de nombreuses personnes.

– Je suppose… je soupire.

Les intentions de ma mère ont toujours été un mystère pour moi. Elle avait besoin de partir pour se sentir comblée, mais elle avait également besoin de rentrer, pour les mêmes raisons.

Alors, de quoi avait-elle vraiment besoin ?

Pourquoi n’a-t-elle jamais pu choisir ?

Peut-être qu’elle ne le savait pas, elle non plus.

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