Wish T2 Evie
Chapitre 1
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Aujourd’hui…
J’ai toujours rêvé d’avoir une vie normale. Une mère qui vienne me chercher à l’arrêt de bus après l’école, qui nous aide, ma sœur et moi, à faire nos devoirs, qui nous fasse à manger et nous borde dans nos lits le soir. Un père fort, dévoué à sa famille et, surtout, présent pour les bons comme les mauvais moments que peuvent traverser deux jeunes filles influençables. Et puis, un jour, j’épouserais l’homme de mes rêves, je profiterais de la carrière que j’aurais choisie, qui m’apporterait assez d’argent pour participer à la vie du foyer mais qui me laisserait suffisamment de temps pour mes enfants. Lorsque ceux-ci auraient pris leur envol, je vieillirais aux côtés de l’amour de ma vie, et nous découvririons de nouvelles choses en passant du temps avec nos petits-enfants.
Une vie stable et belle.
Je crois que les gens désirent ce qu’ils n’ont pas eu pendant leur enfance. Il y avait beaucoup d’amour dans ma famille, mais aucune stabilité. La seule personne sur laquelle je pouvais compter en matière de responsabilité parentale était mon grand-père. Ma mère avait l’âme vagabonde. J’ai davantage vu mes camarades de classe, durant mon enfance, que ma propre mère. Idem pour mon père, Adam Ross. C’était un militaire fort, courageux, doté d’un sens patriotique inébranlable, dont les rangers ont passé plus de temps sur le sol étranger que sur celui de son pays.
Ensuite, il y avait Suda Kaye. Mon monde. Ma petite sœur. Toujours à mes côtés, sa main dans la mienne tandis que nous affrontions les hauts et les bas d’une enfance peu conventionnelle. Sauf que Suda Kaye n’a jamais reproché à nos parents leur manque d’implication. Au contraire. Comme notre mère, ma chère sœur croque la vie à pleines dents. Elle ressentait comme elle le besoin de voler, d’aller partout où le vent la porterait et de profiter de tout ce que la vie peut offrir.
Moi, j’ai toujours été le contraire, mature, attentionnée, rationnelle. Satisfaite du chemin tracé devant moi. Pourtant, quoi que je fasse, quoi que je dise, j’avais beau les supplier, les êtres que j’aime sont toujours partis.
Toujours.
Certes, maman revenait régulièrement pour passer quelques semaines à la maison avec ses filles, mais elle claquait la porte dès que le besoin de voyager la saisissait de nouveau. Je n’ai jamais compris ce besoin de partir, de laisser ses êtres chers derrière elle, pour vivre une énième aventure. Suda Kaye le comprenait, elle. Elle admirait notre mère et voulait lui ressembler. Elle a donc passé dix longues années à voyager. Elle m’a abandonnée quand j’avais le plus besoin d’elle, jusqu’à ce que quelque chose lui dise de revenir à mes côtés et à ceux de Camden Bryant, l’homme qu’elle aimait mais qu’elle avait néanmoins abandonné, comme moi.
Je ne pourrais jamais faire cela à l’homme que j’aime. Rien ne garantit que l’herbe soit plus verte ailleurs, et je ne prendrais jamais le risque de partir et de perdre tout ce que j’ai déjà.
Néanmoins, il y a de rares moments, dans la vie, qui définissent une personne, des défis qui nous amènent à choisir un chemin plutôt qu’un autre, qui déterminent notre avenir.
Des choix. La vie est une question de choix.
Je suis persuadée que si l’on prend les bonnes décisions, que l’on évalue les risques et les conséquences potentielles, on peut obtenir la plus belle des récompenses : le bonheur. Le mauvais choix mène inéluctablement à l’échec et au mal-être.
J’ai pris toutes les bonnes décisions.
J’ai élevé ma sœur alors que mes parents parcouraient le monde.
J’ai été une élève parfaite durant toute ma scolarité.
J’ai décroché une licence, puis un master en finance.
J’ai travaillé d’arrache-pied, construisant ma clientèle en ouvrant ma propre entreprise de conseils en finance. J’ai désormais deux bureaux, à Denver et à côté de Pueblo, dans le Colorado. Je me suis tenue à ma décision d’être rationnelle et stable. Or, je suis malheureuse.
J’ai trente ans, je suis une femme d’affaires avec un important portefeuille de clients, un compte en banque rempli et des investissements qui rapportent déjà gros, des épargnes retraites qui me garantissent de beaux jours, mais… rien.
Je suis célibataire.
Je n’ai pas de famille avec qui partager tout ce que j’ai construit.
En fin de compte, il n’y a que moi.
Evie Ross.
Je suis à la croisée des chemins, me demandant ce qu’il m’arrivera si je prends la mauvaise décision. Tout ce dont je rêve est au bout de ces chemins, mais chaque choix vient avec son lot de risques, de sacrifices et d’incertitudes.
Je n’ai pas peur des sacrifices. Je ne suis pas arrivée ici sans donner de moi-même et sans travailler dur. Non. Ce sont les risques et les incertitudes qui m’empêchent d’avancer. Si j’étais aussi téméraire que ma mère et ma sœur, je fermerais les yeux et je sauterais à pieds joints vers l’avenir. Où que j’atterrisse, ce serait le chemin qui m’était destiné. Mais je ne suis pas faite ainsi. J’ai besoin de connaître toutes les issues possibles pour faire un pas en avant.
La foi.
Tahsuda, mon grand-père, me dirait que j’ai besoin d’avoir la foi, de croire en mon destin. De l’accepter et de prendre autant de risques qu’il le faut. Il me dirait d’imaginer mon rêve, de le confier à l’univers et de laisser à celui-ci le temps de me l’offrir, même si, en l’occurrence, cela prend des lustres.
Je ne crois ni au destin ni aux rêves. Ils ne m’ont jamais rien apporté.
D’ailleurs, comment est-on censé attraper un rêve ?
Les rêves sont insaisissables et changent constamment en fonction des désirs du moment.
Le saurais-je, même, si j’avais attrapé mon rêve, et ne me passerait-il pas entre les doigts, comme l’eau d’un ruisseau de montagne ?
Suda Kaye pense qu’on peut avoir un nombre illimité de rêves, qu’il faut les empiler les uns sur les autres et partir à leur conquête avec détermination et sincérité. Elle dit que ce n’est pas grave si certains souhaits ne se réalisent pas, que c’est peut-être parce qu’ils n’étaient pas censés voir le jour.
Depuis aussi longtemps que je me souvienne, je n’ai rêvé que d’une seule chose.
Trouver quelqu’un à aimer et qui m’aime suffisamment pour que je ne veuille plus jamais partir.
Ce rêve n’est jamais devenu une réalité.
Et je crains qu’il ne le devienne jamais.
– Je n’en reviens pas que tu m’aies convaincue de faire ça, Kaye, je marmonne en ajustant la ceinture dont pendent des dizaines de piécettes dorées.
Ma tenue est d’un superbe bleu sarcelle et le soutien-gorge est couvert de perles d’or. La jupe en tulle est assortie au haut, elle flotte à chacun de mes mouvements pour accentuer mes courbes.
Je me regarde dans le miroir et remarque qu’elle met en valeur mon ventre nu au lieu de cacher quoi que ce soit.
Suda Kaye est à côté de moi, devant le miroir, ajustant le bandeau argenté sur ses longues boucles brunes. Sa tenue est rouge bordeaux avec des touches argentées, elle incarne à merveille la parfaite danseuse orientale. Cela dit, je ne suis pas mal moi non plus. Simplement, il est moins courant de voir une danseuse blonde, aux yeux bleus, vêtue de ces habits traditionnels.
– Tu es canon. Et tu fais la danse du ventre depuis que tu es petite. C’est un spectacle d’entreprise ; si tu te déhanches au mauvais moment, personne ne verra rien. Je te le promets. Tu nous rends un sacré service en venant ce soir.
Je lève les yeux au ciel en soupirant. Si ma sœur ne m’avait pas expliqué la triste histoire de la danseuse que je remplace ce soir, je n’aurais jamais accepté. Je suis incapable de rester insensible face à un enfant qui subit une chimiothérapie pour vaincre une leucémie. La danse est la seule échappatoire que sa mère a trouvée. Or, apparemment, le garçon va très mal et elle n’a pas pu venir au spectacle ce soir, d’où ma présence.
Notre mère était une danseuse sublime, et elle nous a appris très tôt cette danse. Un des premiers cadeaux qu’elle nous a offerts au retour d’un de ses voyages était ces petites cymbales pour les doigts. Suda et moi étions folles de joie de nous en servir en dansant sur la réserve où nous avons passé le gros de notre enfance.
– Attends, laisse-moi t’aider.
Ma sœur pose le petit bandeau doré sur ma tête, et je dois avouer que je me sens comme une princesse des Mille et une nuits. Son regard s’illumine en nous regardant. Elle secoue alors ses hanches, les pièces vibrent les unes contre les autres, créant une musique qui fait battre mon cœur plus fort et, je dois l’avouer, m’excite à l’idée de danser. J’imite ses gestes et, ensemble, nous donnons naissance à une sublime symphonie.
Je vois bien, dans le reflet du miroir, que nous sommes comme les deux faces d’une même pièce : l’une claire, l’autre sombre.
Après quelques minutes, ma sœur sautille sur place et me prend dans ses bras.
– On va tellement s’amuser ce soir ! Comme au bon vieux temps !
Je serre ma sœur contre moi et la berce tendrement.
– Tu dis ça parce que ton mari est dans le public et que tu veux faire la maligne.
– Bien sûr ! s’exclame-t-elle en souriant jusqu’aux oreilles. Toutes les occasions de me déhancher devant Cam sont bonnes à prendre. Il travaille tellement, ces derniers temps, sur le nouveau projet que soutient son fonds d’investissement… Il est grand temps de lui faire oublier le boulot !
Je glousse et vérifie que je n’ai pas de rouge à lèvres sur les dents. Le rose de ma bouche est parfait pour ma peau hâlée et mes cheveux blonds. Je baisse les yeux sur mon ventre nu et frissonne, nerveuse. Je pose alors mes mains sur mon nombril et prends plusieurs longues inspirations.
– Tu stresses ? demande Suda Kaye en fronçant les sourcils.
J’écarquille les yeux, ne comprenant pas qu’elle s’étonne.
– Quand m’as-tu vue aussi dénudée ? Si ça ne me dérange pas de montrer un peu mes jambes, je n’ai pas pour habitude de me promener en bikini et de remuer les fesses devant une salle remplie d’inconnus.
Suda Kaye agite la main, comme si je m’inquiétais pour rien.
– Mais arrête, dit-elle. Tous les mecs vont baver devant toi.
– Kaye, aucun de ces mecs ne m’intéresse.
– C’est faux. Il y en a un qui t’a toujours intéressée, répond-elle en souriant d’un air diabolique.
– Non…
Son visage s’illumine.
– Si !
– Tu ne m’as pas dit qu’il serait là, Kaye. Je ne peux pas faire ça, je gronde en désignant mon ventre nu. Pas devant lui !
Kaye éclate de rire et me pousse vers la sortie et les autres danseuses.
– Si, tu peux et tu vas le faire, parce que la maman d’un petit garçon malade a besoin que tu la remplaces, et je te connais. Ma tendre Evie ne laisserait jamais tomber une sœur parce qu’elle a la trouille de voir son béguin d’enfance.
– Je te déteste, je grommelle en fermant les poings.
– Bah ! Tu m’aimes tellement que tu mourrais pour moi. Maintenant, fais confiance à ta petite sœur. Je gère, frangine. Je gère tellement, tu n’imagines pas à quel point, ajoute-t-elle en jouant des sourcils et en faisant tinter sa ceinture.
La meneuse de la troupe arrive alors et nous donne une paire de cymbales à chacune. Je les mets sur mes doigts et les fais sonner plusieurs fois pour m’assurer qu’elles sont bien en place.
– Bien, Mesdames. Comme on l’a vu en répétition, on se faufile parmi les tables et on s’arrête aux endroits où sont placées des croix noires sur le sol.
Je bouscule légèrement Kaye et lui parle à voix basse.
– Je n’étais pas là à la répétition, je ne sais pas où m’arrêter.
– Ne t’en fais pas. Reste deux ou trois mètres derrière moi. Quand je m’arrête, arrête-toi aussi. Je ferai en sorte que tu sois au bon endroit.
– Ok, je réponds en me forçant à respirer lentement pour calmer les battements de mon cœur.
Je préfère ne pas penser au fait que, quelque part dans la salle, se trouve mon amour d’enfance. Ou plutôt mon béguin. Celui que j’évite depuis des mois, depuis qu’il est entré dans nos vies pour aider ma sœur à ouvrir sa boutique, Gypsy Soul. C’est lui qui l’a aidée à obtenir un rendez-vous avec la fondation de Camden. Or, lors de son rendez-vous, le premier amour de ma sœur, Camden Bryant, était là. Il lui a ensuite été assigné comme mentor et, une chose menant à une autre, presque un an et demi plus tard, ma sœur est fraîchement mariée à l’homme de ses rêves et elle vit enfin dans le même État que moi.
Je suis folle de joie que ma sœur soit de retour. Sa présence remplit un peu du vide qui m’anime depuis toujours. Même si je me suis habituée à ce vide, au sentiment de ne jamais être comblée, le retour de Suda Kaye m’aide énormément. L’avoir dans ma vie au quotidien a commencé à recoudre les morceaux brisés de mon cœur, mais pas complètement. Toutefois, ça fait longtemps que j’ai fait une croix sur l’espoir d’être comblée un jour.
La musique commence et les portes s’ouvrent sur la vaste salle de réception de l’hôtel. Les premières danseuses font leur entrée et nous nous suivons les unes derrière les autres, laissant quelques mètres entre nous. Je ferme les yeux un instant et laisse la musique pénétrer mon inconscient et me débarrasser de ma peur. Lorsque j’ouvre les yeux, je vois ma sœur écarter les bras, et j’imite son geste, prête à la suivre.
Suda Kaye me mène vers le côté droit de la salle, à l’avant, et je la vois avancer vers la table où se trouve un homme aux cheveux blonds qui n’a d’yeux que pour elle. Je la suis jusqu’à la table de Camden, puis je la contourne et trouve la croix noire à côté d’une table pour quatre. Ma sœur hoche la tête, et je m’arrête.
La musique change et je regarde Suda Kaye lever les bras et entamer la chorégraphie que je connais par cœur depuis que je suis petite. C’est celle que notre mère nous a apprise il y a si longtemps. Elle me revient aussitôt et je passe en mode automatique, me déhanchant en faisant tinter les cymbales pour accentuer le rythme de la musique. Je me perds aussitôt et savoure l’instant, tournant sur moi-même pour faire face aux deux autres tables. Mais lorsque je tombe sur les yeux noirs du seul homme que je convoite depuis toujours, j’en ai le souffle coupé.
Milo Chavis.
Je ravale ma surprise et continue de danser. Mais, cette fois, j’ai l’impression de ne me déhancher que pour un seul homme.
Son regard noir ne quitte le mien que pour me regarder des pieds à la tête, et j’ai l’impression que l’on me caresse avec une plume. Je sens ses yeux brûlants sur mes pieds, mes jambes, mes hanches, mon ventre, mes épaules.
Je connais si bien la danse que je peux profiter du moment pour étudier chaque centimètre de son corps viril. Ses longs cheveux noirs et raides sont attachés sur sa nuque par un cordon en cuir. Sa mâchoire et ses pommettes sont si puissantes qu’on les dirait sculptées dans la pierre par Rodin lui-même. Ses sourcils sont comme deux éclairs ébène surplombant ses yeux noirs, et sa peau mate me rappelle les collines de la réserve lorsqu’elles sont plongées dans l’ombre, au soleil couchant. Il est vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche
sur laquelle repose un bolo 1 en cuir noir dont diverses cordes torsadées tombent sur son torse impressionnant, nouées sur sa gorge par un médaillon argenté avec une turquoise en son centre.
Cent pour cent Indien d’Amérique.
Cent pour cent viril.
Cent pour cent sublime.
Cent pour cent tout ce dont j’ai toujours rêvé, mais qui ne sera jamais à ma portée.
Préférant ne pas me torturer plus longtemps, je lui tourne le dos pour regarder dans la direction opposée. Je jette un coup d’œil vers Suda Kaye, qui sourit et hoche la tête en direction de Milo, persuadée de m’avoir fait un cadeau.
Je ferme les yeux et poursuis ma danse jusqu’à ce que la musique change pour annoncer le grand final. Ouf.
Je tourne alors sur moi-même sans m’arrêter, des dizaines de fois, faisant tinter les cymbales jusqu’à la fin du spectacle, m’arrêtant à quelques pas de Milo, comme si mon corps avait été attiré vers lui contre ma volonté.
Sa mâchoire est crispée. Cet homme est magnifique, et je l’aime depuis que j’ai huit ans. Non pas qu’il le sache. Milo ne m’a jamais vue ainsi, et je crois que ça ne changera jamais. Il ne m’a jamais donné la moindre indication que je lui plaisais autrement qu’en amie. Comme il a quatre ans de plus que moi, il m’a toujours vue comme une gamine, la petite blonde maigrichonne qu’il devait protéger des brutes quand nous étions petits.
La petite-fille de Tahsuda. La fille de Catori. La sœur de Suda Kaye.
C’est tout ce que je suis pour lui et, même s’il me harcèle par mail et m’appelle au bureau pour programmer un rendez-vous d’affaires, je fais tout pour l’éviter.
Lorsque je l’ai croisé il y a quelques mois avec sa femme – soi-disant son ex-femme –, j’en ai eu le cœur brisé, et cela a mis fin au béguin que j’ai pour lui depuis vingt-deux ans.
Fini mon rêve d’être avec Milo Chavis.
Il ne sera pas l’homme de ma vie.
Ma décision est plutôt récente, mais je compte m’y tenir jusqu’à ce que je trouve un homme beau et ambitieux qui voudra m’aimer pour qui je suis, avec tous mes problèmes. Cela dit, je ne crois pas en avoir beaucoup, rien que je ne soigne pas déjà avec ma psy.
Milo et moi nous regardons si longtemps que la musique change de nouveau et que je sursaute lorsque Suda Kaye me bouscule.
– Allez, avance, me dit-elle en me poussant discrètement en avant.
Je me dirige donc vers les portes en dansant, rejoignant les autres danseuses qui se retrouvent dans les loges, essoufflées.
Ma sœur m’emmène aussitôt dans un coin à l’écart des autres.
– Bon, dis-moi tout. Je suis sûre qu’il salivait de plaisir de te voir ! s’exclame-t-elle, tout excitée.
– Tu aurais dû me dire qu’il allait être là, je râle en secouant la tête.
– C’était mort, tu ne serais jamais venue.
– Mon Dieu, je m’exclame en levant les yeux vers le plafond, sauvez-moi de ma sœur avant qu’elle me rende chèvre !
– Il ne t’a pas quittée des yeux un instant ! Pas même pour regarder les autres danseuses. Il n’avait d’yeux que pour toi.
– Parce que j’étais plantée devant lui, à cause de toi !
– Sœurette, faut que tu ailles lui parler. Baisse ta garde et écoute-le…
– Ça me semble être une idée parfaitement rationnelle. Tu devrais écouter ta sœur, Nizhoni, dit une grosse voix d’homme derrière nous.
Nizhoni. « Sublime », en navajo. Je ferme les yeux en entendant le compliment. Je ne sais plus à quel moment il s’est mis à m’appeler ainsi, mais j’ai toujours trouvé ça mignon. Hélas, cela a aussi rempli mon cœur d’espoir, me laissant croire qu’il pouvait partager ne serait-ce qu’un iota de ce que j’ai ressenti pour lui pendant toutes ces années.
Suda Kaye me fait les gros yeux en souriant jusqu’aux oreilles.
– Milo, ça me fait tellement plaisir de te voir, beau gosse. On parlait justement de toi, ronronne-t-elle.
Je fusille ma sœur du regard et me force à sourire en me tournant vers Milo, tout en reculant. Je joins mes mains devant moi et mes cymbales tintent bêtement.
De son côté, Milo se tient les mains dans les poches, si grand et impressionnant que le couloir semble soudain trop étroit.
– Je vais voir Cam, déclare Suda Kaye en me prenant par les épaules pour m’embrasser sur les cheveux avant de partir d’un pas léger.
Je me mords la lèvre et attends que Milo me parle.
– Tu m’évites, dit-il simplement, d’un ton ferme.
– Eh bien, je n’irais pas jusque-là, je réponds, refusant d’admettre la vérité.
– Tu ignores mes coups de fil.
– Peut-être que je suis juste occupée. Tu sais comment c’est, dans les finances. On ne s’ennuie jamais.
Je mens, bien sûr. Il y a tellement de moments ennuyeux, dans ce métier, passés à étudier les tendances du marché et à guetter les clients potentiels.
– Pourquoi, Evie ? demande-t-il d’un ton grave et tonitruant, comme un orage sur le point d’éclater.
Je déglutis et fuis son regard.
– Écoute, ça fait longtemps qu’on se connaît…
Il se contente de hocher la tête.
– … Tu as ta vie, j’ai la mienne, je dis lâchement, évitant d’aborder la véritable raison.
Milo ne lâche pas l’affaire, mais ne m’aide pas non plus. Il croise les bras et sa veste de costume se tend sur ses larges épaules. Bon sang, je ferais tout pour voir ses bras nus. Avant, je le voyais tout le temps courir torse nu dans la réserve, mais nous étions enfants. J’avais huit ans, et lui douze. Il n’était pas encore le géant qu’il est aujourd’hui. À l’adolescence, j’ai eu le plaisir de le voir devenir plus viril de jour en jour, mais il est parti à la fac et maman nous a fait déménager à Pueblo quand j’avais quatorze ans. On est restés en contact par mail et sur les réseaux sociaux lorsqu’on a tous les deux fini la fac et qu’on a découvert qu’on travaillait dans le même domaine, mais rien de plus.
– Ce n’est pas une réponse, déclare-t-il.
– Écoute, je ne te dois rien et je ne compte pas me justifier auprès de toi, je réponds d’un ton sec qui ne me ressemble pas.
Je suis plutôt fière de moi.
– Tu es attirée par moi, dit-il.
Je me fige et cesse de respirer.
– Quoi ?
– C’est la raison pour laquelle tu m’évites. Parce que je te plais.
– Pas du tout ! je m’exclame. Tu as un sacré culot !
Sa bouche tressaute et il esquisse un minuscule sourire.
– Ça ne me dérange pas, au contraire. J’ai toujours eu de l’affection pour toi.
Il a de l’affection pour moi.
Je cligne bêtement des yeux, essayant de me faire à l’idée que l’homme de mes rêves a de l’affection pour moi. Comme ce qu’on ressent pour une personne sympa qu’on vient de rencontrer ou quelqu’un qu’on connaît vaguement depuis des années.
Je secoue la tête et lève la main, paume tournée vers lui.
– Je m’en vais.
Je vais pour lui passer devant, mais il tend le bras et me saisit par la taille, m’attirant à lui pour me plaquer contre son torse massif.
J’ai le vertige d’être dans ses bras et je pose mes mains sur son torse. Il me tient fermement contre lui, ses mains jointes dans mon dos, et je lève la tête vers lui. J’ai beau ne pas être petite, avec mon mètre quatre-vingts, mais il mesure un bon mètre quatre-vingt-quinze, et je suis pieds nus.
– Je me suis mal exprimé, pardon, dit-il. Je suis profondément attiré par toi, Evie Ross.
Ses paroles se fraient lentement un chemin dans mon cerveau, puis le long de ma colonne vertébrale avant de se loger entre mes cuisses, me faisant rougir tandis que mon cœur bat la chamade.
– Ah bon ?
– Oui. Cependant, ce n’est pas pour ça que je suis ici. Nous parlerons de mon attirance pour toi une autre fois. J’ai une proposition professionnelle à te faire.
Je fronce les sourcils et me redresse.
– Une proposition ?
– Je crois que nous avons les mêmes intérêts à cœur. Ensemble, nous pourrions former une équipe dynamique, une force incontournable dans notre domaine.
Le fait qu’il me parle de travail alors que je suis à moitié nue dans ses bras me fait réagir et je recule de plusieurs pas. La chaleur qui brûlait dans mes veines disparaît aussitôt et je suis soudain frigorifiée.
– Bien sûr. Tu veux faire affaire avec moi, je souffle.
– Tu es rusée. Tu es même une des meilleures consultantes en finance de la région, et on a des intérêts communs.
– Ah bon ?
Suis-je en train de rêver ? Si c’est le cas, pourvu que je me réveille vite, bon sang !
– Oui. Notre peuple. Ton entreprise est plus importante que la mienne, mais toutes les tribus de la région me font confiance. Or, cette confiance pourrait facilement s’étendre au-delà des frontières du Colorado. J’aimerais qu’on se voie pour parler de la fusion de nos entreprises. Ensemble, je suis convaincu qu’on pourrait avoir encore plus de succès et qu’on pourrait aider les Amérindiens de tout le pays.
Je ferme les yeux et croise les bras pour me réchauffer.
– Je ne suis pas certaine de vouloir faire grossir mon entreprise pour le moment.
C’est encore un mensonge, je sais déjà que je pourrais aisément ouvrir deux ou trois antennes supplémentaires, peut-être même au Kansas ou dans l’Utah.
– Permets-moi de plaider ma cause autour d’un dîner, dit Milo, alors que son regard s’embrase lorsqu’il tend la main pour effleurer une mèche de cheveux sur ma joue.
Est-ce qu’il utilise mon attirance pour lui pour obtenir de moi des faveurs, qu’elles soient sexuelles ou professionnelles ? Mon estomac fait un saut périlleux lorsque je me rends compte que tout ça n’est qu’une ruse. Milo a vu une occasion de gagner de l’argent et il se sert de son charme pour obtenir ce qu’il veut.
– Non, non, je ne peux pas faire ça, je réponds en secouant la tête. Il faut que j’y aille. Je te souhaite une belle vie, Milo.
Les larmes aux yeux, profondément gênée, je m’enfuis dans le couloir en courant vers la pièce où je me suis changée. Je ne prends même pas la peine de me rhabiller, je saisis mon sac avant de filer vers la sortie.
– Evie ! s’exclame Suda Kaye en courant derrière moi, suivie de près par Camden.
Je ne m’arrête pas et me précipite dans mon Cayenne pour rentrer chez moi aussi vite que possible.
1. Le Bolo, Bolo tie ou cravate texane, est une sorte de cravate généralement associée
avec l’habit traditionnel du cow-boy ; il consiste en une corde attachée par une barre ou
une agrafe ornementale.
(NdT, ainsi que pour les notes suivantes.)
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