Wish T2 Evie
Chapitre 19
Nous traversons le désert sous une chaleur étouffante et ma gorge brûle d’amertume et de tristesse. Il est déjà tard, le soleil se couche loin dans notre dos. Le ciel commence à changer de couleur, s’imprégnant de ces orange, violet et rose magiques, comme il le fait tous les jours.
Or, aujourd’hui rien n’est normal. Nous enterrons notre père selon ses dernières volontés.
Toko mène la marche, décoré de sa couronne de plumes et de son immense médaillon d’argent, de la taille d’une assiette. Il est vêtu d’une tunique simple, et ses cheveux sont tressés. Il n’est pas apprêté pour un pow-wow, ce qui inclurait un costume spécial, mais sa tenue respecte néanmoins la place que mon père tenait dans notre famille.
Sa couronne est superbe, faite de plumes d’aigle royal, dont les couleurs varient d’un blanc immaculé à un noir d’ébène en passant par un marron clair, comme si elles avaient été trempées dans un pot de peinture. La couronne lui a été transmise par son père et son grand-père avant lui, qui étaient de véritables guerriers comanches. Le bandeau de perles qui repose sur son front ridé est rouge écarlate avec des motifs blancs représentant les montagnes. Des médaillons ornés d’étoiles à six branches pendent sur ses tempes, accompagnés de plumes plus petites. Le collier est celui qu’il porte lors des cérémonies spéciales. Il l’avait mis pour le mariage de Suda Kaye et j’espère qu’il le portera au mien, aussi.
Milo serre ma main, car nous approchons du seul lieu ou je ne me suis pas rendue en onze ans. Un ancien de la tribu navajo nous y attend. Ma mère était comanche et navajo, je comprends qu’il l’ait représentée à son enterrement, mais mon père n’était pas amérindien, lui.
Nous marchons jusqu’à l’unique arbre qui plonge un petit muret de pierres dans l’ombre. L’endroit est paisible et parfait pour une commémoration. À la base de l’arbre, à quelques mètres du tronc, deux pierres tombales sont couchées par terre. Elles ressemblent un peu à celles qu’on peut voir dans un cimetière, mais celles-ci ont été sculptées dans la roche par mon grand-père lui-même. Je regarde celle de ma grand-mère, sur laquelle est gravé son nom, TOPSANNAH, ainsi qu’une fleur. La pierre n’indique ni dates de naissance ou de décès ni nom de famille, car ce n’est pas nécessaire. En comanche, son nom signifiait « fleur des champs », et je le trouve sublime, même si on l’appelait Kaku, « grand-mère » dans notre langue.
À quelques pas de la sienne se trouve la pierre tombale de ma mère. Au-dessus de son nom sont gravées des étoiles. Il y a des vagues sur un côté, une montagne de l’autre et, sous son nom, des tourbillons représentent le vent. Si ce n’est pas la preuve que Toko savait que l’esprit de sa fille était libre…
Je me lèche les lèvres et ramène la main de Milo contre moi pour me coller à lui. Il ne dit rien, sa présence suffit à me soutenir et m’apaiser.
Camden et Suda Kaye se tiennent à nos côtés. Personne ne parle. Le sage des Navajos se met à creuser un trou à l’aide d’une pelle, une dizaine de centimètres sous la pierre tombale de maman. Toko parle en comanche et lève alors l’urne de mon père devant lui, chuchotant les mêmes paroles que j’ai entendues à la cérémonie de maman.
Lorsque le trou est assez profond, Toko ouvre l’urne et verse les cendres directement dans la terre, puis il se redresse et me regarde.
– Taabe, dit-il en désignant le petit monticule de terre à côté du trou.
Je lâche la main de Milo, la gorge nouée, et je m’accroupis pour prendre une poignée de terre.
– Au revoir, papa. Repose en paix avec maman. Je te promets que ton héritage continuera à vivre et que tes petits-enfants sauront le héros que tu étais, je dis en couvrant ses cendres avec la terre. Je t’aimerai pour toujours.
Mes larmes coulent dans la terre. Je me relève et me blottis aussitôt dans les bras de Milo, appuyant ma joue contre son cœur, qui bat assez fort pour m’apaiser.
Je me retourne dans ses bras et il plaque mon dos contre son torse, appuyant son menton sur mon épaule, comme il aime tant le faire, pour coller sa joue à la mienne.
– Huutsuu, dit alors Toko.
Ma sœur déglutit et marche d’un pas fragile vers le monticule, prenant à son tour une poignée de terre dans sa main.
– Adieu, papa. Merci de m’avoir reconnue comme ta fille. Merci de m’avoir aimée. Maman prendra soin de toi à présent. Sois en paix.
Sa voix tremble, elle jette sa poignée de terre et ses larmes rejoignent les miennes.
– Messieurs ? dit Toko, et Milo me lâche pour marcher vers le trou.
Il saisit à son tour de la terre et la tient en l’air devant lui en prononçant ces mots :
– J’aimerai et prendrai soin d’Evie jusqu’à mon dernier souffle. J’en fais la promesse solennelle.
Je me recroqueville sur moi-même et fonds en larmes, ses paroles me transpercent jusqu’au plus profond de l’âme. Milo revient vers moi et me prend de nouveau dans ses bras, nous tournant de côté pour que je puisse regarder la cérémonie tout en étant contre lui.
Camden imite Milo.
– Suda Kaye sera toujours ma priorité. Elle sera aimée et protégée toute sa vie durant, dit-il en ajoutant sa poignée de terre à la nôtre.
Toko avance à son tour et prend une poignée de terre, levant la main en l’air en parlant en comanche.
– Que la terre, le soleil, l’air et le feu guident ton esprit, dit-il en jetant la terre dans le trou.
L’autre sage prend le relais et finit de combler le trou, aplatissant la terre à mains nues en chuchotant lui aussi des prières.
Nous restons silencieux un moment, puis Toko se dirige vers un sac que le sage des Navajos a dû apporter. Il en extrait un drapeau américain plié en triangle. Je retiens mon souffle et Toko se tourne vers moi.
– Tu es l’aînée de ses héritières, et ceci te revient, déclare-t-il en me tendant le drapeau que les frères d’armes de mon père ont dû lui apporter il y a quelques semaines.
Il n’en avait pas parlé, et je comprends, maintenant, qu’il attendait le moment des derniers adieux.
Je prends le drapeau dans mes mains tremblantes et le tiens contre ma poitrine alors que Suda Kaye craque et sanglote contre son mari.
– Nous l’exposerons dans notre maison et parlerons de ce qu’il a fait pour notre pays à nos enfants, dit Milo en me prenant dans ses bras. Ils connaîtront leur grand-père à travers toi.
Je hoche la tête alors que mes larmes dévalent mes joues.
Toko retourne au sac que tient l’ancien et, ensemble, ils sortent ce dont ils ont besoin pour allumer un feu. Je me souviens vaguement qu’ils ont fait ça à l’enterrement de ma grand-mère, mais je n’avais que six ans.
– Nous maintiendrons ce feu allumé afin d’aider l’esprit d’Adam à trouver son lieu de repos final, déclare Toko.
Je fronce les sourcils, car si nous l’avons fait pour ma grand-mère, ça n’a pas été le cas pour maman. Or, je me souviens parfaitement de chaque seconde de l’enterrement de ma mère. Toute la tribu était venue, se tenant à l’écart pour nous témoigner son respect sans nous gêner. Je m’en souviendrai toute ma vie.
Toko termine la cérémonie et nous restons debout un long moment, nos regards rivés sur les flammes. Toko tourne alors la tête quand un autre membre de la tribu approche, restant un peu à l’écart.
– Qui est-ce ?
– Il va continuer d’alimenter le feu. Et, dans quelques heures, quelqu’un viendra prendre sa place, et ainsi de suite pendant quelques jours. C’est un service qu’ils rendent à notre peuple.
Toko salue l’homme d’un mouvement de tête, celui-ci s’incline légèrement en signe de respect envers un des anciens de la tribu.
Mon grand-père tourne les talons et mène de nouveau la marche vers chez lui. Au bout de quinze minutes, je ne peux plus me taire.
– Toko ? je demande, le faisant ralentir. Pourquoi on n’a pas allumé de feu pour maman, quand elle est morte ?
Sa bouche se pince et il soupire.
– Les instructions de ma Catori étaient de ne pas laisser partir son esprit tant que le moment n’était pas venu.
Je fronce les sourcils et Suda Kaye se joint à nous.
– Mais ça fait onze ans… ?
– Son esprit n’est pas prêt, dit Toko en hochant la tête.
– Mais que peut-il encore avoir à faire ? je demande, soudain furieuse que ma mère ne puisse pas reposer en paix.
– Lorsque le moment sera venu, répond Toko, nous le saurons. Or, ce n’est pas le cas.
– Son mari est mort, je rétorque. Ses cendres sont enterrées à ses côtés. Son esprit part pour son dernier voyage en ce moment même. N’est-ce pas le meilleur moment ? Tu ne crois pas qu’on devrait allumer deux feux ?
Mon grand-père secoue solennellement la tête.
– Ça n’a pas de sens ! s’exclame Suda Kaye.
– Ce n’est pas à vous de comprendre. Les dernières volontés de Catori sont respectées. C’est tout.
Il tourne alors les talons et marche vers chez lui, nous laissant réfléchir à ce retournement de situation.
– Je ne comprends pas, râle Suda Kaye.
– Moi non plus, je siffle, prête à courir après Toko pour lui toucher un mot de ce que je pense.
Milo pose sa main sur mon épaule, comme s’il devinait mon intention.
– Evie, tu n’as pas à questionner les volontés de ta mère, dit-il tendrement.
– Ah bon ? C’est pourtant ma mère. J’ai le droit de poser les questions que je veux.
Milo fronce les sourcils et semble soudain inquiet.
– Certaines choses sont telles qu’elles sont, et c’est tout. La vérité ressortira en temps voulu. Sois patiente, Nizhoni.
– Toko nous cache la vérité, je rouspète.
– Ton grand-père est un homme juste. S’il vous la cache, c’est qu’il a une raison de le faire. Une raison que vous n’êtes pas censées connaître. Je suis convaincu qu’il s’expliquera quand le moment sera venu.
– C’est n’importe quoi ! siffle Suda Kaye.
Camden lui sourit et passe son bras sur ses épaules.
– Peut-être, mais tu n’arriveras pas à le faire parler. S’il veut que tu comprennes, alors il parlera. D’ici là, tu vas devoir croire que les intérêts de ta mère ainsi que les tiens lui tiennent à cœur.
Camden a raison. Toko ne nous ment jamais. D’ailleurs, il ne prend même jamais de pincettes pour nous protéger. S’il agit ainsi, c’est qu’il a ses raisons. Or, il mourrait plutôt que de nous faire souffrir. Apparemment, il a fait une promesse à maman et, en tant que père, c’est à lui de décider ce qu’il nous dit ou non. Même à nous, ses enfants.
Une brise caresse ma peau, comme si ma mère cherchait à calmer ma colère.
– Je fais confiance à Toko, je murmure en le regardant s’éloigner.
Suda Kaye soupire longuement et bruyamment.
– Moi aussi. Même si c’est n’importe quoi.
– Allez, ma biche, ricane Camden. Vous avez besoin de manger et de boire un peu de ce fameux vin.
Je me tourne vers Milo et pose mes mains sur son torse.
– Est-ce qu’on peut aller sur les falaises, après dîner ? On n’a jamais fait cette balade en barque, et j’aimerais faire un nouveau vœu, et aussi te montrer comment faire.
Il se penche et m’embrasse tendrement.
– On va où tu veux, Evie.
Milo et moi tenons chacun une lanterne tandis que nous gravissons la colline jusqu’à mon endroit préféré. Il est devenu encore plus spécial qu’il ne l’était déjà, puisque c’est là que nous avons fait l’amour pour la première fois.
Le soleil a presque complètement disparu derrière la montagne lorsque nous arrivons enfin en haut.
– Comment tu vas ? demande Milo en me prenant dans ses bras.
Je sais qu’il s’inquiète ; il n’a pas dit grand-chose durant le dîner avec ma famille.
– Je veux rentrer demain. Je veux finir de défaire mes cartons et reprendre le travail. Je veux reprendre le cours de ma vie. Et je veux qu’on réfléchisse à la meilleure façon de fusionner nos entreprises.
Il me serre contre lui et appuie son front contre ma joue.
– Si c’est que tu veux, alors nous partons demain. Mais le travail ne va pas disparaître et la fusion peut attendre que tu sois prête. C’est ton bien-être et ton bonheur qui comptent le plus.
– Ta mère va être déçue.
– Elle comprendra que tu as besoin de retrouver une vie normale après ce que tu viens de vivre. C’est naturel. Et puis, je te veux pour moi tout seul.
– Tu as conscience qu’elle ne va pas nous lâcher d’une semelle tant qu’on n’aura pas fixé la date du mariage ?
– Tu veux quoi, toi ?
– Juste toi et moi, pour toujours. Le reste n’a pas d’importance, en fait.
– Et si on le faisait ici ?
Je tourne la tête pour le regarder dans les yeux.
– Ici, tu veux dire à la réserve ?
Il secoue la tête et m’embrasse tendrement.
– Non, ici, sur ta falaise. Toi, moi, Toko, ta sœur et Camden, mes parents et ma sœur. Et un membre de la tribu pour mener la cérémonie. Rien de moins, rien de plus. Papa et maman prépareront un festin, et on fera la fête toute la nuit avant de partir en lune de miel.
– Sérieux ? je demande en souriant.
Il hoche la tête. Je me serre contre lui en l’embrassant longuement, comme pour sceller notre destin.
– Ce serait magique et absolument parfait !
Il recule le premier et étend un plaid sur le sol, à l’endroit où nous avons fait l’amour. Il allume sa lanterne puis la mienne, et nous les posons de part et d’autre de la couverture. Il sort alors une bouteille de vin et deux gobelets métalliques de son sac à bandoulière.
Je m’agenouille par terre tandis qu’il ouvre la bouteille et me sert un verre.
– C’est ta mère qui a fait ces gobelets ?
– Oui, elle les a faits pour nous, pour notre maison.
– Notre premier cadeau de couple ! Je ne savais pas qu’elle faisait aussi ce genre de choses.
– Papa l’a aidée. C’est son passe-temps, à lui aussi. Il les a formés, et c’est elle qui y a gravé les dessins.
Je place mon gobelet à la lumière et étudie les dessins de plus près.
Lorsqu’il a rempli le sien, il le lève et me regarde dans les yeux.
– À notre vie ensemble. Puisse-t-elle être longue et heureuse.
– Absolument, je réponds en trinquant avec lui.
Je me penche et attends qu’il comprenne et qu’il en fasse de même pour que nous puissions nous embrasser sous le ciel étoilé.
– Ok, maintenant, regarde les étoiles.
Il sourit et obéit.
– Tu es censé choisir une étoile qui fait appel à toi.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, fais-le, je réponds en rampant sur la couverture pour m’asseoir à côté de lui.
Il passe son bras dans mon dos et saisit ma taille.
– Ok, je te la montre ?
Je secoue la tête et lève les yeux, trouvant tout de suite mon étoile, contrairement à la première fois que j’ai fait ça, quand j’étais petite.
– Maintenant, répète après moi. Je souhaiterais beaucoup… je dis, attendant qu’il répète.
– Je souhaiterais beaucoup, dit Milo en me regardant du coin de l’œil.
– Je désire vraiment… je poursuis, et Milo répète.
– Avoir ce vœu… je déclare en marquant une pause, le temps qu’il m’imite. Rêvé ce soir, je conclus, attendant qu’il le dise.
– Et maintenant ? demande-t-il.
– Tu confies ton souhait à ton étoile. Mais tu ne peux pas me le dire, sinon il ne sera jamais exaucé.
– Mais tu m’as dit le tien, non ?
– C’est vrai, j’acquiesce en souriant. Mais seulement parce qu’il avait été exaucé. Maintenant, concentre-toi sur ton étoile et fais ton vœu.
Nous restons silencieux, les yeux levés vers le ciel. Je concentre mon attention sur mon étoile, le temps que mon souhait le plus cher m’apparaisse comme une évidence.
Je souhaite avoir une famille, un jour. Un garçon fort, aux cheveux noirs comme Milo, et une petite fille joyeuse qui ne doutera jamais qu’elle est aimée, désirée et indispensable à sa famille.
Ensemble, nous observons le ciel en buvant notre vin. Nous choisissons une date pour notre mariage. Dans trois mois, quand on aura pris nos marques dans notre nouvelle vie. La cérémonie se fera à l’aube, quand le soleil illuminera les falaises, et la nuit suivante, nous dormirons dans une tente, ici, et nous regarderons le soleil se coucher. Nous ferons l’amour pour la première fois en tant que mari et femme, sous les étoiles, à l’endroit où nous nous sommes unis pour la première fois.
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