Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 9 sur 24

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Chapitre 8.

8.

 

I an met le moteur en marche puis le chauffage. Dehors, il a commencé à pleuvoir. Les filles qui font le trottoir ont-elles droit à un parapluie ou sont-elles même privées de ce maigre luxe ? Peut-être que la pluie les aide à se débarrasser de la puanteur de leurs clients qui leur colle à la peau. Je repose ma joue contre le siège, heureuse de ne plus avoir à courir, de ne plus grelotter, et surtout de ne plus avoir à négocier sordidement avec de vieux cochons en rut. Ian adopte la même position que moi, si bien que nous nous retrouvons face à face, à vingt centimètres à peine l’un de l’autre. — Alors, jusqu’où es-tu prête à poursuivre l’aventure ? Fait-il allusion au jeu ou à autre chose ? Certes, la soirée n’a pas manqué de piquant jusque-là, mais je ne suis pas sûre de vouloir me soumettre à de nouvelles épreuves tordues concoctées par les têtes pensantes d’ ADDICT – sans doute un paquet de gros lards s’empiffrant de cheeseburgers à longueur de journée. Sans réfléchir, je lâche : — J’ai la permission de minuit ce soir… D’un geste délicat, il replace une mèche folle derrière mon oreille. — Ça nous laisse donc cinquante minutes pour prendre du bon temps. À ces mots, je fonds de l’intérieur : cinquante délicieuses minutes ! Mais attends, serait-il en train de parler du jeu ? — Ça sonne plutôt bien comme proposition, dis-je de manière évasive en espérant qu’il développe un peu son concept de bon temps.

Ses yeux toujours dans les miens, il retire son blouson et se rapproche de moi. Son corps dégage une douce chaleur qui m’attire irrésistiblement. Je passe la main sur son épaule, surprise par la fermeté de son corps et par l’aisance avec laquelle je l’ai touché. Il se peut bien que le jeu ait déjà modifié mon gène de l’audace. Le crépitement de la pluie sur la carrosserie me procure une infinie sensation de sécurité, comme si j’étais dans un cocon. C’est agréable d’être à l’abri dans cette bulle avec Ian. Vraiment très agréable.

Ce délicieux moment est hélas interrompu par nos portables qui sonnent à l’unisson, un beuglement de trompettes cette fois. Je sursaute et manque me cogner la tête au plafond. Si j’avais su que je regretterais presque cette horripilante voix de gamin qui me tenait lieu de sonnerie précédente ! J’ouvre mon téléphone, davantage pour mettre fin à ce tintamarre que pour lire le message d’ADDICT. Celui-ci est bourré de points d’exclamation.

— Putain de merde ! s’exclame alors Ian tandis que je digère mon propre message.

Il m’ôte les mots de la bouche : non seulement le téléphone dernier cri est à moi, mais en plus, sept mille nouveaux Observateurs se sont connectés pour regarder notre défi. Résultat : à nous la prime de presque mille quatre cents dollars ! Je suis à deux doigts de tourner de l’œil.

En plus des gains, ADDICT a laissé passer mes messages : j’en ai reçu une douzaine de Liv et d’Eulie, lesquels commencent sur le ton de la condoléance (MATTHEW SAIT PAS CE QU’IL RATE !), avant de se teinter de stupéfaction (C’EST VRAIMENT TOI ?) puis de finir en félicitations (OMG !!! T’ES LA MEILLEURE !!!).

Je meurs d’envie de les retrouver pour pouvoir leur raconter ma soirée sous toutes ses coutures, comme je le faisais d’habitude avec Sydney.

D’ailleurs, je m’étonne de n’avoir reçu aucun texto d’elle ni de Tommy, ne serait-ce que pour m’engueuler.

Je sélectionne le numéro de Tommy dans mes contacts et tente de l’appeler pour voir si ça marche. Il décroche instantanément et n’a vraiment pas l’air content :

— Tu vas bien ? Pourquoi tu ne m’as pas rappelé plus tôt ?

Et merde, j’aurais mieux fait de lui envoyer un SMS.

— ADDICT a bloqué mon téléphone pendant l’épreuve. Tu es la première personne que j’appelle. Tu devineras jamais combien d’argent j’ai gagné !

Il pousse un long soupir.

— J’espère que t’es au moins millionnaire après ce qu’ils t’ont fait faire. Franchement, est-ce que tu sais combien de gens meurent par balles dans ce quartier chaque année ? Et en plus, si tu t’étais fait arrêter, bye-bye le casier judiciaire vierge !

Dehors, la pluie tombe de plus belle et un grondement de tonnerre résonne au loin. La hanche sur laquelle je suis tombée au sortir du bowling recommence soudain à me faire souffrir.

— J’ai rien fait d’illégal, c’était ni plus ni moins qu’un rôle tout du long…

— T’as fait du racolage sur la voie publique, t’as négocié le prix d’une passe et tu t’es soustraite à l’interpellation d’un policier dans l’exercice de ses fonctions ! Va-t’en leur prouver que ce n’était qu’une blague !

— Mes compliments, monsieur vient de brillamment réussir son examen de droit pénal, rigolé-je.

En mon for intérieur, une petite voix me dit qu’il a pourtant raison.

— Bon, maintenant que t’as gagné plein de trucs et que tu t’es bien défoulée, j’espère que tu te retires du jeu, hein ?

Un éclair zèbre le ciel de Seattle, laissant le paysage urbain figé en négatif sur ma rétine.

— Oui, il commence à se faire tard de toute façon.

— Tant mieux, ça me rassure. Mieux vaut que tu rentres chez toi avant que les choses ne dégénèrent davantage. J’ai pas très confiance en ce Ian.

Ledit Ian est en train de m’effleurer les doigts comme s’il jouait de la harpe sur ma main. J’en frémis de délice. Ses caresses valent toutes les séances de digipuncture du monde, et bientôt, je ne sens presque plus ma douleur à la hanche.

Ah oui, au fait, je suis toujours en conversation !

— Ian a été génial. On se voit demain, je t’aiderai à démonter les décors, OK ? Merci encore d’avoir été mon associé pour les défis préliminaires. À charge de revanche ! Salut, Tommy, t’es le meilleur !

Je raccroche aussi sec pour l’empêcher de poursuivre son sermon.

— Je croyais que c’était moi le meilleur, me dit Ian en fronçant les sourcils. Tu commences déjà à me faire des infidélités ?

Sa mine sombre s’éclaire aussitôt d’un sourire. Mmm, il se sent donc suffisamment lié à moi pour utiliser des mots comme « infidélité » ? Et voilà qu’il se mord la lèvre inférieure, je suis très tentée de la lui mordre aussi. En tout cas, s’il joue la comédie, il est très doué. Mais pourquoi chercherait-il à me piéger ? Après tout, on est dans le même camp.

Mon téléphone sonne à nouveau, cette fois je reconnais le générique rock d’une série policière que j’aime regarder. Les Rolling Stones semblent vouloir me poursuivre ce soir. Étrange que le portable de Ian demeure silencieux.

Mon visage s’allonge de trois pieds en lisant le nouveau message.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? me demande-t-il immédiatement.

— C’est un défi… euh… radicalement différent, réponds-je en tentant de digérer l’information.

— Différent comment ?

La température dans la voiture a brusquement chuté de dix degrés. Révéler à Ian le contenu du texto signifie lui parler de ma vie personnelle. Comme par exemple du fait que je suis un peu le faire-valoir de Sydney et autres détails douloureux dans ce goût-là. Une fois qu’il va me voir telle que je suis, le conte de fées prendra fin.

— C’est en rapport avec ma vraie vie cette fois, dis-je, la voix étranglée.

Les doigts de Ian remontent doucement le long de mon bras, délicieux arpège.

— Par opposition avec ta fausse vie, celle que tu vis maintenant dans cette voiture ?

— Non, pas fausse, plutôt irréelle, tu vois ?

— Les défis ne sont qu’un jeu, me lâche-t-il l’air grave, mais tout ce qui se passe entre, ce n’est pas du jeu. Pour moi en tout cas.

— Pour moi non plus. C’est juste que là, ADDICT veut que j’aille emmerder des gens que je connais. Et qui plus est, il n’est pas question de toi dans le message.

Il hausse les épaules.

— Je suis sûr qu’ils sont en train de me préparer un défi aux petits oignons. Qu’est-ce qu’ils veulent que tu fasses ?

Je contemple la pluie qui martèle le pare-brise.

— Que je me rende à l’auditorium où l’atelier théâtre dont je fais partie a donné sa dernière représentation ce soir. Je me suis occupée des costumes et du maquillage. Enfin bref, il faut que j’aille à la fête de clôture, que je confronte une amie à propos de quelque chose et en plus que je critique sa prestation de la soirée…

Cette dernière clause me paraît stupide et même cruelle. Mais je me demande surtout comment ADDICT a pu savoir que j’étais remontée à bloc contre Sydney. Qui le leur a dit ? Liv et Eulie ? Croyaient-elles vraiment me rendre service ?

Il glisse sa main jusqu’à mon poignet, dont il s’empare.

— Dit comme ça, ça a l’air moins atroce que ce que tu as déjà dû affronter ce soir. Les deux prostituées auraient bien pu t’arracher les yeux. Ton amie n’irait pas jusque-là, si ?

Je m’accorde quelques secondes avant de répondre.

— Non. Elle préfère largement le drame à la violence… Mais ce défi a l’air carrément plus dur. Il y a une différence entre se comporter odieusement devant des étrangers et se lâcher sur mes amis.

— Je comprends, dit Ian en serrant ma main dans la sienne.

Vraiment ? Difficile d’imaginer un garçon comme lui se laisser déstabiliser par ses amis. J’avais certes détecté un peu de nervosité chez lui lorsque le mac lui avait proposé de faire un tour, mais qui n’aurait pas été effrayé ?

— Et la confrontation avec ta copine consiste en quoi au juste ?

— C’est à propos d’un mec, soupiré-je, mais c’est une vieille histoire.

Curieusement, je constate que mes sentiments pour Matthew se sont quasiment volatilisés.

— Et y a-t-il un espoir pour que vous finissiez par vous crêper le chignon ? demande-t-il avec un sourire en coin. Dis oui, s’il te plaît, je te paierai moi-même s’il le faut.

Je lui décoche un coup de poing sur l’épaule.

— Ne prends pas tes rêves pour des réalités ! Le mec en question ne vaut vraiment pas le coup qu’on se batte. Je te répète que c’est de l’histoire ancienne.

Il n’y a pas à dire : pour se chasser un beau gosse de l’esprit, rien de mieux qu’un autre beau gosse.

— Ancienne comment, ton histoire ?

— Trois heures environ, dis-je après avoir consulté l’heure sur mon téléphone.

Nous éclatons de rire en chœur, avant d’être interrompus par le vibreur de son portable. Il lit le message, l’air intrigué.

— Mon défi est en deux parties mais ils ne m’ont communiqué que la première. En gros, je vais devoir te soutenir dans le tien.

— Qu’est-ce que tu dois faire exactement ?

— Draguer la fille la plus craquante sur place.

J’ai l’impression qu’un étau m’enserre le cœur. Une autre victoire en prévision pour Sydney… ADDICT a visé en plein dans le mille ! Comment ont-ils deviné que ce serait le meilleur moyen de foutre ma soirée en l’air ? Demander des comptes à Syd pendant que Ian flirte avec elle, voilà qui ressemble à un supplice infernal taillé sur mesure ! Je commence par faire la grimace, mais très vite je me ravise. Après tout, cet enfer n’existe que si je décide de continuer le jeu.

— Peu importe le défi de toute façon, dis-je, je me retire de la course.

Il se redresse soudain.

— Pourquoi ? C’est sans danger : non seulement tu seras entourée de tes amis, mais en plus je serai près de toi tout du long !

— Tu parles, tu seras trop occupé à draguer la plus jolie fille de la soirée, et je peux te garantir qu’elle n’en perdra pas la moindre miette.

Ian me prend le visage au creux de ses mains.

— La plus belle fille de la soirée, ce sera sans conteste toi.

Je me surprends à étudier de près ses succulentes lèvres.

— On voit que tu n’as jamais rencontré ma meilleure amie, futur diva, j’ai nommé Sydney, star de la pièce et de tous les autres événements organisés par le lycée…

Ça y est, c’est dit, il va commencer à entrevoir la vérité. Cet aveu est la première fissure dans le décor de rêve où nous avons évolué jusqu’à maintenant, un décor encore plus éphémère que ceux qu’a construits Tommy pour la pièce.

Son regard s’embrase.

— Je t’ai rencontrée toi. Et je te promets que tu es largement plus séduisante que n’importe quelle star. Flirter avec toi, ce sera le défi le plus facile que j’aie eu à relever jusqu’à présent.

— Ha ! Eh bien, vu sous cet angle, je me laisserais presque tenter.

— Et je dois avouer que tu t’y connais en termes de tentation.

Il retire un premier élastique de mes cheveux, puis le second, tout en penchant lentement son visage vers moi. Lorsque ses lèvres se posent sur les miennes, ma peau est parcourue d’une salve de petites décharges électriques. Pour une fois, les apparences n’ont pas été trompeuses, et sa bouche s’avère aussi pulpeuse et délicieuse qu’elle le promettait. Je pourrais me noyer dans ce baiser. Et c’est ce que je fais. Toute notion de temps s’évapore dans ses bras. Son baiser a un goût de fruits rouges, de ceux qu’on mange compulsivement. Certaines parties de mon corps jusqu’alors silencieuses se réveillent soudain et hurlent leur manque et leur désir. Quand finalement nous nous détachons, j’ai toutes les peines du monde à reprendre mon souffle.

Lorsqu’il reprend la parole, sa voix est rauque et légèrement voilée.

— Allez, Vee. Ce défi, c’est avant tout ton défi. Je ferai le maximum pour te faire briller devant tes amis, et je te promets que la diva sera jetée aux oubliettes en un éclair.

Comme si Sydney était si facilement relégable au second plan. Cette fille a toujours su se démarquer, et ce, dès le premier jour de maternelle quand elle est arrivée coiffée d’une tiare ornée de plumes de paon. Tous les enfants voulaient jouer avec elle, mais c’est moi qu’elle avait choisie pour confidente, moi la petite fille réservée qui coordonnait alors ses tenues aux couleurs de ses stylos et de sa gomme. Je portais beaucoup de rose et de jaune à l’époque.

Toutes ces années durant, Syd a su me donner l’impression que j’étais spéciale. Après tout, ne m’a-t-elle pas choisie comme amie ? Ne me demande-t-elle pas mon avis à tout bout de champ ? Enfin, ce n’est pas comme si elle en faisait grand cas… Syd a toujours prétendu savoir juger les gens et, dès le premier jour, elle était convaincue que nous serions amies pour la vie. C’est avec une infinie gratitude que j’avais accueilli cette amitié, faisant la sourde oreille aux mauvaises langues qui me faisaient passer pour son faire-valoir. Malgré son côté autoritaire et son caractère à fleur de peau, elle avait toujours été loyale envers moi. Jusqu’à ce soir. Comment a-t-elle pu me faire ça ?

Je me perds un instant dans la contemplation des pommettes de Ian. Il répond en me caressant la tempe d’un doigt, un geste qui fait naître de douces palpitations au plus profond de mon être. Qui aurait dit qu’un toucher si léger puisse être si bon ? Quel plaisir ce serait de débarquer au théâtre au bras d’un mec canon manifestement amoureux de moi ! Pour une fois que j’ai tiré le gros lot, difficile de résister à l’envie de parader en sa compagnie…

Un calcul rapide m’informe qu’en vingt minutes nous pouvons être à l’auditorium et en ressortir grosso modo une dizaine de minutes après, ce qui me permettra en théorie de rentrer juste à temps à la maison. Si jamais j’ai quelques minutes de retard, je peux toujours croiser les doigts pour que papa et maman se soient assoupis devant la télé.

Ian me décoche un sourire.

— Si j’effectue la première partie de mon défi, j’aurai le droit à une carte cadeau chez C-Com-Café. Je suis sûr que tu ne manquerais ça pour rien au monde.

— Les serveurs t’y accueilleraient à bras ouverts, le taquiné-je.

— Nous accueilleraient. Pour notre premier rencard officiel.

Un vrai rendez-vous. Comme j’aime ce mot ! C’est alors que je m’aperçois que j’ai complètement zappé de cliquer sur le lien dévoilant mes gains potentiels, distraite que j’étais par Sydney. J’ouvre mon téléphone avec une certaine anxiété et répare mon oubli.

J’en reste bouche bée !

— Wa-ouh ! Si je mène mon défi à bien, je recevrai un chèque cadeau de trois mille dollars dans mon magasin de fringues favori !

De quoi renouveler totalement ma garde-robe, toujours des vêtements de deuxième main certes, mais en beaucoup plus flashy, ou non, pas flashy, mais disons qui passent moins inaperçus. Et pourquoi pas après tout, je suis quand même la fille qui a réussi deux défis en direct, mes camarades me verront d’un œil neuf lundi au lycée.

Ian se rapproche de moi pour me souffler :

— Il n’y a que des avantages, bébé…

Mon Dieu, j’ai envie de relever ce défi rien que pour l’entendre à nouveau m’appeler « bébé »!

— Je n’ai jamais tenu tête à Sydney avant, pas comme ça en tout cas…

Je me tords nerveusement les doigts, ne sachant guère comment continuer.

— Les rares fois où on s’est disputées, c’était pour des broutilles. Et en général, elle part en mode téléréalité avec déluge de larmes et trépignements. Dans ces cas-là, je me renferme comme une huître. Et après, on se réconcilie… sauf qu’on s’est jamais brouillées à cause d’un garçon.

Inutile d’ajouter que cela ne servirait à rien puisqu’elle finit toujours par mettre le grappin sur sa cible, sans tenir compte du qu’en-dira-t-on.

— D’après ce que tu me dis, c’est une petite fille gâtée. Et le mec à propos duquel vous vous battez m’a l’air plutôt demeuré.

Je ne peux m’empêcher de rire. Matthew sera-t-il jaloux si je débarque au bras de Ian ? Ça lui apprendra à m’avoir menée en bateau ces dernières semaines ! Il mérite une bonne leçon – Sydney comprendra ma rancœur. Et elle m’en respectera davantage. Je ne peux tout de même pas laisser passer le fait qu’elle se tape un mec sur lequel j’avais des vues, même si la confronter en public n’est pas le moyen le plus subtil. En tant qu’actrice, Sydney aurait beau jeu de me le reprocher ! Ce soir marquera peut-être un tournant crucial dans l’histoire de notre amitié, un tournant qui ouvrira la voie à une relation un tantinet plus égalitaire.

Déterminée à ce que justice soit faite, je réponds :

— OK, allons-y !

Il fait rugir le moteur.

— Vee, Vee, Vee, chantonne-t-il en étrécissant les yeux, est vraiment si…

— Vraiment si quoi ?

— Vraiment si vraie. C’est ce que tu es, me répond-il, ses yeux forant au plus profond de mon être. Vraiment et véridiquement vraie.

Mmm, ces V ! Et ces lèvres !

Au feu, il me tire vers lui pour une piqûre de rappel d’ô combien vraiment vrai il est aussi. Le véhicule derrière nous donne du klaxon quand on repasse au vert.

Nous arrivons à l’auditorium en un temps record. Sur le parking sont toujours garées une vingtaine de voitures, toutefois, celle de Tommy ne s’y trouve pas. Il a dû se faire un sang d’encre en regardant de chez lui mes exploits en direct. J’espère que, s’il est toujours connecté, il comprendra mon geste. Comment étais-je censée savoir qu’ADDICT m’imposerait un défi de ce genre ? En y réfléchissant un peu, je me demande du reste quel intérêt le public va éprouver à regarder cette nouvelle épreuve. Ce n’est pas comme si des Observateurs pouvaient facilement s’incruster à la soirée. Bien que Mme Santana ne soit pas la plus zélée des chaperonnes, elle n’hésiterait pas à les mettre à la porte en moins de deux. Il est possible qu’ADDICT ait scénarisé le conte de fées en expliquant combien j’aime Matthew tout en étant amoureuse de Ian. L’audimat réagit toujours très favorablement aux triangles amoureux. À mon avis, c’est un peu faible comme scénario, puisque c’est Ian qui se chargera de filmer la scène, mais bon, si ADDICT a envie de gaspiller ses sous de cette manière, c’est leur problème…

Quoi que… maintenant que nous y sommes, je commence à appréhender la rencontre entre Ian et Sydney. Jamais un garçon ne m’a préférée à elle… Et s’il tombait lui aussi sous son charme ?

Il coupe le moteur.

— La pluie s’est un peu calmée, profitons-en pour aller nous réfugier à l’intérieur avant que ça ne reprenne !

Je n’ai plus le temps de peser le pour et le contre. Plus j’y réfléchirai et plus je risquerai de me dégonfler. Et j’en ai marre de passer pour une mauviette. Je me mords la lèvre inférieure afin de lui donner de la couleur et de la substance, l’astuce de maquillage des filles pauvres, et prends ma veste. Nous sortons de la voiture puis, main dans la main, courons sous la pluie vers l’entrée principale.

— À l’abordage, ma belle ! me lance-t-il avec un sourire réconfortant.

Je m’efforce de lui répondre par un sourire crispé, prends une profonde inspiration, puis entre dans le bâtiment.

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