Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 12 sur 24

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Addict

Chapitre 11.

11.

 

 

N ous pénétrons dans une petite pièce à moitié plongée dans la pénombre, et relativement dépouillée. Elle comprend pour seul mobilier un bureau de réception rutilant et trois fauteuils confortables dotés de tablettes pourvues d’un accessoire devenu plutôt rare : un cendrier. Au-delà du comptoir, un long couloir d’où provient une lumière, tandis qu’à droite, nous découvrons deux portes avec nos noms écrits en lettres brillantes : « Ian » et « Vee ». Mon portable vibre :

ENTREZ DANS LA CABINE POUR VOTRE INTERVIEW.

— Il est temps de gagner nos prix, me dit Ian.

Un dernier baiser, et le voilà qui se glisse dans la sienne. La porte se referme rapidement derrière lui, ne me permettant d’entrevoir qu’une table banale et des murs vert pâle.

Je pousse la porte de la mienne et suis assaillie par une senteur de cèdre. Les patères au mur m’indiquent que cette pièce sert d’habitude de vestiaire. Mais ce soir, le décor rappelle celui d’une loge de théâtre avec une large coiffeuse en merisier et un fauteuil de cuir rouge installé en face d’un miroir lumineux. J’y prends place. Je trouve sur la table une enveloppe calligraphiée à mon nom. À l’intérieur, un bristol embaumant le lilas est couvert d’une écriture pleine de fioritures. Ce que c’est vieux jeu ! La note m’invite à me rafraîchir le visage, tous les produits de beauté que je pourrais souhaiter sont dans les tiroirs de la coiffeuse. J’en ouvre un au hasard et trouve en effet des rangées de tubes et d’échantillons d’une marque que je ne m’offre qu’à Noël. Gloss, rouge à lèvres, rimmel, mascara, fond de teint, il y a de tout ! Le tiroir suivant contient une bouteille d’eau et un pochon hermétique rempli de compresses froides. J’avale une longue gorgée d’eau tout en tamponnant mes yeux gonflés avec une compresse. L’effet est immédiat et ô combien rafraîchissant.

Un son de clochettes sort alors d’un minuscule haut-parleur rose posé sur la table, suivi d’une voix de femme :

— Il vous reste trois minutes avant le début de l’interview.

Je tâche d’examiner mon visage d’un regard objectif, comme je le fais avec tous les acteurs que je maquille. Traits tirés, yeux fatigués, cheveux filasse. Pas étonnant qu’ADDICT m’ait demandé de me refaire une beauté. Mais pour quel rôle dois-je me préparer ? Rebelle casse-cou ? Victime innocente ? Peut-être que si je m’ajoutais quelques blessures de guerre, je m’attirerais davantage de fans. Et puis merde ! Je serai moi-même, ni plus, ni moins.

Me retrouver plongée dans cet univers que je maîtrise m’apporte de précieux instants de sérénité et je sélectionne du fard à paupières gris, du mascara noir de base et l’eye-liner qui va avec. Un peu de fond de teint pour l’uniformité de la peau et du gloss sur les lèvres en touche finale. Je trouve ensuite un fer à lisser hi-tech qui fonctionne par ionisation ou quelque chose dans ce goût-là. J’ai toujours considéré les pubs à la télé avec scepticisme, mais après quelques coups de brosse, ma chevelure devient toute soyeuse.

Je contemple alors le fruit de mon travail dans la glace. Pour une fois que j’y vois mon visage et non celui d’un autre, ça me fait tout drôle. Je n’ai mis qu’un minimum de maquillage, mais il suffit à masquer les traces de toutes les épreuves traversées ce soir. Satisfaite du résultat, je me détends. Tout à coup, la surface du miroir se brouille pour laisser place à un écran blanc. Waouh. Apparaît alors le visage d’une femme qui me rappelle l’époque où, fillette, je jouais à invoquer les esprits devant ma glace. Mais ce n’est pas un fantôme grotesque qui s’affiche en face de moi, juste une femme de dix ans mon aînée, une brunette aux yeux bleus vêtue d’un chemisier froissé. Elle me semble très familière. Je finis par m’apercevoir que cette femme pourrait très bien être moi dans quelques années.

— Salut Vee, dit-elle, moi, c’est Gayle.

Les rares fois où j’ai regardé le show, les présentateurs se réduisaient à de simples voix, tout au mieux des silhouettes floues en arrière-plan. Le public verra-t-il Gayle ? Est-ce elle qui tire les ficelles d’ADDICT ? Tommy sera soufflé quand je lui dirai qu’il y a bel et bien un visage derrière le jeu, et que ce n’est pas uniquement un businessman anonyme planqué aux îles Caïmans.

— Bonjour, réponds-je en lissant mon chemisier. Je ne pensais pas avoir affaire à une vraie personne.

D’une main, Gayle se replace les cheveux derrière l’oreille comme une jeune fille qui minaude.

— Nous avons pensé que cela faciliterait l’interview.

Depuis quand ADDICT se soucie-t-il de simplifier les choses pour les concurrents ? Je balaie la pièce du regard.

— Où sont les caméras ? Je suis filmée, non ?

— Il y en a une intégrée dans le miroir. Elle doit être située aux alentours de mon œil droit. Et bien sûr, tes Observateurs n’en perdront pas une miette, sourit-elle, révélant de jolies fossettes.

Je plisse les yeux en scrutant la surface polie. C’est vrai que la zone autour de son œil semble plus pixellisée. Je suis ravie : les spectateurs auront pu profiter de mes grimaces pendant que je me maquillais.

— J’aimerais savoir ce que tu as pensé du jeu jusque-là, poursuit-elle en croisant les jambes.

Que lui dire ? Que ça a été les montagnes russes entre les décharges d’adrénaline et la catastrophe totale ?

— Ça a été plus difficile que prévu, mais pas dans le sens où je l’attendais.

— Tu fais allusion à ton défi avec Sydney ?

— Mmh mmh.

Elle a au moins le mérite de ne pas tourner autour du pot.

— Tu voudrais peut-être lui transmettre un message ?

— Elle est toujours connectée ? demandé-je, le cœur battant la chamade.

Je suis convaincue que cette femme, en tant que membre de l’équipe d’ADDICT, sait parfaitement qui regarde l’émission.

— Je n’ai pas le droit de te le dire. Mais imaginons que oui.

Je baisse un instant les yeux pour peser mes mots, puis relève la tête et fixe l’œil droit de Gayle.

— Je lui dirais que je suis désolée de l’avoir fait tomber dans ce guet-apens, et qu’une fois le jeu terminé, on aura une longue conversation ensemble. Au fait, j’espère que vous avez flouté son visage au montage, elle n’avait signé aucun papier de droit à l’image !

Non pas que ce soit très important. Les gens qui comptent pour moi sauront à qui le message s’adresse.

— N’allons pas gâcher les quelques minutes que l’on passe ensemble avec des détails techniques qui ennuient tout le monde, me répond Gayle sans se départir de son sourire.

En fait, il y a pas mal de « détails techniques » sur lesquels j’aimerais revenir. Un tas de questions se bousculent dans ma tête : quand me permettront-ils de passer des appels, par exemple ? Ou comment ils ont pu savoir que j’en voulais à Sydney. Mais je me doute que cette femme ne répondra pas à ce type de questions, je garde donc une expression neutre.

Gayle décroise les jambes et se penche en avant, les mains sur les cuisses.

— Parlons de Ian maintenant. Que penses-tu de lui ?

Je remarque qu’elle a adopté un ton complice, comme si on était à une soirée pyjama entre copines. Je tâche de garder à l’esprit qu’au moins neuf mille spectateurs, voire beaucoup plus, sont en train de m’observer.

— C’est un mec bien.

— Nos spectatrices le trouvent chaud comme la braise, et toi ?

— J’ai des yeux, répliqué-je dans un haussement d’épaules.

— Je vais prendre ça pour un « oui », rit-elle. Vous allez sortir ensemble après l’émission ?

Que veut-elle que je lui réponde ?

— On a pas abordé le sujet.

À moins que son invitation au C-Com-Café ait été sérieuse ?

— Vous vous êtes embrassés ?

— Ce n’est pas un peu trop intime comme question ? dis-je en me redressant.

— Oh, je crois qu’on a dépassé le stade de la vie privée depuis un bon moment, non ?

Ne sachant quoi répondre, j’attends qu’elle enchaîne.

— Explique-nous ce qui t’a fait t’inscrire à ADDICT. Certaines personnes prétendent que ça ne te ressemble pas du tout.

Sa mine satisfaite me donne envie de bondir. Qui peut se permettre de juger ce qui est ou pas dans ma nature ? Qui plus est, après ce mélodrame en direct avec Matthew et Sydney, il me semble que la réponse s’impose d’elle-même. Que cherche-t-elle à me faire avouer ? Que j’en ai eu marre de me sentir invisible ?

— Ça fait parfois du bien de sortir un peu du cadre, lui chuchoté-je sur le ton de la confidence.

— Bravo, Vee ! s’exclame-t-elle en applaudissant. Nous sommes tous fiers de toi. Où as-tu trouvé le cran ?

Le cran ou la bêtise ?

— Euh, je sais pas… Je prends juste les défis les uns après les autres…

— Quelle modestie ! Une des raisons de ta popularité auprès du public. Tu as peut-être un petit message à leur faire passer ?

J’essuie mes paumes moites sur ma jupe. C’est une première pour moi que de m’adresser en direct à tous les Observateurs. Qu’est-ce qu’on dit à des milliers de gens ? Sydney saurait certainement.

— Juste merci à vous tous ! Et mention spéciale à ceux qui nous ont rejoints lors du défi avec les prostituées, vous nous avez carrément sauvé la mise !

— Ça c’est sûr ! Je suis certaine que tu meures d’impatience de te lancer dans le défi suivant.

Tu parles. J’ai juste envie de remporter mon prix et basta !

— Euh… je me sens plus nerveuse qu’impatiente.

— C’est pour ça que le jeu s’appelle ADDICT ! Ce qui ne l’empêche pas d’être ludique, n’est-ce pas ? Tu as vécu de nombreuses premières fois ce soir et je mettrais ma main à couper que ce n’est pas encore fini. Avant de te laisser rejoindre la salle de jeu, j’aimerais toutefois revenir avec toi sur quelques points clés.

J’acquiesce.

— Premièrement, avance-t-elle en levant l’index, tu vas faire partie d’une équipe comprenant six autres joueurs. Si un seul d’entre vous ne vient pas à bout de son défi, vous perdrez tous vos gains. Mais ne t’inquiète pas, il y aura aussi quelques défis optionnels qui seront là pour briser la glace entre vous et vous permettre de vous amuser.

— OK.

— L’autre point à ne pas perdre de vue, c’est que si jamais tu violes l’intégrité d’un défi, ADDICT se réserve le droit de rendre les défis suivants plus durs.

— Violer l’intégrité d’un défi ? Vous entendez quoi par là ?

— En gros, ça signifie remplir les conditions du défi, mais en trichant d’une manière ou d’une autre. Tu peux être sûre qu’aucune tentative ne nous échappera.

— No problem.

Après tout, je suis quand même celle à qui on a confié le vaporisateur rempli de vodka, je m’y connais en matière d’intégrité !

— Formidable ! s’exclame-t-elle, les yeux brillants. Bonne chance alors, Vee. Oh, j’oubliais, nos sponsors cosmétiques seraient heureux de t’offrir tous les échantillons que tu veux. Sait-on jamais, tu pourrais vouloir te pomponner plus tard dans la soirée.

L’écran disparaît pour se retransformer en miroir. J’ai le feu aux joues et les yeux qui brillent. Sont-ils toujours en train de filmer ? Question débile… Le public doit se dire que j’ai l’air totalement à l’ouest. Et pourquoi aurais-je besoin de me refaire une beauté ? Vais-je à nouveau devoir me renverser un verre d’eau sur la tête ? Quoi qu’il en soit, je ne vais certainement pas me faire prier pour piocher dans des produits de cette qualité. Dommage que j’aie laissé mon sac à main dans la boîte à gants… Je trouve néanmoins un petit sachet que je remplis d’une sélection d’échantillons.

— Merci, chers sponsors ! dis-je au miroir.

Quand je ressors de la cabine, Ian m’attend, fraîchement peigné. Il me montre une porte au bout du couloir.

— C’est par là-bas que ça se passe.

Malgré le stock de goodies que j’ai pu prendre, cette interview m’a laissé un goût amer dans la bouche. Le ton faussement amical de Gayle n’a rien fait pour me calmer, bien au contraire. Peut-être était-ce l’effet recherché.

— Bon… allons-y alors.

Ian me prend aussitôt dans ses bras en sentant mon manque d’enthousiasme.

— Tu ne veux pas continuer ?

Ce que je veux, c’est qu’il continue à me serrer fort, quant au reste…

— Il est trop tard de toute façon.

— La sortie est juste là, Vee !

— Oui, mais tu perdrais ta voiture, et moi la chance de ma vie.

— Dans tous les cas, il nous resterait quelque chose de très fort, dit-il en plongeant ses beaux yeux dans les miens.

Dans la bouche d’un autre, ces mots pourraient sembler niais, mais pas dans la sienne. Ou peut-être ai-je déjà franchi le point de non-retour ?

Il m’embrasse le sommet du crâne tandis que je me blottis contre lui. Même après toutes ces courses et ces bagarres, il sent toujours le savon au bois de santal. Je respire son odeur à m’en emplir les poumons. Le défi ne durera que trois heures, et regardez qui j’ai comme partenaire !

— À nous de jouer, dis-je.

Nous repassons devant le bureau de réception, bras dessus bras dessous, et à mesure que nous avançons le long du couloir, des rires assourdis nous parviennent d’une pièce éclairée sur notre droite. J’imagine des jeunes en train de jouer à Action ou Vérité, ou à un jeu à boire peut-être. Non, ce n’est pas le genre de la maison ADDICT. Ils ont plutôt invité mes grandes amies Tiffany et Ambrosia pour qu’elles m’arrangent le portrait. Dans une arène boueuse. Et armées de couteaux.

Quelques voix filtrent aussi à travers la porte en face de nous, mais elles sont trop faibles pour qu’on perçoive ce qu’elles disent. Un alignement de fauteuils garnit le pan gauche du couloir : j’imagine un instant des fêtards punis, coiffés d’un bonnet d’âne et envoyés au coin dans ces fauteuils. Sur la droite, une immense tapisserie en soie, chamarrée de broderies de papillons et de fleurs aux reflets irisés. Je m’arrête devant un moment pour les admirer. Ce tissu est digne d’une robe d’impératrice, et les détails y sont cent fois plus délicats que le décor de prairie réalisé par Tommy.

Ian me pousse du coude vers une porte ouverte un peu plus loin dans le couloir. La seule autre porte que je puisse voir est à l’extrémité, et elle est fermée. Alors que nous n’en sommes plus qu’à quelques mètres, Ian m’arrête et chuchote :

— C’est peut-être mieux de ne pas montrer aux gens qui sont dans cette pièce qu’on est… euh… ensemble. Ils pourraient nous prendre pour cibles.

Nous ? Des cibles ? Je croyais qu’on était tous censés être dans la même équipe ? Mais c’est vrai qu’il faut s’attendre au pire avec ADDICT. Je hoche donc la tête et me prends à regretter sa chaleur lorsqu’il rompt le contact.

Les bavardages cessent dès que nous posons le pied dans une pièce qui doit faire dix mètres sur dix environ. C’est ça, leur salle de jeu ? La moitié gauche est vide à l’exception d’un tapis couleur fraise tagada, tandis qu’à droite, l’espace est rempli par trois canapés disposés en U autour d’une longue table basse en verre. Au lieu de reposer par terre, celle-ci est suspendue au plafond par des câbles argentés. Assis sur les canapés, trois filles et deux garçons, tous ados.

— Salut, lance Ian en allant s’installer sur le seul canapé encore libre.

Je me contente d’adresser un petit sourire à la ronde et vais prendre place à côté de lui, posant mon sachet de produits de beauté à côté de moi. Le coussin rebondit comme s’il était monté sur ressorts. J’ai beau essayer de bouger le moins possible, il persiste à me faire tanguer comme à bord d’un bateau. À chaque rebond, le coussin chuinte et me repousse vers le haut. Je remarque avec soulagement que les autres joueurs rebondissent aussi sur les leurs. Mais pourquoi des gens iraient-ils dépenser des sous pour passer leur soirée dans une pièce aussi bizarre ? À moins qu’ADDICT l’ait décorée spécialement à notre intention ?

— Vous avez fini par vous décider, crache le rouquin assis en face de moi.

Avec ses joues flasques et ses biceps surdéveloppés, il a tout du mec sous stéroïdes. L’un de ses bras massifs enserre la taille d’une fille super bronzée aux rondeurs peu naturelles et aux bras chargés de bracelets cliquetants. Un de ses pieds nus caresse ostensiblement le tibia de son compagnon : pas de secret qui tienne avec une table en verre.

Le canapé d’à côté est occupé par deux filles, l’une blanche et l’autre asiatique, chacune avec au moins cinq piercings. Je reconnais la blanche pour l’avoir vue voler le vernis à ongles lors des rounds préliminaires. Assises l’une contre l’autre, elles montrent à tout le monde qu’elles aussi forment un couple. Mais pas moyen pour elles de se faire du pied avec leurs bottes de chantier. De notre côté de la table, un métis aux cheveux noirs coupés court et aux petites lunettes est assis les bras croisés. Il est le seul à réussir à rester assis sans bouger au milieu de son canapé. Son style propret où l’on devine une tendance geek lui donne un certain charme, un peu comme pour Tommy, mais il n’a ni fille ni garçon à ses côtés.

Ian se penche en avant non sans tenir son coussin à deux mains.

— Alors, vous pensez qu’ils vont nous envoyer quelques Observateurs ?

— Les Observateurs sont là, lâche le type à lunettes en montrant du doigt une caméra montée dans un angle de la pièce.

J’examine les alentours plus avant et en découvre une à chaque angle, perchées comme des oiseaux de proie. En dessous de chacune sont installés des écrans noirs. La pièce est tapissée de papier peint gris recouvert de figures géométriques rouges. Seul un mur apparaît vaguement différent, celui à côté de la porte. Les mêmes figures y sont tracées, mais il semble plus brillant que mat, comme si c’était de la peinture et non du papier peint. Dans tous les cas, ça a l’air cher, et c’est moche.

— Moi c’est Ian, dit-il en tendant la main droite au type à lunettes.

— Samuel, répond ce dernier en la lui serrant.

Personne d’autre n’enchaîne les présentations. Peut-être le défi consiste-t-il à nous faire sentir mal à l’aise en groupe ? Je ne peux m’empêcher de me tordre les doigts.

La blanche aux grosses bottes, percée principalement d’épingles de nourrice et de boulons, lâche un petit rire moqueur.

— Alors Véra, on flippe ?

Je la fusille du regard. Mais en même temps, je préfère largement être comparée à l’intello dans Scoubidou qu’être traitée de salope.

Ian se tourne alors vers le roux bodybuildé et sa copine aux multiples bracelets.

— C’est quoi le défi que vous avez préféré ce soir ?

La fille pouffe de rire avant de répondre :

— Sans hésitation celui dans le sex-shop, fallait qu’on prenne des articles dans les rayons et qu’on dise à voix haute ce qu’on en pensait ! couine-t-elle en lançant à son partenaire un regard langoureux.

Ian rigole avec elle et je souris aussi. Jusqu’à hier, un défi comme ça m’aurait paru irréalisable. Aujourd’hui je me dis plutôt qu’ils s’en sont tirés à bon compte.

La fille asiatique, coiffée d’une crête rose pétant, fait la moue.

— Pourquoi on a pas eu ça, nous ?

— T’inquiète pas, mon cœur, on ira demain, la rassure son amie en lui massant l’épaule.

J’essaie de trouver la bonne position sur le canapé, mais même le mouvement le plus infime crée une onde de choc. Si c’est comme ça qu’ils accueillent les VIP, je me demande bien quel genre de mobilier ils ont pour les clients « normaux ».

— Et il y en a parmi vous qui s’étaient déjà rencontrés avant les épreuves en direct ? s’enquiert Ian à la ronde.

— Nan, dit la fille aux bracelets en dévorant son mec des yeux. Cette soirée a été trop kifante ! ADDICT vaut carrément mieux que tous les sites de rencontre !

J’aimerais bien savoir combien de temps elle a passé sur ces sites dont elle parle. Je suis malgré tout obligée d’avouer qu’ADDICT a bien fait les choses en me donnant Ian pour partenaire. C’est vrai que je leur avais fourni pas mal d’infos sur le questionnaire d’inscription et qu’ils ont dû en récupérer un tas sur ma page ThisIsMe. Ont-ils aussi contacté Liv et Eulie ? Quand tout ça sera terminé, il faudra que je mène mon enquête pour savoir qui a dit quoi…

— Et toi, poursuit Ian en se tournant vers Samuel, ils t’ont pas attribué de partenaire ?

— Si, répond-il en haussant les épaules, mais elle était allergique à la gelée au citron vert.

Avant que quiconque ait le temps de lui demander des explications, la sonnerie de son téléphone retentit. C’est pas juste ! Dès qu’il a lu son message, Samuel se lève et va fermer la porte. Je me raidis en entendant le clic menaçant.

— Pourquoi t’as fait ça ? lui demande Miss Bracelets.

— Parce que ADDICT m’a offert cinquante dollars de bonus pour le faire, sourit Samuel.

Le rouquin abat violemment sa main sur la table, faisant valdinguer la planche de verre vers Ian et moi. Heureusement, Ian a la présence d’esprit de l’arrêter avant qu’elle nous rentre dans les genoux. Leur mobilier ne pourrait pas se tenir tranquille un moment ?

Le rouquin va se poster en face d’une caméra et la menace du poing.

— Hé les mecs, moi j’aurais fermé cette porte pour seulement trente dollars.

Je m’attends presque à voir les caméras acquiescer. À la place, les lumières s’assombrissent. On se regarde tous d’un air interrogateur et chacun sort son téléphone pour voir qui touchera les cinquante prochains dollars. Mon écran demeure désespérément muet.

Soudain, une cacophonie de bips envahit la pièce, nous faisant tous rebondir stupidement sur nos sièges. Les écrans de télé noirs se mettent à clignoter en lumière stroboscopique avant d’être remplacés par les visages de Gayle, la femme qui m’a interviewée, et d’un homme d’une trentaine d’années au crâne rasé, avec un T-shirt de groupe de rock et des boucles d’oreilles de la taille de donuts qui risquent de laisser des séquelles.

— Bienvenue aux défis du Grand Prix ! crient nos maîtres de cérémonie à l’unisson.

Le mot « BIENVENUE » s’affiche alors sur les écrans, en alternance avec leurs visages, avec en arrière-plan des feux d’artifice, le tout accompagné d’une musique staccato que j’avais entendue lors de l’émission du mois dernier. L’image finit par se stabiliser sur les présentateurs debout sur un podium et entourés d’une foule en délire que j’identifie sans peine comme des Observateurs à leur sourire béat. L’homme se présente comme étant Guy après avoir introduit Gayle au public.

Il agite un doigt vers nous.

— Je vous rappelle les règles une dernière fois : vous jouez désormais en équipe. Autrement dit, si un seul d’entre vous abandonne, tout le monde perdra ses prix !

Miss Épingles-de-Nourrice brandit le poing et nous dévisage tour à tour en finissant par moi.

— Si jamais l’un de vous fait sa chochotte, je jure que je lui réglerai son compte !

J’ai soudain une furieuse envie d’aller aux toilettes.

La caméra zoome ensuite sur Gayle.

— Nous allons commencer par quelques défis apéritifs pour briser la glace. Alors mettez-vous à l’aise, et que le fun commence !

Je demanderais bien aux autres ce qu’on leur a promis comme Grand Prix, mais ce serait comme demander à quelqu’un son poids ou sa taille de soutif. Je souffle donc à Ian :

— Tu crois qu’il y a combien de gens qui nous regardent ?

Immédiatement à l’écran, la lèvre supérieure de Guy se lève en un rictus satisfait.

— Excellente question, Vee. Vous avez en effet une tonne de nouveaux admirateurs. Ça vous dit d’essayer de deviner leur nombre ? Oh, et puis, faisons-en un défi à cent dollars ! Celui ou celle qui s’en approchera le plus remporte la mise.

Chacun y va de son estimation, de vingt mille spectateurs (ma proposition) jusqu’à un demi-million (celle du rouquin). Guy et Gayle échangent un large sourire avant de décréter qu’un certain Ty gagne, lequel se trouve être le rouquin. Ils ne nous donnent pas pour autant le nombre exact de gens connectés. En même temps, la deuxième estimation la plus haute se montait à cent mille spectateurs, ce qui signifie qu’on est regardés par une foule de gens.

Je devrais ressentir un frisson de célébrité, mais au lieu de ça, je me demande combien paie le public au total pour regarder sept jeunes enfermés dans un salon VIP aux meubles branlants. Et qu’est-ce qu’ils s’attendent à voir au juste ?

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