Addict
Chapitre 1.
1.
C ’est moi la fille en coulisses. Littéralement. Mais après avoir levé le rideau pour l’acte deux, j’aurai quarante minutes à tuer : plus de changements de costumes ni de maquillage à superviser, à moins qu’un acteur n’ait besoin d’une retouche express. Je peux enfin souffler. Pour une soirée d’ouverture, tout s’est passé comme sur des roulettes. Ce qui m’inquiète aussi un peu. Il y a forcément un raté lors d’une première. La tradition l’exige. J’hésite entre rejoindre la loge des filles, où à coup sûr la conversation portera sur les garçons, et rester postée dans le couloir qui mène à la scène où je risque d’en croiser un, et pas n’importe lequel. Puisque le garçon en question a une réplique prévue dans dix minutes, je choisis le couloir et sors mon téléphone, bien que Mme Santana, notre prof de théâtre, nous ait interdit « sous peine de mort » de les utiliser pendant la représentation. Rien de neuf sur ma page ThisIsMe. Pas vraiment surprenant puisque la plupart de mes amis sont soit sur scène, soit assis dans la salle. Je poste alors un message :
RESTE QQS TICKETS POUR LES 2 PROCHAINES REPRÉSENTATIONS,
ACHETEZ-EN UN SI C’EST PAS DÉJÀ FAIT !
Voilà, j’ai rempli mon devoir.
J’ajoute en pièce jointe une photo de Sydney, ma meilleure amie et star de la pièce, et de moi, prise juste avant le spectacle. Cette photo aurait toute sa place dans un exercice sur les opposés pour élèves de maternelle : Sydney avec ses cheveux blonds Barbie et son bronzage parfait penchée au-dessus de moi, la poupée Blythe au teint pâle et aux cheveux sombres, avec des yeux un peu trop grands pour son visage. J’ai au moins réussi à en faire ressortir le bleu grâce au fard métallisé que j’ai emprunté dans la trousse à maquillage de la troupe.
Une pub pour Fring’sur’Mezure s’affiche sur mon écran, promettant de me prouver que je serais la plus belle dans l’une de leurs robes d’été. C’est vraiment prendre ses désirs pour des réalités que de penser vêtements d’été à Seattle, surtout en avril ! Mais le modèle lavande avec jupe longue est trop craquant pour que je résiste. J’envoie alors une photo de moi, entre ma taille : 1,63 m ; et mon poids : cinquante kilos et des poussières. Pendant que je me tâte pour savoir si je précise mes autres mensurations, un rire familier éclate dans la loge des garçons, bientôt suivi de son auteur, Matthew. Il vient s’adosser au mur à côté de moi, si près que nos épaules se touchent. Enfin, disons plutôt que mon épaule repose contre son bras musclé de footballeur américain.
Il se penche jusqu’à ce que ses lèvres effleurent presque mon oreille et me susurre :
— 85 B, c’est ça ?
Argh, comment a-t-il fait pour lire mon écran si vite ? Je l’écarte de son champ de vision.
— Mêle-toi de tes affaires !
Je fais plutôt du 80 A de toute manière, surtout ce soir où je porte un petit soutien-gorge léger qui ne fait pas vraiment de miracles.
Il se remet à rire.
— T’allais partager cette info avec des inconnus, pourquoi pas me le dire à moi ?
J’éteins l’écran.
— C’était juste pour une pub stupide, pas pour quelqu’un en vrai !
D’un coup d’épaule, il se décolle du mur pour me faire face, les mains posées de chaque côté de ma tête, et me souffle d’une voix de velours :
— Allez, j’aimerais vraiment te voir dans cette robe…
Je m’empresse de cacher mon portable derrière mon dos.
— Vraiment ?
Ce mot s’est échappé de mes lèvres comme un couinement trop aigu. Génial… maintenant, je me sens ridicule.
Il m’attrape le bras et me prend le téléphone des mains.
— … Ou peut-être dans quelque chose d’encore plus sexy, me dit-il en pianotant à toute vitesse sur le clavier.
Puis il se remet contre le mur et me montre une photo où mon visage apparaît collé sur un mannequin en lingerie fine, la poitrine beaucoup plus généreuse qu’en réalité, flirtant avec des bonnets D.
Aussitôt je sens le rouge me monter aux joues.
— Très drôle. Et si on faisait pareil avec toi maintenant ?
— Je peux même le faire en direct, si tu préfères, réplique-t-il en commençant à déboutonner sa chemise.
L’air devient soudain irrespirable dans ce couloir. Je m’éclaircis la gorge.
— Hmm, il faut que tu gardes ton costume, pourquoi on ne commencerait pas par le « toi » virtuel ?
Waouh, ce n’est pas cette année que je serai élue Miss Réplique !
Une lueur d’amusement dans ses yeux les rend encore plus verts que d’habitude.
— Bien sûr, dès qu’on aura fini d’habiller la Vee virtuelle.
Pendant qu’il fait défiler les différents choix de petites culottes et de bikinis, j’en profite pour me coller un peu plus contre lui. À chaque fois que je tente de lui reprendre mon téléphone, il l’éloigne et rigole. J’opte alors pour une autre tactique : la fausse nonchalance. Et je suis à deux doigts de réussir, mais il le met à nouveau hors de ma portée. Au moins j’aurai réussi à fermer la fenêtre du site de vêtements. Elle est automatiquement remplacée par une publicité pour ADDICT, le nouveau jeu en ligne qui vient de sortir. Une sorte d’Action ou Vérité, sans le côté Vérité. Sous une bannière qui proclame « VENEZ VOIR QUI JOUE ! » s’affichent trois images de jeunes en train de mener à bien diverses missions.
— Allons voir la vidéo de cette fille, son défi est de faire semblant de voler dans un magasin ! s’enthousiasme Matthew.
Il tourne sur le côté l’écran de mon portable pour que la vidéo s’affiche en plein écran, et on découvre alors une jeune fille couverte de piercings glissant des flacons de vernis à ongles dans son treillis. Mouais, même si c’est « pour de rire », je pense que de fourrer de la marchandise dans son pantalon constitue déjà un délit. Et comment fait cette fille pour passer les contrôles à l’aéroport avec toutes ces épingles de nourrice sur le visage ? Juste à ce moment-là, et comme si la joueuse avait entendu mes pensées terre à terre, elle se tourne vers la caméra et la gratifie d’un doigt d’honneur. L’image zoome alors sur ses traits de prédatrice et un frisson me parcourt le dos. Puis, un rictus moqueur aux lèvres, elle sort tranquillement du magasin et, arrivée sur le parking, se trace au vernis trois grands X cramoisis sur le front.
Le clip prend fin et Matthew clique en dessous pour lui attribuer quatre étoiles sur cinq.
— Mouais… Je lui aurais mis un trois maximum, et encore ! Le défi était de faire semblant de voler, pas de le faire vraiment ! Quel genre d’abrutie voudrait se laisser filmer en train d’enfreindre la loi ?
Matthew rit de mon agacement.
— Joue pas ta rabat-joie, faut quand même en avoir une sacrée paire pour faire ça. En plus, je vois pas qui irait se plaindre qu’elle ait été au-delà de sa mission. Je parie qu’elle sera fun à regarder dans les rounds en direct.
— Houlà, ne va surtout pas mentionner ça à Sydney. Elle mourait déjà d’envie de s’inscrire au jeu ce mois-ci, jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il était programmé le même soir que la dernière représentation.
— Quoi ? Ça ne lui suffit pas d’avoir le premier rôle dans la pièce ? s’étonne Matthew, arquant un sourcil.
Je me dandine maladroitement d’un pied sur l’autre. Il m’arrive de charrier Sydney en l’appelant la diva, mais jamais derrière son dos.
— C’est pas avec une pièce de théâtre de lycée qu’elle va remporter des super prix…
Il hausse les épaules et reporte son attention sur mon téléphone.
— Hé, mate ça, Vee ! Il y a la vidéo d’un chien qui lape de la soupe directement dans la bouche de son maître.
— Dégueu !
Matthew leur décerne malgré tout cinq étoiles. À peine a-t-il voté qu’un nouveau slogan s’affiche : « ENVOYEZ-NOUS VOTRE PROPRE VIDÉO POUR AVOIR UNE CHANCE DE PARTICIPER SAMEDI À NOTRE JEU EN DIRECT. IL N’EST PAS TROP TARD ! »
Il agite le portable sous mes yeux.
— Tu devrais en faire une, ma petite Vee !
— Je te rappelle que je dois te maquiller samedi, au cas où t’aurais oublié.
— Je parlais juste des défis préliminaires, histoire de se marrer un peu. Et si jamais tu te retrouves qualifiée pour le round en direct, je suis sûr que quelqu’un pourra se charger du maquillage à ta place.
À l’évidence, il pense que je n’ai aucune chance d’être sélectionnée. En même temps, même si je devais l’être, n’importe qui est capable d’étaler un peu de fard sur des visages. Je me sens soudain toute petite.
Nerveuse, je tire sur ma jupe.
— À quoi bon ? De toute manière, je ne jouerai jamais pour de vrai.
Le mois dernier, lors du premier épisode du jeu, mes amis étaient venus chez moi pour regarder l’émission en direct sur le Net. Le rôle d’Observatrice était déjà carrément excitant. Mais de là à se mettre dans la peau de ces joueurs de la côte Est et rester une demi-heure les doigts de pied recroquevillés sur le rebord d’un toit ? Très peu pour moi, malgré les cadeaux de rêve à la clé ! Je ne suis pas kamikaze.
Matthew continue à naviguer sur le site d’ADDICT.
— Ça y est, j’ai trouvé une liste de défis que tu pourrais essayer : manger avec les doigts dans un resto chic, aller dans une épicerie chinoise et demander s’ils ont des testicules grillés…
— Je ne relèverai pas de défi ! Point barre.
Il tapote encore un peu sur mon clavier.
— Je sais bien. Je te taquine juste, t’es tellement mignonne quand tu rougis.
Greta, préposée aux accessoires, déboule des coulisses en courant et lui tape sur l’épaule.
— Matthew, c’est à toi dans deux minutes.
Il me rend mon téléphone et s’est déjà éloigné lorsque je m’aperçois qu’il a changé mon statut sur ma page ThisIsMe de célibataire en bonne voie à . Mon cœur célèbre ça d’un petit bond dans ma poitrine. Bien qu’il me reste presque une demi-heure d’ici le baisser de rideau, je décide de le suivre en coulisses. Il entre en scène sous le feu des projecteurs, et prend sa place sur la gauche au côté de Sydney. Après la joute verbale et la dispute viendra le baiser, puis la chanson annonçant la fin du spectacle.
Pour l’instant, Sydney est seule maîtresse sur scène, auréolée d’une gloire de lumière. Une bouffée de fierté m’assaille à la vue de sa beauté que j’ai su sublimer grâce à mon savoir-faire. Bien sûr, j’ai passé plus de temps penchée sur Matthew, caressant du pinceau et de la houppette chaque parcelle de son visage irrésistible. Même à dix mètres, le reflet du spot dans ses yeux verts me fait trembler des genoux.
Je récite les répliques avec les acteurs pendant le quart d’heure suivant jusqu’à la scène finale où les amants maudits sont enfin réunis. Matthew prend alors le visage de Syd à deux mains et leurs bouches s’unissent pour un baiser qui dure une, deux, trois secondes pleines. Je me mords la lèvre, réprimant un pincement de jalousie, même si Syd insiste souvent sur le côté superficiel de Matthew. Elle pense toujours savoir ce qui est le mieux pour moi, ce qui m’agace parfois.
La troupe revient maintenant sur scène pour reprendre en chœur le chant final avec le couple vedette, puis c’est à mon tour de baisser le rideau. Puisqu’ils tireront leur révérence sur l’avant-scène, mon travail est fini pour ce soir et je pars dans les loges ramasser les costumes. Celle réservée aux filles sent fort la laque, et un magnifique bouquet de roses rouges trône au centre de la coiffeuse. Je vérifie l’étiquette. Elles sont adressées à Syd. Bien sûr. À elle la gloire. Quelques minutes plus tard, cette dernière arrive en compagnie des autres filles, en gloussant et dansant.
Instinctivement, je serre ma meilleure amie dans mes bras.
— T’as été formidable, et regarde ce que quelqu’un t’a déposé !
Elle lâche un petit cri de plaisir et ouvre la carte accrochée au bouquet. Ses yeux s’écarquillent.
— Ça vient d’un fan anonyme.
Ce stratagème classique m’arrache un grognement.
— Il va rester anonyme deux minutes avant de venir faire son coq…
Elle plonge le nez dans les fleurs, puis me sourit, habituée qu’elle est à ce genre d’attentions.
— T’as réussi à faire changer d’avis tes parents pour ce soir, Vee ?
Je sens une boule se nouer dans mon estomac.
— Non. Mais au moins, ils m’ont promis de me laisser sortir de prison pour la fête de la dernière représentation !
Après m’être forcée à suivre à la lettre les règles parentales ces cinq derniers mois, j’ai réussi à les convaincre de m’accorder un peu de liberté. Ce sera la première fois que j’aurai le droit de ressortir avec mes amis, excepté bien sûr les soirées de travail avec la troupe ou les heures passées à travailler en bibliothèque. Première sortie depuis l’« incident », qui n’en est un que dans l’imagination de mes parents. Même si mes dénégations répétées ne les ont toujours pas convaincus.
— Ben alors, j’y vais pas non plus, me soutient Syd.
Je lui donne un faux coup de poing dans l’épaule.
— Sois pas bête. T’as largement mérité une bonne fête. Essaie juste de ne pas trop picoler : malgré mes talents de maquilleuse, je suis pas certaine de pouvoir dissimuler d’éventuelles poches sous tes yeux.
Elle tente de défaire son corset.
— T’es sûre ? Pour la fête, je veux dire. J’ai une foi aveugle en tes talents de maquilleuse !
Je l’aide à dénouer les rubans dans le dos de sa robe.
— Mais oui. Tu me raconteras tout, ou encore mieux, tu posteras des photos, d’accord ?
Une fois que les filles se sont changées, je récupère les costumes, vérifiant qu’il n’y a ni accrocs à recoudre, ni taches à nettoyer pour la représentation de demain soir. Sydney me donne une accolade rapide avant de s’éclipser avec Greta et les autres.
Quelques minutes après, Matthew passe sa tête dans l’embrasure de la porte.
— Comment va mon audacieuse petite Vee ?
J’essaie de garder mon sang-froid malgré les picotements qui m’envahissent le ventre à sa vue et continue d’inspecter l’air de rien une veste en tweed.
— Ça roule.
Franchement, quel besoin d’aller à une fête alors que j’ai la possibilité d’avoir quelques minutes en tête à tête avec lui avant mon couvre-feu ? Mon statut a décidément bien l’air en bonne voie.
— Syd et toi, vous allez chez Ashley ? me lâche-t-il.
— Elle, oui, moi, non.
— Toujours interdite de sortie ? Sincèrement, ma petite Vee, va falloir te mettre au boulot !
Comme la plupart de mes amis, Matthew croit que la sévérité de mes parents est liée à mes mauvais résultats scolaires. Il n’y a que Sydney qui connaisse la vérité.
— J’ai quand même obtenu le droit de venir à la fête de clôture. Avec permission de minuit, s’il vous plaît !
Peut-être qu’en le tenant informé de ma prochaine libération, il m’aidera à trouver comment occuper « au mieux » mon samedi soir…
Il désigne alors le bouquet de roses du menton.
— Elle a deviné de qui elles viennent ?
À ces mots, j’oublie de respirer une seconde.
— Comment tu savais qu’elles étaient anonymes ?
Il me répond d’un clin d’œil.
— J’ai mes sources. On se voit demain.
Un petit hochement de tête, un long regard, et une dernière phrase avant de partir :
— Hmm, c’est vraiment du gâchis qu’une fille mignonne comme toi reste planquée en coulisses.
Alors c’est tout ? C’était notre chance de nous retrouver seul à seul et lui, il part ? J’en ai l’estomac noué. Et c’était quoi cet intérêt soudain pour les fleurs ? J’essaie de ne pas tirer de conclusion hâtive, mais dresse quand même une liste mentale des possibilités. Peut-être qu’un de ses amis est amoureux de Sydney, et a envoyé Matthew tâter le terrain ? Pourtant, l’inflexion de sa voix avait eu quelque chose d’incertain, une vulnérabilité avait pointé. Et si c’était lui qui avait apporté les roses ? Syd et lui partagent la tête d’affiche, mais quand même. Dans ce cas, mon unique et maigre consolation est que, si c’est bien Matthew qui le lui a acheté, Syd n’a pas pris la peine d’emporter le bouquet avec elle.
Je rumine cette sombre histoire tout en prenant dans mon sac à main la petite clé de l’armoire qui recèle l’arme secrète de toute bonne costumière : un vaporisateur contenant un mélange d’eau et de vodka, un bon moyen pas cher pour redonner de la fraîcheur aux costumes. Mme Santana m’a bien répété que j’étais la première élève à qui elle confiait cette tâche sans supervision de sa part. Ça fait plaisir qu’au moins un adulte me fasse confiance ces jours-ci, mais si je racontais ça à mes parents, ils demanderaient qu’elle soit virée sur-le-champ.
J’entends des pas, et cette fois c’est Tommy Toth, responsable des décors et de la partie technique, qui passe la tête à la porte.
— On a bien assuré ce soir, hein ?
Je vaporise machinalement l’intérieur d’une robe lourdement ornée, un peu distendue.
— Ouais, tout s’est super bien passé.
— Les autres sont déjà partis. Je t’accompagne à ta voiture dès que t’as fini.
S’il existait un prix décerné aux parents enseignant la politesse à leurs enfants, ceux de Tommy le gagneraient haut la main. Déjà en sixième, quand c’était notre tour de prendre en charge le passage piéton devant le collège, il se proposait toujours pour porter le panneau « Stop ».
Direction la loge des garçons maintenant, pour m’occuper des costumes masculins.
— T’inquiète pas, je suis garée juste à la sortie.
Il m’emboîte le pas.
— Vee, ça va ?
J’attrape le pantalon de Matthew sur le dossier d’une chaise et le replie en m’appliquant.
— Bien. Ça a juste été une semaine dure.
Il s’étire ostensiblement pour montrer son accord.
— Tu m’étonnes ! À nous deux, on fait le travail de toute une équipe technique.
Eh oui. Nous sommes la colonne vertébrale. Mais pas d’applaudissements pour nous. Pas de roses non plus, d’ailleurs. Je chasse d’un clignement de paupières les larmes qui menacent de monter et me retourne pour lui faire face.
— T’as vraiment fait du super boulot, Tommy. Personne n’aurait pu réaliser des décors comme les tiens.
La scène passe en effet d’un village afghan en ruine à un intérieur de boîte de nuit à Tokyo en moins d’une minute montre en main. Notre pièce est du genre multiculturel.
Il hausse les épaules, comme si c’était peu de chose.
— Tommy, ne sois pas si modeste, tu mérites autant de compliments que les acteurs.
— Oh, il y a des avantages à ne pas occuper le devant de la scène.
Mes sourcils doivent avoir disparu sous ma mèche tellement je les arque.
— Par exemple ?
— Le respect de la vie privée.
Je laisse échapper un petit rire à mi-chemin entre le reniflement et le grognement.
— Et c’est un avantage, ça ?
Il hausse à nouveau les épaules, dubitatif cette fois. Le temps que je finisse de ranger les costumes, mon téléphone se met à vibrer : un texto de ma mère, me rappelant que je dois être rentrée d’ici quarante minutes maximum. Soupir. Un petit coup sec sur ma laisse, comme si j’avais pu oublier… Après avoir effacé le message, je découvre que Matthew ne m’a pas déconnectée du site d’ADDICT, ce jeu auquel je ne participerai jamais.
— Dis Tommy, tu trouves que je suis une fille audacieuse ?
Il recule d’un pas, interloqué.
— Audacieuse ? Euh… j’en sais rien. En tout cas, t’as beaucoup de charisme. Tu te souviens il y a deux ans quand tu avais revisité les paroles de l’hymne officiel du collège ?
C’est ça mon moment de gloire ? Des paroles paillardes qui rimaient à peine ? La grimace aux lèvres, je lui montre l’écran de mon téléphone.
— Tu t’inscrirais à ce jeu, toi ?
Il réfléchit un instant avant de me répondre :
— Peu probable. Trop risqué comme truc.
— C’est pas mon genre, c’est ça que tu veux dire ?
— J’ai jamais dit ça !
Avec Tommy à côté de moi, je me mets alors à naviguer sur le site jusqu’à ce que s’affiche la liste de défis que les gens peuvent relever dans l’espoir d’être sélectionnés pour les rounds en direct, le tout accompagné de pop-ups promettant une célébrité instantanée et d’une vidéo dévoilant les vainqueurs du Grand Prix du mois précédent assistant à la première d’un film. Deux des filles y font miroiter les bijoux qu’elles ont gagnés au fil des défis remportés. Sales petites chanceuses !
Je scanne rapidement la liste des yeux. La plupart des défis me semblent affreux, mais il y en a un où il suffit d’aller dans un café et de se renverser de l’eau sur la tête en criant : « Il n’y a que l’eau froide qui me mette en chaleur. » Plutôt débile, mais bien moins dangereux que de voler du vernis, même pour de faux. On dirait que je suis en train de me laisser tenter. Un coup d’œil à ma montre. C-Com-Café est à mi-chemin entre le lycée et la maison. J’ai le temps de le faire si je me décide tout de suite. Ça clouerait le bec à Matthew et ferait disparaître le mot « petite » de son vocabulaire, celui qui accompagne toujours mon prénom dans les textos qu’il a commencé à m’envoyer depuis le début des répétitions. Des messages mignons, mais qui deviennent à chaque fois plus chauds à mesure que la soirée avance.
Je regarde Tommy dans les yeux.
— Ça te dit de faire quelque chose qui sort de l’ordinaire ?
Le rose lui monte subitement aux joues.
— Me dis pas que tu veux t’inscrire à ce jeu ?
— Bien sûr que non. Il est de toute façon un peu tard pour être sélectionnée. Mais j’imagine que ça doit être marrant de relever un défi, non ? Juste pour voir ce que ça fait ?
— Euh… j’en suis pas si sûr.
Il papillonne des paupières comme si ses lentilles avaient une subite envie de se faire la malle.
— Tu te rends bien compte que le monde entier aura accès à cette vidéo ? Étant donné que c’est gratuit de regarder les défis préliminaires, ça pourrait faire un paquet de gens…
— C’est le but recherché, non ?
Il penche la tête de côté et me dévisage, l’air sérieux.
— T’es sûre que tu vas bien, Vee ?
Je repars mettre le vaporisateur sous clé.
— Très bien. Pas la peine de m’accompagner si tu le sens pas. Je pensais simplement qu’on pourrait s’amuser un peu…
— T’as peut-être raison.
Il hoche la tête, clairement en conflit avec lui-même, puis finit par lâcher :
— OK, je veux bien te filmer.
Ah oui, tiens, j’avais oublié qu’il fallait quelqu’un pour immortaliser le défi. J’attrape mon sac et lui passe devant, me sentant l’âme d’une Lara Croft.
— Génial. C’est parti alors.
Il se dépêche de me rattraper.
— On peut prendre ma voiture.
Ses parents lui ont offert pour son anniversaire une Audi qui pourrait figurer dans un film à gros budget.
— Non, on prend la mienne, tranché-je. C’est mon défi, après tout.
Il fait un peu lourd dehors, l’humidité a dû apparaître en cours de soirée. Et bien que je sois sur le point de me verser de l’eau sur la tête dans un café, je ne suis pas d’humeur à essuyer une averse. Tommy et moi piquons un petit sprint pour atteindre ma vieille Subaru dont le volant frémit à chaque fois que je freine. C’est ma voiture, et je m’y sens bien. Je m’installe au volant et ouvre la portière à Tommy.
J’essaie de fredonner le tube hip-hop qui passe à la radio, mais ma voix n’arrête pas de dérailler. Serais-je nerveuse ?
— Tu crois que les clients du C-Com-Café vont se douter que je suis là pour un défi d’ADDICT ?
Il semble perdu dans la contemplation du tableau de bord, dans l’espoir peut-être de trouver un meilleur sound system que mon antique autoradio décoré de l’autocollant « METS LE SON À DONF ».
— Vee, je pense pas que leurs clients soient dans la tranche d’âge ciblée par ADDICT.
Son emploi si naturel des mots « cible » et « tranche d’âge » me fait rigoler intérieurement, comme s’il bossait dans la pub. Le genre de phrase que mon père pourrait sortir. Un mauvais souvenir m’assaille alors : son visage blanc comme un linge lorsqu’il était à mon chevet il y a quelques mois à l’hôpital. Il n’avait pas arrêté de secouer la tête et de répéter que mon geste ne me ressemblait pas du tout. Les filles comme moi ne finissent pas au volant, enfermées dans leur garage avec le moteur qui tourne. Je lui avais dit que j’étais d’accord avec lui à cent pour cent.
Je m’extrais de ce souvenir déplaisant.
— Si je résume, je vais juste me ridiculiser devant un parterre de gens qui n’ont aucune idée que je fais ça pour un jeu. Parfait.
Le mois dernier, un des organisateurs du jeu avait posté en boucle que les joueurs avaient interdiction absolue de révéler à la foule qu’ils réalisaient un défi.
Les sourcils froncés de Tommy me laissent deviner ce qu’il pense de tout ça, mais il est bien trop poli pour le dire à voix haute. À la place, il me parle d’un documentaire qu’il a vu dans lequel des businessmen en herbe doivent chanter à un carrefour très passant afin de vaincre leurs inhibitions.
— Cette aventure va peut-être te faire du bien, me réconforte-t-il.
Je l’étudie du coin de l’œil. Il est encore plus beau gosse que je ne le pensais. Non pas qu’on soit autre chose que de bons amis. Avec ses traits finement ciselés, sa débrouillardise et ses parents bourrés aux as, il risque d’être élu dans dix ans à un poste politique avant même notre réunion des anciens élèves.
Je me rappelle soudain que je n’ai pas rempli la fiche de renseignements.
— Ça te dérangerait d’aller sur le site pour y rentrer mes infos perso ?
Il allume son portable et me lit les questions au fur et à mesure qu’il tape les réponses. Je lui donne mon adresse, mon numéro de téléphone, mon e-mail et ma date de naissance (le 24 décembre, pas top pour les cadeaux !). Pour la liste des gens à prévenir en cas d’urgence, ce qui me semble un peu bizarre pour un défi d’à peine deux minutes, je lui dis d’indiquer son prénom, celui de Sydney, puis de Liv, d’Eulie, et finalement de Matthew, histoire de rire un peu.
Cinq minutes plus tard, après avoir fait deux fois le tour du parking du café, je trouve enfin une place qui se libère. L’air s’est bien rafraîchi depuis le coucher du soleil, promettant un retour inconfortable dans la voiture après le défi. Enfin… si j’arrive à le remplir, ce dont je commence un petit peu à douter.
Je tends ma veste à Tommy.
— Tu peux me la tenir, ça me fera quelque chose de sec à me mettre sur le dos.
— Je peux prendre ton sac aussi, au cas où.
Sérieusement, quel autre garçon aurait pensé à garder la prunelle de mes yeux en lieu sûr ? Un petit frisson agréable me parcourt aussitôt.
— Bien vu.
Tommy porte mes affaires presque avec révérence, comme s’il avait peur de les abîmer, ce qui ne serait pas vraiment une catastrophe étant donné que j’achète quasiment tout à moitié prix à Vintage Love, la boutique où je travaille.
Nous entrons dans le café et soudain mon cœur s’emballe quand je réalise que l’endroit est plein à craquer. C’est une chose de sélectionner un défi sur une liste, c’en est une autre de le relever en public. Le public, voilà bien le problème. Celui qui m’a fait m’enfuir au beau milieu des auditions pour la pièce du lycée, ou qui m’a fait transpirer abondamment lors de mon exposé en cours de sciences politiques. Pourquoi donc quelqu’un comme moi décide-t-il de jouer à un tel jeu ? Serais-je suicidaire ?
Je me revois en coulisses, spectatrice impuissante du baiser de Syd et Matthew, et inspire un grand coup. À l’évidence, je fais cela pour me prouver quelque chose. Merci le cours d’introduction générale à la psychologie…
Tommy réussit à nous trouver une place à la grande table partagée au centre du café et y dépose nos affaires. Il tripote un peu son téléphone.
— Le site d’ADDICT dit que je dois filmer ça en live à partir de leur application, apparemment pour qu’on ne puisse pas monter la vidéo après. Je commencerai dès que t’es prête.
— OK.
Je m’avance à pas lourds jusqu’à la queue devant la caisse tout en tâchant d’ignorer l’étrange engourdissement qui m’envahit les jambes. C’est un effort extrême pour moi que de poser un pied après l’autre, comme si je progressais avec difficulté dans une piscine remplie de miel. Respire, respire, respire. Si seulement les odeurs de café torréfié ne me montaient pas à la tête. La ventilation est vraiment pourrie ici. Mes cheveux et mes vêtements vont empester quand je sortirai. Maman le sentira-t-elle ?
Le couple qui me précède est en plein débat sur le fait de boire ou non du thé indien le soir, tandis que le groupe de femmes devant eux bombarde la serveuse de questions sur le nombre de calories contenu dans chaque boisson. Leurs piaillements commencent à me taper sur les nerfs. J’ai envie de leur hurler que les gens qui font attention aux calories feraient mieux d’éviter un café où sont proposées une bonne douzaine de viennoiseries bien grasses.
Je fais signe à un serveur pour essayer de capter son attention. Il se contente de me sourire en lançant plusieurs espressos. L’horloge murale indique 21 h 37. Merde, il ne me reste plus que vingt-trois minutes jusqu’au couvre-feu, et je viens de me rendre compte que je dois raccompagner Tommy à sa voiture avant de pouvoir rentrer. Tant pis, je me fraye un chemin jusqu’au comptoir en jouant des coudes, ce qui me vaut des commentaires désobligeants. Peut-être qu’ils la fermeront une fois que j’aurais mené ma mission à bien. Personne ne vient chercher de noises aux déséquilibrés. J’avise un pichet rempli d’eau glacée au coin du comptoir, et une pile de gobelets à côté. J’en remplis un et me dirige vers Tommy en tâchant de ne pas le renverser, bien que je tremble comme une feuille.
21 h 39. Je prends une grande inspiration et fais un signe à Tommy. Il pointe alors son portable sur moi et me dit quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Quelques personnes nous foudroient du regard. Tommy me lâche un petit sourire et m’encourage d’un pouce levé, ce qui fait déferler en moi une vague de reconnaissance. Je n’y serais jamais arrivée toute seule. Peut-être que je n’y arriverai pas, du reste. Je tremble de plus belle et ravale les larmes qui menacent de monter. Mince alors, je suis vraiment une lavette. Pas étonnant que je bafouille à chaque audition.
Mes yeux se raccrochent à l’horloge, mon champ visuel se rétrécissant de manière inquiétante. Tout devient noir autour de moi, je ne vois plus que le cadran, égrenant les secondes comme les battements du Cœur révélateur d’Edgar Poe. Ça en devient risible. Ce n’est qu’un verre d’eau et une phrase d’une ligne, putain ! Je suis sûre que Syd, elle, se verserait le pichet entier tout en chantant in extenso son morceau favori de la comédie musicale Les Misérables. Mais il faut se rendre à l’évidence : je ne suis pas Syd.
Le rythme de mon cœur s’accélère jusqu’à devenir presque audible et j’ai la tête toute cotonneuse. On dirait que chacune des molécules de mon corps me supplie de partir. Ou de crier. Ou les deux. Je me force à calmer ma respiration. Le défi sera terminé en une minute. Je vais bientôt être sortie des griffes de cette terreur abjecte. Je m’essuie la joue. Lorsque l’horloge affiche 21 h 40, je m’éclaircis la gorge.
Suis-je capable de le faire ? La question tourne en boucle dans mon cerveau alors même que je lève le gobelet à bout de bras. Je constate avec surprise que celui-ci fonctionne encore. D’une voix qui dépasse à peine le murmure, je bredouille : « Il n’y a que l’eau froide qui me mette en chaleur ! » et me verse quelques gouttelettes sur le cuir chevelu.
Tommy louche, comme s’il ne m’avait pas entendue prononcer la phrase.
Je hausse alors la voix, qui sonne maintenant comme celle d’un canard enrhumé, et répète : « Il n’y a que l’eau froide qui me mette en chaleur ! » Et me verse le reste du verre sur la tête. Le choc de température me sort de ma torpeur. Oh mon Dieu ! Je l’ai fait ! Et maintenant me voilà trempée, rêvant plus que jamais de pouvoir disparaître d’un claquement de doigts.
Une femme à proximité sursaute et glapit :
— Doux Jésus !
— Désolée, dis-je, l’eau me dégoulinant le long du nez.
Je sais que je devrais faire quelque chose mais mon corps demeure comme paralysé. Sauf mes yeux qui enregistrent un million de détails à la seconde. Et tous semblent vouloir conspirer à me faire me sentir mal. Dans un effort conscient, je me force à rompre le charme et me passe le dos de la main sur le visage tandis qu’un type prend une photo de moi. Je le regarde méchamment et il en prend une nouvelle.
Tommy repose alors son téléphone et me regarde d’un air paniqué.
— Vee, euh… comment dire, ton chemisier…, bredouille-t-il en montrant ma poitrine.
Je commence à baisser les yeux lorsqu’un des serveurs accourt vers moi avec une serpillière. Il grimace en regardant la flaque qui s’est formée à mes pieds.
— Je vais le faire, dis-je en tendant le bras.
Pourquoi n’ai-je pas pensé à prendre des serviettes en papier ? C’est la seule inquiétude qui me traverse l’esprit, bien terre à terre si l’on songe à la situation.
Le serveur écarte la serpillière d’un geste brusque.
— Comme si je pouvais vous faire confiance. Poussez-vous ! Et si vous n’achetez rien, partez, s’il vous plaît !
Hé, oh ! Ce n’est pas comme si j’avais craché dans son mixeur.
— Désolée.
Je me dirige vers la sortie. L’air frais du dehors transperce mon chemisier trempé, me glaçant jusqu’à l’os.
Tommy me rattrape et me tend ma veste.
— Couvre-toi !
J’inspecte alors l’étendue des dégâts à la lumière de l’enseigne : je n’avais pas calculé avant de me verser de l’eau dessus que mon petit haut était en coton blanc. Ni que mon soutien-gorge était en fine soie légère. Moi, la costumière qui, en plus, bosse à temps partiel dans un magasin de vêtements, j’aurais peut-être dû anticiper la réaction de ces tissus au contact de l’eau. Je viens de m’autoproclamer Miss T-Shirt Mouillé. Aux yeux du monde entier ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
OceanofPDF.com