Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 22 sur 24

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Chapitre 21.

21.

 

 

Un mois plus tard

 

J e ne suis pas du matin, mais j’apprends à le devenir. La sérénité de l’aube offre la promesse quotidienne que tout reviendra à la normale. Mais comme le chat de Schrödinger, encore faudrait-il que je sorte de ma boîte pour pouvoir le prouver. J’attends d’avoir fini mon petit déjeuner et de m’être habillée pour allumer mon téléphone. Je suis à la fois tentée de prolonger ces moments paisibles et impatiente de voir si les choses ont évolué. Un message en particulier m’accroche l’œil, bien que noyé parmi des centaines de SMS et demandes d’amitié sur des réseaux sociaux. Et ça, c’est une journée typique. Ce qui signifie que ma vie est toujours dingue. Pour l’instant, j’ai réussi à capter l’attention d’une très large audience. Et je ne vais pas me priver de m’en servir. J’envoie mon message hebdomadaire à tous les nouveaux numéros de téléphone et pages ThisIsMe que j’ai recueillis dans la semaine écoulée. La plupart des gens ne le liront sans doute pas, mais avec un peu de chance, certains le feront.

CHER MONDE,

J’AI FAILLI MOURIR EN JOUANT À ADDICT, TOUT ÇA POUR QU’ILS S’EN

METTENT PLEIN LES POCHES. ILS PENSENT POUVOIR ABUSER DES JOUEURS

SANS SE FAIRE INQUIÉTER PARCE QUE PERSONNE N’EN A RIEN À FAIRE ET QUE

PERSONNE NE SAIT OÙ LES TROUVER. MAIS ILS ONT TORT.

ILS NE PEUVENT PAS SE CACHER. PAS QUAND NOUS SOMMES SI

NOMBREUX. PAS QUAND NOUS SOMMES PARTOUT.

ALORS QUELS QUE SOIENT VOS TALENTS EN INFORMATIQUE, AMATEURS

ET HACKERS, TOUS À VOS CLAVIERS POUR TRAQUER CES BÂTARDS.

JE VOUS METS AU DÉFI !

Après avoir envoyé le message, je range mon téléphone et essaie de ne plus le consulter jusqu’au lendemain matin. Ma prof de technologie m’accuse d’être technophobe, moi j’appelle ça garder ma santé mentale.

Je me tresse une queue-de-cheval, puis me dirige vers le garage. J’ai beau être privée de sorties en soirée et les week-ends jusqu’à être en âge de voter, j’ai tout de même le droit d’aller faire de l’exercice trois matins par semaine. Je prends donc ma voiture en direction d’un sentier pédestre à proximité, où m’attend sagement une Volvo grise.

Ian est à côté, en pleine séance d’étirements. Il est vêtu d’un short moulant et d’un T-shirt léger, ce qui fait ressortir ses bras et ses jambes bronzés et sculptés par l’exercice régulier. Moi aussi, j’ai pris des couleurs et un peu de muscle, j’ai décidé que de jolis biceps apporteraient un indéniable plus à mon style. Quand j’arrive à la hauteur de Ian, nous nous embrassons longuement puis allons prendre nos places habituelles à la rambarde pour nos étirements de mollets.

— On a une identification, lui annoncé-je en référence au message trouvé plus tôt sur mon téléphone.

— Sur elle ou lui ?

— Sur Gayle, dont le véritable nom est Jordan, si le logiciel de reconnaissance faciale n’a pas commis d’erreur.

— Sacré Tommy, commente Ian, le sourire aux lèvres.

Après s’être confondu en excuses, Tommy a renoué avec moi un semblant d’amitié encore maladroite, et il s’est énormément investi dans ma lutte anti-ADDICT, en en devenant le fer de lance. Je pense sincèrement qu’il ne s’était pas rendu compte que les choses pouvaient déraper à ce point. Et après tout, il n’a pas été le seul ce soir-là à agir contre nature et à abdiquer tout sens critique.

Ian et moi poursuivons notre échauffement encore quelques minutes avant de rejoindre le début du sentier puis de partir à petites foulées, retrouvant un rythme désormais familier. La semaine suivant le jeu, notre footing matinal était en permanence perturbé par des Observateurs à l’affût de vidéos pour progresser dans leur système bizarre de classements et de crédits. Tommy a même trouvé un émetteur GPS collé à mon pare-chocs.

La police n’a pas été d’une grande aide. Manque de preuves, ont-ils avancé. Les autres joueurs ont soutenu mordicus que les armes étaient en plastique et que nous buvions du jus de fruits. Je suis sûre qu’ADDICT a acheté leur silence. Quant au mec tordu que j’avais pris pour otage, il n’a pas décroché un mot non plus.

Ça ne nous empêche pas de nous battre. Il y a des tonnes de gens qui sont prêts à nous aider, dont un Observateur qui a récupéré des images montrant furtivement le visage des deux présentateurs à l’entrée du club. Certes, c’est la vidéo d’une vidéo, la qualité de l’image est donc relativement mauvaise, mais Tommy a réussi à si bien la nettoyer qu’il a pu la passer dans un logiciel de reconnaissance faciale. Celui-ci permet de comparer les clichés aux milliards d’images disponibles sur Internet. Bien sûr, Guy et Gayle étaient sans doute payés comme nous pour assurer le spectacle. Mais s’il y a moyen qu’ils nous fournissent une piste sur les gros bonnets cachés derrière le jeu, ils restent notre plus grand espoir.

Ian et moi dépassons un bosquet de chèvrefeuille qui parfume l’air alentour de senteurs estivales. Je respire l’odeur à pleins poumons quand surgit de derrière un arbre un type maigrichon, caméscope à la main.

Ian s’arrête net devant lui.

— Écoute mec ! Pas la peine de nous tendre une embuscade ! Si tu nous avais demandé poliment, on t’aurait laissé nous filmer.

Et il ne ment pas, nous avons en effet appris de notre célébrité subie : ceux qui recherchent la lumière des projecteurs sont ceux dont le public se lasse le plus vite. Alors Ian et moi avons décidé de poser pour des photos à chaque fois qu’on nous le demande. Plus on s’expose et plus on espère voir baisser notre cote de popularité.

Mais ce type n’a pas demandé. Il va falloir qu’il en paye les conséquences. Ian et moi sortons notre téléphone et les braquons sur l’Observateur.

Il se met les mains sur le visage :

— Hé, mais qu’est-ce que vous foutez ?

Ian lui sourit de toutes ses dents.

— C’est pour un nouveau site qui s’appelle « PORTRAITS DE PERVERS ». Allez, un petit sourire pour la caméra !

Le type pivote sur ses talons et part en courant tout en lâchant une bordée d’injures. Ça a encore mieux marché que d’habitude. Ma vidéo est sans doute toute tremblante et pixellisée, vu la qualité de mon objectif. Mais il y a pire dans la vie que ce petit détail matériel.

Après avoir parcouru deux kilomètres, nous nous accordons une pause sur un grand banc de bois au bord du chemin. Ian me prend sur ses genoux et m’attire dans un long et langoureux baiser. Je ne peux malheureusement pas m’empêcher de scruter la forêt aux alentours, en me demandant si nous sommes vraiment seuls.

Nous avons bien essayé de trouver davantage d’intimité pour nos rendez-vous matinaux, mais il est hors de question d’aller chez Ian et a fortiori chez moi. Il nous est arrivé, alors que nous étions garés en pleine cambrousse, qu’un de ces tarés d’Observateurs vienne nous interrompre en frappant à la vitre. Je comprends mieux Abigail, cette autre participante qui était partie se réfugier une semaine au fin fond de la campagne en Virginie. Autant je souhaite de tout mon cœur la fermeture définitive d’ADDICT, autant une petite partie de moi espère qu’ils vont maintenir le round programmé ce samedi. Cela permettrait de mettre de nouveaux candidats sous le feu des projecteurs et de nous faire oublier. C’est un vœu atroce et égoïste, je sais.

Lorsqu’un couple de joggeurs nous dépasse, c’est le signal pour nous de reprendre le sentier dans l’autre sens. La journée s’annonce belle et ensoleillée. On pourra peut-être déjeuner dehors avec Syd et des membres du club photo qui doivent réaliser des portraits d’elle pour son book. Avec toutes les soirées que je passe à la maison, j’ai quant à moi eu le temps de bien étoffer mon propre portfolio. Pas besoin de cette saleté d’ADDICT pour mener nos rêves à bien.

La séance de sport avec Ian se finit bien trop tôt. Nous nous séparons sur un long baiser avant de remonter dans nos voitures respectives. Alors que je démarre, je hume une étrange odeur de friture qui flotte dans l’habitacle, comme si quelqu’un venait de manger du bacon. Est-ce que c’est entré par les bouches de ventilation ? Je me retourne rapidement pour vérifier qu’il n’y a personne caché sur la banquette arrière. Rien, ni personne, mais mon malaise ne se dissipe pas totalement. Ce sentiment d’être constamment épiée disparaîtra-t-il un jour ?

Lorsque j’arrive à la maison, papa et maman m’accueillent avec des sourires soulagés, comme à chaque fois que je reviens de mon footing. Je sais combien ça leur a déjà coûté de me faire confiance là-dessus, alors je tiens à tout faire pour leur prouver que je le mérite. Une des conséquences inattendues de mes aveux intégraux concernant ADDICT est qu’ils ont pu voir à quel point je tenais à la vie. Ils veulent enfin bien croire que cette fameuse nuit dans le garage n’était qu’un accident. Avec un peu de chance, j’aurai même un bon de sortie pour aller avec Ian à un salon d’Habitat pour l’humanité le mois prochain.

— Tu as commandé quelque chose sur Internet ? me demande maman en me montrant un paquet sur la table de l’entrée. J’ai trouvé ça sur le paillasson quand je suis sortie arroser les plantes.

Comme si j’avais de l’argent pour autre chose que mes futures études. Je m’approche du colis. Normalement, il n’y a pas de livraisons de si bonne heure. Peut-être a-t-il été déposé hier soir. L’adresse de retour est inscrite en lettres d’or gaufrées au nom d’un grand magasin new-yorkais. Le cachet de la poste indique également New York, il y a donc peu de chances pour que le paquet contienne une bombe. Eh oui, cette bonne vieille paranoïa ne m’a pas quittée…

J’ouvre le colis, il contient un autre emballage protégé par des billes de polystyrène. À l’intérieur, un sac de velours dont je reconnais immédiatement le logo : c’est la marque devant laquelle j’ai bavé pendant des heures sur Internet. Les mains tremblantes, je sors du sac deux escarpins couleur flamant rose : les chaussures qu’ADDICT m’avait agitées sous le nez pour mon premier défi au C-Com-Café. Étrange. Ils ont pourtant été clairs sur le fait que je perdais le droit à tout cadeau si je ne finissais pas le round du Grand Prix. Auraient-ils fait erreur ?

Je trouve une petite enveloppe argentée dans l’une des chaussures, je l’ouvre et la note que je découvre à l’intérieur me fait tomber à genoux sur le carrelage froid de l’entrée.

Je ne me lasserai jamais de te regarder, j’ai hâte que tu joues à nouveau…

Je reste un instant à genoux, à contempler ces chaussures qui deviennent chaque seconde plus laides. Eh bien, une femme démunie dans un foyer les aura bientôt aux pieds ! Je me relève pour les déposer dans le carton à dons que Maman a institué dans l’entrée. Alors que je traverse le salon, je suis surprise par un son familier qui vient du fond de ma poche. C’est mon téléphone qui sonne. Mais ce n’est pas la mélodie habituelle.

À la place, une horrible voix d’enfant geignard.

BAISSER DE RIDEAU

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