Addict
Chapitre 4.
4.
T ommy secoue la tête, l’air incrédule. — Mes félicitations ! Je suis tellement contente que j’avance en pas chassés sur le trottoir. Cela fait combien d’années que je n’ai pas fait ça ? Depuis le CP, sans doute. — Merci de m’avoir épaulée, Tommy. Sans toi, j’aurais jamais été jusqu’au bout. Si t’étais une fille, je te prêterais mes futurs escarpins ! Son sourire retombe un peu. — Euh… merci ? — Tu sais ce que je veux dire. T’es un mec formidable ! Je m’installe au volant de ma voiture. — J’aurais vraiment aimé qu’on puisse fêter ça, mais mes parents… tu sais. — Oui, oui, je sais. À demain, alors. Il reste un moment figé, comme s’il attendait que je lui dise quelque chose de plus, puis, l’air embarrassé, referme ma portière. Sur le chemin du retour, je mets la radio à fond et reprends le refrain d’une chanteuse country racontant comment elle se venge du type qui l’a maltraitée. Je me demande vraiment pourquoi je trouve cette chanson si jubilatoire. Quand la porte du garage se referme, il me reste même une minute d’avance. Parfait ! J’effectue quelques pas de danse avant d’ouvrir la porte du vestibule, me retenant de justesse de chanter « Tout va très bien, madame la marquise », mais ça éveillerait les soupçons de maman. Je la trouve assise en robe de chambre dans le salon, en train de faire semblant de lire un roman. Je la prends dans mes bras en espérant ne pas trop sentir le café.
— La pièce s’est encore super bien passée.
— Merveilleux, chérie ! Papa et moi avons hâte d’y assister demain.
— C’est toujours la meilleure le troisième soir. Vous ne regretterez pas d’avoir attendu.
Je monte l’escalier en dansant et fredonne un air de West Side Story tout en me préparant pour la nuit. Je m’endors rapidement, le sourire aux lèvres.
Je suis tellement sur mon petit nuage que j’en oublie d’éteindre mon téléphone. Il me réveille donc à huit heures. Je l’ignore consciencieusement et me retourne dans mon lit, replongeant dans ma rêverie où figure Matthew, mais aussi un beau brun ténébreux dans un café.
Mon téléphone se met soudain à vibrer, une première puis une deuxième fois. Qui peut bien vouloir me parler si tôt un samedi matin ? J’ouvre enfin les yeux. Et si ça concernait mon défi d’hier soir ? Je me repasse le défi dans la tête. Normalement, il ne contient aucune scène embarrassante. Aucune de chez aucune.
La conscience aux abois, je me lève tout de même pour attraper mon portable. Le premier message provient de Sydney.
COMMENT AS-TU OSÉ FAIRE ÇA ?
Oups. C’est vrai que j’ai totalement zappé ma promesse faite à Syd de ne plus relever de défi. Mais je suis sûre qu’elle me pardonnera en voyant les escarpins ! Dommage qu’elle chausse deux pointures de plus que moi, les lui prêter aurait été le meilleur moyen d’apaiser sa colère.
Les messages suivants sont aussi d’elle. Et ils ne sont pas très sympathiques. Mais elle ne fait mention ni d’indécence de ma part ni d’une quelconque humiliation, à part peut-être que j’ai chanté faux. Pourquoi alors s’énerver comme ça ? C’est à ce moment que je comprends : elle voulait s’inscrire à ADDICT. Pour de vrai. Mes défis lui ont sans doute rappelé qu’elle ne pourrait pas le faire, pas ce mois-ci tout du moins. Ce n’est pas pour autant une raison d’être jalouse ! Il ne m’est jamais venu à l’idée d’être sélectionnée pour les rounds en direct. J’ai relevé ces défis simplement pour m’amuser… Bon, d’accord, plutôt pour remporter une paire de divins escarpins.
J’attends d’avoir pris un solide petit déjeuner avant de lui répondre par texto. Je joins au message ma photo avec les chaussures aux pieds. Elle m’appelle directement dès réception. Oh oh. Je décroche pour l’entendre me crier dans les oreilles :
— Je me contrefous de ton prix ! Tu m’as promis que tu ne jouerais plus ! Imagine qu’il se soit passé quelque chose de grave hier soir ? J’aurais pas été là pour recoller les morceaux comme après ton premier défi !
— Personne ne t’a jamais demandé de recoller quoi que ce soit. C’était juste un petit défi de plus. Sans chemise mouillée ou quoi ou qu’est-ce. Et au final, le type qui a joué avec moi s’est révélé plutôt sympa. Même s’il ne l’avait pas été, j’avais Tommy à mes côtés.
— Tu veux pas comprendre, hein. Qu’est-ce qu’il se serait passé s’ils avaient envoyé d’autres joueurs avec pour mission de te harceler ? T’as bien vu ce qu’ils ont fait à la fille qui avait des tocs, non ?
Je ne peux m’empêcher de réprimer un frisson.
— Mais ça s’est passé lors des rounds en direct. Écoute, Syd, personne n’a été blessé. J’ai gagné les chaussures dont je rêvais, et voilà : le jeu est terminé !
Je l’imagine parfaitement secouer la tête à l’autre bout du fil.
— Putain, des fois, Vee, je ne te cerne vraiment pas. À croire que tu as des pulsions d’autodestruction.
Cette remarque a le don de m’exaspérer.
— Qu’est-ce que tu sous-entends là ? Que j’ai déjà essayé de me faire du mal ? Tu sais mieux que quiconque combien j’étais crevée ce soir-là, à t’aider à apprendre tes répliques pour le spectacle de Noël. C’est vraiment mesquin de ta part de suggérer que j’ai pu faire exprès de laisser tourner le moteur pour me suicider !
— Je ne parlais pas de ça.
— Bien sûr…
S’ensuit un silence qui semble s’éterniser.
— Écoute, Syd, j’ai des trucs à faire, là.
On raccroche toutes les deux sans un mot. Il ne manquait plus que ça. Le jour de la dernière représentation, il faut que je m’engueule avec ma meilleure amie. Comment se fait-il d’ailleurs qu’elle ait été si vite au courant de mon défi ? A-t-elle été sur le site d’ADDICT dès le saut du lit, ou lui ont-ils envoyé la vidéo comme ils l’avaient fait à certains de mes amis après le premier défi ?
J’allume mon ordinateur et me connecte au site du jeu à la recherche des vidéos classées « Qualifications avancées ». Elles sont consultables gratuitement, sans doute afin d’aiguiser l’intérêt pour les rounds en direct, eux bel et bien payants. Je tombe vite sur la mienne. Le clip a déjà suscité plus de cent commentaires. Tant que ça ? Le défi ne me semblait pas si excitant… Je clique sur play et la vidéo commence sur la voix de Tommy qui explique combien Ian serait chanceux de pouvoir sortir avec une fille comme moi. Il est trop chou ! ADDICT a manifestement monté la vidéo, puisqu’il y a ensuite un fondu enchaîné sur Ian qui fait la queue, commenté par une voix féminine qui explique en détail ce qu’elle a envie de lui faire. Serait-ce la bombe blonde qui l’accompagnait ? Est-ce qu’ils étaient vraiment ensemble ou bien est-ce ADDICT qui la lui a assignée comme Observatrice ?
L’image se cale ensuite sur moi en train de chanter, l’air passablement effrayée. Mais je dois bien reconnaître que je dégage quelque chose. Et j’ai un peu honte de l’admettre, mais ça me donne aussi une certaine… innocence. Je parais sans doute d’autant plus fragile à côté du sculptural Ian. Si moi je suis photogénique, alors que dire de lui ? Il aurait toute sa place dans une superproduction hollywoodienne. Le dieu des pommettes saillantes ne l’a vraiment pas loupé !
Je parcours des yeux la liste des commentaires. Des vingtaines de filles supplient la production de les dépêcher sur place comme Observatrices si Ian est choisi pour les rounds en direct. Ça coûte pourtant trois fois plus cher que de les regarder de chez soi ! Bien sûr, les Observateurs présents sur les lieux du défi ont la possibilité d’empocher de très beaux cadeaux s’ils capturent des images que n’ont pas les autres, mais les chances de gagner paraissent bien minces.
Le reste des commentaires se partage selon les sexes : il y a les garçons qui commentent mon air de biche apeurée qu’ils trouvent super sexy, et les filles qui se vantent d’aller beaucoup mieux avec Ian que moi. Il a sacrément de quoi faire avec toutes ces groupies !
Eh bien, que la chance soit avec lui lors du vote de ce soir ! Pendant que je lui envoie mes vœux par télépathie, une pub pour ADDICT jaillit sur mon écran : « VENEZ VOIR QUI JOUE ! » accompagnée des clips des joueurs retenus pour la phase suivante à Tampa, en Floride, et à Washington D.C. Quelques secondes plus tard, un nouveau pop-up arrive : « VENEZ VOIR QUI OBSERVE ! » avec des photos de gens qui se sont inscrits comme Observateurs, soit via ordinateur, soit sur le terrain. J’imagine que même le public court après sa minute de célébrité…
Maintenant que j’ai déjà relevé deux défis, je suis tentée d’en regarder aussi. Si je m’écoutais, je me brancherais bien sur ADDICT en direct ce soir. Mais j’ai déjà des plans. Et c’est pas comme si le site allait disparaître du jour au lendemain. Là, ce que je désire avant tout, c’est être avec Matthew.
Allez, je me force à éteindre mon ordinateur et à faire ce que j’ai à faire. Je marque une pause entre mes devoirs de maths et le projet que je dois rendre pour le cours de mode et esthétique, et j’en profite pour cuisiner trois desserts destinés au buffet de la fête. Pourtant, j’ai l’impression que la journée traîne en longueur.
Dès que l’aiguille des secondes indique dix-sept heures, je saute dans ma voiture. Une fois au théâtre, je n’ai pas le temps de m’ennuyer avec toute la troupe qui se succède sur le fauteuil pour être maquillée. Chacun veut être sur son trente-et-un pour la dernière. Lorsque vient le tour de Syd, ça me fait un peu bizarre de la voir s’asseoir sur le siège. Elle a beau blaguer avec tout le monde, je remarque bien qu’elle évite de croiser mon regard. Et quand une des actrices se met à parler de mon deuxième défi et à dire que je suis hyper courageuse, Syd s’empresse de changer de sujet.
La loge exhale un lourd parfum de pivoines, encore un superbe bouquet destiné à ma meilleure amie… Malgré les cajoleries de certaines filles, elle refuse de nous dire qui les lui a offertes. À peine lui ai-je appliqué ses faux cils qu’elle quitte la pièce.
Heureusement, l’arrivée de Matthew me change vite les idées, d’autant qu’il pose sa main sur mon genou nu tout le temps que dure son maquillage. Il veut se repasser mes vidéos pendant que je travaille sur son visage, mais je lui enjoins d’arrêter de gigoter.
Il parvient néanmoins à me montrer une autre pub pour ADDICT.
— Ils viennent de commencer les rounds en direct à Austin. Je suis sûr que le chapeau texan et les éperons t’iraient à merveille. Alors, tu te sens l’âme d’une aventurière ce soir, ma petite Vee ?
— Je n’ai aucune intention de me verser à nouveau de l’eau sur la tête, si c’est ça que t’attends !
Je prie intérieurement pour que tel ne soit pas le cas, surtout que je tiens beaucoup à ma veste de brocart achetée d’occasion et à ma mini-jupe en soie. Dommage que je sois obligée de porter des ballerines dans le cadre de mes tâches en coulisses, des boots auraient été d’un bien meilleur effet. Pour compléter mon look, j’ai mis mon petit T-shirt True Blood et un badge de campagne de Jimmy Carter que j’ai trouvé à une brocante. Il apporte une petite touche d’éclectisme à ma tenue. Je sais que les garçons sont totalement imperméables à ce genre de détails, mais bon.
Une fois tous les acteurs fardés et costumés, je fais le tour de la troupe et de l’équipe technique que Tommy coordonne. La plupart me serrent le bras ou me tapent dans la main en me félicitant pour mes deux défis. Leur bonne humeur est communicative et me remet dans le bain de cette soirée de clôture, au cours de laquelle chaque seconde oscille entre nostalgie aigre-douce et la satisfaction du travail accompli. J’espère que je vais pouvoir me réconcilier avec Sydney avant la soirée. Ça devrait le faire, si je lui présente mes excuses…
Pour la troisième représentation d’affilée, la pièce se déroule sans anicroche. À croire que tous ces mois de répétitions ont porté leurs fruits, même s’il ne restera comme trace de tous ces efforts que quelques photos.
Pendant le troisième acte, je me mets à mon poste habituel sur le côté de la scène, savourant l’odeur des vieilles boiseries et du lourd rideau de velours rouge. Je penche un peu la tête pour apercevoir les premiers rangs et reconnais des visages familiers. Liv et Eulie sont venues pour le deuxième soir de suite et il me semble même voir ma mère de profil à l’autre extrémité de la salle. Ah oui, il y a aussi papa à côté d’elle, les yeux qui furètent de droite à gauche, comme s’il s’attendait à me voir tomber d’un balcon.
À nouveau je récite les répliques en même temps que les acteurs. C’est la dernière fois que je les prononce, à part peut-être pour une de ces soirées où les théâtreux s’amusent à déclamer des scènes entières. Finalement, au bout d’une heure et trente-deux minutes de spectacle, Matthew et Syd tombent dans les bras l’un de l’autre pour la scène d’amour finale que le public attend avec impatience depuis le début. Il lui prend le visage avec douceur entre ses mains, tandis qu’elle s’abandonne tout en volupté. Leurs lèvres tremblantes se rapprochent au ralenti jusqu’à se toucher. Au premier rang, une spectatrice soupire d’aise. Tout le monde soupire intérieurement, savourant ce langoureux baiser par procuration.
Une… deux… trois… quatre… cinq… Mais que se passe-t-il ? Les secondes continuent de s’égrener tandis que leur baiser gagne en fougue, dépassant largement en intensité ceux échangés lors des représentations précédentes. La petite flamme nichée au cœur de ma poitrine vacille. Sydney laisse maintenant les mains de Matthew la serrer si fort que je suis certaine qu’elle en gardera des marques.
Nerveuse, je fais courir mes doigts le long de la corde du rideau de scène, luttant pour ne pas la tirer d’un coup sec et mettre brutalement fin à la pièce. Quoique le théâtre est si vieillot que cela pourrait passer pour un accident… Mais bien sûr, une fille comme moi ne s’abaisse pas à ce genre de choses.
Syd et Matthew finissent par relâcher leur étreinte et, après un regard langoureux, se lancent dans leur duo final, bientôt rejoints en chœur par le reste de la troupe. Les acteurs me bousculent un peu pour aller prendre leurs marques sur scène. La poitrine de Syd s’enfle sur les hautes notes finales, jusqu’à ce qu’on n’entende plus que l’écho de la mélodie, suivi d’applaudissements nourris. Je baisse le rideau en me mordant la lèvre.
Tandis que tous les acteurs tirent leur révérence, je me précipite dehors via l’issue de secours. Au moins, il ne pleut pas, ce qui est un petit miracle pour un printemps à Seattle.
Ce n’est pas du tout comme ça que j’avais envisagé la soirée de clôture. Mais alors, pas du tout ! Après avoir tant travaillé à la coordination des costumes, passé des heures à maquiller et des après-midi entiers à aider Syd à apprendre son texte jusqu’à le savoir aussi bien qu’elle, et m’être cassé la tête à préparer trois desserts ? S’il y en a une qui méritait d’embrasser fougueusement Matthew ce soir, c’est bien moi !
Je m’affale sur les marches dont le froid glacé transperce aussitôt ma petite jupe, allume mon portable et vais changer mon statut sur ma page ThisIsMe de en bonne voie à ouverte aux propositions. Je poste également : La théorie du karma ne s’applique pas à moi.
Je devrais m’en aller maintenant. Tirer un trait sur cette fête stupide et ma première soirée de liberté. Ma soi-disant meilleure amie n’a donc pas pu supporter qu’on lui vole ne serait-ce qu’une partie de la vedette ? Pourtant, ce n’est pas comme si mes défis l’avaient soudain projetée dans l’oubli. Elle est la seule à avoir reçu deux bouquets ! Viennent-ils de Matthew ? Est-ce que leurs sentiments sont réciproques ? Je veux dire, vous avez vu ce baiser ? Il y a une différence entre jouer un rôle et… ça. Mon cerveau est proche de la surchauffe. Est-il possible qu’ils soient secrètement ensemble ? Une telle tromperie m’étonnerait énormément de la part de Syd, elle qui m’a défendue en CM2 au point de se faire casser le poignet par la brute qui se moquait de mon prénom. Mais ce baiser…
La porte s’ouvre derrière moi. Sydney serait-elle venue s’excuser ? Non, c’est Tommy qui cligne des yeux.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Il s’assied une marche au-dessus de moi, et je sens flotter son odeur de pin.
— J’avais besoin d’air frais.
— Ça fait du bien, c’est vrai, me répond-il dans un sourire.
— Faut pas que tu supervises les techniciens de plateau, là ?
— Non, c’est demain qu’on démonte tout.
— Je dois envoyer une note aux acteurs pour qu’ils aillent faire nettoyer leur costume. Ils feraient mieux de ne pas me rapporter d’affaires qui puent.
— Sinon… ?
— Sinon j’accrocherai les vêtements coupables à leur casier avec un masque à gaz à côté !
Eh oui, la pièce incluait des masques à gaz.
Je vois les yeux de Tommy briller de malice.
— Je m’attendais pas à ça de la part d’une fille douce comme toi.
— Oh, tu sais, tout ce qu’on raconte sur la douceur est très surfait.
Et ça vaut aussi pour « responsable », « fidèle », et tous les autres adjectifs que vous trouverez griffonnés au dos de ma photo de classe.
Il me lance un regard interrogateur.
À travers la porte entrouverte, des éclats de rire étouffés nous parviennent des acteurs qui regagnent leur loge pour se changer. Je leur ai préparé des flacons de lait démaquillant et des mouchoirs en papier pour qu’ils se nettoient le visage, mais je parierais volontiers une semaine de mon salaire à Vintage Love que la plupart garderont leur maquillage pendant la soirée, tant ils adorent la profondeur que j’ai su donner à leur regard ou la manière dont j’ai fait ressortir leurs pommettes.
Je frissonne dans une bourrasque de vent d’avril, et sens poindre la migraine. Voir ma meilleure amie se jeter en public dans les bras du garçon sur lequel je craque a complètement déréglé mes circuits émotionnels, me laissant dans un état de torpeur.
Ou peut-être dans un état de stupidité, puisque les mots qui sortent alors de ma bouche sont les suivants :
— J’arrive pas à comprendre ce que vous lui trouvez à Sydney, vous les mecs…
En fait, cette phrase dépasse les bornes de la stupidité à deux titres : premièrement, ça me fait passer pour une fille jalouse qui n’a aucune confiance en elle, et deuzio, parce que la réponse va de soi… Syd a cette capacité de donner un sentiment d’importance à n’importe qui en dix secondes chrono. Il y a aussi son corps, parfaitement proportionné, qu’elle sait mettre en valeur avec ses petits pulls moulants et ses jeans taille basse. Sans parler du corset qu’elle porte tout du long du dernier acte et qu’elle portera jusqu’à ce qu’on le lui retire, ruban par ruban.
— Euh… tu sais, tous les mecs ne sont pas forcément attirés par elle ! Certains préfèrent les filles un peu moins… voyantes, dit-il en rougissant.
D’après lui, les petites brunes avec un penchant pour les vêtements rétro ne sont pas voyantes ? Dans le sens « invisibles » ? J’essaie pourtant de me distinguer un minimum…
La porte derrière nous vient alors heurter le mur dans un fracas métallique, secouant l’escalier. Mon cœur sursaute et moi avec.
Matthew apparaît, le feu aux joues ; il s’est à moitié démaquillé, ou quelqu’un l’a fait pour lui.
— Ah, ma petite Vee, je t’ai cherchée partout !
— C’est vrai ? couiné-je.
— Eh oui, c’est vraiment vrai, s’esclaffe-t-il.
À côté de moi, je vois Tommy lever les yeux au ciel. Je me lève et époussette ma jupe de la main.
— Alors, qu’est-ce que tu racontes ?
— Je me demandais si on pourrait pas aller dans un endroit un peu plus… privé.
À ces mots, je sens mon cœur qui menace de s’arrêter net.
— Ouais, faisons ça, réponds-je de l’air le plus nonchalant possible, réprimant mon envie de sauter sur place.
Matthew me prend la main et me précède à l’intérieur.
— À plus tard, Tommy, ai-je le temps de glisser avant que la lourde porte en métal ne claque.
Nous nous frayons un chemin à travers les grappes de membres de la troupe qui posent pour la photo souvenir avec leur famille et leurs amis dans une cacophonie de compliments. L’air est saturé d’eau de Cologne. Il me semble un instant reconnaître la coupe militaire grisonnante de mon père, mais elle disparaît aussitôt dans la masse. Ça doit être le père de quelqu’un d’autre. Qu’est-ce que papa viendrait faire en coulisses ? Me dire : « Superbe coordination des costumes, bravo, ma fille ! » ? Après tout, c’est ma soirée de liberté, ils vont me laisser respirer un peu, non ?
Matthew m’emmène à l’écart de la foule au bout du couloir jusqu’à un cagibi qu’on utilise comme loge d’appoint. Il n’y a personne à l’intérieur. Avant que j’aie le temps de protester, Matthew me prend par la taille et me fait tournoyer comme la fée Dragée du Casse-Noisette de Tchaïkovski.
J’en ris à perdre haleine tant je me sens légère.
Il finit par me reposer et me tapote le nez. La magie est revenue, comme s’il ne s’était rien passé sur scène. Il est possible que j’aie mal jugé le baiser entre Syd et lui. Ils étaient après tout complètement dans leur rôle.
— Tu as été excellent ce soir, lui dis-je, le cœur battant à cent à l’heure.
— C’est avant tout grâce à toi et aux autres membres de l’équipe.
Il me prend par l’épaule et nous amène devant le miroir.
— Tu as été une vraie petite fée, à voler sur tous les fronts ! Et la nourriture que tu as apportée a l’air délicieuse.
Je m’assois sur le dessus de la coiffeuse tandis qu’il prend place dans le fauteuil. Je tremble d’anticipation à l’idée qu’il m’attire sur ses genoux.
Il me prend la main.
— Est-ce que je peux te demander une dernière faveur ?
— Bien sûr, dis-je.
J’aurais dû me remettre du gloss.
— J’ai accidentellement fait baver mon maquillage. Tu peux me le refaire, s’il te plaît ? Sydney m’a dit que ça faisait ressortir mon côté mâle, et je pense que ça va être nickel pour la soirée !
Les bras m’en tombent. Il veut juste une retouche ? Tout ça parce que Syd lui a dit que ça le rendait plus viril. Je suis incapable de faire le moindre geste et reste plantée là à le regarder.
Il me montre ma trousse à maquillage qu’il a dû amener dans la pièce avant de venir me chercher. C’est bien la première fois que je le vois si organisé. Il tambourine sur mes genoux du bout des doigts en me faisant ses yeux de chien battu.
— Allez, juste un petit coup de pinceau vite fait, pas la peine de rentrer dans les détails.
Bien décidée à ne pas laisser transparaître ma déception, je respire un grand coup.
— OK, je m’occupe de toi.
J’ouvre ma trousse, en sors un crayon et du fond de teint. Dès que je me penche sur lui, il enlève ses mains de mes cuisses. Je lui affine la mâchoire et le nez, puis me mets au travail avec l’eye-liner. Il ne me reste que l’œil droit à maquiller lorsqu’un doute m’assaille : Matthew a-t-il été attiré par moi à un moment donné ? De la même manière que lui m’attire ? Ou s’est-il juste servi de moi pour se rapprocher de Sydney ?
Je manque lui enfoncer le crayon dans le sourcil, ce qui le fait tressauter.
— Désolée.
Ce petit dérapage me donne soudain une idée : et si je modifiais subtilement son apparence ? Il n’y a pas grand-chose qui sépare le look mâle ténébreux de celui d’un psychotique. Il suffirait d’un petit rien pour que les filles à la soirée se sentent mal à l’aise en le regardant. Je commence à légèrement lui rapprocher les sourcils. Mais quelque chose suspend mon geste. La même retenue qui m’empêche de faire une scène ou de me disputer avec qui que ce soit. Ravalant mes larmes, je mets un point d’honneur à rendre Matthew sexy comme il le désire.
Et jette les cotons-tiges à la poubelle.
— C’est bon, tu peux rouvrir les yeux.
Existe-t-il un moyen de recommencer du début ? De retrouver cette magie du flirt ? Je m’assieds sur un siège à côté de lui et remarque qu’il a une tache rouge sur le col, sans doute du rouge à lèvres.
Il fait pivoter son fauteuil pour se contempler dans le miroir.
— T’es vraiment la meilleure, merci ma petite Vee !
Je me sens tout sauf la meilleure en le regardant s’admirer. Il se lève et me donne un faux coup de poing sur l’épaule. Pas de bisou de remerciement. Pas de chorégraphie.
Il est sur le point de quitter la pièce lorsque je lui demande :
— C’est toi qui as offert les fleurs à Sydney ?
Il se retourne, un sourire satisfait aux lèvres.
— Sa page ThisIsMe annonce que roses et pivoines sont ses fleurs préférées. Pourquoi ? Ça a changé ?
— Non, non. Si c’est marqué sur sa page, c’est que ça doit être vrai, répliqué-je en fermant le zip de ma trousse de maquillage d’un coup sec.
— Cool. On se voit à la fête, lâche-t-il avant de filer.
Je n’ai aucune envie de faire la fête et déclare cette soirée officiellement pourrie. Plus tôt je serai partie et mieux ça vaudra.
Je retourne dans la salle des accessoires où j’ai laissé mon sac. Les costumes attendront bien demain. Une foule compacte se dressant entre l’auditorium et moi, je décide de m’échapper par l’issue de secours. En passant à côté de la loge des filles, je reconnais le rire cristallin de Sydney, la star du jour, entourée de sa cour d’admirateurs et de ses pivoines puantes. Je n’ai la force ni de fendre la foule, ni de supporter la scène qu’elle ne manquera pas de causer si je lui annonce que je ne reste pas. Elle finira bien par s’en rendre compte toute seule. Et le plus tard sera le mieux.
Je sors moitié en marchant, moitié en courant, retenant à grand-peine le torrent de larmes qui menace de déborder à tout moment. Quand enfin j’atteins l’escalier de secours, je m’efforce de respirer à fond, tâche compliquée entre un hoquet et deux sanglots. Comment ai-je pu être à ce point aveuglée par Matthew et le suivre comme un crapaud mort d’amour ?
Soudain j’entends la porte grincer. Matthew a encore fait couler son maquillage ?
Non, c’est Tommy qui sort la tête.
— Je te jure que je ne veux pas te harceler. Mais je t’ai vue dans le couloir et t’avais franchement pas l’air au mieux…
— T’inquiète, je vais bien, lui dis-je en me passant un doigt sous l’œil.
— Je peux aller te chercher un verre d’eau ou quelque chose ?
Décidément, il semble croire qu’on est fragiles, nous, les filles « invisibles ». Je me force à penser à Vidéo Gag pour garder le contrôle de mes larmes.
— Ça ira, merci.
Pour éviter de croiser encore son regard, je ressors mon téléphone bien que je l’aie consulté quelques minutes auparavant.
J’ai le souffle coupé en lisant le sujet du dernier message : ADDICT a choisi d’organiser un round en direct ici, à Seattle.
Et ils veulent que j’y participe !
Les épaules tremblantes, je lis le reste du texte.
— Oh, putain !
— Qu’est-ce qu’il y a, Vee ?
— ADDICT m’a choisie ! Ils font une épreuve live ici !
— Mais c’est dingue !
— Je sais, et je dois leur répondre dans les dix minutes…
Il secoue la tête, la mine sombre.
— Tu as bien vu comment ils ont terrorisé les candidats à la dernière session. T’as déjà entendu parler de stress post-traumatique ? Mon cousin en souffre depuis qu’il est revenu de la guerre en Afghanistan, et je peux te dire qu’aucun cadeau au monde n’en vaut la chandelle.
Je me passe nerveusement la main sur la hanche.
— On est d’accord. Mais tu sais que la plupart des trucs flippants sont simulés, comme avec les effets spéciaux sur scène. Je veux dire, tu crois sincèrement que le mec qui participait à l’épreuve la dernière fois était vraiment enfermé dans le noir, dans un ascenseur avec un rat ? Je suis sûre qu’ils l’auraient laissé sortir s’il l’avait demandé. Et c’est clair que le rat était domestiqué, pas de doute là-dessus.
Je me ronge l’ongle du pouce. Pourquoi est-ce que je me mets à défendre ADDICT ?
— Sa panique m’a eu l’air totalement réelle.
— Faut bien qu’ils fassent de l’audience, Tommy ! C’est pas comme s’ils demandaient de relever des défis ouvertement illégaux ou dangereux, sinon ils se prendraient forcément des procès sur le dos.
Tommy soupire comme si je ne comprenais vraiment rien à rien.
— S’ils étaient si innocents que ça, tu peux m’expliquer pourquoi les gens derrière le jeu restent anonymes et injoignables ?
— Ils sont sans doute basés aux îles Caïmans pour échapper aux impôts ou une histoire dans ce goût-là.
Je sens plus d’urgence dans sa voix quand il reprend la parole :
— J’ai l’impression que tu ne te rends pas compte de qui tu as en face. Ils ont manifestement accès à des tas d’infos personnelles sur les gens. Et ils s’en serviront contre toi !
— Je n’ai rien à cacher.
À part bien sûr mon bref séjour à l’hôpital. Mais même ADDICT ne peut pas se procurer des dossiers médicaux confidentiels. En plus, j’en ai marre d’avoir honte de quelque chose dont je ne devrais justement pas avoir honte.
Il m’indique la porte d’un mouvement de tête.
— Allez, viens. On part pour la fête, et tu nous chanteras ta version de l’hymne du collège.
Je fais semblant de lui jeter mon portable à la figure. Il se baisse. De la porte entrouverte nous parviennent certaines répliques de la pièce, accompagnées de rires. Étonnamment, on entend surtout les voix de Syd et de Matthew. Je contourne Tommy pour fermer la porte.
— Je sais bien que tu as été blessée ce soir, reprend-il d’un ton plus doux, mais ce n’est pas une raison pour te transformer subitement en femme fatale.
Moi, femme fatale ? Si seulement…
— Ça pourrait être marrant de faire quelque chose d’inattendu !
— Tu l’as déjà fait, Vee. À deux reprises. Et souviens-toi comment tu t’es sentie mal quand ça a dégénéré la première fois !
— Mais hier soir, tout s’est bien passé. J’ai gagné mon prix !
— Ce n’étaient que des défis préliminaires. Dans les rounds en direct, des milliers de gens vont payer pour voir ça sur la planète entière. Tu crois qu’un T-shirt mouillé va leur suffire ?
— Laisse-moi au moins regarder les récompenses.
Je clique sur le lien, et… ADDICT a mis en plein dans le mille. Waouh, une journée complète à l’institut Fresh & Zen, incluant massage, épilation à la cire, conseils beauté personnalisés et j’en passe. Cerise sur le gâteau, une coupe de cheveux par le patron lui-même, chose impossible à obtenir si l’on ne fait pas partie du gratin local ! Et comme si ça ne suffisait pas à me faire baver d’envie, ADDICT m’a envoyé une photo de moi dans la robe lavande que j’étais allée regarder sur le site de Fring’sur’Mezure. La photo respecte mes mensurations cette fois, et je dois dire que je suis plutôt pas mal, surtout avec des bonnets B.
Un frisson me court le long des bras, à cause d’une part des récompenses en jeu et d’autre part des paroles de Tommy. Un butin de cette ampleur implique nécessairement de sacrées attentes.
Je m’accoude à la rambarde le temps de considérer mes options. Dans la ruelle en contrebas, deux corbeaux se disputent, perchés sur une poubelle. Pourquoi y en a-t-il tant à Seattle ? Je croyais que les oiseaux aimaient les pays chauds… Les corbeaux s’envolent dans une bourrasque soudaine, me laissant avec Tommy dans un silence de plomb.
Ce soir, c’est la première fois que j’ai le droit de sortir depuis que je me suis endormie dans le garage en écoutant ma playlist préférée au volant. Depuis ce jour-là, papa et maman me traitent comme une petite fille fragile qui a essayé de commettre l’irréparable, peu importe le nombre de fois où je leur ai rabâché le contraire.
Syd, elle, m’avait crue sur parole. C’est tout du moins ce que je pensais jusqu’à maintenant. Pour tous les autres, la version officielle m’avait prétendue hospitalisée pour un cas de grippe virulente. Quelques rumeurs ont bien sûr traîné après mon retour, mais un triangle amoureux au sein de l’équipe de foot du lycée a vite fait de reléguer mon histoire aux oubliettes.
Les gens sont toujours avides de scoops et de sensations. Et quoi de mieux que de me lancer dans une nouvelle aventure pour tirer un trait définitif sur la précédente ? Si seulement je pouvais savoir à l’avance si ça va m’être profitable ou pas…
— T’es un garçon intelligent, Tommy, sans doute le plus intelligent que je connaisse. Merci pour tes conseils.
— Tu veux dire que tu déclines leur offre ?
— Au contraire, c’est parti !
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