Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 7 sur 24

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Addict

Chapitre 6.

6.

 

 

QU’EST-CE QUE VOUS DIRIEZ DE GAGNER ÇA ?

Je clique sur le lien et découvre le prix à la clé : le tout dernier smartphone super luxe, bardé de toutes les applis dont j’ai toujours rêvé, avec caméra haute définition, un accès Internet rapide comme l’éclair et surtout deux ans de forfait en illimité. Waouh !

VOTRE DÉFI POUR LE REMPORTER : RENDEZ VOUS DANS LE QUARTIER

INDIQUÉ SUR LA CARTE CI-DESSOUS. ARPENTEZ LES RUES JUSQU’À

CONVAINCRE QUELQU’UN DE VOUS PAYER CENT DOLLARS POUR UNE

PRESTATION SEXUELLE. RASSUREZ-VOUS, VOUS N’AVEZ PAS À FOURNIR UN

TEL SERVICE, IL VOUS SUFFIT JUSTE DE TROUVER QUELQU’UN PRÊT À PAYER.

J’ai le cœur au bord des lèvres. Non mais je rêve, ils veulent que je fasse le trottoir ? Et dans ce quartier glauque de la ville, qui plus est ? Argh. Ils pourraient au moins m’équiper d’une arme et d’un gilet pare-balles. Ma mère avait bossé dans un immeuble de bureaux à une rue de là, et elle se plaignait régulièrement à mon père des cochonneries qu’elle trouvait dans le parking souterrain. Il avait l’habitude de blaguer en disant que la boîte aurait dû présenter ça comme un bonus et offrir davantage de pauses-café à ses employés, avec en prime des autocollants pour voiture « Ne pas déranger tant que les amortisseurs sont en mouvement ». Cette époque où ils plaisantaient tout le temps me manque, mais hélas, la gaieté a disparu de la maison, en grande partie à cause de moi…

J’essaie de jeter un œil au portable de Ian, mais il le tient presque collé contre son torse. Son visage passe du rouge pétant au mauve pastel au gré de l’enseigne clignotante du bowling.

J’aperçois aussi la foule des Observateurs plongés dans la lecture de leurs écrans, à la recherche sans doute de la localisation de l’épreuve suivante.

Une femme aux longs cheveux roux bouclés qui me rappelle la soprano dans la comédie musicale du Fantôme de l’Opéra vient toquer à la vitre de Ian.

— C’est quoi votre défi ?

Elle me montre ensuite du doigt.

— Il doit être sacrément corsé, vu que la petite a l’air à deux doigts de vomir !

Ian baisse sa vitre.

— Désolé, lui lança-t-il en haussant les épaules, il va falloir attendre qu’ADDICT vous le révèle.

Il ne devrait pas avoir à lui expliquer les règles. N’a-t-elle pas regardé l’émission du mois dernier ? Ou peut-être que les Observateurs Sur Place gagnent des prix s’ils réussissent à nous faire enfreindre les règles, comme lorsqu’ils capturent de superbes images. Oh, et voilà que je repars dans mes théories conspirationnistes à la noix !

Nous saluons de la main nos supporters – ou devrais-je dire nos fans ? – tandis que Ian remonte sa vitre. Un type essaie de la bloquer en passant son téléphone dans l’interstice. Son flash me fait cligner des yeux, mais Ian finit par réussir à fermer la fenêtre avant d’adresser un geste amical à la foule.

— Ben dis donc, des vrais paparazzis ! dis-je en m’éventant de la main.

— Alors, c’est quoi ton défi ?

— Toi d’abord.

— Eh bien, lâcha-t-il en se renversant sur l’appuie-tête, je dois jouer le beau gosse dans une partie fort peu charmante de la ville. Suffisamment pour qu’une des professionnelles accepte de me faire une petite gâterie à l’œil. Et toi ? Crache le morceau.

— Dans l’hypothèse où je choisirais de continuer la partie, il faudrait que je convainque quelqu’un de me payer cent dollars pour mes services.

Il me jauge pendant quelques secondes avec un sourire paresseux.

— À ce prix-là, ce serait une affaire.

— Merci du compliment… ou pas ? En même temps, reprends-je en fronçant les sourcils, est-ce que c’est vraiment une affaire dans ce quartier pourri ? Je veux dire, j’ai déjà du mal à comprendre qu’on accepte de vendre son corps, mais s’il faut en plus que je demande un tarif trop élevé, le défi devient encore plus dur à réaliser.

— Plus c’est dur, meilleur c’est, en tout cas pour les clients potentiels, réplique Ian en rigolant.

Je pousse un grognement.

Après une minute de recherches sur son téléphone, il annonce :

— Le tarif pour une call-girl s’échelonne de cent à trois cents dollars. Pour une marcheuse, ça varie plutôt entre vingt et cinquante. Tu vas donc demander le double du prix habituel, mais le fait que t’aies pas une tête d’accro au crack joue en ta faveur.

— Merci partenaire, au moins tu sais trouver les mots qui rassurent !

Ma boule à l’estomac gonfle encore d’un cran. C’est alors que le cadeau en jeu me revient à l’esprit. Un super téléphone sans risque de me faire engueuler sur la facture, ça motive ! Mais de là à faire le trottoir pour le remporter…

Ian me révèle avec une étincelle dans les yeux qu’il peut gagner du matériel de camping haut de gamme ; ce mec a vraiment le voyage dans le sang. L’intensité de son regard s’accroît encore lorsque ADDICT nous annonce par message le bonus promis : pour chaque millier d’Observateurs en ligne qui se connectent pour nous voir, nous gagnerons deux cents dollars additionnels. Waouh. J’aimerais bien savoir combien vont vouloir payer pour assister à nos aventures dans le quartier rouge…

— On va avoir du mal à filmer nos défis à moins de réussir à éloigner les prostituées et leurs maquereaux.

— On n’aura qu’à rester discrets. J’imagine que les Observateurs le seront aussi.

Quelques dizaines d’entre eux, des jeunes de notre âge et d’un peu plus pour la plupart, sont massés autour de la voiture et piétinent comme des zombies.

Et voilà que mon téléphone se remet à sonner avec cette atroce ritournelle. J’ai presque envie d’arrêter le jeu pour récupérer mon ancienne sonnerie. Lorsque je vois s’afficher le numéro sur l’écran, je n’arrive pas à croire qu’ADDICT ait laissé passer son appel. Je décroche avant qu’ils n’aient le temps de changer d’avis.

— Ça va, Vee ? me demande Tommy. Tu t’es bien fait bousculer sur ce dernier défi !

ADDICT a posté notre vidéo super vite, quasi en temps réel. Ils n’ont pas dû avoir le temps de faire beaucoup de montage. Mais pourquoi me laissent-ils parler avec Tommy ? Est-ce qu’ils diffusent aussi notre appel ? Ils veulent sans doute connaître ma décision…

— Je risque d’avoir un beau bleu à la hanche, mais rien de bien méchant.

— Je peux venir te chercher, tu sais. Je suis pas loin.

Ça ne m’étonne pas de lui. Je respire à fond avant de lui répondre :

— Écoute, Tommy, c’est pas la peine. On vient juste de recevoir le défi suivant, et je n’ai encore rien décidé.

Du coin de l’œil, je surprends Ian qui sourit jusqu’aux oreilles.

— T’es en train de me dire que t’envisages sérieusement un autre défi ? s’étrangle Tommy.

— Il y a un smartphone dernière génération à la clé, et sans doute de l’argent en plus. Ça ne représente peut-être pas grand-chose pour quelqu’un qui a des économies et une voiture flambant neuve, mais pour moi ça veut dire beaucoup.

— T’as déjà été blessée. Ça vaut vraiment pas le coup de te faire tuer !

— Arrête de tout dramatiser. Ils n’iraient jamais mettre la vie des participants en danger. Il s’agit juste de nous déstabiliser.

— Bon alors, qu’est-ce qui t’attend cette fois ?

— Vu que tu t’es inscrit en tant qu’Observateur, je ne peux pas te répondre.

Je souhaiterais tant qu’il puisse couvrir mes arrières si jamais les choses dérapaient. Si seulement nous étions convenus d’un code qui me permette de lui communiquer notre destination à l’insu d’ADDICT.

Cette idée de code secret me rappelle l’année de troisième, quand Syd et moi préparions son audition pour Miracle en Alabama. Cette pièce mettait en scène une jeune fille sourde et aveugle et une éducatrice. Nous avions poussé l’apprentissage des rôles jusqu’à la mémorisation de leur langue des signes, ce qui nous a bien servi pour communiquer en cours par la suite. J’aimerais tellement appeler Syd pour lui raconter ce que je suis en train de vivre, elle saurait mieux me réconforter que Tommy… Pourquoi diable a-t-elle été jeter son dévolu sur Matthew ?

La voix de Tommy me sort de ma rêverie.

— N’y va pas, Vee ! Il y a des rumeurs comme quoi une des filles qui a gagné le mois dernier aurait…

Des parasites noient le reste de sa phrase et la communication s’interrompt net. J’essaie de le rappeler, mais l’appel n’aboutit naturellement pas. Saloperie de téléphone !

Ian pianote sur son volant du bout des doigts.

— Au cas où Madame décide de poursuivre l’aventure, lui conviendrait-il que je sois son chauffeur ?

Il boucle sa ceinture, un autre geste pour le moins sécurisant : j’imagine mal un psychopathe le faire. Sans oublier que l’idée de me rendre seule en voiture dans ce quartier chaud de la ville ne m’enchante pas le moins du monde. Et puis, au pire, que pourrait-il me faire avec tous ces Observateurs qui ne nous lâchent pas d’une semelle ?

— OK, réponds-je finalement, scellant en un mot la question du transport mais aussi ma participation au défi.

Non seulement j’en ai déjà réussi un en direct, mais en plus j’enchaîne sur un autre, moi, Vee, la fille qui vit dans les coulisses. J’ai du mal à y croire.

Ian met le contact et nous levons le pouce en direction des Observateurs pour leur signifier que nous poursuivons l’aventure. Ils se précipitent sur leurs véhicules en poussant des cris de joie tandis que j’informe ADDICT de ma décision. Qu’est-ce que les organisateurs vont maintenant nous concocter après celui-là ? Derrière nous, les coups de klaxon fusent et un autoradio beugle si fort que les vibrations des basses résonnent à travers tout mon corps.

— Même si ça serait cool qu’un de nos suiveurs puisse filmer nos exploits à notre place, j’ai peur qu’ils ne nous apportent plus de problèmes qu’autre chose, me dit Ian, les sourcils froncés.

Dans le rétroviseur, j’aperçois un des types, dehors, qui baisse son pantalon pour faire marrer ses copains, lesquels ne se font pas prier pour s’esclaffer grassement. Ce qui donne certes du poids à l’argument de Ian. D’un autre côté, en plantant les Observateurs à ce moment du jeu, nous risquerions de nous les mettre à dos. Le mois dernier, un des candidats à L. A. n’arrêtait pas de brandir son majeur à ses Observateurs Sur Place, tant et si bien qu’ils ont saboté son défi suivant, ce qui lui valut d’être éliminé.

— On peut toujours leur demander de se calmer s’ils deviennent un peu trop bruyants. De toute façon, tôt ou tard, ADDICT va leur indiquer l’endroit où se déroulera le défi.

Ian doit donner un petit coup de volant pour éviter une fille qui enchaîne les roues à côté de la voiture.

— Ils sont dangereux !

Il a vite fait de sortir du parking et, en quelques tournants bien négociés, il parvient à semer la majorité de la meute motorisée. Certains de nos poursuivants s’accrochent au prix de dérapages sonores, mais une accélération poussée à l’orange vif nous permet de les distancer aussi. Qui eût cru qu’une voiture d’apparence si sage fût capable de telles prouesses ?

Certes, je comprends le point de vue de Ian, mais j’ai l’impression qu’en semant les Observateurs, je coupe le cordon ombilical avec ADDICT. Lui ont-ils demandé d’agir ainsi, de la même manière qu’ils avaient exigé que je me débarrasse de Tommy ? Si c’est le cas, qu’est-ce que le jeu lui demandera encore de faire sans m’en parler au préalable ?

— Je suis pas convaincue que ce soit très judicieux de nous éloigner des Observateurs, lui dis-je en jouant nerveusement avec ma ceinture.

— T’inquiète pas, c’est juste temporaire.

Le temps de mettre quelques virages supplémentaires entre nous et nos poursuivants, il allume l’autoradio et ajoute :

— On se fera pardonner en leur offrant des images bien croustillantes, je te le promets.

— Ça commence à faire un bon paquet de gens auprès de qui on va devoir se faire pardonner ce soir…

— Ouais. J’ai l’impression que ton petit copain était loin d’être ravi au téléphone.

Est-ce qu’il me dit ça pour déterminer si oui ou non j’ai un petit ami ?

— Et ta copine ? Je suis sûre qu’elle a pas forcément apprécié ton départ en solo, répliqué-je.

Les coins de ses lèvres se relèvent en un petit sourire.

— Moi ? J’ai pas de copine.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est célibataire, la mauvaise, c’est qu’il n’arrive peut-être pas à se fixer avec une fille.

— Eh bien, Tommy n’est pas mon petit ami. Et il a pas l’air de comprendre que je puisse me donner du mal pour remporter des prix cool.

— C’est comme ça que raisonnent ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche.

— Ah ouais ? Tu connais ça, monsieur-je-vais-dans-une-école-privée-et-j’ai-le-dernier-smartphone-à-la-mode ?

Ian se renfrogne tout à coup.

— J’ai travaillé dur pour me payer ce téléphone, et l’école aussi du reste.

— Vraiment ? J’aimerais bien avoir ton job alors !

Non pas que mon boulot à Vintage Love me déplaise, c’est juste que la paye est minable.

Il secoue la tête, un petit sourire forcé aux lèvres, et monte le son sur l’autoradio. OK, c’est vrai qu’il ne me doit pas d’explication, ce n’est pas comme si je lui avais révélé toute l’histoire de ma vie.

— Qui est-ce qui chante ? lui demandé-je pour changer de conversation.

— Sérieusement ? T’as jamais entendu les Rolling Stones ? Mick Jagger, ça ne te dit rien ? C’est pourtant des dieux ! dit-il, l’air choqué par mon ignorance.

— Si, si, c’est juste cette chanson que je n’ai jamais entendue.

— Dans ce cas-là, c’est ton jour de chance !

Aurait-il raison ? Cette soirée serait-elle ma soirée ? À peine deux heures après que ma meilleure amie s’est attaquée au garçon sur lequel je me fais des films depuis plus d’un mois ?

Du côté plus, c’est vrai que j’ai gagné une paire de chaussures à faire damner un saint et une journée complète de soins. En bonus, je suis assise à côté d’un mec canon.

Du côté moins, on est en route pour la partie la plus glauque de la ville pour que j’y joue la racoleuse. Avec en prime le risque de me faire tabasser. Voire pire… Tout le monde sait que la vie de prostituée ne se passe pas exactement comme dans Pretty Woman, mais je ferai seulement semblant.

Tout bien pesé, ça me paraît donc plutôt jouable…

On se gare à quelques pâtés de maisons de la zone indiquée sur la carte fournie par ADDICT, et je me mets un peu de gloss sur les lèvres tout en réfléchissant à mon choix de costume. Quoique ni mes vêtements ni mes ballerines ne soient très aguicheurs ; je peux peut-être opter pour un look lolita. J’ajuste mon T-shirt pour laisser apercevoir mes bretelles de soutien-gorge, remonte ma jupe de quelques centimètres et me fais des couettes avec des élastiques trouvés au fond de mon sac. Dommage que je n’aie pas de sucette. Histoire de parfaire le cliché…

Avant de sortir de la voiture, nous décidons qu’il est plus sage de laisser mon sac à main dans la boîte à gants, ce qui me rappelle à nouveau combien ce quartier craint. En revanche, pas question d’aller au casse-pipe sans mon téléphone, je le garde sur moi.

Une fois dehors, Ian désigne mon badge de Jimmy Carter.

— Je pense qu’il vaudrait mieux l’enlever, ce serait pas forcément bien vu qu’une… euh… une professionnelle exhibe ses opinions politiques.

— La plupart des gens dans ce quartier ne savent même pas qui c’est, mais t’as raison, sur le fond, concédé-je en le retirant pour le fourrer dans ma poche.

Allez, le moment est venu de me glisser dans la peau du personnage. Syd m’a toujours rabâché que tout commence par la posture. Je m’efforce d’invoquer d’éventuels gènes de diva enfouis au plus profond de mon être, puis je prends la pose.

— Bonsoir Seattle, ici de la chair fraîche de première qualité !

Ian prend le temps de m’examiner d’un œil critique de la tête aux pieds avant de déclarer :

— Je te parie que tu te fais accoster en moins de dix minutes. Les pervers qui traînent dans le coin doivent raffoler des sublimes petites lycéennes brunes aux yeux bleus.

— Euh… merci ?

Quoique sublime et lycéennes aient tendance à s’annuler, le compliment semble sincère.

Je me frotte les cuisses des deux mains.

— Merde ! Je n’ai pas pris de maquillage sur moi…

Son regard perçant me fait courir un frisson tout le long du dos.

— Tu sais que les prostituées sont parmi les premières femmes à avoir utilisé du rouge à lèvres ? me fait-il remarquer.

— Pas étonnant, elles devaient se faire belles pour appâter le client.

— C’est l’une des raisons, bien sûr, mais ça voulait surtout dire qu’elles offraient un certain type de prestations du genre… buccales.

— Ah, soufflé-je. Alors d’abord, la recherche sur les abstinents, puis sur le tarif de la passe, et maintenant sur les prostituées antiques. J’en apprends beaucoup sur le sexe grâce à toi ce soir !

— On peut aussi aborder des sujets non sexuels si tu veux, dit-il en sortant son téléphone. Sais-tu par exemple que, dans certaines cultures, les gens considèrent qu’on leur vole une partie de leur âme lorsqu’on les prend en photo.

— Ah bon, je croyais que c’était une légende urbaine propagée par les gens qui ne sont pas photogéniques ?

— Ça se tient aussi, réplique-t-il dans un haussement d’épaules tout en pointant sur moi l’objectif de son appareil.

Les mains sur les hanches, je m’applique à faire une moue digne d’un top model le temps qu’il prenne sa photo. Je me demande combien de fois j’ai été prise ce soir.

Il se passe la main dans les cheveux.

— Va falloir y aller maintenant. Ça ne va pas être du gâteau de convaincre une de ces dames de m’offrir une petite gâterie pendant leurs heures de travail.

Avec son regard ténébreux et son sourire dévastateur, je parie qu’il a déjà dû recevoir pas mal d’avances.

— Tu vas être génial, ne t’en fais pas.

Nous marchons d’un pas vif, ce qui me convient parfaitement, d’une part à cause de la température un peu frisquette, mais aussi parce que ça me permet de calmer les papillons qui s’agitent dans mon ventre. Il me faut quand même trottiner pour m’adapter à sa foulée.

Sur le boulevard, Ian ralentit progressivement.

— Tu n’as qu’à marcher devant. Pendant ce temps-là, je vais filmer en direct pour ADDICT. Reste au maximum sous les lampadaires.

Voilà tout ce qu’on a pu trouver en matière de plan. Un clin d’œil et un petit geste de la main, et me voilà livrée à moi-même, tâchant de me déhancher avec une audace qui m’étonne, surtout dans ce vent cinglant qui me glace les fesses. Sur le trottoir s’agitent des membres de toutes les couches de la société : du groupe d’étudiants, une bière à la main, au couple qui marche bras dessus bras dessous, en passant par des types sales qui font la manche pour pouvoir s’acheter « à manger ».

Les jeunes lâchent d’énormes rots, puis éclatent de rire. Charmant. Lorsqu’ils arrivent à mon niveau, à moitié titubants, je croise les bras et détourne le regard. Mon expérience dans la vente m’a appris à distinguer les potentiels acheteurs de ceux qui ne font que « regarder » la marchandise.

— Hé poupée, tu prends combien ? m’interpelle l’un d’entre eux.

— Beaucoup trop cher pour toi, rétorqué-je du tac au tac en essayant d’imiter le bagout des filles publiques.

J’ai eu beau aider Syd à répéter une palette de rôles – de celui de Liesl dans La Mélodie du bonheur à celui d’une princesse ninja dans un hommage à Tigre et Dragon – elle n’a jamais joué de fille de joie, ce qui m’oblige donc à composer…

Je m’éloigne en dandinant dignement du postérieur, du moins autant que faire se peut, tandis que les étudiants charrient celui que j’ai rembarré. Heureusement, il ne se met pas à me suivre pour prouver sa virilité.

Je suis tellement focalisée sur les garçons que je ne remarque qu’au dernier moment que je suis sur le chemin de deux filles. L’une, la peau claire, porte des couleurs pétantes, tandis que l’autre, une métisse, donne plus dans le métallisé. Elles ont l’air d’avoir mon âge, seuls leurs yeux trahissent une certaine fatigue ; ils sont encore plus cernés que ceux de ma mère. Leur minuscule débardeur expose aux courants d’air glacé une importante surface de peau. J’en tremble pour elles.

— Qu’est-ce que tu viens foutre là ? m’agresse la fille en fluo, une dent en or scintillant sous le feu du lampadaire.

— Je me balade, c’est tout.

J’ajuste ma veste autour de mon buste, faisant disparaître ce qui devait passer pour un décolleté, mais qui relevait de toute façon davantage de l’imaginaire que de la réalité.

La métisse pointe sur moi un doigt d’autant plus menaçant qu’il se termine par un ongle peint, long de cinq bons centimètres.

— T’as intérêt à rien faire d’autre !

Les deux filles se rapprochent d’un pas encore. J’essaie de ne pas penser à ce qu’elles pourraient me faire avec leurs griffes acérées – en vain ! L’image du tigre qui éviscère sa proie m’apparaît malgré moi. Ce défi sent mauvais de A à Z. Encore pire que le précédent. Je me rassure toutefois en songeant que je ne suis pas totalement seule : Ian aussi a un challenge costaud à relever. C’est alors que me vient une idée.

Je me force à ne pas reculer, comme me l’ont enseigné les gardes forestiers du parc naturel de Yellowstone au cas où un ours rôderait autour du campement. Lorsqu’elles arrivent à portée de bras, je prends la parole :

— Il y a un musicien qui est censé traîner par ici après son concert, vous l’avez peut-être aperçu ? leur dis-je en m’efforçant de sourire pour faire amie-amie.

— Un musicien, tu dis ? me questionne la fille en fluo en se passant la langue sur les lèvres.

Je sautille sur place en jouant la groupie morte d’amour.

— Ouais, il s’appelle Ian, euh… Ian Jagger. Son père joue pour les Rolling Stones, un vieux groupe de rock, vous connaissez ? C’est genre tel père tel fils ! C’est méga cool, hein ? Enfin, Ian et son groupe ont fait un bœuf à Seattle ce soir, et j’ai lu sur sa fanpage qu’il était en recherche de compagnie ce soir et qu’il traînerait sans doute vers un bar qui s’appelle le Flash. C’est dans le coin, non ?

C’est le nom d’un établissement louche où les flics descendent régulièrement et dont j’ai entendu parler aux infos. Après cette longue tirade, j’avale une grande goulée d’air pour ne pas tomber dans les pommes.

— Pourquoi il viendrait dans un endroit pourri comme ça ? grimace la fille.

Je fais mine de scruter la rue dans l’espoir de le voir en mobilisant tous mes talents d’ingénue lorsque, étonnamment, je l’aperçois à une dizaine de mètres derrière nous.

— Oh, mon Dieu ! m’écrié-je en courant vers lui, suivie de près par les filles à en juger par le cliquètement de bracelets.

Parvenue à la hauteur de Ian, je lui attrape le bras.

— Ian Jagger ! J’adore trop vos chansons, vous êtes mon idole !

Même pas besoin de feindre l’essoufflement.

— Merci, chérie ! me dit-il en dissimulant sa surprise derrière un large sourire.

Les filles qui empestent le parfum et le tabac froid me poussent sur le côté, comment peuvent-elles attirer la clientèle en cocottant comme ça ?

— Hey, Ian, commence la métisse, moi c’est Tiffany. Alors, c’est vrai, t’es célèbre ?

Ian hausse légèrement les épaules en esquissant un sourire mi-modeste, mi-blasé. Il imite le rockeur à s’y méprendre.

L’autre fille se présente comme étant Ambrosia.

— Carrément qu’il est célèbre ! Je reconnais sa belle gueule des couvertures de magazines ! couine-t-elle.

Ça fonctionne encore mieux que je ne l’aurais pensé. J’espère que Ian se rend bien compte de l’énorme service que je suis en train de lui rendre… et qu’il me le revaudra !

Le sourire de Ian s’élargit, révélant habilement ses fossettes ravageuses.

— Je suis seulement de passage à Seattle. Vous sauriez pas par hasard où je pourrais prendre un peu de bon temps ce soir ?

— J’peux t’en donner moi, du bon temps, beau gosse, lui dit Tiffany.

Ian me tend alors son téléphone.

— Hé, princesse, tu veux pas prendre une petite photo de moi entouré de ces deux charmantes demoiselles ? Ma maison de disques aime bien avoir quelques clichés de mes virées en ville.

J’attrape le téléphone et cadre la scène.

— Je suis sûre que tu t’amuserais beaucoup plus avec moi, et en plus, je fais rien payer du tout, lancé-je innocemment.

Je vois les poings de Tiffany se crisper tandis qu’elle fait un pas vers moi.

— Qui a dit qu’on faisait payer quoi que ce soit, espèce de salope !

Bingo !

— Désolée, c’est juste que je croyais…

Les mains sur les hanches, Ambrosia me foudroie d’un regard noir.

— T’as pas à croire, sale morue, pigé ?

Ian vient s’interposer entre elles et moi.

— C’est bon, laissez tomber, les filles. Ça vous dit qu’on passe une petite soirée tranquille tous les trois, sans coup fourré ?

— Et tu posteras nos photos sur ta fanpage ?

Il me lance un petit sourire.

— Vous allez être les nouvelles stars du Web, vous verrez. C’est pour ça que j’ai passé mon appareil photo à Cuisses-de-Sauterelle.

Je les sens jubiler intérieurement alors qu’elles toisent mes soi-disant cuisses de sauterelle. Excitées comme des puces, elles l’assaillent de questions en se coupant la parole – où est son hôtel ? Pourront-elles commander au room service ?

C’est alors que je vois approcher un genre de géant slave coiffé d’un borsalino. Un borsalino ? Sans blague ?

Les mains profondément enfoncées dans les poches de son trench-coat (auquel il ne manque que le col léopard pour qu’il soit tout à fait conforme au cliché !), le colosse se plante à quelques pas de Ian.

— Am, Tiff, ce mec vous cherche des noises ?

Les deux filles manquent se marcher dessus en courant vers lui. Elles lui attrapent chacune un bras et lui murmurent quelque chose à l’oreille.

Il fronce les sourcils dès qu’elles ont terminé leur rapport.

— Jamais entendu parler de Ian Jagger !

Je continue à filmer discrètement en espérant qu’il ne remarque rien. Le type dévisage Ian d’un air soupçonneux, il écarte les deux filles et avance dans sa direction.

— J’ai dit que j’ai jamais entendu parler de toi.

— On est plutôt dans le style musique emo, répond Ian en haussant les épaules.

— Homo ? Tu joues de la musique homo ?

— Emo, pas homo, un genre de punk mais en plus torturé.

Le colosse, les mains toujours dans les poches, continue d’avancer sur Ian à pas mesurés.

— Ah ouais, comme ça, t’es un punk. Et t’as joué où ce soir ?

— Dans une petite salle qui vient d’ouvrir, je pense pas que tu connaisses…, improvise-t-il d’un ton où je décèle un brin de nervosité.

— Je répète ma question : où t’as joué, espèce de petit punk homo de mes deux ?

Le géant est maintenant à moins d’un mètre de Ian qui ravale sa salive. Je continue à filmer même si je pense que son défi est déjà amplement réussi ; j’ai l’impression de ne plus pouvoir m’arrêter. Pendant ce temps, Tiffany et Ambrosia sont collées l’une à l’autre derrière leur mac, échangeant des regards inquiets qui les font soudain paraître beaucoup plus jeunes.

— Alors, t’avais l’intention de t’en payer une tranche avec mes filles ? reprend l’armoire à glace une octave plus bas.

— On faisait que discuter. Elles sont toutes les deux super mignonnes.

Le mac sort alors de sa poche une main-battoir pour gratter sa barbe de trois jours.

— Un peu, qu’elles sont mignonnes. Et si tu cherches quelqu’un avec qui causer, ben, je suis là. On va aller faire un petit tour, toi et moi, histoire de parler d’homme à homme, OK ?

— Ce serait cool, ouais, mais là, va falloir que je file. Les autres membres du groupe doivent se demander ce que je fous.

— C’était pas une question, mec, lui murmure le mac d’un air mauvais.

Ian me jette un regard impuissant. Mes paumes sont tellement moites que je manque laisser glisser son téléphone. Bien que tentée de le ranger dans ma poche, au cas où le souteneur veuille me le prendre, je continue de filmer, poussée par une petite voix intérieure.

— Ne bouge pas, me dit Ian.

Le maquereau se retourne vers moi et m’observe avec un intérêt non dissimulé.

— Elle est avec toi ? Jolie nana, elle peut venir aussi, siffle le géant en donnant du coude à Ian.

Je ne sais pas trop si je dois leur emboîter le pas ou m’enfuir à toutes jambes. Il ne peut pas nous poursuivre tous les deux à la fois, mais il pourrait lancer Tiffany et Ambrosia à mes trousses. Je balaie du regard les alentours, en quête d’une bonne âme qui nous viendrait en aide au cas où ça tourne au vinaigre.

C’est à ce moment qu’apparaît au coin de la rue une grappe de jeunes ; l’un d’eux pointe le doigt dans notre direction et voilà qu’ils sortent leur téléphone : les Observateurs sont arrivés et ils nous filment tous simultanément.

En voyant cette foule rappliquer, le front du souteneur se ride en sillons interloqués.

— C’est quoi ce bordel ?

Ian adresse un geste de la main aux Observateurs.

— On dirait que mes fans se sont donné le mot. Faut que j’aille un peu parler avec eux, histoire de soigner mon image de marque, célébrité oblige…

Et avant que le colosse n’ait eu le temps d’esquisser un geste, Ian se retrouve au beau milieu du groupe. Je vais me réfugier dans la masse, moi aussi, reconnaissant plusieurs visages entraperçus au bowling. Étonnamment, aucun d’entre eux ne semble nous en vouloir de les avoir semés. Et cette fois, je suis plutôt heureuse d’avoir tous leurs objectifs braqués sur moi ! Ian et moi descendons la rue, au milieu de leurs rires et de leurs questions.

— Ne vous inquiétez pas, vous verrez tout dès qu’ADDICT diffusera les images, annonce Ian à la foule.

Il me reprend son téléphone des mains et rigole en filmant les Observateurs en train de nous filmer.

Le géant et ses filles nous dévisagent avec des yeux écarquillés. Tiffany semble folle de rage. Elle a les larmes aux yeux, comme si elle venait de passer à côté de la chance de sa vie.

Je dois avouer que je pleurerais bien aussi, mais des larmes de soulagement. La bonne humeur des Observateurs est communicative et m’enveloppe comme dans un cocon douillet. Bruyant certes, mais parmi eux, je ne suis plus toute seule, je me sens en sécurité.

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