Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 19 sur 24

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Addict

Chapitre 18.

18.

 

J e me baisse instinctivement. Le métal du pistolet menace de glisser de mes paumes moites, mais je parviens à le maintenir appuyé sur le dossier du canapé au-dessus de ma tête. Mon cœur bat à tout rompre, comme s’il cherchait à s’échapper, et lorsque mes oreilles se débouchent enfin, j’entends un son de guitare nasillard qui aurait toute sa place dans une soirée folk. Yee-ha ! Ils ont un sens de l’humour vraiment douteux… Je ne sens quasiment plus mon bras droit tant il est engourdi et décide d’abaisser l’arme. Je suis même tentée de la lâcher, mais il se peut que j’en aie besoin pour me protéger contre tous ces canons encore braqués sur moi. Malgré l’obscurité, j’en ai l’intime conviction. — Tout le monde va bien ? demandé-je à la cantonade d’une voix posée, n’ayant aucune envie de provoquer une nouvelle salve de tirs. — Affirmatif, répond Ian quelque part à ma gauche. Je hausse la voix pour me faire entendre par-dessus les banjos. — Tommy ? Syd ? Un bruissement me parvient du coin opposé de la salle, précédant la voix de Sydney, cristalline comme à l’habitude. — On est OK. Je pousse un soupir de soulagement. — Et tu vérifies pas si nous aussi on va bien ? demande Micky d’un ton moqueur. — Je me doute bien que vous avez survécu, vu que j’ai pas appuyé sur la détente… Je l’entends qui grogne :

À

— Genre t’as pas tiré ! À moins que ce soit ton petit copain qui nous ait canardés ?

Je sens Ian qui remue à côté de moi.

— Contrairement à certains, j’ai une parfaite maîtrise de mes doigts !

— C’est pas ce que la demoiselle m’a rapporté, rigole Ty.

Samuel prend ensuite la parole, pour la première fois depuis des heures me semble-t-il.

— Il y a eu cinq détonations. Moi, j’ai pas tiré. Et les bruits venaient pas de ce côté, c’est donc forcément vous.

Ian a du mal à contrôler sa colère.

— Mon canon est froid, viens le toucher si tu veux.

Micky, bien sûr, ne résiste pas :

— J’aurais parié qu’il avait le canon froid, ils font la paire avec sa copine frigide !

Tout tourne-t-il autour du sexe pour elle ? Pourquoi n’avoue-t-elle pas qu’elle a craqué et tiré ? À moins que… Je m’aperçois avec fureur qu’il reste une autre alternative.

Je m’éclaircis la voix pour qu’elle porte autant que celle de Sydney.

— Et si c’était ADDICT qui avait tiré ? Ou peut-être qu’ils ont diffusé une odeur de poudre à canon par les conduits d’aération et passé des enregistrements de détonations. Dans un cas comme dans l’autre, ils ont voulu nous faire craquer nerveusement pour qu’on appuie sur la détente. Vous avez donc pas pigé ? C’est notre feu d’artifice final !

Plusieurs secondes s’écoulent sans que personne ouvre la bouche. Dans le fond, ils se doutent bien que mon scénario est des plus plausibles.

— Dans le noir et avec les flashs du stroboscope, impossible de dire d’où venaient les coups de feu, surenchérit Ian.

— Quelle bande de connards ! s’exclame Jen en sanglotant à moitié. Rallumez les lumières ! De toute façon, votre public ne peut pas nous voir dans le noir !

Je ne l’aurais pas cataloguée dans la catégorie pleurnicharde. En même temps, je ne me serais jamais imaginée non plus avec une arme à la main.

— Ça sent la pisse ici, déclare Ty.

C’est vrai que je détecte une légère odeur d’ammoniac qui se mêle à celles de poudre à canon et de popcorn. Berk.

ADDICT doit être en train de savamment doser l’éclairage, car même si je ne vois aucune lueur au-dessus de ma tête, je commence à distinguer la forme de mes bras. Je me relève à moitié, non seulement pour ne plus être au contact de ce maudit tapis, mais aussi pour discerner les formes qui émergent de la pénombre : les canapés, puis les têtes des joueurs en face qui me renvoient mon regard. La table suspendue est invisible, mais je finis par percevoir les épais filins qui la relient au plafond.

« OK. PAS D’EXCUSES. VOUS DEVEZ REMETTRE VOS VICTIMES EN JOUE

MAINTENANT. ET, POUR ÊTRE BIEN CLAIRS, VOUS DEVREZ LES MAINTENIR

DANS VOTRE LIGNE DE MIRE PENDANT LES VINGT DERNIÈRES MINUTES DU

JEU. »

Ces lignes me rappellent la finale du mois dernier, celle où les candidats étaient debout au bord du toit. J’étais persuadée qu’il y avait un filet en dessous. Tandis que les joueurs tremblaient de tous leurs membres, ADDICT n’arrêtait pas de faire des pauses pour rediffuser les moments forts des défis précédents. C’est ce qu’ils doivent être en train de nous faire subir. Tout ça par pur plaisir sadique…

Le temps que mes pupilles se dilatent, je vois Ty se lever lentement derrière le canapé qui lui sert de barricade, l’arme toujours pointée sur Ian. Il souffle quelque chose à l’oreille de Daniella qui ne tarde pas à l’imiter. Jen et Micky me visent à nouveau, ou plutôt mon canapé, ce qui revient de toute façon au même. Samuel suit le mouvement tandis que Ian lève son arme sur Ty.

Mon pistolet est posé sur mes genoux, je ne sais pas trop quoi en faire. Je l’inspecte à tâtons et localise la culasse. Dois-je la désengager ? Il faut malgré tout que je me protège, et je parierais qu’aucun des autres joueurs n’a remis sa sécurité. ADDICT n’a pourtant donné aucune consigne sur ce point. Ai-je vraiment le choix ? Non. Si je veux me défendre ainsi que mes amis, je dois adopter l’état d’esprit d’une combattante dans ce jeu de malades. Je pose un genou à terre et mets Micky en joue.

Nous attendons. L’éclairage s’assombrit à nouveau et la musique s’arrête, si bien que le moindre son, même très faible, devient tout à coup audible : le grésillement de l’électricité, les bruits de tuyauterie à l’étage supérieur, la respiration saccadée des joueurs et leurs mouvements, aussi infimes soient-ils. L’obscurité est impénétrable, comme une créature vivante qui me colle aux yeux, au nez et à la bouche et que j’ai envie d’arracher avant de finir étouffée. Mais c’est impossible et mon cœur se remet à battre à un rythme effréné. Je lâche un hoquet, incapable que je suis de me contrôler plus longtemps. Soudain, de l’autre côté de la pièce, quelqu’un rit. Micky.

Je sens Ian qui se rapproche de moi tout en douceur.

— Baisse la tête pendant un moment et concentre-toi sur ton souffle : inspire bien à fond et expire lentement, me chuchote-t-il.

Je suis ses conseils sans pour autant faire dévier mon arme de sa cible. Bien que je n’aie plus rien à cirer des consignes d’ADDICT, si jamais Micky tirait, il faudrait bien que je réplique. Ma respiration revient peu à peu à la normale, mais une brusque migraine me martèle le crâne. Je retire une main de la crosse pour me masser les tempes. Tout cela n’est qu’un mauvais rêve, hein ? Je tâche de m’imaginer ailleurs.

Soudain, l’un des cours sur la physique quantique de mon prof de sciences me revient à l’esprit. Un truc à propos d’un chat… Le chat de Schrödinger ! Cette histoire illustre comment les événements restent dans le domaine de la probabilité jusqu’à ce qu’ils se produisent, ou qu’il y ait quelqu’un pour en témoigner. Le M. Schrödinger en question affirmait que s’il mettait son chat dans une boîte, personne ne pourrait dire avec certitude si le chat était vivant ou mort tant qu’on n’aurait pas ouvert la boîte. Je me demande maintenant si les Observateurs sauront ce qu’il est advenu de nous avant que quelqu’un ne retire le couvercle de notre boîte diabolique.

Non, Vee, arrête. Il faut plutôt que j’évoque des pensées positives qui me permettent de ralentir les battements erratiques de mon cœur. Cette obscurité totale pourrait être n’importe où n’importe quand. Je pourrais être vivante aussi bien que morte. OK, je choisis l’option vivante. Pendant que j’y suis, je choisis aussi les ténèbres d’une nuit sans lune, couchée sur une moelleuse couverture à côté d’un beau garçon doux et chaud. Lorsqu’il me prend dans ses bras, son cœur bat fort, mais c’est de passion plutôt que de peur.

J’en suis presque à croire en cette romance fabriquée quand une faible lueur réapparaît dans la pièce. Les pistolets pointés sur moi n’en redeviennent que trop visibles, mettant un point final à l’épisode fantasmé. Les larmes me montent vite aux yeux, accompagnées d’une terrible boule au ventre.

Laquelle ne fait que s’alourdir lorsque Sydney lâche un soupir théâtral.

— Bon, ça va faire quatre minutes. Il est grand temps de changer de tableau. Je suis persuadée qu’il y a mille choses plus intéressantes à faire que de pointer des armes dans le noir.

Je remarque un léger frémissement dans son ton que je n’avais jamais entendu auparavant.

J’aimerais tellement qu’elle la mette en veilleuse pour une fois. En même temps, la patience et elle ont toujours fait deux.

— Te gêne pas, ma poule, lui lance Ty, t’as qu’à venir ici pour me dire ce que t’as derrière la tête. Il me reste une main de libre.

Des chuchotements staccato me parviennent du côté de Syd et Tommy.

J’ai la désagréable sensation qu’une colonie de bestioles est en train de me cavaler sur le corps.

— Reste où tu es, Syd !

Ce n’est pas l’envie qui me manque d’aller la tacler, mais le moindre geste de ma part occasionnerait de dangereux mouvements de pistolets.

— Tu t’appelles comment ? demande Syd.

— Ty, comme dans massage Ty-landais !

Électrisée, je me redresse.

— Ne bouge pas d’un pouce, Syd !

Je la connais assez pour savoir qu’elle veut essayer de changer la donne, mais on n’est plus dans le cadre d’une pièce de théâtre de lycée. Tout le charme du monde ne lui permettra pas de sortir de cette salle. Ni moi, du reste. J’ai un haut-le-cœur rien qu’à imaginer les doigts boudinés de Ty se poser sur ma meilleure amie. Et il ne faut pas oublier Daniella. Elle pourrait piquer une crise de jalousie et tirer parti du fait d’avoir une arme en main.

— La vache, la copine de Vee la vierge est encore plus soûlante qu’elle. On devrait peut-être changer de cible, grogne Micky.

— Ça te ressemble bien en effet, mettre en joue quelqu’un qui ne peut pas se défendre. Il faut pas oublier pour autant que je t’ai dans ma ligne de mire, répliqué-je.

J’ai du mal à croire que j’ai craché ces mots, mais au moins, Micky garde son pistolet braqué sur moi. Ça me rend folle que Syd soit là, totalement sans défense. Ma meilleure amie si courageuse et si têtue qu’elle porte toujours ce stupide corset qui doit lui faire mal au dos depuis le temps.

— Syd, tu restes auprès de Tommy, OK ? lui dis-je en essuyant une larme.

Il a dû lui dire qu’il avait appelé la police. À moins qu’il n’ait peur qu’elle aille le répéter au plus mauvais moment.

— Il faudrait qu’on soit armés nous aussi, intervient Tommy.

Non, mais qu’est-ce qui lui prend ? Surtout si la police doit arriver d’une minute à l’autre. Ou compte-t-il justement là-dessus ? Ce qui voudrait dire que sa requête sert à le faire passer pour un dur. Qui essaie-t-il d’impressionner ? Le public n’en vaut vraiment pas la peine…

— Je crois qu’il y a assez d’armes à feu dans la pièce, lui réponds-je, inutile d’en rajouter.

Mon bras droit me lance soudainement. Peut-être est-ce la fatigue d’avoir maintenu mon pistolet droit si longtemps. Je ne sais pas combien de minutes je pourrai encore résister. Il reste combien de temps ? Un petit quart d’heure ? Et si moi je fatigue, qu’en est-il des autres ? Il suffirait sans doute que le stroboscope se remette en marche, ou d’une autre détonation, pour que l’un des joueurs craque et presse la détente.

Plus on sera fatigués et plus il leur sera facile de nous pousser à la faute.

Les lumières s’éteignent, nous laissant à nouveau dans le noir total.

— Il faut qu’on mette fin à tout ça aussi vite que possible, chuchoté-je à Ian.

Avant qu’un des joueurs ne commence à souffrir de crampes au bras. Avant que Sydney ne se décide à se rapprocher de Ty et nous fourre dans un pétrin encore plus sombre. Et surtout avant qu’ADDICT n’introduise quelque trouvaille qui nous fasse basculer une bonne fois pour toutes. Je sais qu’ils vont le faire.

— Je suis en train de réfléchir à un plan, me répond-il à voix basse.

— Dans quel style ? On se jette au sol et on prie pour que tout se passe bien ?

Je n’avais pas l’intention d’être si cinglante, mais le désespoir fait ressortir mon côté cynique.

— J’imagine qu’il n’y avait pas de fenêtre dans les toilettes ? grogne-t-il.

C’est ça son plan ?

— Tu parles que non ! Il n’y a de fenêtre nulle part dans ce théâtre des horreurs !

En prononçant ces mots, un flot d’images me traverse l’esprit : scènes, publics, fenêtres et pistolets… Une production perverse dont nous sommes les acteurs. Ces vicieux d’Observateurs doivent être bien au chaud chez eux, à siroter des cocktails, les doigts de pied en éventail. En train de placer des paris tranquillement. Attendant que le sang coule.

Le fait de me représenter ainsi nos spectateurs fait germer en moi une graine d’idée, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Exactement la même sensation que lorsque mon cerveau élabore la synthèse entre mon expérience de couturière et les coupons de tissu que j’ai sous les yeux pour faire éclore le design parfait. Réfléchis, Vee ! Si seulement je pouvais explorer la salle à loisir. Peut-être qu’il existe un moyen d’ouvrir l’une des nombreuses portes. Combien en a-t-on vu jusqu’à maintenant ? Neuf ? Je plisse les yeux pour essayer de distinguer quelque chose dans l’obscurité. ADDICT utilise sûrement des caméras infrarouges afin de diffuser des gros plans de chacun des joueurs. Ils croient pouvoir capturer notre angoisse, ça les excite même. Je suis sûre que les plus tordus des Observateurs regrettent de ne pas pouvoir être dans la pièce avec nous pour pouvoir sentir notre peur. Je me vois soudain dans une arène de la Rome antique, entourée de milliers de spectateurs en folie qui réclament du sang tandis que l’empereur se délecte de la violence sur son trône doré.

Je fais pause sur le fil de mes pensées. J’y suis.

Parmi le public, il y a toujours ceux qui souhaitent avoir les meilleures places. Toujours. Le mur à notre gauche n’a pas le même revêtement. Et à la différence des autres qui sont truffés de panneaux coulissants et autres bizarreries, il ne possède qu’une porte des plus normales dans un coin. Quand nous sommes arrivés avec Ian au début de ce round des Grands Prix, nous sommes passés devant cette rangée de fauteuils dans le couloir : ce sont les places du premier rang.

Je suis persuadée que la tenture de soie dans le corridor n’a pas qu’une fonction décorative : c’est le rideau de scène, maintenant relevé pour le plaisir de quelques voyeurs fortunés. Ainsi le mur brillant à côté de la porte n’en est pas un, c’est une fenêtre sans tain. Les Observateurs ne sont qu’à quelques pas de nous, je les sens.

Dois-je faire part de mon intuition à Ian ? Et si Tommy avait vu juste, et que Ian m’avait manipulée pour peaufiner sa réputation en ligne ? Micky avait peut-être raison quand elle parlait d’une taupe infiltrée par ADDICT. Par quel autre moyen pourrait-il se payer une école privée ? Syd aussi l’a trouvé un peu suspect, et elle sait très bien juger les gens… ou pas ? Si elle est si bonne juge, pourquoi m’avoir choisie comme meilleure amie ? Moi qui ai mis en doute sa loyauté et me suis inscrite à un jeu atroce qui pourrait bien nous coûter la vie à toutes les deux…

Ian a été mon roc ce soir. Or si je compte m’échapper d’ici en un seul morceau, j’ai impérativement besoin d’un allié. Après tout, qui me dit que Tommy ne s’est pas trompé en croyant le reconnaître sur des sites douteux ? Il a vu ce qu’il voulait bien voir sur ces sites Internet, pas ce qu’ils contenaient vraiment. En même temps, c’est le garçon le plus intelligent que je connaisse. Comment aurait-il pu faire erreur à ce point ? C’est à s’en arracher les cheveux ! Je n’ai pas le temps de chercher la vérité, il faut que je fasse confiance à mon instinct.

Je couvre ma bouche avec ma paume et expose ma théorie à Ian, en priant le ciel qu’il soit vraiment de mon côté.

— C’est de la folie ! réagit-il, mais je sens bien une note d’incertitude dans son ton. Et en admettant que tu aies raison, qu’est-ce qu’on est censés faire ?

Il a au moins le mérite de chuchoter sans faire mention de ce que je lui ai révélé.

Frustrée, je secoue la tête. Pourquoi ne voit-il pas les choses aussi clairement que moi ? Il s’y refuse peut-être. Ira-t-il jusqu’à me mettre des bâtons dans les roues ?

— On n’a qu’à utiliser nos pistolets !

Il garde le silence pendant quelques secondes.

— Soit les balles passent à travers la vitre et risquent de blesser ceux qui se trouvent derrière, soit elles rebondissent dessus. Ni l’une ni l’autre de ces options n’est acceptable.

Je ne suis pas certaine que le public mérite vraiment d’être épargné, mais décide d’accorder à Ian le bénéfice du doute.

— Et si on utilisait un des canapés comme bélier pour défoncer la vitre ?

— Ils sont super lourds et ils n’ont pas de roulettes. Ça m’étonnerait qu’on puisse prendre assez d’élan pour la casser.

Nous n’avons rien d’autre à lancer dans la pièce, à part des bouteilles de bière et des seaux de popcorn. À moins bien sûr de projeter un des joueurs à travers la cloison… Je dois dire que cette perspective me tenterait assez pour certains d’entre eux. Si seulement on pouvait se servir de la table en verre.

Attends un peu ! Elle est utilisable en l’état : attachée à ses câbles, on peut la propulser comme un missile ! Et puisqu’il n’y a pas de canapé de ce côté-là de la table, il n’y a donc rien pour couper son élan. Je murmure mon idée à Ian. Il résiste tout d’abord, mais ne trouve aucune alternative. Nous échangeons discrètement quelques idées pour mettre notre plan à exécution sans que les autres nous fassent feu dessus. À peine nous sommes-nous mis d’accord sur un scénario qui semble tenir la route que j’entends un petit clic.

— C’était quoi ?

— J’ai remis la sécurité, m’annonce-t-il.

Mon cœur se serre. Je me sens si vulnérable. Mais c’est lui qui a raison. Ça ne servirait à rien de s’échapper si nous blessons accidentellement quelqu’un au passage. Et ADDICT n’a jamais stipulé que nous devions laisser nos pistolets armés. Donc tant que nous gardons nos victimes désignées en joue, ils n’ont aucune raison de nous accuser d’avoir violé les règles du défi. Je repositionne moi aussi la culasse de mon arme, en veillant à toujours avoir Micky dans ma ligne de mire.

— Prête ? me demande Ian.

Je n’ai pas vraiment le choix. À tout instant, Syd risque de se diriger vers Ty, ce qui pourrait fortement déplaire à certains joueurs. Il se peut aussi qu’ADDICT mette la musique à fond, ou déclenche les extincteurs automatiques, ce qui pousserait les plus nerveux d’entre nous à tirer à tort et à travers.

Je me lève à côté de Ian en murmurant :

— C’est parti !

Il se penche sur moi.

— Il faut que je te dise quelque chose avant : je sais pas ce que ton pote Tommy a trafiqué comme vidéo de moi sur le Net, mais je peux t’assurer que rien n’est vrai dans ce qu’il t’a raconté…

Je n’ai aucun moyen de démêler le vrai du faux. Je sais très bien que Tommy peut éditer n’importe quelle vidéo comme il l’entend. Quoi que Ian ait fait sur la Toile, ça n’a aucune espèce d’importance pour le moment. Ce qui compte, c’est que nous menions à bien notre tentative d’évasion. Tout de suite. Je comprends cependant qu’il ait voulu me donner sa version, histoire de clarifier les choses.

À mon tour de lui faire une confidence.

— Mon vrai nom, c’est Vénus. Je voulais juste que tu le saches, au cas où… Et il faut que tu protèges Syd à tout prix, OK ?

— On va s’en sortir, Vénus, me souffle-t-il avant de s’emparer de mes lèvres.

Va-t-on s’en sortir indemnes ? Et Syd et Tommy aussi ? Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour revenir en arrière, pour assister des coulisses au baiser entre Syd et Matthew ? Ils pourraient s’embrasser pendant des heures que ça ne me ferait ni chaud ni froid.

J’inspire un grand coup.

— Allez, à l’attaque ! dis-je, regrettant de ne pouvoir faire part de notre plan à Syd et Tommy.

Nous nous déplaçons lentement sur la droite, et Ian commence à rire doucement avant de monter progressivement en volume. J’ai beau m’y attendre, je ne peux m’empêcher de frissonner. Personne ne tire. Jusque-là, tout va bien.

— Qu’est-ce qui te fait marrer ? demande Ty.

— Nous, répond Ian. On est en train de se comporter comme des lapins pris dans les phares d’une voiture. On ne peut rien faire, alors pourquoi ne pas offrir aux spectateurs le show qu’ils attendent ? Peut-être que si on est assez bons, ils vont nous rajouter quelques prix sympathiques.

Il passe derrière moi et j’attrape d’une main le bas de sa chemise tout en gardant mon canon pointé sur Micky. Nous contournons pas à pas le canapé jusqu’à arriver à la table. Ian m’encourage d’une pression de la main, avant d’aller se poster à l’angle de la table basse, du côté des autres joueurs. Je reste de mon côté et tâtonne dans le noir jusqu’à trouver le câble qui la maintient suspendue. Avec un peu de chance, Ian a saisi l’autre. S’il doit me trahir, ça va se jouer dans les secondes qui viennent.

— Quelqu’un veut faire de la balançoire avec nous ? propose Ian en poussant le plateau de verre.

— On est censés tenir notre visée, connard ! lui crie Micky.

Je ravale une remarque désobligeante et m’efforce de garder un ton léger.

— Il y en a parmi nous qui savent jouer et viser en même temps !

— Vous faites quoi ? demande Sydney du coin opposé de la salle.

Je tire sur mon câble en parfaite synchronisation avec Ian.

— Si ADDICT est satisfait de notre prestation, ils vous laisseront peut-être sortir.

Les efforts de Ian combinés aux miens nous permettent déjà de faire coulisser la lourde table avec une belle amplitude. Je garde mon arme plaquée contre ma poitrine pour éviter que les câbles ne me la fassent sauter des mains.

— Quelqu’un veut faire un petit tour avant que Vee et moi ne montions dessus ? rigole Ian.

— Je crois pas que ces câbles puissent soutenir votre poids, intervient Samuel d’une voix tremblante.

— Tu sous-entends que je suis grosse ? demandé-je, faussement offusquée.

Ian et moi en remettons une couche et les câbles se mettent à grincer.

— Dernière chance ! crie Ian, allez Micky ! Toi et Jen, venez nous montrer comment vous maîtrisez !

La table vient heurter le mur pendant qu’il parle. J’espère que personne n’a entendu.

— Va te faire foutre ! lui rétorque Micky.

Les sbires d’ADDICT vont-ils intervenir et nous arrêter à la dernière seconde ? Ironiquement, notre mystérieuse animation nous fait peut-être grimper dans les votes auprès des Observateurs.

— À la prochaine poussée, me prévient Ian dans un murmure.

C’est le moment de vérité. Si jamais ça devait échouer, je n’ai hélas pas de plan B pour sauver mes amis. Mes genoux flageolent sous le coup de la tension. Ils menacent de me lâcher comme lors de la dernière audition où je me suis présentée. Comme quand je me suis renversé le verre d’eau sur la tête. Comme à chaque fois que je me retrouve au centre de l’attention… J’essaie de me redresser. C’est maintenant que je dois me montrer forte. Ce soir, j’ai le premier rôle.

La table nous revient à vive allure. J’inspire profondément, bande mes muscles et tords le câble de toutes mes forces. Ian va-t-il m’accompagner dans cette dernière poussée, ou va-t-il choisir ce moment pour me trahir et révéler son vrai visage ?

La table vole. Les câbles poussent un hurlement métallique et le plateau heurte de plein fouet le mur, qui va, j’espère, s’avérer être une fenêtre.

Un fracas assourdissant retentit à travers la pièce. C’est alors que j’entends le son le plus doux de toute la soirée : les cris affolés des spectateurs qui se trouvent effectivement de l’autre côté de la paroi vitrée.

Bienvenue au cœur de l’action, sales voyeurs !

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