Addict
Chapitre 5.
5.
D eux minutes après avoir donné ma réponse positive, ADDICT m’envoie les consignes pour le premier défi. Mon pouls s’accélère à mesure que je les découvre. D’instinct, j’éloigne l’écran des yeux de Tommy.
BIENVENUE AUX ROUNDS EN DIRECT, VEE ! TU VAS AVOIR
L’OPPORTUNITÉ DE GAGNER DES TONNES DE SUPERBES CADEAUX. TU VAS
FAIRE ÉQUIPE AVEC QUELQU’UN QUE TU AS DÉJÀ RENCONTRÉ : IAN !
Refaire équipe avec le beau gosse du café ? Ça commence plutôt pas mal.
VOICI LES DIFFÉRENTES COMPOSANTES DE TON PREMIER DÉFI :
DÉBARRASSE-TOI DE TON PETIT AMI,
L’écran affiche alors la photo de Tommy. Leurs renseignements ne sont donc pas aussi précis que je le craignais. Mais petit ami ou pas, l’idée de relever un défi sans qu’il soit à mes côtés me met la boule au ventre.
TÉLÉCHARGE ET DÉMARRE L’APPLI CI-JOINTE, ELLE TE FOURNIRA UN
LIEN ULTRARAPIDE AVEC LE JEU,
RDV AVEC IAN DANS 25 MINUTES AU BOWLING DE PACIFICA, ENTRE À L’INTÉRIEUR ET DEMANDE UN PRÉSERVATIF À DIX GARÇONS
DIFFÉRENTS,
PARS ENSUITE AVEC IAN EN CHANTANT LE PREMIER COUPLET DE LA
CHANSON QUI SUIT.
En effet, au cas où je serais amish ou n’aurais pas l’électricité chez moi, ils ont joint les paroles d’un tube qui parle de sexe et passe en boucle sur les ondes. D’accord, la plupart des chansons à la radio traitent de sexe, mais celle-là va nettement plus loin que d’habitude dans l’explicite.
— Alors, ça donne quoi ?
— Euh… je dois accomplir le défi avec Ian.
— Vous allez être partenaires ? demande Tommy en manquant s’étouffer.
— Je suis désolée. Ils auraient dû me mettre en équipe avec toi… sauf que tu ne t’es pas inscrit.
Il baisse les yeux et ravale sa salive.
— Et en quoi consiste le défi ?
— Je sais pas si j’ai le droit de te le dire.
— Techniquement, je ne suis ni candidat ni Observateur. En plus, personne n’en saura rien.
Je lui résume alors la situation. Au fil de mes explications, il conserve une expression neutre, mais son œil brille d’une détermination farouche.
— Laisse-moi au moins t’accompagner, Vee. Ce serait de la folie d’y aller toute seule !
— Ils ne me donnent pas vraiment le choix, lui dis-je en lui montrant le message sur mon portable.
Sa mâchoire se crispe, comme lorsque Mme Santana, la prof de théâtre, a essayé de réduire le budget alloué aux décors.
— T’es trop intelligente pour faire ça.
— Écoute, Tommy, c’est pas comme si je fuguais avec ce type, le bowling est un lieu public, que je sache.
— Je vais m’inscrire en tant qu’Observateur, lâche-t-il en sortant son propre téléphone.
— Ne va pas dépenser ton argent rien que pour me surveiller…
— Je l’aurais fait de toute manière, dit-il en haussant les épaules. C’est pas vraiment mon truc les soirées entre acteurs.
— T’es sûr ? Matthew a prévu de rajouter un petit quelque chose au jus de fruits pour pimenter tout ça.
Mme Santana est du genre à fermer les yeux dans ces cas-là, et ça ne ferait pas de mal à Tommy de se détendre un peu.
Il pousse un long soupir.
— Bon… mais tu me promets de bien faire attention, hein ?
— Tant que tu me promets de ne pas t’inscrire comme Observateur, tout du moins pas en live. Sinon, je serais disqualifiée d’office.
Il acquiesce d’un mouvement de tête.
— Marché conclu. Et souviens-toi que tu peux abandonner à n’importe quel moment !
— Ne t’en fais pas, je jetterai l’éponge dès que ça deviendra trop risqué à mon goût.
Je ne prends pas le temps d’analyser si c’est du doute ou de l’espoir qui s’affiche désormais sur ses traits et cours à ma voiture tout en lisant les détails de la route envoyés par ADDICT. Je démarre ensuite le téléchargement de l’appli qu’ils m’ont fournie. Dommage que Tommy ne soit plus là pour qu’on discute stratégie. À première vue, le défi n’a pas l’air si tordu que ça. Mais c’était pareil pour le coup du verre d’eau. Je frissonne au souvenir du contact de mon chemisier trempé sur ma poitrine.
Une fois dans la circulation, je tente momentanément de faire le vide en mettant une de mes playlists favorites de hip-hop, mais ça ne fait qu’accélérer mon rythme cardiaque. Vingt minutes plus tard, me voici sur un immense parking rempli de 4 × 4 et de mini-vans. Je repère vite Ian près de la porte d’entrée en train de faire les cent pas. Ah ah, à son tour de m’attendre un peu cette fois !
Je parcours le parking du regard à la recherche d’éventuels Observateurs. Il devrait y en avoir quelques-uns pour nous filmer, non ? Ils sont peut-être encore en chemin… Je sors enfin de ma voiture, n’ayant rien à gagner à le faire attendre davantage. Ce n’est qu’en arrivant à sa hauteur que je remarque l’écriteau à l’entrée :
« BIENVENUE À TOUS LES AMIS DE LA CHASTETÉ ! »
— Le défi devient beaucoup plus dur tout d’un coup, lancé-je à Ian en guise de salutation.
Il balaie ma remarque d’un haussement d’épaules blasé, comme s’il l’attendait.
— Le texte stipule juste que tu dois demander un préservatif, il ne mentionne pas qu’il faut que tu attendes une réponse.
Pourquoi n’y ai-je pas pensé toute seule ? Il va falloir que je sois tactique si je veux gagner des prix ce soir !
— Bien vu, Ian.
Il met alors le doigt sur mon badge de Jimmy Carter.
— Je l’ai rencontré une fois lors d’une réunion d’Habitat pour l’humanité.
Waouh, un mec qui fait attention aux accessoires et qui, en plus, aide les sans-abri ! Comme quoi, Tommy n’a vraiment pas à s’inquiéter pour moi.
— On va attendre les Observateurs combien de temps ? lui demandé-je.
— Pourquoi attendre ? On peut se filmer nous-mêmes, l’appli ADDICT donne accès à un tchat vidéo.
Je vérifie sur mon portable où trône désormais l’icône du site au beau milieu de mes applis favorites. Je suis les instructions et lance le programme. La page d’accueil comporte le contenu de mon défi, un bouton pour déclencher le tchat vidéo et une barre de statut annonçant : « Tâche non commencée ».
— L’appareil photo est pourri sur mon téléphone, dis-je, inquiète.
— T’en fais pas, tu n’as qu’à ouvrir le lien pour enregistrer l’audio au cas où. On utilisera le mien pour la vidéo. Si tu veux, je vais commencer à filmer et tu prendras le relais quand ils commenceront à s’énerver.
Je le remercie, touchée par son attention ; mais je ne peux m’empêcher de me raidir en songeant aux conséquences qu’implique le fait d’énerver des gens.
Une fille aux joues roses et son petit ami entrent dans le bowling, main dans la main. Leurs rires gênés et les œillades timides qu’ils échangent suggèrent qu’ils ne se sont jamais embrassés. Ça me fait me sentir sacrément expérimentée en comparaison, bien que je n’aie jamais dépassé le stade du baiser.
La tension monte d’un cran et me noue les épaules.
— Je le sens pas trop… Ces gamins vont croire qu’on se moque d’eux. Ils ne méritent pas ça.
Ian prend alors une profonde inspiration, puis tape quelque chose sur son portable. Après une minute de lecture, il me lance :
— Les études réalisées sur l’abstinence révèlent que les programmes qui réussissent le mieux sont ceux qui ne négligent pas l’importance de la contraception. Ils devraient donc tous avoir au moins entendu parler de capotes. Et si c’est pas le cas, eh bien, on aura fait une bonne action.
— C’est gentil de m’aider à rationaliser, réponds-je, ironique.
— Écoute, c’est juste un défi débile. Avec un peu de chance, ils trouveront ça drôle. On demandera poliment…
C’est clair que des personnes de notre âge ne devraient pas trop se formaliser que deux marioles viennent leur demander des préservatifs. Ce n’est pas comme si on cherchait à leur faire du mal. Qui sait, certains d’entre eux connaîtront sans doute ADDICT et rigoleront avec nous. Ce sera la blague de la soirée.
— Alors, prête ?
Je hoche la tête avant de pouvoir changer d’avis.
Nous entrons dans la salle éclairée aux néons fluorescents, et sommes accueillis par une vague de rires et de cris, l’air saturé par l’odeur de frites et de la cire qu’ils utilisent pour polir les pistes. L’endroit est plein à craquer d’ados chaperonnés par une poignée d’adultes. Des banderoles accrochées au mur proclament : « Pour le mariage gardez votre fleur, c’est bien meilleur ! », « Le véritable amour ne se fait pas… avant le mariage ! » ou encore « Que crois-tu qu’il fera une fois que vous l’aurez fait ? »
Mon cœur palpite telle une guitare basse ou, non, plutôt comme un banjo. Ian me prend la main, ce qui ne réussit pas à me calmer, malgré la douce chaleur qu’il dégage. À l’extrémité du snack-bar, une douzaine de bornes d’arcade ajoutent à la cacophonie.
Cinq types baraqués sont agglutinés autour d’une machine, pointant sur l’écran leurs joysticks en forme de fusils. Je peux faire la moitié de mon quota si je demande à chacun d’entre eux, et avec un peu de chance, personne d’autre n’entendra ce qui se passe. J’indique le groupe à Ian du menton et nous nous approchons.
Ian lance le tchat vidéo d’ADDICT lorsque nous ne sommes plus qu’à quelques pas. Le type le plus proche de moi, un blond massif à la coupe militaire, lève un sourcil à notre arrivée.
Je m’éclaircis la gorge :
— Excusez-moi, vous auriez un préservatif à me dépanner ?
Il se met les mains sur les hanches et bombe le torse.
— Quoi ?
Je répète, plus fort cette fois :
— Je cherche un préservatif, vous en avez ?
— C’est pas marrant.
Et de un. Je m’adresse ensuite au frisé à côté de lui :
— Je pourrais vous emprunter un préservatif ?
Comme si c’était quelque chose qu’on pouvait rendre après s’en être servi, berk, triple berk !
— Va te faire foutre, me réplique le frisé.
— Pas tout de suite, je dois d’abord demander à tes amis…
Je me penche alors sur un type de petite taille qui se mordille la lèvre.
— Dites, vous auriez un préservatif ?
Sans attendre de réponse, je demande à ses deux acolytes qui tiennent les joysticks-fusils. Ils se retournent en même temps et les pointent sur moi. À ce moment précis, une boule de bowling vient cogner les quilles en bout de piste, résonnant comme un coup de feu. Je sursaute. Ian me rassure d’une main au bas du dos. Sa caresse me donne l’impression d’être traversée par un courant électrique malgré mon angoisse.
— Merci quand même, leur dis-je avant d’aller vers un autre groupe de jeunes.
Trois garçons et deux filles boivent des sodas, assis autour d’une table. Sans prendre le temps d’échafauder un plan d’attaque, je tape sur l’épaule du garçon le plus proche. J’ai un mouvement de recul lorsqu’il se retourne : c’est Jack, un mec sur lequel ma copine Eulie flashe depuis des mois. Je comprends mieux pourquoi elle n’est jamais parvenue à obtenir quoi que ce soit de lui. Il me semble qu’il fait également partie du cercle de connaissances de Tommy au club ciné. Je prie pour qu’il comprenne que je joue à ADDICT, mais mon petit doigt me dit que Dieu ne va sans doute pas se ranger de mon côté sur ce coup-là.
— Euh, tiens, Jack… Salut, lui dis-je nerveusement en lissant ma jupe des deux mains. Je me demandais si tu n’aurais pas un préservatif à me passer.
Son visage vire au rouge sans transition.
— C’est quoi cette question ?
Je refoule à grand-peine les larmes qui me montent aux yeux.
— Je suis désolée, vraiment.
Les règles n’interdisent pas de présenter des excuses, hein ?
Jack plisse les yeux, comme s’il essayait de comprendre, mais Ian m’a déjà prise par le coude et m’entraîne vers une autre tablée.
— Ne t’arrête pas en si bon chemin, t’as presque fini !
Il n’a pas tort. Je pose ma question à deux garçons à la suite, n’attendant même pas leur réponse. L’un d’eux se lève pour me barrer le chemin.
— C’est pas marrant. Vous feriez mieux de vous casser d’ici !
Je me sens vraiment mal tandis que nous passons à côté des filles, ils n’ont rien fait qui mérite qu’on les harcèle comme ça. Les mains tremblantes, je prends le téléphone des mains de Ian.
— Vas-y mollo !
Il hoche la tête et s’adresse à une fille aux yeux lourdement maquillés de bleu :
— T’aurais pas un préservatif sur toi par hasard ? Je me doute que ce serait pas pour t’en servir, mais sait-on jamais ?
— Casse-toi, pauvre trou-du-cul ! siffle-t-elle entre ses dents.
Je ne pensais pas que trou-du-cul figurerait dans son vocabulaire.
— Et toi ? demande Ian à sa voisine.
Elle dit non dans un petit cri et nous nous faufilons déjà vers une autre table.
Huit pour moi et deux pour Ian.
Nous nous approchons d’un autre groupe mixte et j’aperçois Jack qui m’observe toujours, les sourcils levés. Je détourne le regard et pose ma question à deux autres types, dont celui que j’ai vu entrer avec sa copine dans le bowling tout à l’heure. Elle lui serre la main, le visage décomposé. Ai-je fichu leur soirée en l’air ? Je leur bafouille des excuses et reprends le téléphone de Ian pour filmer la suite. J’ai fait mes dix. Pourquoi est-ce que je ne ressens aucun soulagement ? Je n’ai qu’une seule envie : crier à tout le monde que je suis sincèrement désolée, puis m’enfuir en courant. Mais je ne peux pas, il faut d’abord que Ian atteigne lui aussi son quota. Je garde l’objectif braqué sur lui tandis qu’il interroge une petite brune. Elle couine d’indignation comme un chiot blessé, ce qui fait cette fois rappliquer les types qui jouaient aux jeux vidéo.
Le grand blond à la coupe militaire nous fusille du regard.
— On vous a assez vus, foutez le camp maintenant !
— On est presque partis, il nous faut juste quelques minutes encore, lui dis-je.
Ian demande à une quatrième, puis à une cinquième fille, mais le cercle autour de nous se resserre. Le blond massif semble sur le point d’exploser. On dirait que toute cette histoire de vœux de chasteté ne comporte pas de séminaire sur la gestion du stress.
Au vu de l’attroupement, un des adultes présents quitte le coin de la salle où il s’était posté. Il a les cheveux peignés en arrière et porte une veste qui vaut facilement autant que la moitié de ma garde-robe. Serait-ce un des leaders de leur secte ?
L’homme passe un bras autour des épaules de Ian et lui dit d’un ton jovial :
— Alors les jeunes, qu’est-ce qu’il se passe ici ?
Ian se défait brusquement de cette étreinte comme s’il s’était ébouillanté.
— Euh, nous sommes en train de réaliser une enquête. Et je dois dire que votre groupe se débrouille formidablement bien !
L’homme prend un air interrogateur :
— Une enquête ?
Ian fend déjà la foule pour atteindre un groupe de trois filles. Ses joues cuivrées ont viré à l’écarlate. Je le suis du mieux que je peux avec la caméra, sans être sûre d’avoir capturé sa dernière demande. Le cri horrifié que pousse la rousse à laquelle il vient de poser sa question devrait toutefois constituer une preuve suffisante pour les gens d’ADDICT. Les deux copines de la rousse lâchent également des cris d’orfraie en entendant la requête. Plus que deux !
Pendant ce temps, le blond chuchote à l’oreille de l’homme à la veste élégante. Celui-ci se contente de sourire en hochant la tête. Que sont-ils en train de mijoter ?
Ian me jette soudain un regard. Il a le souffle saccadé et le visage luisant. Il s’empresse de s’éloigner vers une nouvelle table, suivi de près par une foule grossissante qui commence à hurler des insultes pas si innocentes et chastes que ça. Je me tourne pour les filmer mais le blond essaie de m’arracher le téléphone des mains. Je fourre alors l’appareil dans mon soutien-gorge et bombe le torse, priant pour que les crocs de vampires imprimés sur mon T-shirt fassent leur effet.
Ses mains s’arrêtent à quelques centimètres de ma poitrine et de grosses taches rouges viennent aussitôt lui marbrer le cou.
— Sors d’ici, espèce de pute !
C’est bien la première fois qu’on m’appelle comme ça, mais bon, ce n’est pas comme si j’allais entamer la conversation avec ce charmant jeune homme. Je pivote sur mes talons et m’efforce de rattraper Ian. Il vient de demander un préservatif à une autre fille, mais je n’ai malheureusement pas pu le filmer. Est-ce que cela suffira si je donne ma parole qu’il lui a bel et bien posé la question ? Je ressors vite le téléphone de mon soutien-gorge et filme Ian répétant sa requête à une énième fille.
— Demande à une autre ! lui crié-je.
— Mais j’ai fait mes dix !
— Il y en a une que j’ai pas pu filmer !
Il pousse un soupir.
Une des chaperonnes s’avance alors vers Ian, lui agitant sous le nez un doigt offusqué.
— Vous devriez avoir honte !
— J’ai honte, mais peut-être auriez-vous un préservatif pour moi ? demande-t-il avec un large sourire innocent.
Le blond a maintenant le visage cramoisi.
— Montre un peu de respect, salopard de trou-du-cul ! beugle-t-il, au bord de l’apoplexie.
Je range le téléphone et essaie de détourner son attention.
— Hé oh ! N’est-il pas écrit dans la Bible : « Tu ne tueras point » ?
En guise de réponse, le type crache à mes pieds, m’arrachant un petit cri lorsque je vois le projectile atterrir sur le bout de ma chaussure. Le vieux beau éclate alors de rire et félicite le blond d’une tape sur l’épaule.
— Bande de porcs ! éclaté-je alors.
À ces mots, le blond me saisit les bras et son haleine d’huile de vidange me frappe de plein fouet. Voilà qui doit bien l’aider dans sa poursuite de la chasteté.
Ian met la main sur l’épaule du type.
— Vas-y, mec, lâche-la, on part tout de suite.
Mais l’énervé me tient toujours fermement.
— On vous a laissé votre chance de sortir sans emmerde, maintenant on va vous montrer de quel bois on se chauffe.
Il me traîne alors en direction de la sortie tandis que l’homme à la veste de luxe et deux jeunes attrapent Ian au col. La foule qui nous entoure les encourage de la voix.
Jack s’accroche soudain au bras du blond et lui crie à l’oreille :
— C’est bon, laisse-les partir, je crois qu’ils font ça pour un jeu !
Ce n’est pas trop tôt, quelqu’un a enfin compris ce qu’il se passait ! Mais le blond n’en fait qu’à sa tête, il repousse Jack et resserre son étreinte. J’ai l’impression qu’il va me broyer les poignets.
La mort dans l’âme, je prends alors une profonde inspiration et commence à chanter le fameux couplet qui vante les joies du sexe. Cette fois, Jack me dévisage avec horreur. J’espère que Tommy ou Eulie réussiront à le convaincre que je n’ai pas mauvais fond malgré tout. Si jamais je survis…
Ian s’y met à son tour et nous beuglons les paroles en chœur tandis qu’ils nous expulsent manu militari. À l’extérieur, une foule nous attend aussi. Pourrons-nous regagner la voiture sans nous faire tabasser ? Je sens qu’on me pousse dans le dos et je tombe lourdement sur l’asphalte, atterrissant en plein sur la hanche ; du coin de l’œil, je vois Ian qui s’étale à son tour à côté de moi.
On se retourne vers les portes qui se ferment déjà en finissant la chanson d’une voix étranglée. J’ai tout à la fois envie de rire et de pleurer. Au lieu de cela, je chantonne encore le refrain comme s’il s’agissait d’un mantra capable de me protéger de l’hostilité pesante qui règne autour de nous.
Ian se remet debout avec peine.
— Le défi est fini, Vee. On a réussi.
Il m’empoigne les avant-bras d’une main douce mais ferme et m’aide à me relever. Une fois sur mes jambes, j’époussette ma jupe. Pas de déchirures, mais je sais déjà que j’aurai demain un énorme bleu au niveau de la hanche. Ian, lui, se frotte le coude tout en me dévisageant, sans doute parce que je suis toujours en train de chantonner.
Il place ses mains sur mes épaules.
— C’est bon, reprend-il d’une voix douce, le défi est terminé, respire un grand coup.
J’essaie, mais ne parviens qu’à hoqueter :
— Je… je suis désolée, Ian… j’ai pas pu nous filmer en train de chanter le couplet…
Je retire le téléphone de mon soutien-gorge et le lui tends non sans l’avoir essuyé sur mon T-shirt.
Il se met alors à rire et me fait signe de regarder le parking.
— Pas besoin de filmer, crois-moi !
Dans le feu de l’action, je n’avais pas remarqué que l’attroupement sur le parking était largement plus amical que celui à l’intérieur du bâtiment. Les personnes se mettent même à nous applaudir maintenant que nous leur faisons face. La plupart d’entre elles ont leur téléphone braqué sur nous. Ce sont des Observateurs Sur Place, tous reliés directement à ADDICT.
Ian me prend par la main et nous faisons la révérence. Tandis que les bravos redoublent, la tension s’évapore peu à peu. Je ne sens même plus ma douleur à la hanche. Tout à coup, le défi semble moins atroce qu’il n’y paraissait il y a deux minutes à peine. La montée de stress m’a fait pousser des ailes. J’ai maintenant envie de danser et de sauter sur place en hurlant.
Une dizaine d’Observateurs, dans une fourchette allant de notre âge jusqu’à quelques décennies de plus, s’approchent alors pour nous taper dans la main. Je ne savais pas qu’il y avait une telle diversité de gens à fond dans ce jeu.
— On a tout vu à travers les portes vitrées. Le site nous a dit qu’on ne pouvait pas entrer pour ce défi-là, nous explique une femme fluette aux lunettes en écaille. En tout cas, on aurait dit que ces zigotos avaient sacrément envie de vous passer la corde au cou !
— Vous savez, avec toute l’énergie qu’ils refoulent…
La foule éclate de rire, bien que ma réplique n’ait pas été si drôle que ça. N’empêche que cela me remet une couche de baume au cœur.
Je leur montre alors mon téléphone d’un geste exagéré et leur demande d’une voix forte :
— J’espère que vous n’avez rien manqué de notre sortie ?
Plus on a de preuves et mieux ça vaut.
Ian a encore du mal à reprendre son souffle. Il s’applique néanmoins à sourire aux caméras, n’hésitant pas à changer de position pour se montrer sous tous les angles comme s’il était sur le tapis rouge. J’ai envie de lui sauter au cou pour le remercier de m’avoir sauvé la mise à l’intérieur. Mon cœur bat à tout rompre sous le coup de l’excitation, et je me dis que c’est à ce type d’énergie que doivent fonctionner les stars.
Il improvise une petite danse de la victoire pour nos admirateurs, et j’entonne avec lui « notre » chanson. Les Observateurs du premier rang se joignent rapidement à nous et, bientôt, toute la foule chante et danse. Quelle sensation de fou ! Je n’arrive pas à croire que je m’amuse autant au beau milieu d’une centaine d’inconnus, surtout lorsqu’une centaine d’autres nous lyncheraient volontiers à quelques pas de là.
Soudain, au cœur du vacarme, j’entends ce qui me semble d’abord être un cri d’enfant, mais il n’y en a pas un seul à la ronde. Bizarre. Je sens alors mon portable qui vibre dans ma main. Un coup d’œil m’apprend que ce sont les félicitations d’ADDICT. Victorieux et soulagés, Ian et moi levons nos téléphones en l’air.
— Un autre défi ! Un autre défi ! scandent les Observateurs.
Suis-je prête à en relever un nouveau ? Celui-ci était déjà super intense. Les joueurs peuvent jeter l’éponge quand ils le souhaitent, mais d’après ce que je sais, aucun candidat n’est parti volontairement le mois dernier.
Le brouhaha ambiant baisse d’un ton, laissant place à une curiosité teintée d’impatience. Les regards braqués sur nous sont autant de picotements sur ma peau, j’ai l’impression d’être en symbiose avec notre public, comme si nous n’étions qu’une seule créature respirant à l’unisson à travers mille poumons. Malgré ma chair de poule, je me laisse aller à rire avec la foule.
Que pensent mes amis ? Je suis sûre que certains sont en train de regarder. Je ressors mon téléphone, mais découvre un écran vide. Pas le moindre SMS ? Personne ne m’a écrit ? J’essaie d’envoyer un message à Tommy, puis à d’autres, mais à chaque fois, un message d’erreur s’affiche. Je tente de les appeler, en vain. Tout est bloqué, même ma page ThisIsMe. En dépit de la multitude qui m’entoure, je me sens soudain seule au monde.
La voix geignarde d’enfant retentit à nouveau, comme pour se moquer de moi. Je réalise enfin qu’elle vient de mon téléphone. ADDICT a dû changer ma sonnerie. Et leur message me parvient sans problème aucun. Merveilleux ! Leur application fournit en effet un « lien ultrarapide », mais bloque tout le reste. J’aurais dû m’en douter.
Je lis le message, qui n’est qu’un rapport sur l’évolution de mon statut. L’audimat pour notre défi a été supérieur à la plupart de ceux enregistrés il y a quelques heures sur la côte Est et dans le Sud profond, d’où un bonus spécial pour le prochain défi. Tous ces gens qui nous regardent ? Je baisse les yeux sur ma poitrine pour vérifier que mon T-shirt n’est pas troué ou quoi que ce soit d’impudique, mais non, je suis tout ce qu’il y a de plus décent.
— On dirait qu’on a une belle cote de popularité, me lance Ian après avoir consulté son téléphone.
Populaire, moi ? Qui se trouve parmi les Observateurs ? Matthew ? Qu’est-ce qu’il pense de la petite Vee maintenant ?
— Je me demande bien quels prix ils vont nous proposer cette fois, lâche mon partenaire.
Ça va forcément être encore mieux que la paire d’escarpins ou que la journée chez Fresh & Zen. Un séjour à New York peut-être ? J’ai le droit de rêver après tout…
La foule a repris son chant, et je me délecte de la douce chaleur que je ressens par vagues. Le néon au-dessus de nos têtes baigne la scène d’une lumière irréelle.
— Ça te dit qu’on aille s’asseoir dans ma voiture le temps de recevoir les instructions pour le prochain défi ? suggère Ian. Elle est garée à deux pas.
Il pointe du doigt une Volvo grise à dix mètres de là. Une voiture raisonnable pour un garçon qui aide à construire des maisons pour les démunis. Il me plaît de plus en plus…
J’acquiesce. Je vais pouvoir profiter du calme pour me reconcentrer. Nous saluons les Observateurs d’un geste de la main et montons dans le véhicule. Une fois les portières fermées, je savoure un instant le délicieux silence.
— Alors, partenaire ! On a réussi notre premier défi en direct ! s’exclame-t-il.
Difficile de croire que nous ne nous connaissons qu’à peine. Je prends le temps d’examiner la finesse de ses traits.
— Qu’est-ce qu’ADDICT sait de plus que moi à ton propos ?
Mince alors, suis-je en train de le draguer ?
— Hum, un bon paquet de choses, j’imagine. Voyons voir… je suis en terminale à la Jackson Academy, je suis accro aux bretzels et j’adore les longues balades sur la plage. À ton tour, Vee.
Lorsqu’il prononce mon nom, ses parfaites incisives viennent presser un instant sa non moins parfaite lèvre inférieure, ce que je trouve trop chou.
— En terminale à Kennedy, mordue de théâtre, et je rêve de rendre le monde plus vivable, dis-je en concluant mon bref CV du salut de Miss Monde dont j’ai gratifié la foule quelques moments auparavant.
— Qu’est-ce qui t’a fait t’inscrire à ADDICT ?
— Rien de particulier. Je voulais juste sortir un peu de la routine, et toi ?
— Pour les cadeaux, bien sûr ! sourit-il en se penchant légèrement vers moi.
— Et qu’est-ce que tu as gagné ?
— Un peu de cash pour le défi préliminaire, et un ticket de bus pour celui qu’on vient d’effectuer.
Il est en train de me faire marcher, c’est sûr, mais pourquoi mentir à propos d’un prix ?
— Un ticket de bus ? C’est… euh, je sais pas, un peu…
Le mot auquel je pense est pourri.
— Tu veux dire c’est parfait ! Je peux l’utiliser quand je veux pour aller n’importe où sur le continent.
— Pourquoi ne pas prendre la voiture ?
— Parce qu’il me faudrait d’abord voler cette voiture à mes parents.
Ses traits se durcissent un instant avant qu’il ne se retourne vers moi. Son sourire réapparaît sur ses lèvres.
— On a eu du bol de pouvoir échapper à cette horde de vierges bourrés de vices.
Encore deux mots en V… Ça me donne envie de passer ma langue sur mes lèvres de le voir les prononcer, même si son goût en matière de cadeaux me paraît hautement inhabituel.
Avant que je ne parvienne à trouver un moyen de lui faire dire victoire ou vivisection, nos portables se mettent à sonner de concert. Nah-nah-nee-boo-boo, Nah-nah-nee-boo-boo, piaillent-ils de cette voix enfantine qu’on croirait tout droit sortie d’un film d’horreur.
La sonnerie d’ADDICT. Et elle annonce notre prochain défi.
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