Addict
Chapitre 19.
19.
— C ’est quoi ce bordel ? s’écrie Micky. — Oups, dit Ian. Nous rattrapons les câbles du mieux que nous le pouvons et renvoyons le plateau, déclenchant une nouvelle cascade de verre à l’endroit de l’impact. Éclate alors une volée de coups de feu. Je me baisse tandis que le stroboscope vient à nouveau strier la nuit et que les tirs s’intensifient autour de nos têtes. Est-ce pour de vrai ? Les cris le sont en tout cas. En dehors des flashs brutaux, il y a une nouvelle source de lumière qui se déverse du couloir. J’espère que les spectateurs qui s’y trouvent en ont pour leur argent point de vue sensations fortes. Une vague de haine m’envahit : eux qui étaient si proches de nous n’ont même pas levé le petit doigt pour nous venir en aide. Le stroboscope finit par s’arrêter, mais la lumière provenant du couloir nous permet d’y voir plus clair dans la pièce. Ce qui rend notre tâche à la fois plus simple et plus complexe puisqu’on voit tout en étant vus. Je distingue Ty qui se lève derrière son siège, il ne sait manifestement plus qui viser de Ian ou de moi. — Vous foutez quoi au juste ? demande-t-il. — Ce qu’ ADDICT nous a dit de faire, réponds-je, vous avez pas reçu le même message que nous ? Ian et moi rattrapons notre câble respectif et poussons à nouveau le lourd plateau. Même si les autres joueurs ne se rendent pas compte que nous avons enfreint l’intégrité du défi, ADDICT est forcément au courant. Ce n’est qu’une question de minutes avant qu’ils ne nous infligent une nouvelle sanction, voire pire. N’ayant plus de raison de faire semblant de mettre Micky en joue, je coince mon arme dans l’élastique de ma jupe, ce qui me libère les mains pour la prochaine poussée.
La table basse vient heurter la paroi vitrée une énième fois, à quelque soixante centimètres du sol, et le trou de l’impact s’élargit encore, mesurant désormais une trentaine de centimètres de diamètre. Davantage de lumière, et davantage de cris. J’aurais tant aimé que la table traverse carrément le faux mur pour aller faucher ces spectateurs indignes qui semblent déguerpir sans demander leur reste.
Les écrans se remettent alors en marche et proclament en lettres énormes :
« VIOLATION DE L’INTÉGRITÉ ! VISEZ VOTRE VICTIME DÉSIGNÉE SUR-LE-
CHAMP OU TOUT LE MONDE PERD SES PRIX ! »
Le son strident d’une corne de brume accompagne le message.
Micky bondit sur ses pieds et regarde le trou dans le mur d’un air sombre, sans pour autant cesser de me mettre en joue.
— Ils essaient encore de s’échapper alors qu’on gagne nos prix dans huit minutes à peine !
On est plutôt à huit minutes de se faire massacrer dans un final retentissant. Ian et moi échangeons un coup d’œil avant de renvoyer le plateau une dernière fois, puis il vient me rejoindre de mon côté de la table. Un gros morceau de verre se détache de la paroi endommagée, ménageant une ouverture encore plus large.
— Arrêtez ça ou je tire, abrutis ! glapit Micky.
Ian attrape mon câble et envoie la table valdinguer de travers.
— On a même pas nos armes à la main. Tu veux vraiment nous canarder de sang-froid ?
Je retiens ma respiration : va-t-elle vraiment passer à l’acte ?
Ses traits sont distordus par la colère :
— Je vous laisse une dernière chance de lâcher cette putain de table et de revenir dans le défi !
— Pareil, renchérit Ty à ses côtés.
Ian et moi repoussons encore mollement la table, celle-ci va rebondir sans dommage contre la paroi de verre.
— Et vous pensez que vous et ADDICT réussirez à convaincre les milliers de spectateurs que vous nous avez tiré dessus en état de légitime défense alors qu’on a rangé nos armes ? En plus, Tommy a prévenu la police avant d’arriver ici ! Vous croyez vraiment pouvoir vous en sortir comme ça ? leur crié-je.
Je jette un coup d’œil à Jen et à Daniella, espérant qu’elles vont se ranger de notre côté, mais les deux filles ont toujours leurs pistolets plus ou moins braqués sur nous.
— Et toi, tu crois que tu vas réussir à me mener en bateau ? crache Micky en enjambant le dossier du canapé.
Je m’éloigne d’elle de quelques pas. Mais au lieu de faire feu, elle agrippe le câble que Ian a en main, l’empêchant de relancer la table. J’en profite pour me précipiter sur le trou dans la paroi vitrée.
Ian est sur mes talons et Tommy et Syd accourent de leur côté. Je donne un coup de pied sur le bord de l’ouverture, faisant tomber de grosses échardes de verre. Le trou arrive maintenant un peu plus haut que mes genoux et atteint à peu près les cinquante centimètres de largeur. Problème : il est hérissé de rebords aiguisés comme des poignards.
Du couloir nous parvient alors la voix de l’un des Observateurs :
— Faut qu’on se bouge, ces petits merdeux sont en train de s’enfuir !
Micky en profite pour se jeter sur Ian pendant que je m’escrime à dégager le bas du trou à grands coups de pied. Sydney essaie de s’y mettre aussi, mais ses talons aiguilles ne sont pas d’une grande aide. Tommy, lui, reste planté là, les bras ballants, jusqu’à ce que Ty le ceinture dans un craquement sinistre.
— Arrêtez ! gémit Tommy. On a pas signé pour ça, arrêtez ça tout de suite !
Tu m’étonnes, Syd et lui n’ont rien signé du tout, à part pour me sauver. Mais ni Ty ni ADDICT ne se soucient de ça.
Ian empoigne Micky sous les aisselles et la balance de droite et de gauche pour essayer de lui faire donner des coups de pied à Ty qui a tiré Tommy vers le centre de la pièce. Daniella s’est effondrée dans un coin, les mains sur les oreilles. Est-elle en train de pleurer ? Pendant ce temps-là au moins, elle ne nous attaque pas.
Je continue à m’acharner sur la vitre. Ian, lui, fait tournoyer Micky, et ses pieds doivent avoir trouvé leur cible puisque Ty se plie en deux en poussant un petit cri aigu. Tommy s’écroule.
J’en appelle à Samuel :
— Viens me donner un coup de main !
Je casse du pied un nouvel éclat de verre, un peu chagrine de ne pas porter de chaussures plus lourdes.
— Tu me demandes de foutre mon avenir en l’air, Vee, et ça, je peux pas, me répond Samuel en secouant la tête.
Non mais, ce mec est une véritable blague !
— Si on reste ici, aucun d’entre nous n’aura de futur, pauvre crétin ! T’as pas réfléchi à ce qu’ADDICT allait nous balancer d’ici cinq minutes ? Ça ne prend que quelques secondes de tuer quelqu’un !
Mon coup de talon suivant dans la vitre est plus brutal et fait tomber une plaque de la taille de la tête de Samuel. L’ouverture est maintenant dégagée du sol jusqu’au niveau de ma taille. Je constate que Ty est déjà en train de se redresser. Tommy gît toujours à ses pieds, et il ne semble plus guère en état de repousser qui que ce soit. Ian continue de balancer Micky de droite et de gauche, ce qui devrait empêcher Ty de m’atteindre pendant encore… quelques secondes. Il faut que j’y aille !
Je tire sur mes manches au maximum pour m’en protéger les mains, puis me mets à quatre pattes. Je commence à ramper vers le couloir tout en douceur pour ne pas casser les quelques plaques de verre qui n’ont pas explosé en mille morceaux. Ma veste frotte contre le bord supérieur du trou, heureusement son rembourrage m’évite de me faire taillader le dos. Ça y est, j’y suis. Il n’y a plus personne dans le couloir. Si je vais à droite, j’arriverai sur la porte fermée à clef. À gauche, c’est la route pour retourner à l’accueil, avec le risque de tomber sur les Observateurs en embuscade.
Le temps que je prenne une décision, deux mains me saisissent les chevilles et me retournent comme une crêpe. Je relève la tête et découvre le visage gonflé de Ty de l’autre côté de l’ouverture. Il a beau être nez à nez avec ma culotte, c’est dans les yeux qu’il me regarde, et les siens sont luisants de colère. De là où je suis, son visage m’apparaît comme encastré dans la paroi. Je découvre que, de ce côté, elle est aussi transparente qu’une fenêtre et qu’elle est surmontée d’écrans qui diffusent différents angles de vue.
Ty bloque le bas de mes jambes sous ses avant-bras.
— Je peux rester toute la nuit dans cette position, tu sais, ou alors peut-être que je vais te tirer à l’intérieur…
Oh non ! Si jamais il me traîne, les bouts de verre vont me lacérer le dos ! Je m’étire sur la droite pour tenter de m’agripper à la tenture de soie, mais elle est trop loin. Je me contorsionne afin d’attraper mon pistolet toujours coincé dans l’élastique de ma jupe, mais mes vêtements sont sens dessus dessous et je n’y arrive pas. En revanche, la poche contenant mon téléphone est maintenant sur mon ventre. Je plonge la main dedans. Vais-je avoir le temps de composer le 911 ? Est-ce que je vais capter ici ?
Ty semble lire mes intentions et m’écrase les mollets pour se mettre sur les genoux. Il me tire par les chevilles et me fait glisser de quelques centimètres. Je sens des éclats de verre m’égratigner les jambes. Je persiste pourtant à fouiller ma poche, même si je n’aurai manifestement pas le temps de passer de coup de fil. C’est alors que mes doigts effleurent un autre objet : mon badge de campagne. Dieu bénisse Jimmy Carter ! Je le sors d’un mouvement fluide, l’ouvre et, sans prendre le temps de réfléchir, plante l’aiguille dans la joue de Ty.
— Aïe ! Espèce de salope !
Ignorant ses cris et ses injures, j’abats le badge sur son front et son autre joue. Il ne m’a pas encore lâchée mais l’aiguille fait des ravages. Il finit par se prendre le visage à deux mains. J’en profite pour sortir les jambes du trou et recule à quatre pattes, me tailladant les paumes au passage. Je me lève d’un bond et inspecte rapidement les dégâts : seul un éclat a percé la peau à la base de mon pouce gauche, provoquant une douleur lancinante. Je me passe ensuite les mains sur l’arrière des cuisses et découvre une douzaine de microcoupures. J’en fais tomber le verre qui s’y est fiché. Pour le reste, on verra plus tard.
Ty s’est mis à ramper à son tour à travers le trou, son visage figé en un masque de furie, mais ses larges épaules ne passeront pas sans lui causer de lourds dommages.
J’entends alors Ian qui hurle :
— Cours, Vee ! Le jeu se terminera si l’un de nous parvient à s’échapper !
En dépit de toute l’énergie déployée pour sortir de la salle, j’hésite encore quelques secondes, gênée de laisser tomber Ian, Syd et Tommy. Les abandonner dans ces conditions me paraît inhumain, mais notre seul espoir est que j’aille chercher du secours.
Ty se relève et commence à décocher de puissants coups de pied pour élargir le trou.
— Je vais te faire la peau, chienne !
Je sprinte en prenant à gauche, direction l’accueil.
— Je vais trouver la police ! crié-je en tournant la tête.
Le corridor s’assombrit d’un coup et je lâche un gémissement de douleur en heurtant un mur de plein fouet. Je porte une main à mon épaule meurtrie et reprends ma course, aiguillonnée par les bruits de bottes sur du verre derrière moi.
Un coup de feu retentit alors, suivi d’un silence de mort.
Non, non, non !
— Tu reviens ici, connasse, et tu te manges la sanction qu’ADDICT te donnera, sinon la prochaine balle atterrira dans la tête d’un de tes petits amis ! crie Micky.
Ma bouche est devenue toute pâteuse. Est-ce qu’elle bluffe ? Elle n’a pas tiré de sang-froid auparavant, mais je sais qu’elle est acculée dans ses derniers retranchements…
— Vas-y, Vee, l’écoute pas ! me dit Syd.
— Le jeu est déjà fini ! renchérit Ian.
Vraiment ? Que vont faire Ty et Micky si je persiste à m’enfuir ? Que feront-ils si je reviens sur mes pas ? Mon cerveau me dit que Ian a raison, mais j’ai l’impression de les trahir. J’entends une explosion de verre. Ty doit quasiment être sorti de la pièce maintenant. Je tâtonne dans le noir jusqu’à me cogner le coude contre un angle aigu. Le bureau de réception. Je suis presque à la sortie. Je me rappelle alors que j’ai mon téléphone en poche. Le souffle court, je réussis tant bien que mal à l’extirper de ma poche. Un regard me suffit pour voir qu’il n’y a toujours pas de réseau.
Je peux au moins me servir de mon écran comme d’une lampe-torche et localise ainsi la porte principale. De derrière moi me parviennent grognements et cris assourdis, puis une nouvelle détonation.
Oh mon Dieu ! Mais même si Micky a commis l’irréparable, à quoi servirait-il que j’y retourne ? J’ouvre la porte qui débouche sur les deux ascenseurs et suis agressée par la luminosité, même si l’éclairage est tamisé. Les yeux plissés, je distingue du mouvement en face de moi : la porte de l’ascenseur de gauche est en train de se refermer sur cinq ou six Observateurs. Leurs vêtements aux couleurs criardes contrastent avec leur visage cireux. L’un des types, un quinquagénaire aux cheveux plaqués et blouson de cuir cintré, m’envoie un baiser.
Le salaud. Je le reconnais. C’était l’un des chaperons à la soirée des Amis de la chasteté, celui qui nous a expulsés du bowling.
Je bondis en avant tout en sortant mon pistolet. Je parviens à en introduire le canon entre les deux portes qui se referment. L’acier grogne contre l’acier et les Observateurs hurlent en se plaquant contre les murs. Ils trouvent ça moins marrant à présent ? Comme c’est bizarre… Le mécanisme des portes se relâche et elles se rouvrent dans un chuintement.
Je braque mon arme sur le vieux chaperon.
— Donne-moi ton téléphone, maintenant !
— On a laissé nos portables aux chauffeurs, dit-il dans un haussement d’épaules. ADDICT ne tolère aucune vidéo qui ne soit pas passée par eux d’abord.
Et merde. Est-ce que je les fais tous sortir de l’ascenseur et descends seule dans le hall à la recherche de policiers qui n’y sont peut-être même pas ? Je ne dispose pas d’assez de temps. Un autre plan germe alors dans mon esprit.
— OK, sors de là. Seulement toi.
L’homme s’adosse à la paroi, croise les bras, et se permet même de sourire.
— Tu n’oseras pas me tirer dessus.
Je pose un pied à l’intérieur de la cage d’ascenseur, au cas où les portes aient la mauvaise idée de se refermer. Devrais-je faire sortir l’un des autres ? Ils le méritent tous autant qu’ils sont. Mais la suffisance de ce mec me donne une terrible envie de lui faire ravaler son sourire méprisant.
Je raffermis ma prise sur la crosse.
— De toute façon, ce sont des balles à blanc, hein ? Pourquoi n’appuierais-je pas sur la détente ? Il ne se produira rien.
Je recule la culasse de la main gauche.
Il se passe la langue sur les lèvres.
— Ça fait partie du jeu de ne pas savoir si les armes sont réelles ou non. Par contre, je suis prêt à parier sur ce que tu vas faire. La violence ne correspond pas du tout à ton profil.
Je hoche la tête.
— Bien sûr, et tu es prêt à parier que mon profil n’a pas changé du tout au tout pendant ces quelques heures d’enfer ? Si j’apprends qu’un de mes amis a été blessé, ça ne me gênera pas le moins du monde de viser la partie de ton corps qui t’est la plus chère. C’est à toi de voir…
Il baisse les yeux sur son entrejambe, puis relève la tête, un sourire malsain plâtré aux lèvres.
— N’essaie pas de me menacer, petite fille.
— Un, commencé-je à compter, mon arme braquée sur son genou.
Une femme enrobée lui donne un coup de coude dans les côtes.
— Fais ce qu’elle te demande, de toute façon, ADDICT arrondira les angles après.
— Ferme ta bouche de grosse vache ! postillonne-t-il, le visage écarlate.
— Deux, reprends-je en remontant ma visée le long de sa jambe.
La porte commence à se refermer et je mets mon genou devant la lentille optique pour qu’elle se rouvre.
L’homme me fusille des yeux.
— Très bien, déclaré-je en repliant mon doigt sur la détente. Tr…
— C’est bon, petite traînée ! rugit-il.
Il sort si vite de l’ascenseur que j’ai peur qu’il ne me désarme.
— Pas si vite ! Sinon je fais feu. Et crois-moi, ça me procurerait un plaisir fou vu tout ce que j’ai dû subir ce soir.
É
Étonnamment, je suis persuadée que ça me soulagerait sur le coup. Et il doit le lire dans mes yeux car il s’exécute sans broncher. Mon Dieu, je ne me reconnais plus.
Je recule sans le quitter une seconde du regard. Nous nous retrouvons face à face le temps que les portes se referment derrière lui. Il a la peau anormalement tendue, comme s’il était un habitué des liftings, et son pantalon faussement décontracté doit bien valoir dans les cinq cents dollars. Tout cet argent, et lui qui le jette par les fenêtres pour un divertissement morbide ! Je me fais une joie de le voir se tortiller et supplier.
— On retourne dans la salle, lui ordonné-je, tu marches devant.
Je le laisse prendre quelques pas d’avance. Il ouvre la lourde porte ornée. Le couloir est toujours plongé dans l’obscurité, mais les lumières du vestibule me permettent de voir Ty qui se tient le bras tout en longeant le mur. Il a dû perdre ses repères. Son visage s’illumine d’un sourire lorsqu’il nous aperçoit. Je plisse les yeux pour essayer de distinguer ce qui se passe derrière lui, mais c’est peine perdue.
Je me rapproche de l’homme et m’adresse à Ty :
— Retourne d’où tu viens, sinon je bute ce type. C’est l’un des flambeurs d’ADDICT, il a même fait une brève apparition lors de l’un de mes défis. Si jamais tu l’abîmes, tu pourras dire adieu à tes prix.
— Tu te fous de la gueule de qui ? rigole Ty.
L’homme se raidit.
— Je te conseille de ne pas t’approcher de moi. Si elle me tire dessus, je vous garantis que ça vous coûtera très, très cher !
— Mais…, hésite Ty, mon bras…
— Recule, lui dit l’homme, manifestement habitué à donner des ordres.
— Qui a été touché ? demandé-je à Ty.
— J’ai pas été voir, répond Ty.
Quel monstre d’égoïsme !
Je m’assure qu’il a bien pris les devants et vois qu’un liquide sombre s’écoule de son coude. Il sait où trouver la trousse de secours de toute façon. On commence à entendre une cacophonie de gens qui crient et se débattent.
— Et maintenant, princesse ? On fait quoi ? me questionne l’homme.
— Tu vas bloquer la porte.
On a besoin de cette lumière.
Il m’obéit.
— Maintenant tu vas suivre ce couloir jusqu’à la salle. Pas de gestes brusques, mais ne va pas te traîner non plus.
Il se met en marche en se dandinant. Je reste quelques pas en retrait, l’arme braquée sur son arrière-train et le téléphone dans l’autre main en guise de torche. Je vérifie régulièrement que personne n’arrive dans mon dos. Des cris perçants proviennent de la salle de jeu. Les organisateurs d’ADDICT auraient-ils envoyé des renforts ?
— Syd, Tommy, Ian, vous allez bien ?
— Ça ira mieux quand cette tarée arrêtera de tirer dans le plafond ! me crie Syd.
Je me sens tout d’un coup plus légère, tout le monde est sain et sauf ! Lorsque nous arrivons devant notre salle, je dis à Ty de ramper à travers l’ouverture.
— Pourquoi ? Je croyais que tu voulais mettre fin au jeu ?
— Obéis-lui, lui dit l’homme.
Ty s’allonge sur le sol pour se glisser à travers le trou qui fait à présent penser à l’entrée d’une caverne. Même s’il n’y a plus aucune lumière dans la pièce, les écrans au-dessus de la vitre sans tain diffusent des images en diverses teintes de vert. Mes soupçons quant à l’utilisation de caméras infrarouges sont donc confirmés. Je vois Micky et Ian tenter de se relever, ils viennent manifestement de lutter au sol et cherchent à savoir ce qui se trame dans le couloir.
— Qu’est-ce qui se passe ? interroge Micky en se mettant à quatre pattes pour être dans l’axe du trou dans le mur.
Pourquoi n’a-t-elle pas suivi Ty dans le couloir ? Croit-elle qu’il y a une chance que le jeu continue tant qu’elle reste à l’intérieur ? Que lui ont-ils promis en plus de la Harley ? Les titres de propriété d’une arène de combats de chiens ?
— Ian, Tommy, Sydney, sortez de la pièce ! annoncé-je d’un ton qui n’admet pas la réplique.
Micky se redresse et prend le pistolet des mains de Jen.
— La prochaine fois que je tire, ce sera pas un tir de sommation.
Je vois sur un écran qu’elle vient de mettre Syd en joue.
— Si vous ne suivez pas les instructions de Vee, aucun de vous ne recevra de prix, je vous le garantis, leur dit l’homme d’une voix forte.
La tête de Ty ressort par l’ouverture.
— Et vous êtes qui au juste ? Le boss d’ADDICT ?
— Non, mais je t’assure qu’ils feront tout pour me faire plaisir…
Le silence se fait. Je suis convaincue qu’ils attendent confirmation sur les écrans de ce que l’homme vient de dire. Mais ADDICT est sans doute trop occupé à lever une armée. Les écrans extérieurs nous montrent toujours les joueurs sous le même angle.
— J’ai l’impression qu’il n’y a personne pour soutenir vos propos, monsieur l’investisseur, reprend Micky d’une voix assurée, l’arme toujours pointée sur Syd. Je parie qu’ils s’en foutent si on vous tire dessus.
L’homme se met à trembler.
— Mais moi je ne veux pas ! Et j’ai les moyens de faire en sorte que vous touchiez vos prix.
On entend du mouvement dans la pièce, suivi de murmures enragés.
C’est Ty qui joue le rôle du porte-parole.
— Et vous nous donnez quelle garantie ?
— Si Vee me tire dessus, je vous jure que vous ne gagnerez pas le moindre prix. Et si elle ne tire pas, sachez que je récompense toujours ceux qui m’apportent leur soutien. Tout comme je punis ceux qui s’opposent à moi.
— Vous oubliez que c’est nous qui avons les flingues, gronde Micky. ADDICT souhaite peut-être qu’on vous descende en premier, et après ce sera au tour de Vierge et de ses potes.
Elle se tourne vers l’ouverture et met le type en joue.
— T’as fumé ou quoi ? intervient Ian. Tout ce qui se passe dans cette pièce est retransmis sur les ondes, et conservé sur bandes vidéo. Tu veux passer le restant de tes jours derrière les barreaux, ou devenir l’esclave de quiconque en détient une copie pour éviter la prison ?
Je stabilise ma visée et enchaîne d’un ton péremptoire :
— En plus, on va pas se laisser tirer comme des lapins, nous aussi on est armés, et ce serait de la légitime défense. Pas que ça ait une grande importance, puisqu’il n’y a apparemment aucune caméra dans le couloir. Il n’y a que moi qui ne sois pas filmée.
J’ai l’impression que le sang a gelé dans mes veines.
— J’en sais rien, répond Ty.
— Eh bien moi, si. Je ne joue plus. Je vais punir ce connard comme il le mérite, et vous faire perdre vos prix par la même occasion.
L’homme se raidit encore davantage.
— Je vais sortir mon portefeuille. Il est rempli de cash et de cartes de crédit. À vous de vous en servir.
Il joint l’acte à la parole et dépose au sol un épais portefeuille en cuir.
J’avise Micky sur l’écran qui regarde fixement le trou dans la paroi. Elle est sans doute en train de calculer ses chances de pouvoir me sauter dessus avant que je n’appuie sur la détente.
Je suis fortement tentée de la provoquer, mais décide finalement de la laisser réfléchir. Elle a beau être pleine de vice, elle n’est pas bête pour autant.
Ses épaules s’affaissent et elle abaisse son arme.
— Allez, cassez-vous d’ici, bande de merdes.
Jen essaie de la prendre dans ses bras, mais Micky la repousse.
Quelques instants après, je vois Tommy émerger de l’ouverture, suivi de près par Syd et Ian. Avant de nous diriger vers la sortie, je montre du doigt le portefeuille du type.
— Sors ton permis de conduire.
— Pourquoi ? Vous ne pourrez rien acheter avec.
En effet, mais je n’en ai de toute façon ni l’intention, ni même l’envie. L’idée d’aller m’acheter des cadeaux avec l’argent de cette ordure me révulse.
— Contente-toi de le faire.
Il va pouvoir se rendre compte de ce qu’est une atteinte à la vie privée.
Il s’agenouille pour extirper une carte avant de reposer le portefeuille par terre. La lumière diffuse que fournissent mon téléphone et les écrans verdâtres ne me permet pas de vérifier si c’est son permis ou sa carte de membre chez les Pervers anonymes, mais il faut qu’il sache que je ne plaisante pas. Il se met debout et me la tend.
Il n’y a pas moyen que je le laisse s’approcher, il pourrait me faire tomber l’arme des mains. Je lui fais donc signe de remettre la carte à Tommy. Je prends la tête de la file tout en marchant à reculons pour le garder dans ma ligne de mire. Ian ferme la marche et pointe son pistolet sur le dos du type.
Lorsque nous atteignons les ascenseurs, j’écarte la cale de la porte d’un coup de pied et crie à l’attention des joueurs restés dans la salle :
— Si l’un de vous bouge avant que nous ne soyons sortis de l’immeuble, je tire dans les fesses du mec !
À ma connaissance, personne n’est jamais mort d’une balle dans le postérieur. Je claque la porte, imaginant parfaitement des mains voraces se précipiter sur le portefeuille dans le noir.
Ian est sur le point d’appuyer sur le bouton d’appel de l’ascenseur VIP, je l’arrête d’un cri :
— Toute cette partie du bâtiment est contrôlée par ADDICT. S’ils envoient des renforts ou que leurs chauffeurs en bas sont armés, ils passeront forcément par l’entrée VIP.
Ian appelle donc le monte-charge affecté à l’entretien. Nous sursautons de concert lorsqu’une cloche retentit pour signaler son arrivée à l’étage. Dieu merci, les portes s’ouvrent sur un ascenseur vide. Mais je m’attends toujours à ce qu’ADDICT nous ait préparé un comité d’accueil armé jusqu’aux dents au rez-de-chaussée, voire potentiellement sur la piste de danse.
Nous nous apprêtons à monter dans l’ascenseur lorsque l’homme ouvre la bouche :
— Mon rôle d’otage est-il terminé ?
Je marque un temps d’arrêt. Si nous tombons sur quelqu’un d’ADDICT, ce type peut-il nous servir de monnaie d’échange ? Je suis loin d’en être convaincue, sinon ils seraient déjà venus le sauver. D’un autre côté, si la police est parvenue sur place, ça ferait mauvais genre qu’ils me voient débarquer avec un otage en joue.
— Tu peux rester ici, lui dis-je.
Nous nous engouffrons dans le monte-charge et j’appuie sur le bouton « Club » en priant le ciel qu’il ne soit pas protégé par un code d’accès.
Dès que les portes se ferment et que nous commençons à descendre, Sydney et Ian me tombent dans les bras. Je ne réalise pas encore qu’on a réussi à sortir de cette pièce maudite. D’ici combien de temps les autres candidats vont-ils laisser tomber et partir ?
J’aperçois Tommy par-dessus l’épaule de Syd. Il est planté dans un coin de l’ascenseur, l’air mal à l’aise. Je ne peux m’empêcher de ressentir un pincement au cœur pour mon partenaire, même si c’est lui qui m’a filmée lors du défi au théâtre. Il est venu me secourir après tout ! Quand Ian et Syd desserrent enfin leur étreinte, je vais prendre Tommy dans mes bras. Il a d’abord l’air surpris, puis il m’enlace à son tour de manière presque naturelle jusqu’à ce que je perde l’équilibre et lui flanque un coup dans la hanche. Je sens quelque chose vibrer dans sa poche ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
Tommy recule d’un pas et me repousse d’une main. Il a le feu aux joues et baisse les yeux.
Je l’attrape par le col.
— Ton téléphone fonctionne ! Je viens de le sentir ! Réponds, qu’est-ce que tu attends ?
Il me fait un sourire, mais celui-ci ne monte pas jusqu’à ses yeux.
— Sans doute qu’on capte mieux ici.
Les mains tremblantes, il tire son portable de sa poche et se met à lire le message qu’il a reçu.
Je vérifie mon propre téléphone, mais toujours aucune réception. Je demande à Ian et à Syd de faire de même. Les leurs sont bloqués aussi, il n’y a que celui de Tommy qui marche, malgré le fait qu’on soit dans un ascenseur.
— Pourquoi t’appelles pas le 911 ?
— Oui, oui, je vais le faire, marmonne-t-il.
— Vas-y alors, c’est quand même pas sorcier d’appuyer sur trois boutons !
Pourquoi hésite-t-il tant que ça ? Le chaos qui règne dans mon cerveau depuis plusieurs heures laisse place à une accalmie et j’y vois soudain clair.
— Où est la police, Tommy ? Les as-tu au moins appelés ?
Il garde les yeux rivés sur son écran.
— Bien sûr que je les ai appelés. Ils ont dû se tromper dans l’adresse ou un truc dans le genre. Le GPS n’est pas aussi précis qu’on le pense…
— Mais toi, tu l’es toujours ! rétorqué-je.
Les multiples pièces du puzzle de cette soirée s’assemblent désormais à merveille dans ma tête :
— Donne-moi ton téléphone, Tommy.
Je le vois appuyer sur une touche :
— C’est bon, j’ai dit que j’allais le faire, dit-il avec une moue boudeuse.
— Donne-le-moi, veux-tu, insisté-je.
— Donne-le-moi, veux-tu ! m’imite-t-il en montant dans les aigus. On croirait entendre un personnage dans l’une des pièces pour lesquelles t’as jamais été prise !
— Je vais pas le répéter une troisième fois !
— Tu lui donnes, maintenant, me soutient Ian.
Il appuie sur le bouton qui empêche l’ouverture des portes de l’ascenseur.
— Toi, on t’a pas sonné ! réplique Tommy en essuyant la sueur qui perle à son front. Écoute, Vee, je suis venu te sortir de ce pétrin, et tu oses te méfier de moi ?
— Je sais plus trop ce que tu es venu faire ici. En tout cas, c’était stupide de ne pas venir accompagné de la police. Et ce n’est pas dans ton profil d’être stupide, Tommy. Ni audacieux pour le coup. Par contre, calculateur, oui. Je parie que c’est toi qui as été raconter à ADDICT pourquoi j’étais énervée contre Sydney. Liv et Eulie m’auraient jamais trahie comme ça. Et combien de personnes auraient pu aller leur parler de l’autocollant sur mon autoradio ? Espèce de salaud !
Tommy lâche un petit rire dédaigneux en secouant la tête.
— Comme si c’était moi le plus gros salaud de la soirée.
À ces mots, je vois rouge. Dans un geste d’art martial (répété avec Sydney pour une scène de combat de ninjas), ma jambe fend les airs dans un arc de cercle latéral pour atterrir en plein dans son entrejambe. Tandis qu’il s’écroule au sol, je m’empare de son téléphone : il est bourré de messages d’ADDICT ! J’avais malheureusement vu juste.
— Fils de pute. Tu leur as vendu l’histoire de ma vie contre un écran plat ? !
Il se relève sur un bras, les yeux injectés de sang.
— Rien à foutre de la télé. On en a déjà trois à la maison. T’es pas la seule à en avoir marre de toujours rester en coulisses.
Je me rapproche au maximum des portes et compose le numéro qui va mettre fin à ce cauchemar. Tommy ne bouge pas de son coin tandis que j’explique à la police qu’il y a des armes à feu dans le salon VIP du club.
— Je t’avais dit qu’il racontait que des conneries, me lance Ian une fois que j’ai raccroché.
Tommy tape contre le mur tout en fixant Ian, la bouche hargneuse.
— ADDICT t’a choisi à ma place parce qu’ils savaient que tu pourrais briser le petit cœur de Vee…
— T’as fait un défi préliminaire ? le coupe Syd. Comment se fait-il que personne n’ait mentionné la vidéo que t’as dû envoyer ?
C’est désormais elle que Tommy fusille du regard.
Je me retiens pour ne pas lui cracher dessus. Il m’a mille fois trahie, tout ça parce que Ian a été sélectionné et pas lui ? Il est pathétique.
Ian rappuie sur le bouton et les portes s’ouvrent sur un couloir tout à fait banal. Je penche la tête hors de l’ascenseur et vois deux portes, l’une à proximité qui vibre sous l’effet de basses et la deuxième à l’opposé. Je retire ma tête pour demander à Tommy le permis de l’actionnaire d’ADDICT. Il le jette à mes pieds. Je ramasse la carte et la mets dans ma poche, puis accompagnée de Ian et de Syd, je sors de l’ascenseur.
Tandis que les portes se referment, je lance au traître par-dessus mon épaule :
— Game over, Tommy.
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