Addict
Dédicace
Jeanne Ryan
ADDICT
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabien Le Roy
roman
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Pour James, mon Grand Prix à moi
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PROLOGUE
E lle avait attendu trois jours, et le dimanche, à quatre heures du matin, la rue en face de chez elle s’était finalement vidée de tous les Observateurs. Apparemment, même les fous ont besoin de dormir de temps en temps. Ça ne lui ferait pas de mal non plus, mais elle avait soif de liberté plus que de sommeil. Presque une semaine qu’elle n’était pas sortie. Elle griffonna un mot pour ses parents, chargea son équipement dans la voiture, et démarra en direction des Shenandoah, les yeux rivés au rétroviseur jusqu’à la sortie de la ville et durant les deux heures de trajet. Elle avait si souvent emprunté cette route en famille ! Des kilomètres remplis de chants, de jeux, de vidéos, ou même de rêves éveillés. Cette fois-ci, c’était avec une angoisse sourde qui ne faisait que monter. Elle ne se signala pas auprès des gardes forestiers lorsqu’elle entra dans le parc naturel, passant outre aux précautions martelées par ses parents pendant des années, puis alla se garer à l’écart, près d’un sentier de randonnée quasi invisible. Elle s’engagea avec assurance sur le chemin à demi masqué par le feuillage abondant. Il lui faudrait trouver où poser la tente en début d’après-midi, mais pour le moment, elle n’avait qu’une envie : se perdre dans la nature. Si jamais elle parvenait à semer les Observateurs, toute cette verdure pourrait lui apporter enfin un peu d’apaisement. Pour quelques jours tout du moins. Son sac à dos faisait sentir son poids à mesure qu’elle s’élevait à flanc de montagne, mais elle montait à bonne allure, piétinant les fougères sur son passage et récoltant sur ses vêtements la rosée qui ne s’était pas encore évaporée. Le grondement de plus en plus audible lui fit presser le pas. Elle rêvait d’arriver à la cascade. À coup sûr, cela l’aiderait à mettre de côté ces constantes ruminations qui l’avaient empêchée de dormir ces vingt-trois derniers jours… Saloperie de jeu !
Elle écarta une branche basse, faisant pleuvoir sur elle feuilles mortes et gouttes d’eau. Peu importe, ce n’était pas comme s’il y avait quelqu’un pour voir ses cheveux et son visage constellés de fragments de feuillage. Mais à cette pensée d’une éventuelle présence, des images insistantes s’invitèrent dans son esprit, loin d’être les bienvenues. Des peurs aussi. Des peurs qui rôdaient à la lisière de sa conscience et semblaient prendre une terrible consistance. En l’occurrence sous la forme de pas légers derrière elle.
Elle s’arrêta net, à l’affût, priant pour que cela n’ait été qu’un tour de son imagination. Son cerveau la trahissait souvent ces derniers temps. Stop ! Concentre-toi. Réfléchis.
Les bruits de pas cessèrent un instant avant de reprendre, plus pressés cette fois. Oui, il y avait bien quelqu’un qui la suivait. Que faire ? Se cacher dans un buisson et attendre que la personne la dépasse ? Il s’agissait sans doute d’un randonneur, comme elle, en quête de solitude. Mais il valait quand même mieux se cacher, par précaution. Elle piqua alors un sprint pour se donner un peu d’avance et se glissa dans un massif touffu de rhododendrons.
Les pas se rapprochaient déjà à vive allure, et leur lourdeur suggérait quelqu’un de plutôt corpulent. Était-ce là la « conséquence » dont l’avaient menacé ces connards qui dirigeaient le jeu, si elle se soustrayait au regard des fans ? De quel droit pouvaient-ils attendre d’elle qu’elle fasse ami-ami avec tous ces imbéciles qui l’appelaient à n’importe quelle heure ? Avec tous ces pervers qui la suivaient jusqu’aux toilettes ? Ou ces malades qui géraient ce site terrifiant où son visage, et celui des autres joueurs, apparaissaient dans la cible d’un viseur ? Quand elle était tombée dessus, elle s’était inventé une maladie et était restée cloîtrée chez elle toute une semaine. Mais elle ne pouvait pas demeurer enfermée sa vie durant. Et ce n’était pas comme si elle pouvait s’offrir une injonction de mise à distance contre tous les habitants de la planète…
Sa respiration s’accéléra à mesure que son poursuivant se rapprochait. Une démarche rythmée et cadencée. Peut-être n’était-elle pas celle d’un humain ? Marrant comme la perspective d’un grizzly l’effrayait moins que celle d’un marcheur solitaire. Il y avait même une chance que ces bruits de pas ne soient pas réels. Encore un rêve éveillé qui la manipulait sournoisement tout comme elle l’avait été pendant sa participation au jeu, et même après… Il lui devenait de plus en plus difficile de faire la part des choses. À l’exemple de ce Post-it qu’elle avait trouvé dans un magazine feuilleté lors de sa dernière sortie au centre commercial :
Chère Abigail, le jeu ne sera terminé que lorsque nous l’aurons décidé.
Comment quelqu’un aurait-il pu deviner qu’elle se rendrait dans cette boutique en particulier et qu’elle jetterait un œil à cette revue ? Et pourtant, le temps qu’elle épluche tous les autres magazines du présentoir, afin de voir si d’autres messages y étaient cachés, elle avait perdu la trace de l’inquiétant Post-it, comme s’il n’avait jamais existé. Sans doute avait-il été volé par l’un des « nous » qui l’épiaient incognito en permanence. Car c’était bien là le pire : ne pas savoir à quoi ressemblait son ennemi, alors que son visage à elle demeurait accessible à tous, livré en pâture au public, comme ceux que l’on trouve sur les cartes à collectionner.
Les bruits de pas sinistres furent bientôt rejoints par un sifflement, et en dépit d’une imagination fertile, elle avait du mal à concevoir un scénario dans lequel un animal serait capable de siffloter l’air de « Somewhere Over the Rainbow ». Des larmes lui montèrent aux yeux alors qu’elle s’accrochait désespérément à l’idée que le siffleur ne soit qu’un randonneur guilleret et inoffensif.
Tout d’un coup, les pas s’arrêtèrent. Elle se fit alors toute petite dans son buisson, à l’écoute des bruissements du feuillage.
— Je sais que tu es là, annonça une voix de basse.
À ces mots, elle crut se liquéfier sur place et se pressa contre l’arbre dans son dos, se reprochant mentalement de ne pas y avoir grimpé. Il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde, et un coup d’œil rapide à son portable lui indiqua qu’il ne captait pas. Rien d’étonnant à cela : son téléphone ne lui apportait que des mauvaises nouvelles ces derniers temps…
Soudain, les branchages du rhododendron s’écartèrent et laissèrent apparaître un homme au faciès de pitbull et à l’haleine fétide. Putain, ne pas savoir à quoi ressemblaient ses tortionnaires avait en fait du bon ! Ce visage hanterait désormais ses cauchemars pour le restant de ses jours, même s’ils ne devaient pas être nombreux.
Les grosses mains de l’homme repoussèrent davantage les branches.
— Allez, ma petite chérie, sors de là ! Ça nous facilitera la tâche, à toi comme à moi !
Aussitôt ses muscles se contractèrent et ses genoux faillirent la lâcher. La terreur insane qui lui tordait les boyaux se révélait pire encore que lors du dernier round du jeu, lorsqu’elle s’était retrouvée dans une pièce grouillant de serpents. Et dire que ces reptiles avaient été sa pire phobie !
Malgré le tremblement incontrôlable qui s’était emparé de son corps, elle trouva la force de bafouiller :
— Laisse-moi tranquille, connard.
Il eut un moment de recul.
— Holà, pas la peine d’être vulgaire ! Je suis ton plus grand fan depuis le début.
Tremblante, elle jeta un rapide coup d’œil circulaire pour jauger le terrain. Elle n’avait guère qu’une seule option : elle laissa glisser à terre son sac à dos et s’élança vers la trouée la plus proche. Cela ne l’empêcha pas de se faire griffer par les doigts crochus des branches qui la séparaient de la piste. Malheureusement, l’homme bloquait déjà la direction dans laquelle se trouvait sa voiture, elle choisit donc de s’enfoncer plus profondément dans la forêt à flanc de colline.
Il ne mit que quelques secondes à reprendre sa poursuite. Les bruits de leur course furent bientôt absorbés par le rugissement de la cascade, et c’est le visage battu par les fines gouttelettes qu’elle arriva à la palissade branlante surplombant les chutes d’eau. Sa seule échappatoire désormais : dévaler la pente raide de la falaise, sur des rochers glissants de mousse. Et derrière elle, toujours ce sifflement perçant qu’elle percevait malgré le vacarme ambiant. Elle se retourna alors pour faire face à son agresseur dont les multiples poches pleines laissaient deviner un arsenal digne du Cluedo. Non pas que cet homme aux bras noueux ait besoin d’un chandelier ou d’un poignard… Mais que lui voulait-il ? Faisait-il partie de ces fans enragés qui lui avaient fait louper la veille au soir la diffusion en direct de l’« épilogue » avec les autres joueurs ? Elle avait regardé la vidéo en ligne, une main devant la bouche, tandis que les participants plaisantaient et riaient malgré les spasmes qui leur parcouraient le visage et les cernes bleuâtres de fatigue. Après coup, aucun d’entre eux n’avait répondu à ses textos, comme si toute communication avec elle était plus risquée que la menace que représentaient ceux qui tiraient les ficelles. De la folie pure ! Lorsqu’elle avait signé pour le jeu, personne ne lui avait soufflé mot de ces vidéos diffusées plus tard sur le Net, ni de ces malades qui lui tourneraient autour en permanence…
Elle se hissa par-dessus la palissade, prenant garde de ne pas laisser glisser ses doigts sur le métal mouillé. Elle se demandait avec anxiété si elle parviendrait à atteindre la rivière sans se rompre le cou.
— Pas la peine de faire tout ça, Abigail…, grogna l’homme en plongeant une main dans une de ses poches. Tu n’as qu’à collaborer avec moi. On va filmer quelque chose qu’aucun des participants n’a encore fait, histoire de gagner mille crédits.
Des crédits ? C’était donc l’un de ces dingues à la recherche de vidéos exclusives des joueurs. Tout ça pour obtenir le respect des autres Observateurs, un respect qui se mesurait en nombre de likes ou de crédits… S’il y avait des points accordés pour le degré de terreur provoquée, ce mec toucherait facilement le jackpot ! Les pervers prennent leur pied avec ça. Mais est-ce que ce type pousserait le jeu encore d’un cran dans l’horreur ? Sa gorge se serra douloureusement. Respire un grand coup. Concentre-toi sur les moyens de t’échapper.
L’homme inclina légèrement la tête, comme s’il étudiait la lumière et la composition. Était-il possible qu’il ne veuille qu’une photo ? Elle le regarda retirer un objet de sa poche avec lenteur et faillit s’étrangler de peur, se demandant au passage pourquoi elle ne voyait pas déjà sa vie défiler devant ses yeux. À la place, lui revint à l’esprit un vieux film qu’elle avait vu en classe de sixième : La Jeune Fille ou le Tigre. Elle se rappela avoir été agacée par le dénouement qui n’en était pas un. Une question demeurait en effet en suspens : la princesse avait-elle préféré livrer son amant en pâture au tigre, ou le jeter dans les bras de sa rivale ? Le réalisateur aurait quand même pu choisir une vraie fin !
Et voilà qu’en face d’elle, un inconnu était en train de sortir soit un appareil photo, soit une arme à feu… Tout dépendait de ce qu’il voulait prendre : sa photo ou sa vie ? Dans un sanglot, elle se rendit compte qu’une partie d’elle-même penchait pour la seconde option, option qu’elle n’aurait jamais envisagée avant sa participation au jeu, juste pour que le cauchemar qu’était devenue sa vie disparaisse.
L’homme sortit la main de sa poche. Il tenait une minuscule caméra noire qui lui fit penser à un mignon petit scarabée. Elle lâcha un long soupir de soulagement. Il allait donc lui tirer le portrait. Avec un peu d’effort, elle parviendrait peut-être à lui servir un sourire factice et ce serait terminé. Elle dévalerait ensuite la piste, rentrerait chez elle pied au plancher, et se cacherait dans sa chambre pour le reste de la journée. Voire plus longtemps… Les Observateurs finiraient bien par se lasser d’elle, surtout lorsqu’un nouveau round du jeu commencerait, avec sa fournée de joueurs frais.
— Fais-moi un beau sourire, lui enjoignit l’homme.
Elle le fixa tout en essayant de relever la commissure de ses lèvres. Une goutte de sueur perla le long de son front, rapidement suivie d’une autre. Quelques secondes encore et tout cela serait terminé.
Clic.
Elle prit une profonde inspiration. OK, si ce n’était qu’une photo exclusive qu’il voulait, ça irait. En tout cas, elle y survivrait…
Avec un sourire de travers, l’homme plongea alors la main dans une autre poche.
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