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Jeanne Ryan · Chapitre 21 sur 24

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Chapitre 20.

20.

 

 

— Q uelle porte ? me demande Ian. Pour une fois, Sydney, elle aussi, attend ma décision. Celle à l’autre bout du couloir pourrait mener directement à une sortie, mais on risque de tomber nez à nez sur des afficionados d’ ADDICT prêts à tout. Et Dieu seul sait quand la police sera sur place… J’ouvre donc la porte qui donne sur la musique et débouche sur un balcon : nous surplombons la piste de danse du club. Ian et moi échangeons un coup d’œil et cachons rapidement notre pistolet à la ceinture. Nous descendons un escalier en colimaçon et je constate avec soulagement que la foule nous ignore superbement. Nous avons sans doute l’air d’ados mal fagotés qui sont entrés sans payer, et encore, ils n’ont pas vu ma main ensanglantée et ma veste de cuir lacérée dans le dos. Une fois sur la piste, je ramasse une serviette qui traîne sur une table et la presse contre ma plaie. Les écorchures sur mes cuisses attendront. Nous nous frayons un chemin à travers des groupes de fêtards qui dansent, un verre à la main, comme si c’était un samedi soir semblable aux autres. J’ai repéré la sortie et me focalise dessus sans prêter attention au reste. Nous avons traversé à peine la moitié de la salle lorsqu’une femme nous pointe du doigt et s’écrie : — Hé ! Mais c’est les joueurs d’ ADDICT ! Le volume de la musique diminue presque instantanément et tous les regards se tournent vers nous. Un type à proximité tapote sur son clavier, puis nous demande :

— Qu’est-ce que vous faites ici ? La finale est terminée ? Ils nous repassent des vieilles images en boucle depuis que vous avez explosé le mur. C’était génial !

Je ne peux m’empêcher d’avoir un mouvement de recul.

— Vous étiez en train de regarder ?

— Ouais, on regardait tous, dit-il en montrant un écran géant qui diffuse des images de Ty et Daniella dans leur salon privé, filmés à la caméra infrarouge si bien qu’ils apparaissent en vert.

Je n’ai même pas envie de les voir en couleurs de toute façon.

Je me retiens de lui coller une paire de gifles.

— Vous nous avez vus emprisonnés là-haut avec des armes au poing ? Et pourquoi vous êtes pas montés nous aider alors ?

— Ils ont une armée de producteurs et de je-ne-sais-quoi qui s’occupent de vous, non ?

Il braque l’objectif de son téléphone sur moi et crie à ses amis :

— Yo, je vous avais bien dit qu’ils étaient dans les salons là-haut, j’ai trop reconnu la table !

Une foule compacte se masse maintenant autour de nous, riant et nous appelant par nos prénoms. Deux filles me demandent un autographe et leurs copains commencent à me soulever dans les airs, mais Ian les arrête.

Un frisson de dégoût me parcourt. Comment peuvent-ils faire comme s’ils nous connaissaient ? J’ai du mal à accepter l’idée que, pendant que je craignais pour ma vie quelques étages au-dessus, tous ces gens nous considéraient tout au plus comme un divertissement sympa.

Ian et Syd tentent de me tirer vers la sortie, mais je les repousse et fends la foule au son des « Hé, Vee ! » jusqu’à parvenir au podium où officie le DJ. Les écrans montrent maintenant des images de Ian dans sa salle de défi qui regarde une vidéo un peu granuleuse. Je distingue sur celle-ci un homme corpulent qui gifle un petit garçon et l’entraîne dans un pick-up. La caméra zoome ensuite sur Ian, seul devant ces images intolérables, les traits décomposés. Qui irait filmer ça comme vidéo familiale ? Je comprends mieux pourquoi tous ses prix étaient en rapport avec l’indépendance et l’évasion. Je me retourne pour regarder le vrai Ian à mon côté qui ravale sa salive et cligne des yeux.

— Ce n’était pas toi le petit garçon, hein ?

— Non, mais ça aurait très bien pu l’être…

Le DJ nous accueille avec un large sourire :

— Nous avons ce soir parmi nous des invités VIP ! annonce-t-il dans son micro.

VIP ? Vraiment Impatients de Partir, oui ! Je lui prends le micro des mains et lui demande de couper la musique. L’avantage d’être célèbre, ne fût-ce que temporairement, c’est qu’il m’obéit sans broncher. Tous les gens sont à présent tournés vers nous, même si certains continuent de danser sur un rythme imaginaire.

Malgré mon expérience de plusieurs années du théâtre, en coulisses, je suis toujours restée et je ne suis pas très à l’aise derrière un micro. Je souffle dessus pour m’assurer qu’il fonctionne puis me lance :

— Bonsoir à tous, moi, c’est Vee.

— Salut Vee ! me crie une vingtaine de clubbeurs.

— Vous venez de me voir jouer à ADDICT et vous pensez probablement que c’est une manière sympa de gagner des super cadeaux. La vérité est tout autre : on a failli mourir là-haut. Le jeu est cent pour cent sans truquages. Quoi que vous pensiez, ne vous inscrivez surtout pas, ne le regardez pas le mois prochain, ni jamais !

Quelques personnes profitent de la pause pour aller au bar ou discuter entre elles, mais la majorité m’écoute. Certains arborent un sourire entendu, d’autres, l’air interloqué, chuchotent à l’oreille de leurs amis. Je reconnais une femme présente sur le parking du bowling à ses boucles rousses de soprano. Elle était de notre côté, peut-être pourra-t-elle faire entendre raison à ses amis. Au lieu de ça, je la vois qui dégaine un appareil photo pour me mitrailler, bientôt imitée par tous ceux qui l’entourent. La piste de danse se transforme en une cohue de bras levés, tous tenant leur portable en l’air pour avoir une meilleure vue.

Je leur révèle que j’aurais pu être tuée, et leur première réaction est de me filmer ? J’hésite entre leur lancer le micro à la figure et fondre en larmes sur le podium. À cet instant, je suis convaincue que le mythe qui veut qu’on nous vole notre âme quand on nous prend en photo est bel et bien vrai. J’ai en effet la sensation que chaque objectif, chaque flash me dérobe une partie de mon être, tout ça pour capturer ma peur, ma colère, mon one woman show d’un soir.

Je peine à tenir sur mes jambes tant je me sens vidée.

Le DJ remet la musique, et lorsque Syd et Ian m’aident à descendre du podium, je me laisse faire. Nous nous frayons un chemin à travers la marée humaine qui veut tout savoir de nos défis, qu’on leur donne nos numéros de téléphone, notre adresse Internet, nos sourires pour une énième photo… Des mains s’agrippent à ma veste, s’accrochent à mes bras, il y en a même qui me tapotent le sommet du crâne comme si j’étais un caniche. Puis tout à coup, mes pieds ne touchent plus le sol, portée que je suis par une vague d’Observateurs. Je me débats de toutes mes forces et leur hurle de me reposer, tant et si bien qu’ils me laissent tomber par terre sans autre forme de cérémonie. Un des types se frotte le menton là où je l’ai apparemment frappé et me traite de salope coincée. Combien de fois ai-je entendu cette insulte ce soir ? Au point où j’en suis, ça ne me fait plus ni chaud ni froid.

Ian réussit à me retrouver dans le chaos ambiant et m’aide à me relever. Nous sommes presque à la sortie lorsque la porte s’ouvre sur deux policiers. Ils demandent à parler au gérant du club. J’ai beau avoir prié pour leur arrivée, l’idée de rester enfermée plus longtemps dans ce zoo m’est insupportable. Ce n’est pas comme s’il restait du monde là-haut… Et s’ils y sont toujours, c’est juste le temps de terminer leur bière. Il vaudrait pourtant mieux que je leur remette le permis de conduire de l’actionnaire d’ADDICT ainsi que mon pistolet. Je porte la main à la poche pour découvrir que ni l’un ni l’autre ne sont plus là. Sont-ils tombés dans la bousculade ou bien un membre d’ADDICT me les a-t-il subtilisés ? Un tremblement incontrôlable me saisit à l’idée que même en ce moment, c’est toujours ADDICT qui mène la danse. De là à ce que ces flics soient également à leur solde, il n’y a qu’un pas…

Ian et Syd doivent penser la même chose que moi car ils s’engouffrent les premiers dans le vent glacial, tête baissée jusqu’à ce que nous arrivions au parking. Je suis agréablement surprise que personne n’ait été crever les pneus de la Volvo de Ian. Le fait que la voiture de Tommy ait disparu est beaucoup moins étonnant.

Comme c’est lui qui a amené Syd, elle n’a guère d’autre choix que de monter avec nous dans la Volvo. Même si elle était venue au volant de sa propre voiture, je doute fort qu’elle aurait été capable de rester toute seule après une telle épreuve.

Un sentiment de solitude absolue m’envahit : des milliers et des milliers de gens nous ont regardés ce soir, et ça ne leur a pas effleuré l’esprit que nous sommes nous aussi des êtres humains.

Un Observateur se précipite sur le véhicule de Ian et tambourine à la vitre pour nous supplier de le laisser prendre un dernier cliché. Je secoue la tête et détourne le regard. Je l’entends qui m’interpelle :

— Non mais, tu te prends pour qui ?

Je n’en ai strictement plus aucune idée…

Ian effectue une manœuvre dont il a le secret pour sortir de la place tout en évitant de justesse deux Observateurs casse-cou, puis il conduit en silence. Sur la banquette arrière, Sydney semble en proie à un conflit intérieur, elle a le regard perdu et les bras croisés comme si elle voulait se réchauffer. S’en veut-elle de s’être laissé convaincre par Tommy de venir à ce défi final ? Pour une fille qui se targue d’être fine psychologue, elle doit enrager d’avoir été bernée. J’aimerais quant à moi être fixée une bonne fois pour toutes sur la personnalité de Ian. Je ne crois plus guère qu’il soit une taupe envoyée par ADDICT ou qu’il s’exhibe sur le Net. Mais puis-je encore avoir confiance en ce que je crois ?

Je tourne légèrement la tête pour l’observer à la dérobée.

— Je peux te demander comment tu réussis à te payer une école privée ?

Il semble pris de court par ma question, puis hoche lentement la tête, comme s’il voyait où je voulais en venir. Ses épaules s’affaissent.

— J’ai une bourse. Et je livre des tonnes de pizzas. C’est cool, hein ?

Je lui caresse le bras.

— Je suis désolée que tu n’aies pas pu gagner ta liberté.

— Laisse tomber. De toute façon, je vois pas comment un jeu qui arme ses candidats peut leur offrir ensuite une vraie liberté.

Sydney se racle la gorge. Je lui jette un regard et elle m’adresse un rapide message en langage des signes : C’est le bon, ne le laisse pas filer.

Mon instinct aussi me souffle qu’elle ne se trompe pas. Tout ce que Ian a fait ce soir prouve que c’est un garçon bien, non ? Mais s’il jouait la comédie ? Et si son réel défi, c’était de me briser le cœur comme l’avait dit Tommy ?

Ça me donne la migraine. Je devrais appeler mes parents, mais je n’ai qu’une seule envie : me replier sur moi-même et enfin retrouver un peu de cette intimité qu’on m’a volée. Le reste du trajet se fait sans que personne rompe le silence jusqu’à notre arrivée devant chez Sydney.

Je sors en même temps qu’elle et baisse les yeux.

— Je suis vraiment désolée pour tout ce qui s’est passé ce soir.

Elle exhale un soupir.

— Je pense comprendre pourquoi tu t’es inscrite. Le principal, c’est que tu nous aies sauvés. On est quittes.

Je relève les yeux. Bien que Ian ne puisse sans doute pas nous entendre de l’intérieur de la voiture, Syd me signe le mot sœur avec les mains.

Je lui retourne le même signe et attends que la porte de chez elle soit refermée pour monter en voiture.

Ian veut me reconduire chez moi, mais je lui dis de me déposer au bowling afin que j’y récupère ma voiture. Mon petit côté têtu m’ordonne de finir la soirée comme je l’ai commencée : sous mon propre contrôle.

Les néons du bowling ne clignotent plus. Plus d’Amis de la chasteté ni d’Observateurs. Juste un parking presque vide où sont garées ma voiture et une camionnette déglinguée.

Les yeux de Ian ont pris plusieurs années en l’espace de quelques heures.

— Ça te dit que je te suive en voiture jusqu’à chez toi, histoire de m’assurer que tu rentres sans problèmes ?

— C’est super gentil, mais tu es aussi fatigué que moi. Rentre et appelle-moi demain. Enfin, il est si tard que c’est aujourd’hui… Dès qu’on aura dormi un peu.

— J’ai pas ton numéro, me dit-il dans un sourire.

Il y a des tonnes de gens qui m’ont vue terrorisée et connaissent ma taille de soutien-gorge, mais mon partenaire n’a même pas mon téléphone. C’est fou. Nous échangeons nos coordonnées, puis il se penche sur moi et m’embrasse tout en douceur.

— La seule bonne chose qui me soit arrivée ce soir, c’est toi.

Je hoche la tête et sors de la voiture. J’ai envie de le croire, mais l’insidieuse graine que Tommy a semée dans mon esprit me fait douter de la pureté de ses intentions. Peut-être que sa gentillesse vise à lui faire remporter un autre prix, hors finale. Et si ça se trouve, dans cette camionnette, là-bas, quelqu’un est en train de nous filmer… Si c’est ça être paranoïaque, je peux vous dire que c’est épuisant, mais je suis trop fatiguée pour me permettre de faire confiance. J’imagine que j’en saurai plus sur les sentiments de Ian dans un avenir proche.

Quand tous les paris seront clos.

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