Addict
Chapitre 3.
3.
J e me gare sur le parking à 21 h 36 et vais chercher dans ma boîte mail la photo de Ian, mon partenaire pour ce défi. Barbe de trois jours, regard intense aussi noir que ses cheveux et pommettes bien dessinées. En bref, il est à croquer. Je dois donc me faire offrir un café par un beau gosse et chanter en attendant ? Pas de souci pour la première partie du défi. En revanche, chanter en public me pose problème… À présent, il me semble plus sage de rentrer directement à la maison. Adieu les escarpins, certes, mais au moins, j’éviterais la mort lente et douloureuse par humiliation… D’un autre côté, je me répète que j’ai relevé un défi haut la main hier. Et que j’ai désormais beaucoup d’admirateurs. Ce sont certainement pour la plupart des geeks boutonneux qui n’ont rien de mieux à faire que de regarder en boucle des centaines de vidéos et de se repasser au ralenti des scènes de décolletés plongeants, mais quand même. À l’intérieur du café, il n’y a pas encore trace du fameux Ian. Je fais donc mine d’inspecter mes ongles pendant que Tommy s’installe à la table centrale. Deux types en sandales et chaussettes entrent juste après nous, dévisageant anxieusement tous les clients du café jusqu’à ce qu’ils me voient. Ils s’asseyent ensuite sans me quitter du regard. Pour n’importe qui, ils ressemblent à des ados typiques de Seattle, avec juste des goûts vestimentaires très douteux. Mais à la vue de leurs téléphones pointés sur moi, je devine que ce sont des Observateurs missionnés par ADDICT pour immortaliser mon défi. Et merde. Je comprends bien qu’ils veulent voir comment je réagis sous la pression d’un public en direct. Mon estomac gargouille ; la voilà ma réaction !
Au bout de deux minutes passées à me triturer les ongles et à contempler le bout de mes chaussures, je me décide à fixer la porte. Il est l’heure et Ian n’est toujours pas arrivé. Le défi précisait bien 21 h 40. Les organisateurs d’ADDICT seraient-ils au courant pour mon couvre-feu, comme ils l’étaient pour les escarpins ? Je suis sûre de m’être plainte sur ma page ThisIsMe de mon manque de liberté. S’ils y ont accès, ils savent donc ça et une multitude d’autres choses… En même temps, ce n’est un secret pour personne.
Deux minutes après l’heure indiquée, Ian finit par entrer dans le café. Je vois bien qu’il m’a reconnue du premier coup d’œil, mais il ne dit rien. Il est suivi d’une jeune fille svelte, téléphone en main, qui se place à quelques mètres de lui. Lui aussi a sa garde du corps.
Lorsqu’il vient se poster devant moi, je croise les bras. Il est encore mieux que sur la photo avec ses belles joues rasées de frais et son jean seyant. Mais il pourrait quand même se fendre d’un sourire, non ?
— Salut, il faut que tu m’achètes un café au lait. À la noisette de préférence, l’interpellé-je de ma plus belle voix de diva.
— Et ? me répond-il laconique.
Hein ? C’est aussi son défi, non ? Peut-être que mon ton n’était pas assez « exigeant ».
Je me redresse, balaie la mèche de devant mes yeux et le toise :
— Quoi « et » ? Je veux un café au lait. Là, tout de suite !
Il se rapproche d’un pas et je dois lever les yeux pour voir son visage.
— Tu me prends pour qui ? me demande-t-il, glacial.
Je manque en tomber à la renverse.
— Tu es bien Ian, non ?
Chouette, voilà que je couine comme une souris de dessin animé.
— Ouais.
— Eh bien moi, je suis Vee.
Ses lèvres s’enroulent en une moue dédaigneuse.
— Et Vee, c’est le diminutif de quoi ?
— Quel est le rapport ?
Ça, c’est mon secret, et ça le restera.
Il hausse les épaules.
— Il y en a pas, j’imagine, répond-il, toujours sans esquisser le moindre mouvement vers le comptoir.
— Bon, ben c’est formidable. On va perdre tous les deux. À moins que ton défi soit de te comporter comme un pauv’ mec.
Sur ces mots, je me dirige vers la sortie.
— Quoi ? Tu laisses déjà tomber ? me demande-t-il en me retenant par le bras.
Je m’arrête pour déchiffrer son visage, il joue à quoi exactement ?
— Putain, tu vas me l’acheter, ce café au lait, ou pas ?
— Qu’est-ce que ça te rapporte ?
Tout simplement les plus belles pompes du monde, crétin !
— Viens-en au fait…
Il se penche alors vers moi et me murmure à l’oreille :
— Une partie de mon défi dépend de toi.
— Comment ça ?
— Tu dois annoncer à tout le café que je suis un amant incroyable.
Il parle tellement bas qu’il me faut une seconde pour comprendre ce qu’il vient de dire.
— Quoi ? !
— Il faut que tu me dises à voix haute que je suis génial au pieu.
Est-ce que ça fait réellement partie de son défi ou est-ce qu’il se paie ma tête ? Peut-être est-ce cela son défi : se foutre de moi. Mais que se passera-t-il si j’annonce que c’est un super coup et qu’il ne me ramène pas mon café ? Il aura rempli son défi, et moi pas… Waouh, si ça se trouve, son défi est de me faire rater le mien. Oh là là, ce n’est que ma deuxième épreuve, et déjà mon esprit se met en mode théorie du complot. Serait-ce le but recherché par ADDICT ?
Une main sur la hanche, je plaque l’autre sur la poitrine de Ian, un geste que Syd utilise dès qu’elle a besoin de persuader quelqu’un.
— Va faire la queue pour mon café. Une fois que tu l’auras commandé, je déclarerai à tous ceux qui sont là combien tu es bon au lit.
Il m’étudie une seconde, sans doute en proie à ses propres craintes paranoïaques.
— Marché conclu.
Il prend sa place dans la file d’attente. Un certain sentiment de puissance m’envahit alors, jusqu’à ce que je me rende compte que la partie la plus dure de mon défi débute maintenant. J’inspire profondément et ferme les yeux, faisant abstraction de quelques rires moqueurs. Je suis soudain prise de légers vertiges, et mon cœur se met à battre à contretemps. C’est à ça que ressemble une attaque de panique ? Je sens déjà les chevaux de mon imagination partir au galop dans mon cerveau. Et si un autre joueur avait pour défi de me donner une grande claque derrière la tête ? Ou de me remonter la jupe ? Cette sensation de totale vulnérabilité me fait monter les larmes aux yeux. Arrête tes gamineries ! Reprends-toi, Vee ! Pas question de pleurer devant tout le monde ! Ils doivent s’en frotter les mains chez ADDICT. Soudain, à cette idée, une haine puissante pour ce jeu déferle en moi, chassant tout sentiment de panique. Bien. Concentre-toi maintenant sur cette colère et chante. J’ouvre la bouche, et étonnamment, des mots en sortent. Tremblotants, d’accord, et un peu faux, certes, mais l’essentiel est que je chante comme convenu.
Je suis sur le point de finir le premier couplet lorsque je réalise que je me trouve face à un autre dilemme. Les yeux fermés, je ne saurai pas quand Ian aura passé commande. Comment saurai-je à quel moment crier quel amant fougueux il est ? Si je le fais trop tôt, me paiera-t-il quand même le café ? Je continue d’égrener les kilomètres à pied en m’enfonçant les ongles dans les paumes.
Les rires se font plus francs autour de moi. Peut-être que le défi de Ian est de me renverser un espresso sur la tête ? J’ai un mouvement de recul involontaire en sentant quelqu’un s’approcher de moi.
— Ça y est, il vient de commander ta boisson, me chuchote Tommy en me glissant un mouchoir dans la main.
J’ai une envie incroyable de le serrer dans mes bras.
— Merci, lui glissé-je entre les paroles de la chanson, tout en m’essuyant les joues.
Ce n’est qu’à cet instant que je me demande pourquoi je n’ai même pas tenté de jeter un coup d’œil, et comment Tommy s’en est douté.
Une étincelle d’espoir vient alors me ragaillardir : j’ai presque fini mon défi. Ne me reste plus qu’à aider Ian à compléter le sien. Sauf si je me la joue perso. Mais ce n’est pas dans mes habitudes, je suis Capricorne après tout.
Je ferme les paupières encore plus fort et m’écrie :
— Ian, t’es vraiment le meilleur coup que j’aie jamais eu !
Cette fois, la salle entière éclate de rire. Les joues brûlantes, je me remets à la chanson.
J’en suis à quarante-trois kilomètres à pied lorsqu’une autre présence se fait sentir.
— Un café au lait pour la petite amie la plus géniale que j’aie jamais eue ! déclare bien fort Ian.
Puis il se met à entonner « Beautiful Girl » d’une superbe voix de ténor qui lui aurait assuré sans problème une place dans la pièce du lycée.
J’ouvre enfin les yeux et prends le gobelet de ses mains tandis qu’il me chante la sérénade. C’est presque aussi embarrassant que de chanter soi-même. L’un des types qui nous filme me signifie son approbation en levant le pouce. Quant à la fille qui est entrée dans le café avec Ian, elle rigole doucement en continuant de tourner. Pas loin d’elles, deux filles paraissent s’énerver sur leur clavier de téléphone. Est-ce qu’elles nous notent en direct ? Je fais appel à la Syd qui est en moi et leur adresse un petit salut de la main assorti de mon plus beau sourire. Non pas que j’aie envie de me qualifier pour les rounds en direct, je n’ai juste aucune intention de laisser filer ces escarpins. Je les ai amplement mérités.
Heureusement, la chanson de Ian touche enfin à son terme. C’est bon, défis remplis ! Ouf.
Je porte un toast à Ian avec mon gobelet :
— Bravo !
Il tire la révérence, puis prend la pose pour les Observateurs, tout particulièrement pour la créature de rêve qui est sans doute sa copine. C’est alors qu’il sourit. Waouh. Son visage en est totalement illuminé. Il a des dents blanches parfaites et des fossettes si larges qu’on pourrait faire tenir la salle dedans.
La mâchoire serrée, Tommy nous rejoint en scrutant Ian du coin de l’œil.
— Il est 21 h 49.
Je me tourne vers Ian.
— Faut que je file ! Merci pour le café. Et pour la chanson.
— Pardon d’avoir agi comme un connard. Ça faisait partie de mon défi. Il fallait que je réussisse à t’énerver avant de te demander de crier mes prouesses sexuelles à la face du monde.
— Ravie d’apprendre que ce n’était qu’un rôle de composition…
Il me jette un long regard, comme s’il essayait de me percer à jour, sans y parvenir.
— Tu as assuré comme une pro. Je suis impressionné.
Ma poitrine se gonfle de fierté. C’est vrai que j’ai été bonne.
— Toi aussi, t’as bien assuré.
Le serveur qui était venu éponger la veille nous dévisage d’un air furieux. Il est l’heure de quitter la scène.
— Bonne chance, Ian ! lui dis-je en partant vers la sortie, flanquée de Tommy.
Ce soir, l’air frais me fait un bien fou. J’ai réussi ! J’ai réussi ! Tandis que nous regagnons nos voitures à petites foulées, je manque perdre une de mes ballerines. Ironie du sort, puisque je me sens tout à fait dans la peau de Cendrillon à la sortie du bal.
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