Addict
Chapitre 10.
10.
— R amène-moi chez moi, c’est tout ce que je demande ! Pour éviter de sombrer dans l’hystérie, du moins avant la solitude de ma chambre, je m’oblige à me repasser mentalement mes quelques heures de gloire, comme la fois où mon modèle de robe de bal recyclable avait remporté la médaille d’argent au concours de mode organisé par le lycée. Très fière de moi ce jour-là, Sydney m’avait fait promettre de lui créer sa robe de mariée, l’heure venue. Mais cette pensée me rappelle bientôt que, même dans mon domaine de prédilection, je termine sur la deuxième marche, jamais sur la plus haute. Et que Syd m’a toujours été fidèle, contrairement à moi… Ian me voit désormais pour ce que je suis réellement : un papillon de second rôle qui orbite autour de l’über-brillante Sydney. J’ai en plus réussi à m’aliéner tous mes amis en une soirée. Ian se penche si près que je sens son souffle sur mon oreille. — Sincèrement, il faut que tu regardes ça ! articulent ses divines lèvres. Je retire les mains de mes yeux et découvre sur l’écran de son téléphone un montage de tous nos défis de la soirée avec pour légende :
« REGARDEZ QUI NOUS VOULONS POUR LA PHASE FINALE DES GRANDS
PRIX ! »
— Ils en organisent une ici même à Seattle ! Et si je réussis mes défis, je gagnerai ma propre voiture et assez d’essence pour faire le tour du monde ! me dit-il, le regard enfiévré.
— Et il est où, cet endroit qui te fait tant rêver ?
— Nulle part en particulier. C’est juste la possibilité de pouvoir partir à tout moment, le sentiment de liberté que ça implique…
— Et ils attendent quoi de toi contre une voiture ? Que tu sautes à l’élastique sans élastique ?
— Ça c’est ma Vee comme je l’aime ! rigole-t-il.
Sa Vee ? Et comment peut-il me trouver amusante alors que je suis tout ce qu’il y a de plus sérieuse ?
— Sans rire, les défis doivent être impossibles à relever !
— On verra bien, dit-il dans un haussement d’épaules. Allume ton téléphone pour découvrir ce qu’ils t’offrent en cas de succès.
— Ça m’intéresse pas…
— Que tu dis…
Je ferme les yeux et me rends compte qu’il n’a pas tort. En dépit de la haine croissante que m’inspire ADDICT, je suis terriblement curieuse. Ils m’ont quand même fait miroiter toute la soirée les choses dont je rêvais le plus. Le Grand Prix doit être carrément génial s’ils croient pouvoir me faire oublier ce défi catastrophique avec Sydney. Un faux passeport assorti d’une valise bourrée de devises étrangères et d’une méthode de langue ?
— Je veux bien jeter un coup d’œil si tu me conduis au bowling. Déjà que je vais être en retard…
Il ne se fait pas prier et démarre tandis que j’ouvre le message. À sa lecture, je me sens devenir livide.
— Non ! C’est une blague ?
— Tu sais bien qu’ils ont le bras long : t’as vu comme moi la vidéo de la fille qui a gagné un vol avec les Blue Angels, la patrouille acrobatique de la marine !
Je déglutis à grand-peine et m’aperçois que le désespoir qui me nouait le ventre s’est mué en choc.
— Ils proposent de couvrir tous mes frais de scolarité pour la fac de stylisme et de mode !
— Pas mal.
Et voilà un autre message. Je le lis à voix haute en essayant de contenir les trémolos dans ma voix.
VOUS AVEZ PROUVÉ QUE VOUS FAITES UNE ÉQUIPE DU TONNERRE. ÊTES-
VOUS PRÊTS À TOUT JOUER À QUITTE OU DOUBLE ? VOICI VOTRE DÉFI :
• ALLEZ AU POPPY CLUB ET SOYEZ DANS LA SUITE VIP D’ICI MINUIT ET
DEMI (PLAN À VENIR),
• PARTICIPEZ À UNE INTERVIEW DE CINQ MINUTES, • RESTEZ DANS LA SUITE VIP PENDANT TROIS HEURES ET RELEVEZ LES
DÉFIS DU GRAND PRIX QUI VOUS SERONT COMMUNIQUÉS SUR PLACE.
Ian et moi échangeons un regard. Dehors, la pluie a baissé d’intensité et les gouttes sur les vitres reflètent le clair de lune. Le gros de l’orage semble être derrière nous.
— Je crois que c’est un club privé. Estimons-nous heureux qu’ils ne nous envoient pas dans un abattoir perdu au milieu de nulle part.
— À t’entendre, j’ai l’impression que tu l’envisages. De tenter le quitte ou double, pas d’aller à l’abattoir, me dit-il en me décochant un sourire.
— Je vais me faire démonter par mes parents !
— Franchement, t’as tenu tête à une horde de puceaux déchaînés, joué le rôle d’une prostituée, échappé à un policier et mis en rage ta meilleure amie ! Et maintenant tu flippes d’enfreindre le couvre-feu parental ?
— Ma mère est beaucoup plus terrible que tous ces gens-là réunis !
— Au pire, qu’est-ce qu’elle peut te faire ?
— Au pire ? dis-je en contemplant le plafond. Me priver de sorties jusqu’à la fin de l’année, pour commencer. Et j’exagère pas. J’ai pas eu le droit de sortir depuis novembre… Jusqu’à ce soir.
— Ton ticket d’entrée pour la fac de stylisme pourrait apaiser sa colère, non ? T’as juste à lui rappeler tout ce que vous pourriez faire avec l’argent qu’ils ont dû économiser pour tes études. Des vacances en famille aux îles Fidji par exemple !
Il me prend la main avec nonchalance, comme si déjà nous formions un vieux couple. Et pourtant le contact de sa peau m’électrise comme à la première fois.
— C’est plus compliqué que ça… Ça fait déjà un bout de temps que c’est bizarre entre mes parents et moi.
Argh ! Pendant que j’y suis, pourquoi ne vais-je pas lui dire également quelle marque de tampons j’utilise ?
Il prend une profonde inspiration avant de poursuivre :
— Tu as peut-être besoin de ce défi. Pour faire évoluer les choses, justement.
Mon visage devient rouge pivoine, j’ai l’impression qu’il voit si clair en moi.
— Ils vont se faire un sang d’encre si je ne suis pas rentrée d’ici quelques minutes.
— Appelle-les et sers-leur une excuse : ta voiture est loin d’être neuve, t’as eu un pépin et je t’aide à la réparer…
— Tu crois vraiment qu’ils vont gober ça ? Et même s’ils y croyaient, ils rappliqueraient immédiatement. OK, l’appareil photo de mon portable est pourri, mais je peux te garantir que sa puce GPS est dernier cri !
— Si je résume, t’as donc le choix entre rentrer chez toi un peu en retard avec un nouveau téléphone et un bon d’achat pour des vêtements, et rentrer trois heures plus tard avec tout ça, plus tes années de fac déjà payées… Si jamais t’es privée de sorties, ce sera l’occasion rêvée pour travailler à ton portfolio, histoire d’être recrutée dans l’école la plus prestigieuse possible ! Et n’oublie pas non plus les autres avantages : quand tes amis verront comment tu déchires lors de cette phase du Grand Prix, ils oublieront tout de suite la scène avec Sydney, voire ils en rigoleront !
Il y a vraiment de quoi, c’était hi-la-rant ! songé-je non sans ironie. Non, il me dit ça juste parce qu’il a peur de ne pas pouvoir remporter sa voiture si je le laisse tomber… Je déteste qu’on me mette la pression, mais n’arrive pas à lui en vouloir. D’autant plus que je n’ai pas besoin de son speech pour qu’un néon « fac de stylisme gratuite » clignote dans un coin de ma tête. Je sais pertinemment que l’argent mis de côté pour mes études est en grande partie passé dans ma facture d’hôpital. Les prix que j’ai gagnés jusqu’à maintenant me semblent presque insignifiants, et je suis prête à les remettre en jeu, tant ce Grand Prix changerait radicalement mes perspectives.
— Qu’est-ce qu’il va se passer dans le salon VIP à ton avis ? Avec les milliers d’Observateurs qui regardent, ils ne peuvent rien nous faire, hein ?
C’est sous l’œil du public qu’on est le plus à l’abri, voilà mon nouveau mantra. Combien d’émissions de téléréalité se sont appuyées sur ce concept pour éviter que les participants ne s’étripent ?
Ian tapote nerveusement le volant en réfléchissant.
— Ils peuvent toujours s’arranger pour que quelqu’un sur place ait envie de nous faire la peau, comme les Amis de la chasteté. Mais ça m’étonnerait que ça tourne mal, ils veulent continuer à attirer des joueurs.
À un feu rouge, je vois un homme qui promène son chien. Lorsqu’il lève les yeux, nos regards se croisent. Il a un léger mouvement de recul, tire la laisse et traverse la rue, comme s’il pensait que j’allais bondir hors de la voiture pour l’agresser. Mon maquillage est-il si barbouillé que ça ? C’est bien la première fois en tout cas que je fais peur à quelqu’un.
Une douce mélodie de piano s’élève alors de mon téléphone :
NOUS VENONS DE VISIONNER LES VIDÉOS ENVOYÉES PAR IAN ET TOMMY.
IL SEMBLERAIT QUE LE DERNIER DÉFI AIT ÉTÉ PLUS PÉNIBLE QUE PRÉVU.
NOUS TENONS À FAIRE AMENDE HONORABLE : SI TU RELÈVES AVEC SUCCÈS
LES DÉFIS DU GRAND PRIX, NOUS FERONS EN SORTE QUE SYDNEY RENCONTRE
UN AGENT HOLLYWOODIEN. C’EST NOTRE PETIT GESTE POUR AIDER DEUX
GRANDES AMIES À SE RÉCONCILIER.
Sydney serait folle de joie ! Ça pourrait lancer sa carrière, et ça dépasse de loin tous les cadeaux que je pourrais lui faire. On dirait qu’ADDICT nous connaît toutes les deux par cœur. Devrais-je en être surprise ?
Un nouveau message arrive dans la foulée :
C’EST OUI OU C’EST NON ? VOTRE PUBLIC ATTEND.
Notre public… Ça représente combien de gens ? Les acteurs et le staff technique doivent toujours être branchés sur nous à l’auditorium, même s’ils ont vu le pire en direct live. Enfin, j’espère que c’était le pire ! J’ai besoin des conseils d’une personne de confiance, pas de quelqu’un qui a une voiture neuve en jeu. J’essaie de joindre Eulie, puis Liv, mais mes deux appels sont bloqués.
Un texto s’ensuit :
LE CHOIX NE DOIT VENIR QUE DE TOI.
— Je peux appeler personne ! expliqué-je à Ian en me passant la main dans mes cheveux humides, pas même mes parents pour leur raconter un bobard…
Son regard oscille de la route à moi.
— Dans ce cas-là, j’imagine que tu devras implorer leur pardon après les faits… si jamais tu décides de poursuivre l’aventure, bien sûr. À toi de décider, Vee.
À moi de décider.
Je refais les comptes à voix haute tout en contemplant son profil.
— Trois heures à passer dans la suite luxueuse d’une boîte branchée sous les yeux de milliers de gens qui épient nos moindres gestes en échange de mes frais d’université… et d’une voiture pour toi.
— Ils nous apporteraient la liberté à tous les deux.
— Ouais, la liberté, et peut-être autre chose. J’ai déçu beaucoup de gens récemment.
— Ça m’étonnerait. T’es une fille trop charitable. T’as vu au bowling comment t’avais peur de choquer ces pauvres ados coincés ? Et la manière dont tu voulais aider les deux prostituées qui t’avaient menacée quelques minutes auparavant ? Tu as le cœur sur la main, Vee. Et une sacrée présence ! Je sais pas pourquoi tu caches ça quand t’es avec tes amis, mais j’ai eu la chance de découvrir ces facettes de toi, et Dieu sait qu’elles te rendent super sexy !
Ses mots me remettent du baume au cœur. Quelles que soient ses raisons pour me les dire. Je ne sais toujours pas jusqu’à quel point je peux me fier à lui. Je ne mettrais pas ma vie entre ses mains, mais certaines parties de mon corps, pourquoi pas ?
D’une main, il attrape la mienne et dépose un baiser sur mes doigts.
— Allez, Vee, l’heure du choix a sonné. Je comprendrai si tu décides d’arrêter là. Sincèrement.
J’inspire un grand coup. Même si je tire ma révérence, j’aurai toujours 1 400 dollars en poche, en plus de mes autres gains. Quant à Ian, il lui resterait son voyage en bus…
Mais pour trois petites heures en plus et une bonne dose de sang-froid pour gérer les saloperies de défis qu’ils risquent de nous mettre dans les pattes, je pourrais changer ma vie du tout au tout. Au lieu de retourner en cours avec l’air d’une idiote qui s’est engueulée avec sa meilleure amie en vidéo, je serais au moins celle qui aura osé jouer son va-tout. Tout le monde saura que la petite brune réservée au look de choriste a plus d’un tour dans son sac.
J’ai de la présence à l’écran, ce qui me vaut déjà des milliers de spectateurs, et sans doute plus si je continue le jeu. Cette soirée m’a appris à voir plus grand, ou différemment en tout cas. J’ai quand même fait semblant d’être une prostituée, bordel ! Si j’ai pu faire ça, je suis capable de tout : me présenter aux auditions pour la prochaine pièce, demander une augmentation au travail, faire en sorte que Tommy ne me déteste pas ? Je pourrai m’excuser auprès de Sydney de l’avoir embarquée dans le défi de ce soir, et pourtant refuser de me plier à ses futurs caprices. Peut-être même que je pourrai convaincre mes parents que je n’ai pas essayé de m’asphyxier ce fameux soir dans le garage. Tout est possible. Tout.
Même un nouveau défi.
— J’en suis, dis-je à voix basse.
— Yes !
Il gare la voiture sur le côté et se penche pour m’embrasser tendrement les lèvres. Puis il y revient, plus fougueux cette fois. Ses mains sont partout, sur mes cheveux, sur mes bras, sur ma taille. Quand il se rassied, j’ai la bouche à vif.
— Tu ne regretteras pas ta décision, je suis à cent pour cent derrière toi, tu verras !
— Mmm.
Avec Ian à mes côtés, rien ne peut m’arrêter. Rien ne peut NOUS arrêter. Je rédige un SMS à ADDICT et appuie sur « envoi ».
Ian redémarre et fait demi-tour. Il me serre la main si fort que je sens battre son pouls, puissant et régulier. À chaque feu rouge, nos bouches se cherchent goulûment. ADDICT aura au moins eu le mérite de faire de nous une véritable équipe.
Je tente en route de joindre mes parents, par téléphone et par texto, mais ADDICT bloque tous mes appels. À moins de passer devant une cabine, je ne peux pas faire grand-chose. Je choisis donc de me focaliser sur la récompense : école de stylisme, famille, futur.
Nous arrivons au club Poppy au bout de vingt minutes. C’est un immeuble de cinq étages, et les lumières syncopées du dancefloor nous parviennent des fenêtres du premier. La musique ne tarde pas à arriver jusqu’à nous tandis que Ian se gare sur un emplacement réservé aux VIP.
Je sors de la voiture et suis saluée par des rafales de vent chargé d’humidité. Une enseigne au néon clignote juste au-dessus de nos têtes. Une longue queue s’étire à l’entrée du club, mais la file réservée aux VIP est vide et nous nous réfugions rapidement sous sa tenture. Le tapis rouge nous mène jusqu’à un videur colossal qui nous demande nos noms avant de comparer nos visages à des photos sur son téléphone.
Finalement, il nous laisse passer avec un hochement de tête et un rictus.
— Prenez l’ascenseur jusqu’au dernier étage.
À l’intérieur, quoique pelotonnée contre Ian, je me sens toujours frigorifiée. Nos pas sonnent creux sur le marbre d’un vestibule aux vagues effluves de clou de girofle. Curieusement, c’est à peine si on entend les basses filtrer de la piste de danse. Sans doute que les VIP ont droit au luxe de pièces insonorisées pour leur permettre de choisir leur propre musique.
Nous nous retrouvons face à un ascenseur au-dessus duquel on peut lire : « Bienvenue, chers VIP », au cas où on aurait oublié s’être garés sur le parking VIP et être passés par l’entrée VIP. Les portes s’ouvrent sur un miroir qui couvre toute la paroi : je ne ressemble plus guère à la fille insouciante au look rétro de tout à l’heure. Mon rimmel a coulé, laissant des traces bleuâtres sous mes yeux. Le visage de Ian est également plus tendu, sa mâchoire serrée. Combien d’années va-t-on encore prendre pendant cette soirée ?
— N’aie pas peur, me chuchote-t-il à l’oreille. Son souffle chaud me chatouille un peu le cou.
Nous montons de plusieurs étages avant que les portes ne s’ouvrent sur un hall luxueux tapissé en camaïeu de rouges et baigné d’une lumière tamisée. À notre gauche, un ascenseur plus grand est surmonté d’un panneau indiquant : « ENTRETIEN ». Face à nous, une seule autre porte en bois sculpté. À ma grande surprise, aucune référence au statut VIP. On la dirait tout droit sortie d’un château, le style de porte qui mène au donjon. Une irrépressible envie de faire demi-tour me saisit alors.
Mon mouvement de recul n’échappe pas à Ian qui presse sa joue contre la mienne.
— On peut le faire, Vee. C’est rien que trois heures. Je te protégerai.
Il me dépose un baiser sur la tempe en me serrant le bras.
Une douce chaleur m’envahit. Que sont trois heures comparées à trois années d’école de mode, et plus encore, à une chance de remettre les choses à plat ? Une fois ce premier obstacle derrière moi, papa et maman devront se rendre à l’évidence : ils verront que je travaille à mon avenir. Et c’est vrai ! Ajoutez à cela l’entretien pour Sydney qui pourrait bien la propulser vers la carrière dont elle rêve. Notre amitié survivra ainsi à l’épreuve. Fortifiée par des années de confidences et de bonheurs communs, impossible qu’elle disparaisse du jour au lendemain. Oui, il se peut que ce Grand Prix fasse toute la différence : je dois gagner pour ma famille, pour ma meilleure amie… et pour moi-même.
Trois heures, soit moins de deux cents minutes. J’ai déjà vu des films plus longs que ça. Je me redresse, adresse un signe de tête à mon partenaire, et tous les deux, nous poussons la lourde porte en bois.
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