Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 15 sur 24

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Chapitre 14.

14.

 

 

— E lle va s’prendre une tannée, elle va s’prendre une tannée ! entonne Micky, aux anges. Je m’affale dans cet imbécile de canapé à ressorts, qui me ballotte dans tous les sens. — Ferme-la, bouffonne ! Houlà, c’est bien la première fois que j’emploie ce mot. Bravo, Vee. On peut dire que ce jeu enrichit ton vocabulaire. Elle se lève d’un bond. — Qu’est-ce tu m’as dit, salope ? T’as déjà failli tout faire foirer, et en plus, tu m’insultes ? Elle commence à faire le tour de la table. — C’est le jeu qui te paie pour foutre nos défis en l’air ? Comme ces Observateurs qui nous ont fait chier à Atlanta ? Si t’es une putain de taupe… Waouh. Qu’est-ce qu’elle va imaginer ? Que je travaille pour ? J’estime mentalement la distance qui me sépare de la porte ADDICT et de Micky… c’est elle la plus proche. Génial, je vais me faire tabasser en direct ! Heureusement, Ian s’interpose avant qu’elle ne m’atteigne. — C’est bon, calme-toi. Elle bombe son torse de camionneuse. — Tu me dis pas de me calmer, toi le beau gosse. Il fait une tête de plus qu’elle et ne se laisse pas impressionner. — Tu penses vraiment ce que tu viens de dire ? Jen l’interpelle de l’autre côté de la table :

— Laisse tomber, bébé. Va pas abîmer les autres joueurs, on a besoin d’eux si tu veux ta Harley.

Micky pointe un doigt accusateur dans ma direction.

— T’as intérêt à ce que je te prenne pas en train de saboter nos défis, sinon tu peux dire adieu à ta jolie petite gueule.

C’est quoi son problème à cette fille ? Elle retourne malgré tout à sa place, c’est déjà ça de gagné. Je sais pertinemment qu’il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu, mais je ne peux pas me retenir de lui répondre :

— Tu penses sincèrement que j’irais faire équipe avec les pourris qui sont derrière ce jeu ? Et qu’est-ce qui me prouve que c’est pas toi la taupe payée par ADDICT pour garantir à notre public remarques stupides et violence gratuite ?

— Tu veux que je te montre ce que c’est la violence ?

Jen retient sa copine par le T-shirt et lui murmure quelque chose qui la fait se rasseoir.

Ian revient à côté de moi et me glisse à l’oreille :

— Je crois que les défis téléphoniques l’ont plus ébranlée qu’elle n’ose le laisser paraître.

Le premier défi de Grand Prix de Micky avait été de dire à une fille que ça faisait plusieurs années qu’elle craquait sur elle et qu’elle était prête à tout pour sortir avec elle. La fille n’avait pas caché sa réaction dégoûtée et Micky avait piqué un fard. Au défi suivant, elle avait joué l’indifférente lorsque Ian avait appelé sa grand-mère à la maison de retraite, mais ses mâchoires crispées en disaient long.

— À ton avis, ils vont me pénaliser comment ? demandé-je à Ian.

— Ce qui est certain, c’est qu’ils vont te concocter un défi encore plus corsé.

— Comme si ceux qu’on avait eus jusqu’à maintenant ne l’étaient pas suffisamment…

ADDICT nous laisse une minute de répit, sans doute pour une coupure de publicité, ou peut-être parce qu’il y a un round de Grand Prix encore en cours dans une autre ville. Les joueurs en profitent bien sûr pour aller reprendre une bière. Au milieu de leurs rots joyeux, je me blottis contre Ian et me prends à rêver d’être avec lui en dehors du jeu. Il m’apaise en me chuchotant combien j’ai été forte jusqu’à maintenant et autres cajoleries d’autant plus sexy que je sens son souffle chaud comme une caresse sur mon cou. Quel besoin de défis pour pimenter les choses quand le moindre contact avec lui suffit à m’électriser ?

Mais toutes les bonnes choses ont une fin, et Gayle réapparaît à l’écran pour nous informer que tout est désormais en place pour l’épreuve suivante.

— Tout le monde est prêt ? s’enquiert-elle en se passant la langue sur les lèvres.

Plus d’exclamations enthousiastes cette fois, mis à part pour Ty. Nous savons pertinemment que nous allons souffrir… Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’il reste encore une heure quarante de jeu.

Gayle joint les mains comme si elle s’apprêtait à chanter un solo.

— Le round suivant a été taillé sur mesure pour chacun d’entre vous. Vous trouverez le long du mur en face quatre portes qui vous mèneront à des pièces spécialement aménagées pour vous. Vous irez donc en deux groupes. Dès qu’on appellera votre nom, vous vous dirigerez vers la porte qui sera ouverte.

La première pivote sur des gonds invisibles. Mène-t-elle à une de ces pièces pour pervers ? Ou alors à un plongeoir installé sur le toit ? Je n’ai franchement aucune envie de rencontrer la clientèle habituelle de ce club.

Guy rejoint Gayle à l’écran et appelle Ian. Celui-ci me serre brièvement dans ses bras, puis se dirige d’un pas décidé vers la porte. Il ne montre aucun signe de nervosité.

— Une fois la porte fermée, une minuterie se déclenchera et la porte restera bloquée pendant quinze minutes, sauf en cas d’incendie, évidemment, précise Gayle.

Intéressant comme manière de procéder : c’est nous-mêmes qui acceptons de nous laisser prendre au piège. Ian se contente de hausser les épaules et referme la porte derrière lui, sans doute impatient d’en avoir fini. Je comprends son empressement, tout en frissonnant à l’idée d’un défi qui requiert une porte verrouillée. Mon nom ne fait pas partie du premier groupe. Ce sont Samuel, Micky et Ty qui vont s’enfermer après Ian, laissant Daniella, Jen et moi ronger notre frein.

Pendant que nos partenaires se font torturer ou bien livrer aux rats, les deux filles et moi convergeons vers le compartiment rouge où nous trouvons des barres chocolatées à côté des bières. Nous nous servons. C’est à cet instant que je comprends que nous sommes toutes les trois le maillon faible de nos couples respectifs. Cette séparation a-t-elle pour but de nous terroriser davantage durant la seconde phase ?

Jen grignote sa confiserie et s’essuie la commissure des lèvres avec sa manche :

— Micky n’est pas aussi peau de vache qu’elle en a l’air, tu sais. C’est juste que le jeu l’a drôlement affectée.

— Ou peut-être qu’il lui fait révéler son vrai visage ? rétorqué-je, n’ayant aucune envie d’excuser si vite le comportement de sa partenaire. En tout cas, merci de l’avoir retenue tout à l’heure… je trouve juste ça dingue qu’elle puisse croire que je suis de mèche avec ADDICT.

— Ah ouais ? me dit Jen d’un air dubitatif.

— Tu vas pas t’y mettre non plus ! m’exclamé-je, choquée.

— C’est bon, je rigole, lâche-t-elle en me donnant un petit coup de poing sur l’épaule. S’il y a une taupe dans l’équipe, je parie que c’est Samuel. Il est beaucoup trop calme à mon goût.

Daniella, l’air effrayé, prend à son tour la parole :

— J’ai super peur du noir. Vous pensez qu’ils vont nous mettre dans une chambre noire ?

— Maintenant qu’ils connaissent ta phobie, c’est bien possible…, lui réponds-je.

Ce n’est pas que je veuille être méchante avec elle, mais il faudrait enfin qu’elle comprenne que le jeu exploite la moindre de nos faiblesses contre nous.

Je vois sa lèvre trembloter et tâche de la réconforter un peu.

— Même s’ils te laissent dans le noir, il ne t’arrivera rien de mal. Tu n’auras qu’à fermer les yeux et essayer de récupérer un peu pour l’épreuve suivante.

Plus facile à dire qu’à faire…

— T’es folle, dès que j’aurai fermé les yeux, ils m’enverront des araignées ou autres horreurs dans le genre. Tu te souviens de cette fille, Abigail, qui a joué le mois dernier ? Elle avait la phobie des serpents et t’as vu ce qu’ils lui ont fait !

Je me rappelle les traits de cette fille, paralysés par la terreur. Je m’étais dit qu’aucun des serpents n’était venimeux et que si jamais elle se tenait tranquille, il ne lui arriverait rien. Mais elle n’avait pas réussi à se détendre et je l’avais regardée se débattre, en proie à une peur panique. Tout ça pour me divertir.

Jen attrape une nouvelle barre de chocolat.

— Cette fille rêvait d’être actrice ; t’as cru qu’elle criait pour de vrai ? Mon œil ! Le jeu était juste une gigantesque audition pour elle. Même après, elle a pas arrêté de faire parler d’elle avec sa page ThisIsMe. T’as pas entendu ce qu’elle a fait la semaine dernière ? Elle a sauté d’une falaise super haute dans une chute d’eau, et comme par hasard, il y avait quelqu’un pour la filmer ! C’est juste une malade qui adore attirer l’attention sur elle !

— Ça me semble un peu exagéré, tout ça pour décrocher un rôle ? En plus, depuis cette fameuse vidéo, on n’a plus du tout entendu parler d’elle sur le réseau, dis-je en prenant une canette de soda.

— Tu parles, c’est rien qu’un gros coup de pub, rigole Jen.

Nous discutons des autres défis du mois dernier, échangeant nos points de vue sur ceux qui étaient les plus excitants, avant de dévier sur les derniers ragots du Web concernant les différents joueurs. De toute façon, les compteurs seront remis à zéro à partir de ce soir, les seuls membres du casting qui importent sont les plus récents.

Tiens, voilà que je me considère comme membre d’un casting ? Intéressant.

Je finis par me dire que Jen et Daniella ne sont pas si antipathiques que ça. Elles sont avant tout mal accompagnées. En même temps, si elles avaient été avec des partenaires plus sympas, elles n’auraient sans doute pas été sélectionnées pour ce round des Grands Prix, puisque c’est surtout eux qui apportent la valeur ajoutée en termes d’audience. Est-ce « grâce » à Ian que nous sommes là ? Ou ai-je commis tellement de bourdes que les gens veulent en voir plus ?

La première porte se rouvre au son d’une corne de brume. Ian en sort en titubant, les yeux injectés de sang. Que lui est-il arrivé ? Je me précipite pour le guider vers notre canapé et note avec étonnement les tremblements qui lui parcourent le dos.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

— Ils m’ont rappelé des trucs dont j’avais aucune envie de me souvenir, et dont j’ai aucune envie de parler. Désolé…

Bon… Et moi qui croyais qu’on était partenaires.

— Je comprends, Ian. Tu veux que j’aille te chercher un truc à boire ou à manger ?

— Non, merci, bafouille-t-il en se balançant d’avant en arrière, la tête entre les mains.

Qu’est-ce qui a pu le secouer autant ? La deuxième porte s’ouvre alors, et Ty en sort, tout en décontraction. Il brandit un poing victorieux et demande à Daniella de lui apporter une bière. Mais je vois bien à la manière convulsive dont il cligne des yeux qu’il se retient de pleurer. À croire que même les psychopathes peuvent être déstabilisés…

Puis c’est au tour de Micky de ressortir, les yeux embués de larmes.

— Le premier d’entre vous qui la ramène, je le fais sortir du jeu à grands coups de pied dans le cul, équipe ou pas, compris ?

Arrive ensuite Samuel, la tête basse. Il va s’asseoir sans rien dire et fixe ses phalanges. J’ai du mal à déterminer combien le défi l’a éprouvé, puisqu’il a déjà adopté cette posture à plusieurs reprises au cours de la soirée.

Guy refait alors son apparition à l’écran pour battre le rappel.

— Allez, hop ! Go, go, go, le deuxième groupe ! À commencer par Daniella.

C’est en tremblant qu’elle s’avance vers la première porte. Elle se retourne avant d’en franchir le seuil pour nous adresser un timide signe de la main. Guy m’appelle en deuxième. Si seulement je pouvais rester quelques minutes avec Ian. Ça me fait mal de l’abandonner alors qu’il semble si vulnérable. Mais je n’ai pas le choix… Je le serre brièvement dans mes bras, davantage pour me rassurer moi, puis je me dirige vers ma porte.

Un courant d’air frais m’accueille, comme si elle débouchait sur l’extérieur. Des lumières au sol me guident vers une pente plutôt raide. Dès que j’ai passé le pas de la porte, celle-ci se referme avec un clic sonore. J’ai bien l’impression d’entendre aussi le tic-tac d’un compte à rebours, ou serait-ce celui d’une bombe ? Je suis les lumières le long d’un couloir qui doit descendre d’au moins un étage sous la salle de jeu. Au bas de la rampe, le couloir fait un coude qui donne sur deux portes. Les flèches lumineuses s’arrêtent sur celle de gauche. Je la pousse et découvre une pièce baignée d’une lumière rouge. Le plafonnier éclaire un petit espace où trône un siège en cuir, juste en face de l’entrée.

La voix de Gayle résonne alors, semblant venir de partout à la fois :

— Assieds-toi, Vee, et mets-toi à l’aise.

Je me glisse dans le siège et la porte claque derrière moi. C’est un genre de manège ou quoi ? Un panneau s’avance soudain lentement vers moi, illuminé de petites lueurs qui gagnent en intensité à mesure que la lumière rouge s’obscurcit. Je suis presque dans le noir total. Mon pouls s’accélère. M’auraient-ils donné par erreur le défi de Daniella ? Si ça se trouve, à l’heure qu’il est, elle est sur une scène dans un chemisier trempé tandis que Matthew rit à gorge déployée et que Sydney l’accuse d’être une amie pourrie.

Mes yeux commencent à s’ajuster et je distingue mieux les contours du panneau. Celui-ci comporte un volant en son centre et divers boutons à sa droite. C’est un tableau de bord. Je vais faire une simulation de conduite ?

— Ceinture, Vee ! me dit la voix toujours désincarnée de Gayle.

Ce n’est qu’en entendant Gayle me répéter la consigne d’un ton plus ferme que je comprends que c’est un ordre.

— C’est bon, c’est bon, maugréé-je en tâtonnant des deux côtés du siège pour la trouver ainsi que la fixation.

Je déroule la ceinture, puis la boucle. Peut-être y a-t-il une sorte de grand 8 dans le bâtiment ? C’est tout à fait plausible puisque trois étages séparent le club du salon VIP… J’ai déjà fait des manèges dans le noir, et même si ce ne sont pas mes favoris, j’y ai survécu.

Le décor se précise peu à peu. Je découvre graduellement des grilles d’aération, un autoradio puis différents cadrans et jauges. Soudain je sursaute en reconnaissant l’autocollant sur le bouton du son : « Mets le son à donf » ! C’est la copie conforme de mon tableau de bord !

Les sourcils froncés, j’allume la radio et tombe sur un morceau de rock indépendant que j’écoute souvent. Qui a bien pu fournir à ADDICT les détails de ma playlist ? Syd se serait-elle mise de mèche avec eux pour me rendre la monnaie de ma pièce ?

Le bruit d’un moteur au démarrage s’élève du tableau de bord et mon siège vibre comme dans une vraie voiture. C’est plutôt agréable, apaisant même. À tel point que je me cale bien en arrière dans le fauteuil et ferme les yeux. J’ai beau songer qu’ADDICT va en profiter pour lâcher des araignées dans la pièce, je n’en ai étrangement rien à faire.

La chanson qui passe est l’une de mes préférées et j’entonne les paroles à mi-voix. Celle qui suit est encore mieux. C’est super confortable, comme dans ma voiture. Leur chef décorateur a vraiment un excellent sens du détail, de même que Tommy pour nos décors de scène. Ils poussent même le vice jusqu’à diffuser une vague odeur de gaz d’échappement de manière à rendre la mise en scène encore plus réaliste. Des gaz d’échappement ? Dans une pièce fermée ?

Je bondis vers l’avant. Ils n’ont pas le droit de faire ça ! Je m’escrime sur ma ceinture de sécurité, mais impossible de la détacher, elle est bloquée. Plus je tire dessus, et plus j’ai l’impression qu’elle se resserre. Et voilà que le volume de la musique augmente.

Je prends soudain conscience dans un frisson que la playlist qui passe est celle-là même que j’écoutais lors de cette fameuse nuit dans le garage : elle commençait tout en douceur avant de monter progressivement en puissance. Comment peuvent-ils savoir ça ? Ont-ils juste simplement interrogé mes amis sur mes goûts musicaux et eu un coup de chance ?

L’odeur me semble de plus en plus forte et j’ai la tête qui commence à tourner. Je tente de me raisonner. Ce n’est rien de plus qu’une mise en scène ! Je parie que quelqu’un fume une cigarette dehors et me souffle sa fumée à travers la grille d’aération pour me faire paniquer. Autant dire que ça fonctionne à merveille !

Je sors mon téléphone pour appeler du secours, mais il ne capte pas. Les murs sont probablement en acier. Comme en prison. Cette pensée me fait frémir de plus belle. Je continue à m’acharner sur ma ceinture, en vain, jusqu’à ce que je me souvienne que la scène est forcément filmée.

Je lève la tête vers l’endroit où une caméra doit logiquement se trouver.

— Guy, Gayle ! Laissez-moi sortir !

Je ne me soucie même pas de savoir si je viole ou non l’intégrité du défi.

Est-ce le rire de Gayle qui me parvient faiblement des haut-parleurs ?

— Si vous regardez ce défi, appelez immédiatement le 911 ! Ils sont en train de m’asphyxier avec des gaz d’échappement et j’ai des vertiges ! C’est pas une blague ! Appelez la police et dites-leur de venir au salon VIP du Poppy Club ! S’il vous plaît !

Est-ce que l’un des Observateurs va répondre à mon cri de détresse ? Ou chacun comptera-t-il sur les autres pour passer les coups de fil nécessaires, comme je l’ai entendu dire lors de ma formation aux premiers secours ?

— Sydney, Liv, Eulie, appelez les flics toutes les trois et tout de suite ! Je vous en supplie ! Ce sont des vrais malades !

Je croise les doigts pour qu’elles reçoivent mon message. ADDICT doit diffuser les images en léger différé pour mieux contrôler ce que voient les Observateurs. Comme Jen et Daniella relèvent leur défi en simultané, il est fort probable que la production change de chambre de torture à volonté. Mais ils n’iront pas jusqu’à me blesser quand même ? Il y a forcément une limite à ce qu’ils peuvent faire. Forcément.

Ma tête me dit le contraire et je me sens lentement partir. Je rassemble toutes mes forces pour détacher ma ceinture, elle est si serrée sur ma poitrine. J’étouffe. Même si ce n’est qu’un canular malsain, tous mes muscles me crient de fuir. Je me contorsionne sur le côté pour glisser sous la première lanière. J’arrive à passer le bras puis l’épaule, mais j’ai beau forcer avec ma tête, elle ne veut pas passer. Je déplace le bassin au maximum pour me donner plus d’angle, puis me presse contre le dossier avant de descendre centimètre par centimètre comme une danseuse de limbo. J’en suis quitte pour une vilaine douleur au cou, mais j’ai au moins réussi à me débarrasser d’une sangle. Reste celle à la taille.

Je me sers du volant comme point d’appui et tortille du bas du corps pour m’extraire par le haut. Au bout de quelques minutes, je suis en nage, mais libre.

Enfin, pas tout à fait… Je m’extirpe du siège et avance bras tendus jusqu’à toucher le mur derrière la « voiture ». Celui-ci est froid et lisse, comme du marbre… ou comme une tombe. Je finis par trouver à tâtons la poignée de la porte. Je la tourne, la tire, la pousse, mais elle est fermée à clé, bien sûr.

Ont-ils vraiment l’intention de m’asphyxier dans cette pièce sous l’œil d’une caméra ? Peut-être est-ce un retour de bâton du karma qui me promet une mort à laquelle j’ai échappé la dernière fois ? Peut-être était-ce ma destinée de mourir dans mon garage ?

Houlà, il faut que je chasse ces idées folles de ma tête ! Mais mon cerveau est tout embrumé, et j’ai la tête qui tourne de plus en plus…

Je trouve l’énergie de tambouriner contre la porte :

— Laissez-moi sortir !

Je me mets face à la caméra et supplie les Observateurs de venir à mon secours. Le moteur continue de ronronner, la musique aussi.

Dos au mur, je me laisse alors glisser jusqu’au sol. Les fumées toxiques m’ont l’air plus épaisses à ce niveau, non ? Non, impossible, la fumée est censée aller vers le haut… Je me sens toute flagada, je n’arrive plus à réfléchir. Je pose la tête sur les genoux et ferme mes yeux qui commencent à piquer. J’en ai même la gorge qui brûle. Je ne sais pas quel gaz ils diffusent, mais c’est bien plus puissant que des gaz d’échappement. Quand je m’étais endormie, il y a des mois de ça, je n’avais rien senti du tout.

Ou peut-être bien que si ? Je n’en sais rien, j’ai tellement essayé de refouler cet « incident » que je n’ai jamais repensé aux détails, même quand j’ai tenté d’en parler au psy.

Qu’est-ce que je pouvais bien avoir dans la tête ce soir-là ? Tout le monde sait combien il est dangereux de rester assis au volant dans son garage avec le moteur qui tourne. L’idée de couper le contact a bien dû me traverser l’esprit à un moment ou à un autre. Mais j’étais si bien dans mon fauteuil, il faisait si bon, bercée par cette musique… En plus, j’étais toute chamboulée. C’est ça, j’étais furieuse après Sydney, un détail auquel je n’avais jamais repensé depuis. On venait de répéter son rôle pendant des heures, et à la fin de la soirée, tout ce qu’elle avait trouvé à me dire au lieu de me remercier, c’était que sa robe la grossissait… un costume que j’avais déjà retouché deux fois !

Étais-je déprimée au point de vouloir me suicider ? Ça ne tient pas debout. À la limite, à l’extrême limite, j’avais peut-être fait ça dans l’espoir d’attirer un peu l’attention. Une supposition un peu folle, mais une petite voix dans mon cerveau me dit qu’elle contient un grain de vérité…

J’abats la main sur le sol froid : ce jeu craint, ces élucubrations craignent, j’ai juste envie de rentrer chez moi et de dormir pour oublier ! Je martèle à nouveau la porte des poings, à m’en faire mal, et hurle ma colère. Je m’en veux de m’être fichue dans ce pétrin, j’en veux à ADDICT d’inventer des défis aussi malsains et aux Observateurs qui n’ont pas levé le petit doigt pour me venir en aide. Je finis par me retourner, le feu aux joues, et fais des doigts d’honneur à la caméra, bien décidée à me battre coûte que coûte. Je ne leur offrirai pas le plaisir de me voir pleurer.

J’ai les jambes ankylosées et me relève avec difficulté. Cette fois, la Clic !

porte s’ouvre quand je tourne la poignée. Je la pousse avec appréhension, m’attendant à moitié à basculer dans un nouveau cauchemar.

Je me retrouve en fait dans le même couloir que tout à l’heure, avec ses lumignons au sol, comme dans les avions. L’air y est frais et délicieusement pur. Je le respire à pleins poumons avant de reprendre la rampe qui conduit au salon où m’attendent les autres joueurs. La porte pivote juste au moment où j’arrive.

La lumière qui m’accueille me semble encore plus intense que lorsque j’avais quitté la pièce, et je cligne des yeux. Ian m’attend en face de la porte, bras grands ouverts. Je m’y abandonne avec gratitude.

— T’as réussi, me dit-il.

— Comme si j’avais eu le choix, soupiré-je.

Mon corps et mon esprit ont rendu les armes. Si j’en avais la force, je quitterais sur-le-champ cet endroit infernal, mais mes genoux ne me soutiennent plus.

Ian doit sentir ma faiblesse et me porte à moitié jusqu’à notre canapé. Je me réfugie dans ses bras avec l’espoir d’oublier le reste du monde. Les battements de son cœur sont si forts, si résolus, si… vivants. Lorsque je relève la tête pour voir l’état des autres, je les découvre assis ensemble près du compartiment à bières. Jen et Daniella semblent encore plus marquées que moi, si tant est qu’une telle chose soit possible.

ADDICT repart à l’attaque en nous assaillant de musique techno. Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’il nous reste encore une heure à jouer. Une heure ? Déjà que l’idée de tenir une minute de plus m’est totalement insoutenable, alors une heure entière…

Guy et Gayle reviennent à l’écran en habits de gala, comme si on fêtait le nouvel an.

— Félicitations à toutes et à tous, vous avez franchi une étape de plus ! Passons maintenant à la suite ! annonce Guy.

— Non, réponds-je, épuisée.

Guy fronce les sourcils tandis que ceux de Gayle s’élèvent de plusieurs centimètres. Micky et Ty font volte-face en serrant les poings, l’air mauvais, comme si je venais de cracher à l’église. En revanche, je note que Daniella et Jen acquiescent en silence, ce qui leur vaut des regards méchants de la part de leur équipier. Les écrans affichent alors nos photos et nos cotes de popularité pendant quelques secondes. Pas la peine de regarder pour deviner que la mienne a encore baissé. Et alors ?

— Vous venez d’essayer de me tuer. J’en ai plus que marre !

Guy revient à l’écran :

— Tu as tout à fait raison.

Ah bon ?

Il me refait son coup du doigt qui frétille.

— Pas sur le fait qu’on ait voulu te tuer, mademoiselle-je-dramatise-tout ! ironise-t-il. Ce sont juste tes nerfs aidés par la bière. On dirait que ton cerveau t’a joué des tours. C’est dingue ce que l’esprit humain peut aller s’imaginer quand on est plongé dans le noir, hein ? Mais soyons un peu sérieux : tout le monde est en un seul morceau, non ?

Personne ne répond.

— Le public considère que vous avez mérité un petit remontant suite à ce défi, intervient Gayle. Nous sommes d’accord. Regardez donc vos téléphones.

Merci, gentil public ! Il ne faudra pas que j’oublie de vous envoyer des cartes de remerciements parfumées à l’anthrax ! Je n’ai plus aucune envie d’obéir aux ordres d’ADDICT, mais la curiosité l’emporte et je clique sur la bannière « VOYONS VOIR QUI REGARDE ». J’y trouve une vidéo postée par Liv et Eulie.

Les deux se tapent dans la main en guise de préambule :

— Je suis si fière de toi, Vee ! T’es la fille la plus courageuse que je connaisse ! commence Liv.

— T’es encore plus une star que tu-sais-qui, poursuit Eulie en rigolant.

Elles me racontent ensuite que tous nos amis sont à fond derrière moi et qu’une giga fête sera organisée le lendemain en mon honneur. Elles ne se rendent évidemment pas compte que je vais être privée de sortie au moins jusqu’à l’été, mais je reprends du poil de la bête en m’apercevant que tout le monde ne me déteste pas.

Ian et les autres joueurs sont tous absorbés par des vidéos sur leur portable, et je remarque que leurs traits se sont détendus, même ceux de Micky.

— Alors, on se sent mieux à présent ? lance Gayle à la cantonade.

— Pas suffisamment, suis-je la seule à répliquer.

— Ça veut dire que tu n’as pas lu tous tes nouveaux messages, sourit Gayle.

J’en découvre en effet un autre. Je manque laisser tomber mon téléphone en en prenant connaissance : ils ont rajouté à mon Grand Prix un stage de deux mois dans l’une des plus prestigieuses maisons de couture new-yorkaise. Les autres joueurs doivent avoir des prix tout aussi alléchants que le mien car ils explosent tous en cris de joie.

— J’y crois pas ! dit Ian visiblement secoué.

— Ils essaient de t’acheter avec quoi ?

— Un avocat pour ma procédure d’émancipation, me chuchote-t-il.

Je lui jette un regard interloqué qu’il balaie d’une phrase :

— C’est mon passeport pour la liberté totale. Et toi, ils t’ont proposé quoi ?

Je lui raconte en quelques mots. Je lis une telle lueur d’espoir dans ses yeux qu’il semble avoir totalement surmonté son traumatisme de tout à l’heure.

— À ce prix-là, on peut bien endurer une heure de plus, non ?

— J’en sais rien, lui réponds-je.

Les organisateurs d’ADDICT ont-ils vraiment essayé de m’asphyxier ? Ici, en pleine lumière et dans les bras de Ian, l’idée paraît grotesque. En premier lieu parce qu’ils ne pourraient pas s’en tirer impunément. Je suis crevée, en proie à un stress terrible et ils s’amusent à jouer sur nos peurs. C’est leur manière de procéder. Et je dois avouer que personne d’autre n’offre des récompenses aussi tentantes. Avec un stage du tonnerre et une scolarité tous frais payés, voilà ma carrière sur les meilleurs rails possibles.

— Rien ne pourra nous arrêter, lance Ian en me plantant un baiser sur la joue.

— Ouais, on est carrément invincibles, renchéris-je en levant les yeux au ciel.

Nous sommes ramenés à la réalité du jeu par un battement de mains de Guy.

— Alors, tout le monde est prêt à continuer à présent ?

— Ouais ! crient les autres joueurs.

Je suis loin d’être enthousiaste, mais leur pot-de-vin a fonctionné : j’opine du chef.

— Formidable ! sourit-il. Voici donc venue l’heure de lancer la dernière phase !

À l’écran, les visages des présentateurs s’estompent. La musique techno, elle, est remplacée par une mélodie New Age du genre cours de yoga, ce qui m’horripile encore plus que le boum-boum orchestré sur synthé. J’inspire à fond plusieurs fois de suite, mais l’air semble se raréfier. Une goutte de sueur me perle le long du nez. Les écrans blancs nous narguent toujours, cependant au bout de quelques secondes, un message commence à défiler :

« VOUS N’AVEZ QU’À CHOISIR UNE VICTIME ».

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