Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 16 sur 24

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Chapitre 15.

15.

 

L ’annonce met toute la salle en ébullition et les questions fusent, excepté pour Micky qui ricane. Je me sens à nouveau au bord de l’étourdissement, comme si mon cerveau voulait s’échapper. Je serre les dents pour me forcer à rester en contact avec la réalité. Ils veulent une victime. Comment ai-je pu croire un seul instant qu’ils m’offriraient mes études rêvées sur un plateau d’argent sans me rendre folle au préalable ? J’essaie de me lever malgré mes genoux qui tremblent. Ian me retient en douceur par le poignet et me chuchote à l’oreille : — Va pas foutre en l’air tes études maintenant ! Il se tourne ensuite vers la caméra. — Vous voulez qu’on choisisse une victime ? Pour quoi faire ? — Pour le fun, mon pote, s’esclaffe Ty. Comme moi, les autres sont scotchés à l’écran. Ils attendent que Guy ou Gayle nous précisent le but de la manœuvre. Mais les écrans restent résolument vides. — Si ça se trouve, c’est une ruse, et la victime désignée gagne un bonus, hasarde Ian en se frottant la joue. Les autres joueurs affichent un sourire dubitatif. À vrai dire, je n’y crois guère non plus. Une nouvelle bière à la main, sa cinquième, Micky me désigne du menton. — Je vote pour elle. V pour Victime , non ? Ou peut-être pour Vierge ? Jen dépose un baiser dans le cou de Micky avant de déclarer :

— Je vote aussi pour la victime vierge !

Quoi ? Et moi qui croyais qu’on avait sympathisé autour des barres chocolatées ! Qu’elle aille se crever un œil sur l’un des piercings de sa copine !

Je croise les bras pour lutter contre le vertige qui s’empare de moi, et me force à prendre la parole, même si je ne suis pas sûre à cent pour cent d’arriver à articuler le moindre son.

— Écoutez, c’est de la folie ! Vous comprenez pas à quoi ils jouent ? Ils essaient de nous monter les uns contre les autres, rien que pour leur plaisir !

Ty avale une gorgée de bière avant de réagir.

— Peuh, tout ce qu’on a à faire, c’est de voter, c’est pas comme si on allait te faire quelque chose ! Pas vrai, tout le monde ?

Une bière dans chaque main, il ouvre les bras et se tourne lentement vers le reste du groupe.

— Mais oui, acquiesce Micky, à moins que la vierge refuse de voter et nous fasse perdre nos prix. Dans ce cas-là, tu m’étonnes qu’on lui fera sa fête !

Ian secoue la tête de dégoût.

— Si quelqu’un touche le moindre de ses cheveux, il aura affaire à moi !

— Ouh, monsieur le chevalier servant ! dit Micky en prenant un air faussement effrayé. Tu crois que ton petit numéro te donnera accès à la culotte de Vee la Vierge ?

Ty m’adresse un clin d’œil.

— Allez, je vais laisser la petite mignonette souffler… je vais voter pour son héros, Ian.

Il lève une de ses bouteilles et la siffle d’un trait.

La salle retombe un instant dans le silence, puis la voix de Guy sort des haut-parleurs :

— Et vous, Samuel, Daniella, Ian et Vee ? Vous votez pour qui ?

Daniella met la bouche en cœur.

— Dis, Vee, c’est vrai que tu es encore vierge ?

Je lui jette un regard noir.

— OK, désolée. Peu importe. Je vais être gentille moi aussi et voter pour Ian.

Samuel est toujours perdu dans la contemplation de ses mains.

— Désolé, Vee, mais je vais voter pour toi, histoire d’avoir une majorité simple…

Je le fusille lui aussi du regard. Il suit le reste du troupeau pour se protéger, et je suis un adversaire moins redoutable que Ian. C’est bien sûr la meilleure stratégie à adopter quand on est seul comme lui. Mais quand même !

Ian vote pour Ty tandis que mon suffrage va à Micky, comme si cela avait une quelconque importance.

Nous attendons les instructions suivantes dans une atmosphère de nervosité palpable. Tous les joueurs vont se rasseoir sur les canapés tandis que les haut-parleurs nous assaisonnent d’une soupe pop digne d’un ascenseur. Plus personne n’a envie de danser.

— Ils essaient juste de nous faire flipper un maximum, tu verras, me susurre Ian dans le creux de l’oreille.

— Si ADDICT me lance tous ces idiots aux trousses, je me barre, un point c’est tout ! Et on perdra tous nos prix !

— Ça me paraît raisonnable, dit-il en m’embrassant sur la joue.

Nous devons encore patienter cinq longues minutes. Rien ne se passe, mis à part que Micky va se chercher une autre bière et que j’ai la chair de poule de la tête aux pieds. J’en viens à espérer qu’ADDICT nous dévoile le contenu du prochain défi, qu’on en finisse au plus vite. Ian tâche de me calmer en me murmurant des paroles d’encouragement, mais il n’a pas reçu trois votes contre lui !

— Il y a des toilettes quelque part ? demandé-je en direction des écrans toujours muets.

Ils ne vont tout de même pas ignorer nos besoins naturels, si ? En même temps, je n’ai pas le souvenir d’avoir passé d’autre porte dans le couloir.

Micky, dont la vessie doit être aussi large que le détroit de Gibraltar vu la quantité de bière qu’elle s’est enfilée, me montre du doigt :

— Pense même pas à t’enfuir, sinon je te règle ton compte !

— Du calme ! s’interpose à nouveau Ian. On veut tous nos prix, et personne n’a intérêt à ce que ça foire.

— Tu trouveras la porte des WC sur le mur derrière toi, Vee, m’indique la voix désincarnée de Gayle.

J’aurais dû m’en douter, encore une porte dissimulée. Je me retourne vers la paroi où les salons privés s’étaient ouverts tout à l’heure et vois une spirale s’allumer sur la gauche. Les jambes cotonneuses, je contourne le canapé et remarque au passage que personne n’ose croiser mon regard, comme si je n’existais plus depuis le moment où ils m’avaient désignée comme victime. Mon Dieu ! N’est-ce pas la stratégie utilisée par les militaires en temps de guerre ?

J’appuie sur le bouton en forme de spirale et une porte pivote sur ses gonds. Derrière, je découvre une minuscule salle de bains, sans fenêtre, il va sans dire.

— Si t’es pas sortie d’ici cinq minutes, on vient te chercher par la peau des fesses ! me lance Jen en cherchant des yeux l’approbation de Micky.

Celle-ci la lui manifeste en lui claquant un baiser sonore sur les lèvres.

Je referme la porte sur moi, ravie d’entendre une ventilation se mettre automatiquement en marche pour couvrir d’éventuels bruits embarrassants. Il n’y a pas de verrou, mais c’est le premier moment de relative intimité dont je profite depuis plusieurs heures. Je m’assieds sur les toilettes et enfouis ma tête entre mes mains pour la millionième fois de la journée. Maintenant, c’est moi la « victime ». Qu’est-ce que ça peut bien signifier ? Vont-ils me pousser à bout comme avec les Amis de la chasteté ? Ou m’arracher les yeux comme les prostituées menaçaient de le faire ? Pourront-ils me culpabiliser et m’humilier comme l’ont fait Syd et Tommy tout à l’heure ? J’ai beau résister de toutes mes forces, je me mets à pleurer.

Je laisse les vannes ouvertes pendant une minute avant de serrer les poings. Je suis trop idiote. Si jamais Micky débarquait dans la pièce et me trouvait en larmes, bonjour la cata ! Les caméras fonctionnent-elles ici aussi ? Oh, non ! Mes entrailles se contractent violemment à l’idée qu’ils puissent me filmer. J’inspecte le plafond et n’en vois aucune, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’en ont pas dissimulé dans les murs. Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant d’utiliser les toilettes, putain ! Le public a-t-il assisté à toute la scène ? Ce public qui n’a pas levé le petit doigt lorsque je suffoquais dans le noir…

La jupe plaquée contre les cuisses, je remonte ma culotte, tire la chasse et me lave les mains. Un bref coup d’œil dans la glace me renvoie une triste image : les yeux injectés de sang et cernés de coulures de maquillage, je fais peur à voir. Ça valait bien la peine que je me refasse une beauté tout à l’heure… Je m’asperge le visage d’eau froide. Mes yeux sont moins rouges, mais mon mascara disparaît totalement dans le processus : je ressemble maintenant à une collégienne, ce qui me fait penser à la moquerie affectueuse de Ian à ce propos. Bien sûr, je pourrais aller chercher mon sachet de cosmétiques sur le canapé et réparer les dommages, voire me créer une nouvelle identité, mais c’est sans doute ce qu’ADDICT attend de moi.

— Dépêche-toi, j’ai super envie aussi, me parvient la voix suraiguë de Daniella qui toque à la porte.

— Garde ton string en place, j’en ai plus pour longtemps, lui réponds-je d’une voix éraillée, mais déjà moins tremblotante.

Je respire un grand coup avant d’ouvrir la porte, la tête haute. En allant me rasseoir, je gratifie les autres, sauf Ian, d’un regard dédaigneux. Maudits soient ces satanés ressorts de canapé qui me surprennent à nouveau !

— On dirait que quelqu’un a pleuré, rigole Micky.

— Ferme-la, rétorqué-je. Je suis fatiguée.

Elle caresse d’une main les pointes de la crête rose de Jen.

— Ça m’étonne pas, tu dois te coucher beaucoup plus tôt d’habitude…

— Plus tu lui répondras et plus elle te harcèlera, me chuchote Ian. Concentre-toi sur moi. On va sortir d’ici en vainqueurs. Imagine un peu comment on fêtera ça !

Tout en l’écoutant, je me perds dans la contemplation du tapis cramoisi sous la table en verre. Ses motifs en spirales convergent tous vers un point central et mes yeux sont happés par ces tourbillons sans fin.

Je reprends mes esprits lorsque, derrière nous, la porte se rouvre. Les lèvres peintes d’un rouge à faire pâlir d’envie les prostituées antiques, Daniella sort de la salle de bains et va reprendre sa place. Des effluves de parfum musqué envahissent la pièce, réveillant mon début de migraine. ADDICT n’aurait pas pu inventer plus efficace pour assaillir notre odorat.

Je reprends mon inspection du tapis, persuadée que quelque chose ne tourne pas rond même si je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je finis par percevoir des taches concentriques plus foncées autour de son point central. Je me penche pour les examiner de plus près en appuyant doucement mes coudes sur la table pour ne pas la faire osciller.

Les bips reviennent alors, suivis de la voix de Guy.

— Vous êtes les seuls participants au round des Grands Prix encore en jeu, nos Observateurs n’ont plus d’yeux que pour vous désormais !

Jen et Micky adressent un signe à la caméra. J’ai envie de repartir aux toilettes. Pourquoi nos présentateurs n’apparaissent-ils même plus à l’écran ? Ça me fiche les jetons de les entendre en effet surround sans avoir de support visuel.

La voix de Gayle prend le relais et elle ordonne d’un ton sec :

— Daniella, va ouvrir le compartiment vert.

Celle-ci se lève d’un bond et bat des mains.

— Ouais ! Encore des goodies !

Génial, qu’est-ce que ça va être cette fois ? Du whisky et de l’arsenic ? Je n’ai même pas envie de savoir. Je me reconcentre donc sur les taches foncées du tapis. À la réflexion, on dirait plutôt des trous. Des trous ? Lorsque je réalise à quoi ils servent, c’est comme si je recevais un coup de poing dans le ventre : c’est une grille d’évacuation. Quel genre de salon VIP a besoin d’une grille d’évacuation en plein centre d’un tapis dont je mettrais ma main à couper qu’il est imperméable ? Je relève brusquement la tête.

Daniella jette un œil furtif au contenu du compartiment, étouffe un petit cri et le referme aussi sec. Elle se tourne vers nous en mordant ses lèvres lourdement maquillées sans aucune considération pour la couleur de ses dents.

Ty abat sa main sur la table.

— Arrête de faire ta chochotte ! Y a quoi dedans ?

Elle esquisse un sourire tremblotant et taché de rouge à lèvres, puis ouvre à nouveau le compartiment pour qu’on en voie l’intérieur.

Nous en oublions tous de respirer : sept pistolets y sont accrochés.

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