Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 3 sur 24

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Addict

Chapitre 2.

2.

 

J ’arrache le portable des mains de Tommy. — Faut tout de suite effacer la vidéo ! — Impossible, elle a été relayée directement. Ahurie, je resserre les pans de ma veste autour de ma poitrine. — Pourquoi t’as pas coupé le film quand tu t’es rendu compte que je montrais mes… ? — J’étais concentré sur le cadrage. J’ai rien remarqué jusqu’à ce que je pose le téléphone. Mais pas la peine de paniquer, OK ? Ça ne donnera pas forcément le même effet à l’écran. Tu sais, l’éclairage est différent à l’intérieur, et en plus mon appareil a pas une super résolution. En même temps, il n’a pas l’air convaincu de ce qu’il dit. — Y a moyen que tu vérifies ? Pourquoi n’avais-je pas mis mon soutif rose, celui avec tous ces froufrous ? — Non, mon téléphone ne sauvegarde pas les vidéos, ça prendrait trop d’espace mémoire. Nous rentrons dans ma voiture et j’enfile avec maladresse ma veste en lui tournant le dos. Bien qu’une partie de moi souhaite rester un moment sur ce parking pour essayer de trouver une solution et mettre un terme à mon angoisse, je sais pertinemment que je dois être chez moi dans un quart d’heure dernier délai. Je démarre et enclenche le chauffage au maximum avant de prendre la direction de l’auditorium du lycée. — Peut-être qu’on peut retirer la vidéo du site, me confie Tommy en naviguant sur son portable.

— Fais ça, oui, écris-leur que je ne donne pas mon accord pour la diffusion.

Après quelques minutes de silence, il se racle la gorge.

— Ils disent dans leurs conditions d’utilisation que toutes les vidéos soumises sont « leur propriété pleine et entière ». En t’inscrivant au jeu, tu as renoncé à tous tes droits à l’image.

J’en donne un coup de poing de frustration sur le tableau de bord.

On n’échange plus le moindre mot jusqu’à notre arrivée sur le parking.

— Dis-toi bien, Vee, qu’il y a des milliers de vidéos qui tournent sur ce site, et la plupart sont sans doute bien pires que la tienne. Les gens seraient prêts à faire n’importe quoi pour participer aux rounds en direct, essaie-t-il de me rassurer avant de sortir.

— J’espère que tu as raison, soupiré-je. Bon, écoute, il faut que je sois chez moi dans neuf minutes.

— Je te jure d’en parler à personne.

Il fait mine de cracher par terre, puis claque la portière.

Je mets les gaz pour rentrer. Je me sens complètement vidée. Comment ai-je pu être si stupide ? L’impulsivité n’a pourtant jamais fait partie de mes traits de caractère. Timide, travailleuse, fidèle, toutes ces conneries de Capricorne pas glamour pour un sou, c’est moi normalement. Je me surprends même à dépasser la vitesse autorisée pour la première fois de ma vie. Mais ce n’est pas encore suffisant. Il est vingt-deux heures deux quand j’entre dans le vestibule qui sépare le garage de l’arrière de la maison.

Maman m’y attend comme un officier des douanes.

— Où étais-tu ?

— À l’auditorium. Il y a eu un petit problème avec l’évier d’une des loges et je me suis fait asperger. J’ai essayé d’éponger le plus vite possible… Désolée d’être un tout petit peu en retard.

Ça me donne presque envie de vomir de mentir comme ça, mais dire la vérité ne ferait qu’empirer les choses.

— Tu avais promis d’être rentrée pour dix heures, me dit-elle, les bras croisés et le sourcil froncé.

— Maman, s’il te plaît. C’était qu’un accident !

À

À peine le mot sorti de mes lèvres, je réalise que j’ai gaffé. Même cinq mois après, la simple mention du mot « accident » les hérisse encore.

J’entends papa arriver de la cuisine.

— Tout va bien ?

Je suis à coup sûr la seule terminale du lycée dont les parents l’attendent à deux, à dix heures du soir !

Je m’enveloppe dans ma veste et me passe la main dans les cheveux.

— Oui, oui. Rien qu’une petite histoire d’eau. Je suis désolée.

— Pourquoi tu ne nous as pas appelés ?

Son ton se veut léger, mais il a la mine grave.

— Je pensais vraiment rentrer à l’heure. Mais je me suis pris un feu rouge de trop.

Je me demande s’il y a moyen pour eux de vérifier la fréquence des feux sur le trajet entre l’auditorium et la maison, histoire de peaufiner mon mensonge.

Papa va se ranger au côté de maman et ils échangent un long regard entendu. Pendant ce temps-là, je grelotte intérieurement et n’ai qu’une envie, celle de retirer mon haut mouillé.

— Tous mes amis sont en train de faire la fête. Moi, j’ai dû nettoyer des costumes et m’occuper d’un évier cassé. Vous ne trouvez pas que c’est une punition suffisante pour deux pauvres minutes de retard ?

Ils échangent un nouveau regard.

— C’est bon, ta mère et moi te croyons.

Une pointe de culpabilité me transperce alors le cœur, mais après tout, je n’ai rien à me reprocher. À part peut-être d’avoir exposé involontairement une partie intime de mon anatomie à Dieu sait combien d’internautes.

— Merci. Je vais me coucher. J’ai cours demain.

Je retiens mon souffle, espérant ne pas avoir joué la carte de la fille responsable de manière trop appuyée et donc suspecte.

— Bonne nuit, ma chérie, me souhaitent-ils à l’unisson avant de me prendre brièvement dans leurs bras.

Je me dis parfois que la vie serait tellement plus facile si je n’étais pas fille unique. Mais ils n’ont plus l’âge maintenant pour remettre le couvert… Berk ! Je chasse illico cette image de ma tête.

Dans ma chambre, je ressasse les événements de la soirée en enfilant mon pyjama. Pourvu que Tommy ait raison et que ma vidéo soit noyée dans le torrent de celles des autres joueurs. Je n’arrive pourtant pas à trouver le sommeil et décide de laisser tomber vers cinq heures du matin. Il me reste deux heures avant de devoir me préparer pour la journée de cours. La voix de la raison me dit qu’il faudrait que je rattrape mes devoirs en retard ou au moins que je me lance dans quelque chose de productif. Mais mon premier réflexe au sortir du lit, c’est de prendre mon téléphone. Tout bien réfléchi, ce sera plus rapide sur l’ordinateur. Je m’assieds donc à mon bureau et l’allume, les mains tremblantes.

Il me faut plusieurs minutes avant d’accéder au site d’ADDICT et de comprendre comment sont classées les vidéos. Pendant que je clique, un pop-up me rappelle qu’à la dernière session, un type a gagné un voyage d’une semaine en Italie pour s’entraîner avec une des équipes en lice pour le Tour de France, tandis qu’une des filles a décroché un entretien d’embauche à MTV. Les deux présentent un visage rayonnant sur les photos. Plutôt pas mal comme prix contre une nuit de terreur.

À mesure que je me balade sur le site, mon humeur s’améliore. Je découvre en effet que plus de cinq mille personnes ont envoyé leur vidéo des quatre coins du pays. Demain soir, samedi, ADDICT choisira des participants dans douze villes pour les épreuves en direct. La fois dernière, ils ont sélectionné les meilleurs joueurs de cette épreuve, la moitié d’entre eux s’envolant pour New York tandis que l’autre moitié allait à Las Vegas, pour le round du Grand Prix qui se joue à quitte ou double.

Je suis presque prise de vertiges en remarquant que le défi dans le café est parmi ceux qui ont été les moins tentés. Sans doute parce qu’il avait l’air facile, comprenez « ennuyeux ». Génial. Je clique pour entrer sur la page et déroule le menu des vidéos jusqu’à ce que mon cœur manque s’arrêter.

C’est bien moi, là, la mine déconfite et scintillante d’eau ? Sous l’image, une petite jauge indique que ma vidéo a déjà dépassé les quatre-vingts commentaires. Oh oh. Plus du double que n’importe quelle autre pour ce défi.

Je prends une profonde inspiration afin de tenter de calmer ma nervosité et clique sur l’image pour lancer la vidéo. Me voilà, une expression chagrine sur le visage, les yeux alternativement braqués sur l’horloge murale et sur l’objectif du téléphone de Tommy. Une bouffée de honte m’envahit. J’ai vraiment l’air d’une idiote. Comment ai-je pu penser une seconde que ce serait une bonne idée de relever un défi ? Tout ça parce que Sydney avait reçu des fleurs et pas moi ? Ridicule. Je devrais y être habituée, depuis le temps.

J’entends alors la voix de Tommy qui commente :

— Voici la plus douce, la plus raisonnable des filles que je connaisse sur le point de s’aventurer bien au-delà de sa zone de confort. Ira-t-elle jusqu’au bout ?

Je ne m’étais pas rendu compte que Tommy assurait un commentaire. La Vee filmée semble hésiter, comme si elle répondait par la négative à sa question : « Bien sûr que non, elle n’ira pas jusqu’au bout ! » L’espace d’un instant, je me surprends à imaginer que cette soirée n’a été qu’un mauvais rêve. Mais voilà que la fille de la vidéo se verse le verre d’eau glacée sur la tête et marmonne quelques mots inaudibles. « Oh ! » se borne à commenter Tommy.

Le clip montre maintenant une fille trempée avec de tout petits seins et une chemise très transparente qui ne laisse plus rien à l’imagination. Mon pire cauchemar.

Je clique aussitôt sur les commentaires sous la vidéo, sentant une nausée irrépressible me monter de l’estomac. L’un des internautes a écrit : « Jolis œufs au plat ! » Et encore, c’est l’un des posts les plus sympathiques. Je referme illico mon ordi et m’ensevelis sous mes couvertures, emplie de honte.

Une heure plus tard, mon téléphone se met à vibrer, annonçant l’arrivée d’un message. Je l’ignore, ainsi que le suivant qui survient dans la foulée. Mes amis ont-ils vu la vidéo ? Je me cache la tête sous l’oreiller.

Il est sept heures et demie quand ma mère vient toquer à la porte.

— Tu es debout, chérie ? Dépêche-toi si tu ne veux pas être en retard.

— T’inquiète, je suis quasi prête, mens-je.

— Je peux entrer ?

— Attends un peu.

J’attrape à la hâte un jean et un T-shirt qui traînent et les enfile, puis ouvre la porte en étouffant un bâillement. Maman balaie la pièce du regard par-dessus mon épaule. La connaissant, elle cherche sans doute une pipe à crack.

— J’ai fait du potage aux asperges hier soir, tu veux en emporter pour ce midi ?

— Ouais, avec plaisir, merci.

Dès que j’ai refermé la porte de ma chambre, je me précipite sur mon téléphone. Les messages proviennent de Sydney et de Liv. Elles m’y racontent en gros la soirée d’hier en me disant que j’aurais « trop » dû venir. Le dernier texto vient de Tommy, il tient en deux mots : « Appelle-moi ! »

Ce que je fais immédiatement. Lorsqu’il décroche, je lui lance :

— Je l’ai vue. Affreux ! Et tu ne m’avais pas dit que t’avais commenté !

Non pas que ses propos m’aient gênée, c’est juste plus facile que de lui demander ce qu’il pense de ma poitrine.

— J’essayais seulement de rendre ça plus dynamique, et de te donner une excuse au cas où… tu sais.

— Au cas où je me serais dégonflée ?

— Au cas où tu aurais changé d’avis. Il n’y a pas de honte à ça.

Je me frotte la tempe.

— Eh bien, merci alors. En tout cas, tes commentaires étaient largement plus sympas que ce que les gens ont écrit. T’as vu comment certains étaient ignobles ?

Il s’éclaircit la gorge avant de reprendre la parole.

— Ignore-les. Il y a bien pire que ça. Ça monte jusqu’à trois cents commentaires dans la catégorie « baissage de slip ».

— Tu crois pas que je puisse les obliger à retirer la vidéo ? Je veux dire, c’est forcément illégal pour eux de diffuser un film où une mineure montre ses… euh, sa poitrine, non ?

— En même temps, personne n’a l’air de se plaindre de voir des mineurs les fesses à l’air. Et ADDICT ne fait que fournir des fiches d’inscription et un espace de stockage pour les liens des vidéos, avec aucun moyen de les contacter en direct. Je n’ai même pas réussi à remonter jusqu’à eux via le site qui les héberge. C’est comme s’ils étaient basés dans un autre pays et qu’ils changeaient régulièrement de serveur informatique.

Je porte ma main au front, un peu découragée.

— Merci Tommy, t’auras quand même essayé…

— Si on reste bouche cousue, il y a de bonnes chances pour qu’aucune de nos connaissances n’en entende parler. Et de toute façon, dès qu’ils vont passer aux rounds en direct demain soir, les gens vont vite reporter leur attention ailleurs.

J’ai très envie de le croire. Son raisonnement semble sain, sa voix est apaisante.

— OK, ce qui s’est passé dans les murs de C-Com-Café ne doit pas en sortir.

— Ça marche, Vee.

Je le remercie puis raccroche. Pendant le trajet en voiture, je suis tellement nerveuse que je ne peux m’empêcher de trembler des mains et des jambes. Pourtant, quand j’arrive au lycée, tout paraît normal. C’est bien la première fois que je remercie le proviseur de sa politique interdisant l’utilisation des téléphones portables dans l’enceinte du lycée, à part en cas d’urgence bien sûr. Je fais donc comme si de rien n’était et la matinée se passe sans accroc. À l’heure du déjeuner, ma panique a presque totalement disparu.

Quand je croise Tommy à son casier dans l’après-midi, je lui chuchote :

— Aucun problème pour le moment.

À la fin des cours, je me dépêche de rentrer faire mes devoirs, puis prends un dîner anticipé. Je n’ai pas trop d’appétit de toute façon. Je jure à Maman que je rentrerai à l’heure ce soir et repars à l’auditorium vers les cinq heures. Quand j’arrive sur place, l’excitation des soirs de spectacle est déjà palpable. Mon premier instinct me pousse à aller retrouver Tommy dans la cabine du régisseur, mais Sydney m’arrête pour me montrer un article de journal soulignant le talent prometteur de certains acteurs de notre lycée, la Chinook High School. La photo accompagnant l’article montre Sydney giflant Matthew.

— J’adore cette scène, me confie-t-elle, les yeux brillants.

Matthew nous rejoint à ce moment-là.

— Je dirais même que tu l’aimes un peu trop, dit-il en se frottant la joue comme s’il avait toujours mal.

Je scrute leurs visages tour à tour, tâchant d’y déceler la moindre trace d’alchimie amoureuse. Il n’y en a pas dans le roulement d’yeux dramatique de Syd. Matthew, lui, la suit un instant du regard avant de le poser sur moi.

Il me tapote le bout du nez.

— Prête à me maquiller, ma petite Vee ?

— Bien sûr, lui réponds-je en le précédant dans la loge des garçons pour le moment inoccupée.

J’attrape le fond de teint et remplis un verre d’eau au robinet. Matthew se tire les cheveux vers l’arrière et les maintient à l’aide d’un bandeau. J’humidifie une éponge et me mets au travail, penchée sur lui. Il en profite pour poser une main sur ma hanche. J’ai comme l’impression d’être brûlée au premier degré à travers le tissu.

— Tu m’as manqué hier soir chez Ashley, me susurre-t-il d’une voix rocailleuse.

Waouh, c’est bien la première fois qu’il me dit que je lui manque. Mon avenir est bel et bien en meilleure voie que je ne l’aurais pensé !

— Je sais, ça craint que je n’aie pas pu venir. Mais bon, c’était veille de cours et tout et tout. La fête de demain soir sera encore mieux !

— T’es sûre que tu peux pas te libérer ce soir ? Juste histoire de prendre un café ? me demande-t-il en me serrant un peu la hanche.

Un café ? Je déglutis avec difficulté. Il n’a pas pu voir la vidéo, si ?

— Ça me ferait super plaisir, mais on se retrouvera demain soir, OK ?

Mes gestes habituellement précis se font tout à coup maladroits et je descends un peu trop bas dans son cou. J’ai envie de l’interroger sur son soudain intérêt pour le café, mais voilà que d’autres acteurs entrent en loge et se dirigent derrière les rideaux pour s’y changer. Le temps que je finisse de préparer Matthew, la pièce s’est remplie et il n’y a plus moyen de poursuivre la conversation privée. Dès que j’ai fini de l’apprêter, les seconds rôles masculins se succèdent dans le fauteuil, puis je file ensuite chez les filles pour mettre la dernière touche à leur visage et à leur coiffure. Pas grand-chose à faire de ce côté-là, elles se débrouillent déjà très bien toutes seules. Il faut maintenant que je coure en coulisses pour assurer le lever de rideau imminent. Ils auraient quand même pu confier cette tâche à quelqu’un d’autre, mais bon, c’est vrai que toute l’équipe chargée des effets spéciaux et les accessoiristes sont sacrément occupés à fignoler les derniers détails du village afghan en ruine.

Une fois le rideau levé, j’attends en bord de scène pour vérifier une dernière fois le maquillage des acteurs sur le point d’entrer avant de repartir nettoyer le matériel. Au moment où je franchis la porte de la loge des filles, je surprends Ashley et Ria qui interrompent brutalement leur conversation. D’accord, on n’est pas les meilleures amies du monde, mais elles n’ont jamais réagi de manière aussi nerveuse en ma présence.

Je ramasse alors les éponges sales pour aller les nettoyer et, le plus naturellement possible, lance la discussion, histoire de tâter le terrain.

— Vous avez eu l’air de bien vous éclater hier soir. Je suis désolée que mes parents ne m’aient pas donné le droit de venir.

— Je comprends, dit Ashley en hochant la tête. (Elle se rajoute un pschit de laque dans les cheveux, bien qu’ils aient déjà une consistance de carton-pâte.) Et à part ça, Vee, tout va bien pour toi ?

Je sens mes épaules se raidir et le début d’une nausée familière monter. C’est la même question que j’ai dû supporter il y a cinq mois lorsque je suis sortie de ma semaine à l’hôpital. Ma réponse jaillit comme par réflexe :

— Parfaitement bien. Pourquoi cette question ?

— Oh, comme ça, t’as les traits un peu tirés…

Sympa, en langage d’adultes, c’est le code pour : « Tu fais vieille, ma pauvre ! » J’imagine que je ferais mieux de me maquiller, moi aussi. Je me fends d’un petit rire forcé et repars sans un mot dans la loge des garçons.

John et Max, qui y attendent leur tour, semblent aussi me lancer des regards louches. Je dois faire une petite crise de parano, rien de plus. De toute façon, ces mecs-là jettent toujours des regards louches. Je romps le contact oculaire, pose le matériel sale dans l’évier, et sors d’un pas décidé vers l’issue de secours, libérée de tout fumeur grâce aux lois antitabac ultrastrictes appliquées par la ville de Seattle.

Je tire alors mon portable de ma poche et me connecte au site d’ADDICT. Cent cinquante commentaires sur ma vidéo. Est-ce que j’ose les lire ? Je suis à moitié mortifiée… et à moitié flattée. Mais pas suffisamment pour les découvrir tout de suite. Je vais donc sur mon site de shopping favori et ajoute plusieurs soins des cheveux sur ma liste d’envies, même si j’aurais avant tout besoin d’une bonne coupe.

Prise d’un frisson, je suis tentée quelques secondes de ne pas aller baisser le rideau pour l’entracte. Et si je laissais quelqu’un d’autre s’en charger ? Non, évidemment, je vais y aller. Je suis une fille responsable, quoi qu’en croient mes parents.

Je respire un grand coup et me dirige d’un pas décidé vers les coulisses. Dès l’acte fini et le rideau baissé, je repars me réfugier vers l’issue de secours, mais Sydney m’intercepte.

— Il faut qu’on parle.

Oh oh. Elle me retient par le poignet.

— Matthew vient de me murmurer un truc comme quoi t’avais joué à ADDICT. Il parle de quoi au juste ?

Je me dégonfle comme une baudruche et m’affale lourdement contre le mur de brique.

— T’énerve pas, je vais tout t’expliquer, Syd. Voilà… c’est juste qu’hier soir, j’étais dégoûtée de ne pas pouvoir venir à la soirée chez Ashley. Alors je me suis consolée en relevant un tout petit défi préliminaire de rien du tout.

Le corps de Sydney semble alors littéralement décoller du sol.

— Tu as fait QUOI ?

— Je sais, je sais. C’était totalement stupide de ma part. Et en plus, ça s’est plutôt mal passé. J’ai dû me verser de l’eau sur la tête et, bien sûr, mon chemisier est devenu genre tout transparent, et j’ai… j’ai vraiment déconné.

Je me prends la tête à deux mains dans un accès de désespoir.

Sydney claque de la langue.

— Arrête ça tout de suite. On doit sans doute pouvoir empêcher le fiasco. Donne-moi ton téléphone !

Du coude, je lui montre ma poche, le visage toujours enfoui dans mes mains. Elle en tire le téléphone, puis je l’entends taper sur le clavier. En tant que fan d’ADDICT de la première heure, elle navigue sur le site comme une vraie pro. Pendant une seconde, je ressens la rare satisfaction d’avoir accompli quelque chose à l’insu de Sydney. Mais ce bref instant de triomphe est vite balayé par l’idée que, contrairement à moi, elle n’aurait jamais été assez stupide pour laisser les choses prendre une tournure aussi ridicule.

— Alors, t’as choisi quel défi ?

— Celui dans le café, lui réponds-je à travers mes doigts.

Des bruits de touches qu’on enfonce.

— Ah oui. Quand même.

— Je t’avais prévenue, dis-je en abaissant mes mains.

Elle a la mine grave.

— OK, je vois. Réfléchissons un instant.

En plus d’être une superbe blonde, Syd a toujours fait partie de la tête de classe.

— C’est tout réfléchi pour moi, je veux rentrer à la maison.

— Au contraire, Vee, ta fuite ne ferait qu’enfler la rumeur. Et puis c’est pas comme si on te voyait vraiment nue. Il suffit de tourner l’affaire à ton avantage. Il y a des tonnes de stars qui ont lancé leur carrière avec des sex-tapes.

— Devenir vedette de téléréalité n’a jamais fait partie de mon plan de carrière…

— Je sais bien, mais l’important, c’est que ces filles ont su s’en sortir en gardant la tête haute. Donc la règle numéro un, c’est de ne pas t’excuser. Tu n’as qu’à sourire quand les gens t’en parlent, et tu hausses les épaules, du genre « oh, c’est bon, ça pourrait arriver à n’importe qui ! ».

Je lui reprends le téléphone des mains, et me lance cette fois dans la lecture des nouveaux commentaires. Et bien sûr, l’un des derniers en date vient de Matthew : « Sacrée Vee ! Je pensais pas que tu serais cap’! »

Charmant. Je ferme la fenêtre du site et consulte mes e-mails. La plupart proviennent d’amis et contiennent plus de points d’exclamation et d’interrogation que de mots. Il y en a même un d’une fille que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam et dont l’objet s’intitule joliment « SALOPE ». Comment a-t-elle pu se procurer mon adresse ? J’efface le message sans même le lire avant d’éteindre mon téléphone.

Syd m’attend à la porte.

— T’es prête ?

— On va dire que oui…

Je me redresse et lève le menton avant de la suivre dans la loge des filles. Ma vision périphérique capte plusieurs paires d’yeux rivées sur moi. Syd prend directement la parole et proclame à la cantonade :

— Ma meilleure amie Vee a eu les couilles de relever un des paris d’ADDICT !

Après une première réaction de surprise, les filles se retournent vers moi. Je leur fais un grand sourire forcé et hausse modestement les épaules. Elles se mettent alors toutes à pouffer et à vouloir me taper dans la main. Je rêve ? Elles me demandent si j’ai eu peur, si le coup du chemisier transparent était prémédité, etc. Je réponds sans mentir, en les regardant une à une dans les yeux et sans me défiler. Et plus j’en parle, plus je me sens à l’aise.

Matthew finit par arriver à son tour, un sourire canaille au coin des lèvres.

— Alors, la star du café ! Je vais te prendre un mochaccino avec supplément crème fouettée !

Je ne résiste pas lorsqu’il me serre dans ses bras, malgré un certain embarras. Il en profite pour me glisser à l’oreille :

— Je t’avais dit que tu étais faite pour la scène !

Il finit par me relâcher, sort son téléphone et lance la vidéo. Tout le monde se presse autour de lui pour la regarder une nouvelle fois. Je rigole avec les autres, priant secrètement pour qu’il arrête ça tout de suite. Tête haute, Vee, tête haute. Avec un peu de chance, feindre d’assumer ce grand moment de solitude devrait devenir plus facile à la longue.

C’est au milieu du deuxième visionnage que Tommy fait irruption dans la pièce, l’air étonné.

— Hé, mec ! T’as vu le défi de Vee ? lui demande Matthew en lui tendant son téléphone.

— C’est Tommy qui a filmé et commenté, dis-je à l’assemblée.

Au milieu des cris de surprise et des acclamations, Matthew assène une grande bourrade dans le dos de Tommy.

— Chapeau bas l’équipe technique, on ne peut pas vous accuser de rester planqués en coulisses !

Nouvel éclat de rire général, nouveau visionnage de la vidéo. Tommy en profite pour m’interroger du regard, je lui réponds en haussant les épaules. Heureusement, la lumière s’éteint puis se rallume, signalant la fin imminente de l’entracte.

J’attrape Matthew par le bras avant qu’il ne sorte de la loge.

— Au fait, comment tu as eu la vidéo ?

— Ils me l’ont envoyée, me répond-il en repartant vers la scène.

Je reste un instant seule au milieu de la pièce, momentanément hors d’haleine comme si je venais de courir un cent mètres. Pourquoi le site a-t-il envoyé ma vidéo ? Et à Matthew qui plus est ? Il me revient alors qu’il faisait partie des personnes à contacter en cas d’urgence. Bizarre qu’ils ne l’aient pas envoyée à Syd ou à Tommy…

Bien que tentée de me réfugier encore près de l’issue de secours, je m’efforce de paraître le plus normal possible et vais me poster à la lisière de la scène pour réciter le texte avec les acteurs. « The show must go on », comme le dit la chanson de Queen. Et le spectacle continue donc sans accrocs. Lorsque vient le moment du baiser, je me surprends à m’imaginer à la place de Syd. Et j’ai la certitude que c’est moi que Matthew regarde avant de planter ses lèvres sur celles de ma meilleure amie. Une… deux… trois secondes, et leurs bouches se séparent. Peut-être que demain soir à la fête, ce sera mon tour.

À la fin de la pièce, mes amies Liv et Eulie viennent en coulisses féliciter tout le monde, et vérifier dans quel état d’esprit je me trouve. Aucun doute là-dessus puisqu’elles m’ont chacune écrit cinq textos pendant la représentation à propos de la vidéo qu’ADDICT leur a aussi envoyée. Je les rassure en leur disant que c’était juste histoire de m’amuser et que tout va très bien, merci. En tant qu’élèves super sérieuses, je sens qu’elles tiquent un peu plus que le reste de mes amis, mais elles finissent par laisser tomber le sujet.

— Tu peux venir traîner un peu avec nous avant de rentrer ? me demande Liv.

— J’aimerais bien, mais le temps que j’arrive chez toi, j’aurais genre dix minutes avant de devoir filer. Mais vous serez à la fête demain, hein ?

Ce sont elles qui ont conçu et réalisé l’affiche du spectacle, les flyers, et écrit une tribune dithyrambique sur la pièce dans le journal du lycée ; c’est pour cette raison qu’elles ont obtenu les places pour la fête de clôture.

— Liv va devoir m’y traîner, mais oui, on y sera, rigole Eulie en montrant ses belles dents.

S’il y a bien quelqu’un à qui je ferais un relooking complet, c’est elle. Son jean et son pull informes ne mettent pas du tout en valeur sa silhouette. Une touche de coaching pour les vêtements et juste ce qu’il faut de maquillage suffiraient à la faire passer pour la sœur de Syd. À part qu’Eulie est aussi timide que Syd est sociable. Elle va rejoindre Liv et féliciter les autres pendant que je m’occupe des costumes.

Matthew vient me voir et s’affale dans le fauteuil de maquillage, me gratifiant d’un long regard pénétrant.

— Ça te dit de faire le mur ce soir ? Je pourrais te filmer moi aussi.

— Ah ! Si j’ai ne serait-ce que cinq secondes de retard ce soir, je serai privée de sortie jusqu’à la nuit des temps. En revanche, il me reste trente-cinq minutes avant l’heure de mon couvre-feu. On peut en passer vingt ensemble, ici.

Il attrape son téléphone.

— Vingt minutes ? Ça nous laisse à peine le temps d’aller se chercher une bière…

— T’es sûr qu’on en a vraiment besoin ?

Il s’essuie le front d’un revers de main.

— Toi peut-être pas, mais moi je crève de soif. Et puis c’est pas comme si vingt minutes suffisaient.

— Tu dois avoir raison…

Ses amis l’appellent du couloir :

— Allez mec, qu’est-ce que tu fous ?

Il se lève et me dépose un baiser sur le front.

— J’ai hâte qu’on soit demain soir, Vee. Faudra qu’on accroche une pancarte « Ne pas déranger » sur la porte de la loge, hein ?

Waouh, j’ai comme l’impression que le film qu’il se fait va un peu plus loin que le mien.

— À plus, me contenté-je de répondre.

Sydney a troqué son corset contre une robe beaucoup plus révélatrice de ses formes que son costume de scène, et la voici qui revient flanquée de Liv et d’Eulie.

— Tu t’en es tirée à merveille, me confie-t-elle, un clin d’œil à l’appui.

— Grâce à toi ! Amusez-vous bien, les filles.

Il n’y a pas vraiment de fête prévue ce soir pour la troupe, mais on est quand même vendredi soir.

— Vivement que tu puisses de nouveau sortir ! soupire Syd.

— Plus qu’une journée à tenir !

— Alors pas de bêtises, s’il te plaît. Plus de défis non plus, d’accord ?

— J’espère que tu plaisantes ? Je finis juste ce que j’ai à faire, et zou, à la maison !

Elle me prend dans ses bras, puis c’est au tour de Liv et d’Eulie. Ensuite, je me retrouve seule pour tout ranger, comme la veille. Une fois le dernier costume sur un cintre, je m’assieds pour lire une bonne quinzaine de nouveaux messages. La plupart sont plutôt flatteurs. Ouf ! Vers la fin de la liste, je découvre qu’ADDICT m’a écrit. Je suis tentée de l’effacer, mais ça me servirait à quoi ? Peut-être qu’ils veulent juste me complimenter d’avoir reçu tant de commentaires pour un défi censé être pourri.

Mon rythme cardiaque s’accélère le temps que le courrier s’affiche.

HEY, VEE !

TU AS DES TONNES DE NOUVEAUX ADMIRATEURS ! NOUS AIMERIONS T’INVITER À UN NOUVEAU DÉFI DE QUALIFICATION, LA

COMPENSATION EN VAUT LA CHANDELLE ! CLIQUE ICI POUR VOIR.

Je m’exécute aussitôt et un lien s’ouvre sur un instantané de moi pendant le défi à C-Com-Café, sauf qu’ils ont retouché l’image, me montrant chaussée d’une paire d’escarpins à se damner, justement ceux que j’ai ajoutés le mois dernier sur la liste d’envies de ma page ThisIsMe. Je sais qu’il y a une attente de trois semaines rien que pour les avoir en marron, et là ils me proposent en plus les roses qui sont en édition limitée. ADDICT doit posséder de sacrées relations ! Mais comment ont-ils su que j’en rêvais ? Je lis la suite du message :

POUR GAGNER CES CHAUSSURES, RETOURNE DANS LE MÊME CAFÉ

QU’HIER SOIR. UN GARÇON QUI S’APPELLE IAN (IMAGE À VENIR) Y ENTRERA À

21 H 40 PRÉCISES. EXIGE DE LUI QU’IL TE PAYE UN CAFÉ AU LAIT. PENDANT

QU’IL FAIT LA QUEUE, TU DEVRAS TE POSTER AU MILIEU DU CAFÉ ET

CHANTER « DIX KILOMÈTRES À PIED, ÇA USE, ÇA USE… » LES YEUX FERMÉS,

JUSQU’À CE QU’IL TE RAPPORTE TA BOISSON.

Quoi ? ADDICT veut que je retourne sur les lieux de mon humiliation pour à nouveau me ridiculiser ? Ils sont fous ! De toute manière, je n’irai pas, j’ai promis à Syd de laisser tomber.

Mais quelles chaussures sublimes !

Et en fin de compte, le premier défi s’est plutôt bien passé, et il n’y a pas d’eau dans celui-ci… Il suffit de chanter et de rencontrer un mec. Je suis tellement perdue dans mes pensées que je n’entends pas Tommy arriver. Je lui montre mon écran.

— Sans blague ! dit-il, soufflé.

Je consulte l’heure.

— Si je pars maintenant, j’aurai tout juste le temps de le faire.

Tommy est si nerveux qu’il semble rebondir sur place, comme s’il avait une crise d’épilepsie.

— Si tu veux vraiment t’impliquer dans ce truc, attends demain pour t’inscrire comme Observatrice !

— Pourquoi je devrais payer pour regarder alors que je peux être payée à jouer ? J’en ai marre d’être spectatrice dans la vie !

Ce que je ne lui dis pas, c’est que j’ai tellement envie d’avoir ces chaussures que j’en sens déjà le cuir.

Nous nous dévisageons un instant comme deux cow-boys de western. Deux cow-boys maigrichons qui ne sauraient ni monter à cheval, ni tirer un coup de feu, même si leur vie devait en dépendre. Mais plus je pense au nouveau défi, et plus le pourquoi pas ? gagne du terrain.

Tommy semble voir clair dans mes intentions.

— Bon, puisque je n’arrive pas à te dissuader, laisse-moi au moins faire le caméraman et le garde du corps.

Je me retiens de rire tout fort. Un garde du corps geek vaut toujours mieux que pas de garde du corps du tout. Et j’ai besoin de quelqu’un pour filmer. En plus, on forme une bonne équipe.

— Cette fois par contre, on prend chacun notre voiture, faut que je puisse rentrer fissa ensuite.

Sans perdre une seconde, Tommy et moi filons à nos véhicules tandis que je remplis d’une main quelques questions additionnelles pour ADDICT en lisant rapidement la liste des conditions générales. Je coche la case « lu et approuvé », puis verrouille l’écran de mon téléphone. J’ai le cou en sueur.

Avant de refermer ma portière, je demande à Tommy :

— Tu crois que les serveurs appelleront les flics s’ils me reconnaissent ?

Il fronce les sourcils avant de me répondre :

— Sans doute pas… enfin, pas tout de suite.

Je pousse un petit gloussement nerveux. Je ne sais pas pourquoi, mais sa réponse me met en joie. Il faudra faire avec le « pas tout de suite ».

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