Addict

Jeanne Ryan · Chapitre 8 sur 24

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Addict

Chapitre 7.

7.

 

J e me rapproche de Ian en jouant un peu des coudes. — Bon alors, ça y est ! Tu peux prendre ton bus pour aller dans le Kentucky ou au Kansas pour étrenner ton matériel de camping ! — Merci à toi de m’avoir mâché le travail ! Ce que tu as fait avec ces filles était vraiment génial, même si on était à deux doigts de se faire cogner. Encore une chance qu’il ne m’ait pas piqué mon téléphone, rigole-t-il tandis que des Observateurs lui tapent dans la main. » La vidéo va tout déchirer, les gars, je vous le promets ! Et tout ça grâce à ma formidable partenaire, déclare-t-il au groupe. Maintenant ce serait sympa que vous repassiez en mode discret pour qu’elle puisse faire sa part du boulot. Sinon, l’émission va s’arrêter net pour nous. Je note quelques expressions déçues, mais dans l’ensemble, ils restent corrects et aucun d’entre eux ne tente de nous suivre lorsque nous traversons le boulevard. Ian et moi changeons de pâté de maisons en espérant avoir quitté le territoire de Tiffany et d’Ambrosia. Il ne me reste plus qu’à trouver mes propres clients désormais. Youpi… Ian avise alors un club de strip-tease qui répond au doux nom de « Sexhibition de Strippeuses Sexy ». J’imagine que, malgré les milliers de sites porno sur Internet, certains préfèrent toujours voir la fille en chair et en os dans leur petite cabine dégoûtante… Je ne vais pas m’en plaindre, parce que la devanture aux néons criards a l’avantage d’éclairer le trottoir sur une bonne vingtaine de mètres.

Je sens les types dans la file me déshabiller du regard, mais aucun ne se décide à venir m’aborder malgré les encouragements que leur prodigue Ian de la main. Après une rapide concertation, nous tombons d’accord sur le fait qu’ils seront peut-être plus à l’aise en discutant d’homme à homme ou autre ânerie de ce style. J’avance donc le long du trottoir face à la circulation, une main sur la hanche et l’autre ballante, d’une manière résolument langoureuse. Malgré l’éclat aveuglant des phares, je m’évertue à mettre la bouche en cœur en bombant la poitrine pour chaque voiture qui passe. J’ai beau porter deux fois plus de vêtements que Tiffany et Ambrosia réunies, je n’ai jamais eu l’impression d’être si nue. Quelques ricanements et gloussements vite étouffés me parviennent de l’autre côté de la rue. Ces satanés Observateurs feraient mieux de se calmer, sinon je ne réussirai jamais à relever mon défi.

Arrivée au bout du pâté de maisons, je pivote sur les talons et reprends ma flânerie, en direction de Ian cette fois. Il est en grande discussion avec les types dans la file d’attente et me montre du doigt. J’ai un maquereau pour moi toute seule ! Les clients potentiels, dans leurs rêves tout du moins, lorgnent sur moi sans la moindre retenue tout en se léchant les babines ; malgré tout, ils secouent la tête. C’est quoi leur problème ? Peut-être qu’à distance j’ai l’air d’une junkie rachitique qui porte des manches longues pour dissimuler des traces de piqûres. Ou peut-être que mes ballerines et mes vêtements ne font pas assez professionnels. Il va falloir me montrer plus convaincante… Berk. Le cœur au bord des lèvres, je me dirige pas à pas vers le petit groupe. Les Observateurs ont la bonne idée de la mettre en veilleuse.

À mesure que je m’approche du club de peep-show, une vilaine odeur rance genre soupe aux choux m’enveloppe et me chatouille les narines. Après un long soupir intérieur, je prends conscience que ces relents émanent des clients et non de quelconques cuisines. Merci, Ian, d’avoir choisi les pervers les plus puants de la rue !

— Viens par ici, Roxie ! me fait signe Ian.

Roxie ? Ça existe, ça, comme prénom ?

— OK, euh… Stone !

Il m’attrape par le poignet comme si j’étais sa propriété.

— Ces messieurs ici présents veulent pas croire que tu leur en donneras pour leur argent.

— Ils ont peut-être pas totalement tort, répliqué-je en me mordillant la lèvre inférieure. C’est ma première sortie et j’avoue que je me sens un peu nerveuse.

Un gros bonhomme joufflu me dévisage d’un œil lubrique.

— T’as jamais fait le trottoir avant ? Ça explique ta tenue bizarre…

Bizarre, ma tenue ? Mon sursaut d’indignation laisse bientôt place à un vague sentiment de fierté. Après tout, ce serait tellement plus insultant de se fondre dans ce décor miteux !

— Je n’ai rien pu m’acheter de mieux, dis-je d’une voix tremblante. Les robes de soirée coûtent un bras !

Je baisse les yeux vers mes ballerines si peu appropriées au job. Dans le lointain, une sirène retentit.

Le grassouillet se gratte l’aisselle d’un air pensif.

— Je peux monter jusqu’à cinquante, mais c’est tout ce que j’ai, et c’est déjà plus que ce que demandent les filles du coin.

Je relève la tête et fais les yeux de biche à Ian.

— Je suis pas sûre de pouvoir faire ça, même si maman a vraiment besoin de cette opération. Je vais respirer un instant, d’accord ?

La fin de ma tirade est tout ce qu’il y a de plus véridique, je vais m’évanouir si jamais je dois respirer cette odeur de choux une seconde de plus.

— Vas-y, sœurette, me dit Ian en me tapotant affectueusement le haut du crâne, puis il se retourne vers les types pour poursuivre les négociations, comme tout bon frère aîné qui se respecte.

Je repars pour un aller-retour.

Je croise plusieurs couples, et à chaque fois, c’est le même scénario : les mecs me lâchent un petit sourire avant de détourner les yeux, tandis que leurs copines me fusillent du regard avec un grognement de mépris. Ne se rendent-elles pas compte qu’en réalité, je suis l’une d’entre elles ? C’est un peu fort, surtout que la dernière qui m’a fait les yeux revolver portait exactement le même T-shirt que moi !

Bon, il ne faut pas que je prenne ça personnellement. Mon rôle est aux antipodes de la fille que je suis dans la vie réelle. Je m’oblige donc à sourire au couple suivant, et suis choquée de découvrir qu’ils me renvoient mon sourire. Le type s’approche de moi et me passe un bras autour des épaules.

— Bas les pattes ! m’exclamé-je en essayant de me dégager.

Mais la fille a déjà dégainé son téléphone et nous prend en photo tandis que le mec me tire sur une couette en me murmurant à l’oreille :

— Continue Vee, tu déchires !

— Fous le camp, espèce d’ordure, dis-je en lui administrant une claque sonore sur la main.

Sur ces entrefaites Ian accourt et menace de casser la figure à l’importun, mais la fille et lui se contentent de ricaner avant de repartir dans l’autre sens en trottinant. Ian fait mine de vouloir les poursuivre, mais je l’arrête d’un geste.

— Laisse tomber, restons plutôt concentrés sur mon défi.

D’abord tiraillé, il finit par se rendre à mon argument.

— OK, mais n’hésite pas à crier si jamais des Observateurs viennent t’enquiquiner.

J’acquiesce avant de me glisser à nouveau dans la peau de mon personnage. Au bout de quelques minutes, une voiture ralentit à mon niveau puis s’arrête. Le conducteur est un quadragénaire aux sourcils broussailleux.

— Tu m’as l’air bien jeune pour te promener ici toute seule. En plus, tu grelottes de froid, pauvre cocotte.

— Je suis majeure et vaccinée, merci. Pas contre le froid, c’est tout, répliqué-je sèchement.

— Tu veux venir faire un petit tour avec moi ? J’ai des sièges chauffants.

Je reste postée à côté de sa vitre baissée, attendant qu’il poursuive. Pourvu que quelqu’un filme la scène. Je sortirais bien ma propre caméra si je ne craignais de faire fuir le type.

Il rythme la musique disco sortant de ses haut-parleurs en tapotant sur son volant avant de reprendre :

— Alors, ça te dit de monter ?

— Euh… t’es plutôt mignon, mais…

Du coin de l’œil, j’aperçois Ian. Posté à l’arrière du véhicule, il se tient les bras croisés afin de filmer ni vu ni connu. Espérons que les passants le prennent simplement pour un souteneur qui veille au grain sur ses intérêts.

Le gars dans la voiture n’a pas l’air de l’avoir remarqué. Il se frotte la joue.

— T’as besoin d’argent pour manger ? Je peux peut-être t’aider un peu…

— Carrément, je suis totalement affamée, dis-je en insistant bien sur le affamée.

— Et t’as quel genre d’appétit ? demande-t-il, l’œil luisant.

— J’avalerais n’importe quoi, parviens-je à articuler malgré le haut-le-cœur qui menace de me submerger.

— Petite fille, gros appétit ! s’esclaffe-t-il. Tu pourrais manger pour vingt dollars ?

Je le regarde avec des yeux gros comme des soucoupes.

— Houlà, non, à multiplier par cinq !

— T’es sacrément gourmande, ma petite, me dit-il, son sourire envolé.

— Non, je suis juste prête à travailler dur, rétorqué-je les mains sur les hanches.

Il arque un de ses sourcils chenillesques. Je n’ose pas imaginer quel film ce type est en train de se faire.

— T’es un superbe petit brin de fille, mais hors de question de monter si haut, c’est contre mes principes.

Ha ! Depuis quand un mec qui rôde à la recherche de prostituées, mineures qui plus est, se targue-t-il d’avoir des principes ?

— Eh bien tant pis, je vous souhaite quand même une bonne soirée, dis-je en m’éloignant.

L’homme enclenche une brusque marche arrière. Ian fait un bond de côté pour éviter de se faire écraser.

— Tu te prends pas pour de la merde, hein ! me crie le type.

— Non, réponds-je en sentant que les choses prennent une mauvaise tournure.

— Salope ! me lance-t-il avant de déguerpir dans un crissement de pneus. Il s’arrête quelque cinquante mètres plus loin, à hauteur d’une fille chaussée de cuissardes cloutées aux talons interminables.

J’en ai les jambes coupées. D’abord Tiffany et Ambrosia, et maintenant ce type répugnant ! Se faire traiter deux fois de « salope » dans la même soirée, j’explose mon record personnel ! Mes lèvres se mettent à trembler de manière incontrôlable.

Ian me rejoint et pose les mains sur mes épaules.

— Ne te laisse pas toucher par ces paroles. C’est juste un connard qui n’a pas obtenu ce qu’il voulait. On va le réussir ce défi, tu vas voir. Et pendant ce temps-là, on enchaîne les vidéos d’anthologie !

Une fois que j’ai repris contenance, il retourne se poster un peu plus loin.

Je ravale ma frustration en observant le manège entre la fille à bottes cloutées et le type aux gros sourcils moches. Et ça hoche la tête, et ça rigole… Avec toutes ces prostituées prêtes à se monnayer pour moins de cent dollars, comment vais-je réussir à décrocher un client ? Il est clair qu’ADDICT a volontairement mis la barre très haut. Je pouvais difficilement m’attendre à autre chose vu le super téléphone à la clé.

Au bout de deux minutes, la fille fait le tour de la voiture pour aller s’installer sur le siège du passager. Dès qu’elle disparaît du champ de vision du type, son regard devient totalement vide. À quoi pense-t-elle ? Au fait qu’elle ne fait que jouer un rôle, que ce n’est pas là sa vie réelle, tout comme j’essaie de m’en persuader ?

Je me sens tout d’un coup fatiguée et me prends à rêver de rentrer chez moi, de me faire couler un bain avant d’aller me blottir sous ma couette. Je jette un œil à mon portable. Aucun nouveau message. ADDICT doit toujours les bloquer. Ne se rendent-ils pas compte que j’ai cruellement besoin d’un soutien moral ?

Je suis sur le point de demander de la monnaie à Ian pour aller passer un coup de fil d’une cabine publique, histoire d’entendre une voix familière, à condition bien sûr d’en trouver une qui fonctionne et où le combiné ne soit pas couvert d’une substance innommable. J’entends à cet instant une nouvelle voiture ralentir. Une Mercedes se range à ma hauteur. La vitre se baisse sur un homme de trente ans, bien propre sur lui avec des favoris taillés au cordeau et des traits d’adolescent. Ce n’est pas ainsi que j’imaginais les clients des marcheuses. Après, tous les goûts sont dans la nature. Il s’accoude à sa fenêtre pour me parler, révélant au passage une montre massive qui doit coûter plus que ma voiture.

— Salut, me dit-il en me décochant un sourire aveuglant de blancheur.

Je m’avance tout en prenant soin de rester hors de sa portée.

— Salut toi-même !

— Tu n’es pas obligée d’être là, tu sais.

J’attends patiemment qu’il me propose de monter dans sa voiture pour profiter de ses sièges chauffants. Mais au lieu de ça, il reprend :

— Quels que soient les problèmes qui te poussent à considérer le trottoir comme ta seule option, sache qu’il y a toujours d’autres solutions. Surtout si tu acceptes qu’on te vienne en aide.

— Et tu comptes me venir en aide ?

— Non, répond-il avec un léger sourire, je pensais à quelqu’un de plus… puissant.

— Tu es en train de me proposer un plan à trois ?

Ça alors ! Si jamais ce mec-là est prêt à mettre cent dollars pour me faire participer à une partie fine, est-ce que ça valide mon défi ?

Une ombre de dégoût voile un instant son visage. Puis il affiche à nouveau un sourire.

— Je faisais référence à une puissance située au-delà des hommes. Ma femme et moi-même nous occupons d’une association qui secourt les jeunes filles dans ta situation.

Je me fais violence pour rester dans la peau de mon personnage.

— Des filles dans ma situation ? Tu sais rien de moi !

— Oh si ! Je sais que tu as besoin d’un endroit où tu puisses te sentir en sécurité. Si un bon repas chaud te tente et que tu es prête à discuter avec des jeunes filles qui en sont passées par là, je peux t’arracher à la rue sur-le-champ.

Je jette un coup d’œil à Ian qui filme discrètement la scène.

— C’est vraiment très gentil, mais non merci.

Le regard du conducteur va se poser sur Ian, il va même jusqu’à pencher la tête tandis que Ian se poste nonchalamment dans son angle mort.

— Jeune homme, est-ce entre vos mains que repose la destinée de cette demoiselle ?

— On est bons amis, répond-il dans un haussement d’épaules.

Le type lui tend la main.

— Ça fait plaisir à entendre. Je veux justement l’emmener dans un endroit sûr où l’on pourra s’occuper d’elle. En tant qu’ami, vous ne devez souhaiter que son bien.

— Hou hou, je suis là, dis-je en agitant la main. Vous êtes très sympathique, mais je me porte tout à fait bien. Mon ami et moi, on ne fait que traîner.

Il secoue la tête d’un air désabusé, sans qu’un seul de ses cheveux bouge.

— C’est triste à dire, mais de nos jours, la plupart des jeunes femmes sont abusées par ceux-là mêmes qui se prétendent leur ami…

Je lui indique d’un geste la zone où opèrent Tiffany et sa collègue.

— Si vous tenez vraiment à aider quelqu’un, vous feriez mieux d’aller voir Tiffany et Ambrosia, ces deux filles en ont largement plus besoin que moi. Faites tout de même gaffe, leur ami a l’air d’avoir le sang chaud.

Je m’éloigne de la voiture en prenant Ian par le bras. Le type nous suit un moment du regard avant de remettre le contact.

— Y a quand même des gens tarés, fulmine Ian.

— Je pense pas qu’il soit taré, et j’espère que je ne l’ai pas envoyé dans la gueule du loup…

Je me masse les tempes en me demandant si ce que je viens de faire est un geste noble ou complètement stupide.

Ian me prend par l’épaule.

— Tu ne dois pas te sentir responsable de quiconque ici, sauf de toi-même, et de moi aussi, si tu le veux bien, me dit-il, radouci.

Je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour la fille en cuissardes. Dommage qu’elle soit partie avec monsieur Sourcils, elle n’aurait sans doute pas craché sur une lueur d’espoir. Je remercie encore le ciel que ce ne soit qu’un jeu pour moi, ce qui me tire aussitôt de ma rêverie.

— Bon allez, assez rêvassé !

— C’est ça, me dit-il en m’adressant un clin d’œil, tu réussis d’abord ton défi, et seulement après on songera à sauver le monde.

Il s’éloigne, et je me retrouve à nouveau seule. Je scrute le trottoir d’en face, espérant repérer Tommy parmi les petits groupes d’Observateurs. Je sais pertinemment qu’il a dit qu’il ne s’inscrirait que pour regarder sur Internet. Je me demande s’il veille toujours sur moi à distance, ou si, dégoûté, il est rentré chez lui.

J’arpente la rue dans un sens puis dans l’autre pendant que Ian essaie sans succès de me rabattre des clients. Quelques véhicules s’arrêtent à mon niveau, mais le scénario se répète inlassablement : mon tarif est trop élevé… Lorsque la quatrième voiture en dix minutes repart sans que j’aie obtenu gain de cause, je suis prise d’un intense sentiment de rejet. Pourtant, ce sont eux les pauvres types, ceux qui doivent payer pour coucher.

Un round de négociations infructueuses plus tard, une Ford Taurus ralentit près de moi. Je soupire intérieurement et me prépare à débiter mes quelques répliques.

Cette fois, c’est un visage plutôt poupin qui apparaît à la fenêtre.

— Tu es seule ?

— En ce moment, oui, réponds-je en me mordant la lèvre.

— Moi aussi. C’est un peu dommage de rester seuls, tu crois pas ?

J’acquiesce de la tête, navrée par la platitude du dialogue.

— Et qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’on passe du statut « seuls » à quelque chose de plus chaleureux ?

— Cent dollars, annoncé-je sans me démonter.

Le client lève les sourcils d’un air amusé.

— Ben dis donc, et qu’est-ce que je peux espérer contre une somme aussi importante ?

Voilà qui est plutôt encourageant, il ne m’a pas encore traitée de salope.

Je porte un doigt au coin de mes lèvres.

— Ça dépend de tes envies…

Il émet un petit rire sourd tout en m’observant de pied en cap.

— Eh bien, admettons que j’aie envie de beaucoup de choses…

Je cherche discrètement Ian du regard. Il est juste derrière, la caméra à la main. J’attends qu’il se soit positionné au mieux et redemande au type en lui faisant les yeux doux :

— Alors, marché conclu ? La totale pour cent dollars ?

— La totale, tu dis ? répète-t-il en se passant la langue sur des lèvres déjà humides.

— Ouais ouais.

Lorsqu’il glisse une main velue par la fenêtre pour me caresser la cuisse, je suis à deux doigts de vomir tripes et boyaux.

— Marché conclu, alors. En voiture, poupée ! dit-il en déverrouillant la portière avant.

Il se penche sur le siège pour en retirer des emballages, et dans son mouvement, je vois quelque chose prendre la lumière dans sa poche de chemise. Oh oh ! Un insigne de flic !

— Excusez-moi, monsieur, c’était juste une mauvaise blague. Je suis désolée que ça ait pu prêter à confusion !

Je bondis vers Ian.

— Fonce !

Une portière claque derrière nous.

— Arrêtez-vous ! Plus un geste !

Sur le trottoir d’en face, la foule s’est désormais densifiée et ils donnent de la voix. Ian et moi sprintons dans leur direction tout en zigzaguant entre les voitures. En passant, j’aperçois les étudiants littéralement pliés de rire, tandis que les Observateurs brandissent tous leur téléphone. Mais cette fois, personne ne bouge le petit doigt pour venir s’interposer. Nous poursuivons notre course folle direction plein sud. J’imagine mal nos fans nous emboîter le pas alors que nous sommes poursuivis par un policier armé.

Ian et moi prenons un tournant à toute vitesse, et mes pieds me font atrocement mal. Les ballerines sont loin d’être idéales pour la course.

— Je vais pas pouvoir tenir à cette allure jusqu’à la voiture, lui dis-je dans un souffle.

Ian avise heureusement un recoin plongé dans la pénombre quelques portes plus bas et m’y tire à la hâte. D’instinct, je retiens mon souffle pour éviter de respirer les odeurs nauséabondes de ce qui est manifestement le repaire d’un clochard. Pourtant, malgré de légers effluves de renfermé, ça sent moins mauvais que ce que je craignais. Nous nous faisons aussi petits que possible, Ian le dos contre le mur et moi dans ses bras. Une vingtaine de secondes plus tard, nous entendons débouler le policier haletant et marmonnant quelques insultes entre ses dents. Derrière lui, deux jeunes en sweat à capuche le filment tout en gloussant. Correction : apparemment certains Observateurs sont assez stupides pour suivre un flic armé…

Je sens le cœur de Ian qui tambourine contre ma joue tandis que nous restons immobiles comme des statues.

— Venez ici ! crie le policier en direction des deux jeunes.

À en croire les bruits de pas, il semblerait qu’ils obtempèrent ; leurs rires cessent. Il leur demande de lui remettre leur téléphone, sans doute dans l’espoir d’effacer ce qu’ils viennent de filmer avant que ça n’arrive sur la Toile. Pas de bol pour lui, je suis sûr qu’ADDICT a déjà tout enregistré.

Lorsque les deux ados dépassent le recoin où nous sommes planqués, l’un écarquille les yeux en nous apercevant, mais au lieu de nous dénoncer pour sauver sa peau, il baisse la tête. Le policier balaie également la rue du regard. Par chance, il passe son chemin sans nous voir. Je n’ose reprendre ma respiration qu’une fois éteints les bruits de pas. Ce n’est qu’à ce moment que le parfum de Ian m’assaille : il sent comme les montagnes en automne après la pluie. Hmm… Allez, encore une petite inspiration !

— Je crois que c’est bon, contrat rempli cette fois ! me chuchote-t-il à l’oreille.

— Incroyable, murmuré-je en levant la tête vers lui, même si dans la pénombre, je ne peux pas distinguer ses traits.

Il trace du bout de l’index le contour de mon visage.

— Ian Jagger, hein ?

— Tu ne voudrais pas devenir une rock star ?

— La seule rock star, c’était toi…, me dit-il en me serrant encore plus fort dans ses bras.

Va-t-il m’embrasser ? Ce garçon que je connais à peine ? C’est vrai que nous avons bravé ensemble de réels dangers, ce qui crée forcément des liens. Sans oublier qu’il a couvert mes arrières à chaque fois. Ce qui crée des liens encore plus forts. Peut-être a-t-il agi de la sorte parce que nous étions filmés, mais le frisson qui me parcourt l’échine n’a rien de factice, lui.

Son index vient se poser sur mes lèvres dont il suit délicatement le dessin. Nous restons ainsi lovés dans les bras l’un de l’autre, nos cœurs battant à l’unisson.

Soudain, une lumière s’allume dans le hall derrière nous. Par réflexe, je m’arrache à l’étreinte de Ian. Je vois à travers l’épaisse porte de verre un sofa miteux et une rangée de boîtes à lettres. Un vieil homme est en train de descendre les escaliers, la main posée sur une rambarde en fer forgé.

— Fin de la récréation, annoncé-je à regret.

Nous descendons sur la pointe des pieds les quelques marches du perron en nous assurant que le policier a bel et bien disparu. Puis, main dans la main, nous regagnons la voiture de Ian. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur que nous osons enfin parler de mon défi.

— Tu crois que ça va être validé ?

— Ils peuvent pas faire autrement, flic ou pas, il t’a proposé cent dollars !

J’espère qu’il a raison. En tout cas, nous avons tous les deux le sourire jusqu’aux oreilles en attendant le verdict d’ADDICT. J’ai du mal à croire qu’à peine quelques heures plus tôt, j’étais en train de bouder en coulisses pendant que ma meilleure amie me poignardait dans le dos. En l’espace d’une soirée, j’ai gagné des super cadeaux, goûté à d’incroyables montées d’adrénaline, et peut-être empoché du cash. Sans oublier la cerise sur le gâteau : je suis assise à côté d’un mec hyper craquant qui me dévore des yeux !

J’adore ce jeu.

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